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Vie historique et impartiale de Napoléon Bonaparte, ex-empereur des Français, par J.-M. G. [Gassier.]

De
140 pages
H. Vauquelin (Paris). 1814. In-18, 142 p. et portr..
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VIE
HISTORIQUE ET IMPARTIALE
DE
NAPOLÉON BONAPARTE,
EX-EMPEREUR DES FRANCAIS.
VIE
HISTORIQUE ET IMPARTIALE
DE
NAPOLEON BONAPARTE,
EX - EMPEREUR DES FRANÇAIS ;
PAR J. M. G.
Tout le monde me lira
A PARIS,
Chez H. VAUQUELIN , Libraire , quai des
Augustins, n° 11 , au LYS D'OR.
1814.
DE L'IMPRIMERIE DE POULET,
QUAI DES AUGUSTINS, N°. 11.
VIE
HISTORIQUE ET IMPARTIALE
DE
NAPOLÉON BONAPARTE,
EX - EMPEREUR DES FRANÇAIS.
LE PREMIER CONSUL
ET
L'EMPEREUR.
L'AMBITION est la pierre angulaire
contre laquelle viennent échouer les pro-
jets des hommes, et Bonaparte nous offre
(6)
un exemple frappant de cette maxime.
Comme on juge mieux le caractère hu-
main par les saillies et les mots qui s'é-
chappent naturellement , que par les ac-
tions dont on cent calculer d'avance les
résultats , en rapportant quelques anec-
dotes qui précédèrent et suivirent son
élévation au rang suprême, on pourra
apprécier les moyens qu'il employa pour
parvenir à son but : on le verra monter
par degré jusqu'au trône , changer sa
conduite et son langage suivant les cir-
constances , couvrir ses desseins d'un im-
pénétrable secret, profiler avec adresse
de l'enthousiasme qu'il avait su inspirer,
et enfin accabler sons le poids de sa puis-
sance cens qui avaient coopéré à l'élever,
et déchirer le voile mystérieux qui l'en-
veloppa si long-temps.
Je passerai sous silence sa naissance et
son éducation ; si je cite quelques traits
de sa jeunesse, ce n'est, que pour mon-
trer les germes de son caractère altier et
(7)
impétueux , qu'il savait plier à son gré-
Etant à l'Ecole-Militaire, il prenait
l'intérêt le plus vif au succès des armes
de son pays. Son dieu était Paoli. Il ne
parlait de lui et de sa patrie qu'avec en-
thousiasme. Il venait parfois à l'Ecole-
Militaire des officiers français arrivant de
Corse, qui racontaient, et peut-être
souvent exagéraient leurs succès. Alors
il leur répondait avec feu : « C'est ainsi
que, pour un petit mouvement d'amour-
propre, vous calomniez une nation en-
tière! Eh bien ! là où vous dites que vous
n'étiez que six cents, vous étiez six mille,
et contre de malheureux paysans ! (1) »
Le jour qu'il fit sa confirmation , on
lui demanda , suivant l'usage , son nom
de baptême; il le dit avec assurance. Ce
nom ayant paru extraordinaire, le grand -
vicaire dit au prélat : Je ne connais pas
ce saint-là. Parbleu ! je le crois bien, ré-
pond le jeune homme ; s'est un saint
corse (2).
( 8)
Barras, qui le protégeait, le chargea
de diriger l'artillerie au siège de Toulon.
Un représentant ayant Condamné, à ce
siège , le placement d'une batterie, Bo-
naparte se permit de lui dire : « Mêlez-
vous de votre métier de représentant, et
laissez - moi faire le mien d'artilleur :
cette batterie restera là, et je réponds du
succès sur ma tête. Effectivement, cette
ville fut prise.
Il avait été destitué comme terroriste,
lorsqu'au 13 vendémiaire, Barras lui confia
le commandement dès forces chargées
de défendre la convention contre le peuple
de Paris (3).
Le général du Gommier devina le ca-
ractère entreprenant de Bonaparte; car,
l'accompagnant un jour au comité de
gouvernement, il dit : Je vous présente
un jeune officier de grand mérite ; il ira
loin. Représentans, que ce jeune homme
fixe votre attention ; car si vous ne l'avan-
( 9 )
cez pas , je vous réponds qu'il saura bien,
s'élever de lui-même (4).
Après l'installation du directoire, Bo-
naparte , se trouvant général de l'armée
d'Italie, vint faire sa visite à chaque di-
recteur. Il arriva chez Carnot, à l'ins-
tant où une jeune personne essayait sur
le piano une romance nouvelle. Voyant
que l'on ne s'occupait plus que de faire
cercle autour de lui , il dit avec beau-
coup de douceur : Mais.... je m'aperçois-
que j'ai troublé les plaisirs de la société ;
on chantait ici : que ce ne soit pas moi ,
je vous en supplie, qui interrompe la
fête. Il resta encore quelques minutes ,
se leva et partit (5).
A la bataille de Lodano , un parle-
mentaire se présenta ; on l'introduisit les
yeux bandés. Cet officier déclare que
la gauche de l'armée française est cernée,
et que son général fait demander si les
Français veulent se rendre ? Allez dire à
votre général, lui répond Bonaparte ,
( 10 )
que s'il a voulu insulter l'armée française,
je suis ici ; que c'est lui-même et son corps
qui sont prisonniers ; qu'il aune de ses co-
lonnes coupées par nos troupes à Salo , et
par le passage de Brescia à Trente : que
si , dans huit minutes , il n'a pas mis bas
les armes , que s'il fait tirer un seul coup
de fusil, je fais tout fusiller. Débandez
les yeux à monsieur : Voyez le général
Bonaparte et son état-major au milieu
de la brave armée républicaine; dites à
votre général qu'il peut faire une bonne
prise (6).
Lettre de Bonaparte à Pie VI, le premier
ventôse an 5.
« Très-saint Père , je dois remercier
sa sainteté des choses obligeantes conte-
nues dans la lettre qu'elle s'est donnée la
peine de m'écrire.
» La paix entre la république française
et votre sainteté vient d'être signée. Je
( 11 )
me félicite d'avoir pu concourir à son re-
pos particulier. Toute l'Europe connaît
les inclinations pacifiques et les vertus
conciliatrices de votre sainteté. La répu-
blique française sera , j'espère , une des
amies les plus vraies de Rome. J'envoie
mon aide-de-camp , chef de brigade,
pour exprimer à votre sainteté l'estime
et la vénération parfaite que j'ai pour sa
personne, et je la prie de croire au désir
que j'ai de lui donner dans toutes les oc-
casions les preuves de respect et de vé-
nération avec lesquelles j'ai l'honneur
d'être son très-obéissant serviteur » (7).
Au traité de paix de Campo-Formio ,
dans le premier article du traité, l'empe-
reur déclarait reconnaître la république
française. Bonaparte interrompit vive-
ment la lecture, et dit : La république
française est comme le soleil sur l'hori-
zon ; bien aveugles sont ceux que son
éclat n'a pas encore frappés (8).
Sur quelques difficultés qui s'élevèrent
( 12 )
pour ce traité, il prit, devant les minis-
tres de l'empereur , un cabaret de por-
celaine précieuse qui se trouvait sous sa
main , et, le brisant en mille morceaux,
dit au conseil assemblé : Ainsi je vous
réduirai en poussière, puisque vous le
voulez, et il sortit (9).
Lorsqu'il apprit la mort du général
Hoche, il était alors en Italie, et en pa-
rut vivement affligé. Il promit mille se-
quins à celui qui ferait une ode en l'hon-
neur du pacificateur de la Vendée (10).
Lors de son expédition d'Egypte, dont
il avait conçu le plan , qui ne réussit pas
au gré de ses désirs , il fit précéder son
entrée au Caire de la proclamation sui-
vante :
« Peuple du Caire, je suis content de
votre conduite. Vous avez bien fait de
ne pas prendre parti contre moi. Je suis
venu pour détruire la race des Mamelucs,
protéger le commerce et les naturels du
pays. Que tous ceux qui ont peur se tran-
( 13 )
quillisent ; que ceux qui se sont éloignés
rentrent dans leurs maisons ; que la
prière ait lieu aujourd'hui comme à l'or-
dinaire , comme je veux qu'elle continue
toujours. Ne craignez rien pour vos fa-
milles , vos maisons, vos propriétés , et
surtout pour la religion du prophète que
j'aime... » (11).
Dans une dépêche datée du Caire ,
qu'il adressa au directoire, il lui mar-
quait qu'à l'instant où les préparatifs du
débarquement se faisaient, on signala dans
l'éloignement, au vent, une voile de
guerre (c'était la Justice, revenant de
Malte ). Je m'écriai, écrivait-il : For-
tune ! m'abandonnerais-tu ? Quoi ! seu-
lement cinq jours , et je réponds du suc-
cès ! (12)
Le 25 thermidor, accompagné de plu-
sieurs officiers de son état-major, et de
plusieurs membres de l'Institut, il se
transporta à. la grande pyramide de
Cheops, dans l'intérieur de laquelle il
( 4 )
était attendu par plusieurs muftis et
imans, chargés de lui en montrer la cons-
truction intérieure. C'est à cette occa-
sion qu'à l'aspect de ces masses indes-
tructibles il s'écria : Du haut de ces py-
ramides , quarante siècles nous contem-
plent! (13)
Je vais rapporter l'entretien qu'il eut
en présence de sa suite , avec les muftis
etimans Suleiman-Ibrabim et Muhamed,
dans la grande pyramide de Cheops (14)*.
BONAPARTE.
Dieu est grand, et ses oeuvres sont
merveilleuses. Voici un grand ouvrage
de mains d'hommes. Quel était le but
de celui qui fit construire cette grande
pyramide ?
SULEIMAN.
C'était un puissant roi d'Egypte, dont
on croit que le nom était Cheops. Il vou-
lait empêcher que des sacrilèges ne vins-
sent troubler le repos de sa cendre.
(15)
BONAPARTE.
Le grand Cyrus se fit enterrer en plein
air, pour que son corps retournât aux
élémens ; penses-tu qu'il ne fit pas mieux?
Le penses-tu ?
SULEIMAN (s'inclinant).
Gloire à Dieu , à qui toute puissance
est due !
BONAPARTE.
Honneur à Allah ! Quel est le calife qui
a fait ouvrir cette pyramide, et troubler la
cendre des morts ?
MUHAMED.
On croit que c'est le commandeur des
croyans, Mahmoud, qui régnait il y a
plusieurs siècles à Bagdad; d'autres disent
le renommé Aaron-Raschild ( Dieu lui
fasse paix), qui croyait y trouver des
trésors. Mais quand on fut entré par ses
ordres dans cette salle , la tradition porte
qu'on n'y trouva que des momies, et sur
( 16 )
le mur cette inscription : « L'impie com-
mettra l'iniquité sans fruit, mais non
sans remords. »
BONAPARTE.
Le pain dérobé par le méchant remplit
sa bouche de gravier (15).
MUHAMED (s'inclinant.)
C'est le propos de la sagesse.
BONAPARTE.
Gloire à Allah ! il n'y a pas d'autre
dieu que Dieu ; Muhamed est son pro-
phète, et je suis de ses amis (16).
SULEIMAN.
Salut de paix à l'envoyé de Dieu! salut
aussi sur toi, invincible général favori de
Muhamed.
BONAPARTE.
Mufti, je te remercie. Le divin Coran
fait les délices de mon esprit, et l'atten-
tion de mes yeux. J'aime le prophète, et
je compte avant qu'il soit peu aller voir
( 17 )
et. honorer son tombeau dans la ville sa-
crée ; mais ma mission est auparavant
d'exterminer les Mamelucs (17).
IBRAHIM.
Que les anges de la victoire balaient la
poussière sur ton chemin, et te couvrent
de leurs ailes. Le Mameluc a mérité la
mort.
BONAPARTE.
Il a été frappé et livré aux anges noirs
Moukir et. Quakir. Dieu, de qui tout dé-
pend , a ordonné que sa domination fût
détruite.
SULEIMAN.
Il étendit la main de la rapine sur les
terres, les moissons, les chevaux d'E-
gypte.
BONAPARTE.
Et sur les esclaves les plus belles, très-
saint Mufti ! Allah a desséché sa main.
Si l'Egypte est sa ferme, qu'il montre le
(18 )
bail que Dieu lui a fait : mais Dieu est
juste et miséricordieux pour le peuple.
IBRAHIM.
O le plus vaillant entre les enfans
d'Issa ( J.-C. ) ! Allah te fait suivre de
l'ange exterminateur pour délivrer la
terre d'Egypte.
BONAPARTE.
Cette terre était livrée à vingt-quatre
oppreseurs, tous rebelles au grand-sultan
notre allié ( que Dieu l'entoure de gloire ! )
et à dix mille esclaves venus du Canada
et de la Géorgie. Adriel, ange de la
mort, a soufflé sur eux; nous sommés
venus, et ils ont disparu.
MUHAMED.
Noble successeur de Scander (Alexan-
dre ), honneur à tes armes invincibles et
à la foudre inattendue qui sort du milieu
de tes guerriers à cheval! (l'artillerie vo-
lante ).
( 19)
BONAPARTE.
Crois-tu que cette foudre soit une oeu-
vre des enfans des hommes ? le crois-tu ?
Allah l'a fait mettre en mes mains par le
génie de la guerre,
IBRAHIM.
Nous reconnaissons à tes oeuvres Allah
qui t'envoie: serais-tu vainqueur, si
Allah ne l'avait permis ? Le Delta et tous
les pays voisins retentissent de tes miracles-
BONAPARTE.
Un char céleste (les ballons) montera
par mes ordres jusqu'au séjour des nuées,
et la foudre descendra vers la terre le long
d'un fil de métal (le conducteur électri-
que) dès que je l'aurai commandé (18).
SULEIMAN.
Et le grand serpent sorti du pied de la
colonne de Pompée le jour de ton entrée
triomphante à Scandarich (Alexandrie),
et qui est resté desséché sur le soc de la
( au)
colonne, n'est-ce pas encore un prodige
opéré par ta main ?
BONAPARTE.
Lumières du siècle ! vous êtes destinées
à voir encore de plus grandes merveilles,
car les jours de la régénération sont ve-
nus (19).
IBRAHIM.
La divine unité te regarde d'un oeil de
prédilection, adorateur d'Issa , et te rend
le soutien des enfans du prophète.
BONAPARTE.
Mahomet n'a-t-il pas dit : Tout homme
qui adore Dieu et qui fait de bonnes oeu-
vres, quelle que soit sa religion, sera sauvé?
SULEIMAN, MUHAMED, IBRAHIM (en-
semble, en s'inclinant ).
Il l'a dit.
BONAPARTE.
Et si j'ai tempéré par l'ordre d'en haut
l'orgueil du vicaire d'Issa ( le pape ) en
( 21 )
diminuant ses possessions terrestres pour
lui amasser des trésors célestes, dites,
n'était-ce pas pour rendre gloire à Dieu,
dont la miséricorde est infinie ? (20)
MUHAMED (d'un air interdit ).
Le mufti de Rome était riche et puis-
sant, mais nous ne sommes que de pau-
vres muftis.
BONAPARTE.
Je le sais. Soyez sans crainte ; vous
avez été pesés dans la balance de Baltazar,
et vous avez été trouvés légers. Cette py-
ramide ne renfermait donc aucun trésor
qui vous fût connu ? (21)
SULEIMAN (les mains sur l'estomac).
Aucun, seigneur, nous le jurons par la
cité sainte de la Mecque.
BONAPARTE.
Malheur, et trois fois malheur à ceux
qui recherchent les richesses périssables
( 22 )
et qui convoitent l'or et l'argent, sembla-
bles à la boue ! (22)
SULEIMAN.
Tu as épargné le vicaire d'Issa, et tu
l'as traité avec clémence et bonté.
BONAPARTE.
C'est un vieillard que j'honore ( que
Dieu accomplisse ses désirs quand ils se-
ront réglés par la raison et. la vérité ! )
mais il a tort de condamner au feu éter-
nel tous les musulmans, et Allah défend
à tous l'intolérance.
IBRAHIM.
Gloire à Allah et à son prophète qui t'a
envoyé au millieu de nous pour réchauf-
fer la foi des faibles, et rouvrir aux fi-
dèles les portes du septième ciel !
BONAPARTE.
Vousl'avez dit, trop zélés muftis. Sovez
fidèles à Allah, le souverain maîtres des
sept cieux merveilleux, à Mahomet son
( 23 )
visir, qui parcourut tous ces cieux dans
une nuit. Soyez amis des Francs, et Allah,
Mahomet et les Francs vous récompen-
seront.
IBRAHIM.
Que le prophète lui-même te fasse as-
seoir à sa gauche le jour de la résurrec-
tion , après le troisième son de la trom-
pette.
BONAPARTE.
Que celui-là écoute qui a des oreilles
pour entendre. L'heure de la résurrection
politique est arrivée pour tous les peu-
ples qui gémissaient sous l'oppression.
Muftis, imans, mullaks, derviches, ca-
lenders, instruisez le peuple d'Egypte,
encouragez-le à se joindre à nous pour
anéantir les Beys et les Mamelucs. Favo-
risez le commerce des Francs dans vos
contrées, et leurs entreprises pour parve-
nir d'ici dans l'ancien pays de Brama. Of-
frez des entrepôts dans vos ports, et éloi-
gnez de vous les insulaires d'Albion, mau-
(24)
dits entre les enfans d'Issa ; telle est la
volonté de Mahomet. Les trésors, l'in-
dustrie et l'amitié des Francs seront vo-
tre partage, en attendant que vous
montiez au septième ciel, et qu'assis aux
côtés des Houris aux yeux notrs, toujours
jeunes et toujours pucelles, vous vous
reposiez à l'ombre du laba, dont les
branches offriront d'elles-mêmes aux vrais
musulmans tout ce qu'ils pourront dési-
rer (23).
SULEIMAN (en s'inclinant).
Tu as parlé comme le plus docte des
mullaks ; nous ajoutons foi à tes paroles,
nous servirons ta cause, et Dieu nous
entend.
BONAPARTE.
Dieu est grand, et ses oeuvres sont
merveilleuses. Salut de paix sur vous,
très-saints muftis.
Parmi les différens ordres du jour pour
l'organisation de l'Egypte , je citerai celui
du 11 fructidor,.
( 25 )
« Il ne sera fait, dans l'armée, qu'un seul
pain pour tous les individus, sans aucune
exception, même du général en chef. Il
sera fait un pain plus soigné, uniquement
pour les hôpitaux » (24).
Lorsqu'il abandonna le siége de saint-
Jean d'Acre, il y avait beaucoup de
blessés, peu de moyens de transport; il
partit avec son état-major; quand on l'en
avertit, il descend de cheval ; tout ce qui
l'entoure en fait autant. Les chevaux sont
envoyés aux malades, et Bonaparte fit à
jîied une marche de trois jours, dans les
sables brûlans du désert.
Depuis son arrivée à Paris, jusqu'au
18 brumaire, Bonaparte se mit à prépa-
rer et à mûrir le projet de la révolution
qu'il devait opérer le 18 brumaire, con-
jointement avec plusieurs membres du
directoire, du conseil des anciens, et ceux
qui lui étaient affidés ; et en attendant la
réussite de son plan, il n'en assista pas
moins à la fête que lui donna le conseil
3
( 26 )
des cinq-cents, le 15 brumaire. Cette
fête fut splendide, mais non cordiale;
plusieurs membres ne le regardaient déjà
que comme un ambitieux, et semblaient
prévoir ce qui devait arriver quelque
temps après.
Je vais rapporter quelques phrases
de sa proclamation à cette époque :
« Dans quel état, disait-il, j'ai laissé la
France! (25) Dans quel état je la re-
trouve! Je vous avais laissé la paix, et je
retrouve la guerre ! Je vous avais laissé
des conquêtes, et l'ennemi passe vos fron-
tières ! J'ai laissé vos arsenaux garnis , et
je n'ai pas trouvé une arme ! Vos canons
ont été vendus; le vol a été érigé en sys-
tème, les ressources de l'Etat sont épui-
sées; on a eu recours à des moyens vexa-
toires , réprouvés par la justice et le bon
sens ; on a livré le soldat sans défense.
Où sont-ils les braves, les cent mille ca-
marades que j'ai laissés couverts de lau-
riers ? que sont-ils devenus ? Ils sont
morts
( 27 )
On connaît les détails de cette fameuse
journée : Gohier, Moulins, Barras,
Sieyes et Roger-Ducos étaient alors les
cinq membres du directoire. Les deux
premiers donnèrent sur-le-champ leur
démission. A midi, le directeur Barras
envoya la sienne à Bonaparte par son
secrétaire Botot. Pendant que celui-ci était
allé le trouver, l'ex-directeur attendait, dans
dans une voiture peu éloignée du conseil
des anciens, le résultat de son message ,
espérant que Bonaparte n'oublierait pas
qu'il avait été son premier protecteur (26).
Fragmens du discours qu'il tint à St-Cloud
au conseil des Anciens.
« La patrie n'a pas de plus zélé défen-
seur que moi; je me dévoue tout entier
pour faire exécuter vos ordres.
» Je vous déclare qu'aussitôt que les
dangers seront passés , j'abdiquerai le
commandement qui m'est confié ; je ne
( 28)
veux être, à l'égard de la magistrature
nommée par vous, que le bras qui la sou-
tiendra.
» Je pourrais vous faire des révélations
qui confondraient à l'instant mes calom-
niateurs ; je me contenterai de vous dire
que Barras et Moulin m'ont eux-mêmes
engagé a renverser le gouvernement, et
à me mettre à la tête des affaires ; mais
j'ai repoussé de telles ouvertures , parce
que la liberté m'est plus chère que la vie ,
et que je ne veux que servir le peuple
français » (27).
Jetant alors les yeux sur quelques mi-
litaires qui se trouvaient à leur poste dans
l'intérieur de la salle , il les somma de
tourner contre lui leurs bayonnettes, s'il
s'écartait jamais du chemin de la liberté.
Il termina en engageant les anciens à se
hâter de faire usage de tous leurs moyens
pour sauver la patrie (28).
Ce fut à la suite de cette séance qu'il
(29)
fut nommé consul provisoire avec Sieyes
et Roger-Ducos.
Voici ce qu'il répondit à quelques dé-
putés qui le traitèrent de César et de
Cromwel.
« Ce serait une pensée sacrilège que,
celle d'attenter au gouvernement repré-
sentatif, dans le siècle des lumières et
de la liberté. Il n'y aurait qu'un fou ,
ajouta-t-il, qui voulût, de gaîté de coeur,
faire perdre la gageure de la république
contre la royauté de l'Europe , après
l'avoir soutenue avec quelque gloire et
tant de périls » (29).
Dans le discours qu'il prononça lors
des 18 et 19 brumaire, au conseil des
anciens; il s'est écrié : Souvenez-vous
que la Fortune et le dieu de la victoire
sont avec moi.
Le 24 frimaire il fut décidément nom-
mé premier consul; Cambacèrès, second,
et le Brun, troisième.
Quelque temps après il partit pour
( 30 )
l'Italie. Après la célèbre bataille de Ma-
ringo, comme on lui observait qu'il était
étonnant que parmi ceux qui étaient avec
lui sous le feu terrible d'une artillerie for-
midable, il n'y en eût pas eu de tué : Ils
étaient avec moi, répondit-il, ma for-
tune les préservait (30).
Lorsque l'on vint lui annoncer ïamort
du général Desaix, il ne lui échappa que
ces seuls mots : Pourquoi ne m'est-il pas
permis de pleurer? (31)
De retour à Paris , il reçut les compli-
mens des différentes autorités, qui vin-
rent le féliciter quelque temps après
l'armistice conclu avec l'empereur.
Le général Moreau arriva le 26 vendé-
miaire , à dix heures du matin ; il alla
sur-le-champ chez le premier consul, qui
était alors au conseil d'état ; il était en-
core dans le salon, lorsque le ministre de
l'intérieur apporta une superbe paire de
pistolets , d'un très - beau travail, et
enrichis de diamans, Le directoire les
( 31 )
avaient fait faire pour être donnés en
présent à un prince étranger , et depuis
ils étaient restés chez le ministre. Ces pis-
tolets furent trouvés très - beaux ; ils
viennent bien à propos, dit le premier
consul , en les présentant au général
Moreau ; et se retournant vers le minis-
tre de l'intérieur : Citoyen ministre, faites-
y graver quelques-unes des batailles qu'a
gagnées le général Moreau ; ne les y met-
tez pas toutes, il faudrait ôter trop de dia-
mans ; et quoique le général Moreau n'y
attache pas un grand prix, il ne faut pas
trop déranger le dessin de l'artiste (32).
Lorsque Bonaparte voulut se faire
peindre par David, celui-ci lui demanda
dans quelle altitude et. comment il vou-
lait être peint. Peignez-moi calme sur
un cheval fougueux , lui repartit le pre-
mier consul (33).
Le 26 messidor an 9 , il conclut un
concordat entre lui et sa sainteté Pie VII.
A ce sujet Portalis fit un discours, au
( 32 )
corps législatif, dont nous citerons ce
passage.
« Par les articles du concordat on ap-
paise tous les troubles, on termine tou-
tes les incertitudes , on console le mal-
heur , on comprime la malveillance , on
rallie tous les coeurs , on subjugue les
consciences, même en réconciliant pour
ainsi dire la révolution avec le ciel.
« On sera forcé de convenir que par la
nature des choses , les institutions reli-
gieuses sont celles qui unissent, qui rap-
prochent davantage les hommes. Celles
qui nous sont le plus habituellement re-
présentées dans toutes les situations de la
vie , celles qui parlent le plus au coeur ,
celles qui nous consolent plus efficace-
ment de toutes les inégalités de la for-
tune , et qui seules peuvent nous rendre
supportables les dangers et les injustices
inséparables de l'état de société ; enfin ,
celles qui, en offrant des douceurs aux
malheureux , et en laissant une issue au
( 33)
repentir du criminel, méritent le mieux
d'être regardées comme les compagnes
secourables de notre faiblesse.
» Quel intérêt n'a donc pas la patrie à
protéger la religion , puisque c'est sur-
tout par la religion que tant d'hommes
destinés à porter le poids du jour et
de la chaleur, peuvent s'attacher à la
patrie, etc. » (34).
Après le traité d'Amiens , Chabot,
président du tribunat, fit la motion qu'il
fût donné un gage éclatant de la recon-
naissance nationale au général Bona-
parte. Cette motion ayant été adoptée à
l'unanimité , quinze membres du tribu-
nat se transportèrent au palais du gou-
vernement, et félicitèrent Bonaparte sur
le traité d'Amiens, et lui donnèrent com-
munication de l'arrêté ci-dessus.
Voici la réponse de Bonaparte : « Je
ne désire d'autre gloire que celle d'avoir
rempli tout entière la tâche qui m'est
imposée. Je n'ambitionne d'autre ré-
(34 )
compense que l'affection de mes conci-
toyens. Heureux s'ils sont bien convain-
cus que les maux qu'ils pourront éprou-
ver seront toujours pour moi les maux
les plus sensibles ; que la vie ne m'est
chère que par les services que je puis
rendre à la patrie; que la mort même
n'aura point d'amertume pour moi, si
mes derniers regards peuvent voirie bon-
lieur de la république aussi assuré que sa
gloire! »
Cependant il fut déclaré consul à vie.
Alors il répondit modestement à la dé-
putation du sénat : « La vie d'un citoyen
est à sa patrie ; le peuple français veut
que la mienne tout entière lui soit con-
sacrée.... : j'obéis à sa volonté » (35).
Parvenu à son but en France , il vou-
lut encore se faire nommer président de
la république italienne. Il assembla donc
à Lyon les principaux citoyens de cette
république. Dans le discours qu'il leur
tint, on remarque ces phrases :
( 35. )
« Je vous ai réunis à Lyon autour de
moi, comme les principaux citoyens de
la Cisalpine; vous m'avez donné les ren-
seignemens nécessaires pour remplir la
tâche auguste que m'imposait mon de-i
voir comme premier magistrat du peuple
français , comme l'homme qui a le plus
contribué à votre création (36).
» Les choix que j'ai faits pour remplir
vos premières magistratures l'ont été in-'
dépendamment de toute idée de parti,
de tout esprit de localité.
» Celle de président, je n'ai trouvé
personne parmi vous qui eût encore as-
sez de droits sur l'opinion publique, qui
fût assez indépendant de l'esprit de loca-
lité , et qui eût enfin rendu d'assez grands
services à son pays, pour la lui con-
fier (37).
3) Les circonstances extérieures et in-
térieures dans lesquelles se trouve votre
patrie, m'ont vivement pénétré. J'adhère
à votre voeu; je conserverai pendant le
( 36 )
temps que les circonstances le vou-
dront , la grande pensée de vos af-
faires, etc. »
Dans un voyage qu'il fit à Rouen, il
se rendit sur le champ de bataille d'Ivry,
si célèbre par la victoire d'Henri IV. Il
s'informa avec beaucoup de soin du lieu
où Henri IV avait couché dans ce champ
la veille de la bataille (38).
Lorsque le traité de paix fut rompu
avec l'Angleterre, pendant son consulat
à vie, il écrivit la lettre suivante aux
cardinaux, archevêques et évêques de
France, en date du 18 prairial an 11 :
« MONSIEUR ,
«Les motifs de la présente guerre sont
connus de toute l'Europe. La mauvaise
foi du roi d'Angleterre , qui a violé la
sainteté des traités , en refusant de res-
tituer Malte à l'ordre de Saint-Jean de
Jérusalem, qui a fait attaquer nos bâti-
( 37 )
mens sans déclaration préalable de guerre;
la nécessité d'une juste défense, tout
nous oblige de recourir aux armes. Je
vous fais cette lettre, pour vous dire
que je souhaite que vous ordonniez des
prières pour attirer la bénédiction du
ciel sur nos entreprises » (39).
Lors de la conspiration de Georges ,
il répondit au discours du vice-président
du sénat : « Depuis le jour où je suis
arrivé à la suprême magistrature , un
grand nombre de complots ont été for-
més contre ma vie ; nourri dans les
camps, je n'ai jamais mis aucune im-
portance à des dangers qui ne m'inspi-
rent aucune crainte ; mais je ne puis me
défendre d'un sentiment profond et pé-
nible, lorsque je songe dans quelle si-
tuation se trouverait aujourd'hui ce
grand peuple, si le dernier attentat avait,
pu réussir ; car c'est précisément contre
la gloire, la liberté et les destinées du
peuple français que l'on a conspiré.
3
( 38 )
» J'ai depuis long-temps renoncé aux
douceurs de la vie privée. Tous mes
moyens, ma vie entière , sont employés
à remplir les devoirs que mes destinées
et le peuple français m'ont imposés.
» Le ciel veillera sur la France, et
déjouera les complots des méchans. Les
citoyens doivent être sans alarmes : ma
vie durera tant qu'elle sera nécessaire à
la nation (4°).
» Mais ce que je veux que le peuple
français sache bien, c'est que l'existence,
sans son amour, serait pour moi sans
consolation , et n'aurait plus aucun
but. »
En remerciant l'institut sur le même
sujet, il dit cette phrase remarquable :
« Il y a des orages qui servent à affermir
les racines d'un gouvernement. »
Fidèle à ses vues ambitieuses , il sentit
que l'intérêt qu'on lui portait après la
conspiration de Georges, était le vrai
moment pour parvenir à la suprême
( 39 )
puissance, et que dans cet élan d'enthou-
siasme le peuple serait moins obser-
vateur que dans une situation tranquille.
Il avait parmi les différens corps de
l'Etat, des affidés qui savaient saisir
l'occasion de développer le plan qu'il
leur dictait; et dans le cas d'un refus, il
avait encore la gloire de paraître ne pas
accepter ce qu'il brûlait du désir d'ob-
tenir. Le tribun Curée, après un dis-
cours préparé d'avance , proposa au
tribunat assemblé de porter au sénat
un voeu qui, disait-il, était celui de toute
la nation , et qui avait pour objet,
1°. que Napoléon Bonaparte , alors
consul, fût déclaré empereur; 2°, qua
la dignité impériale fût déclarée héré-
ditaire dans sa famille. Il termina ainsi
sa proposition : « Tribuns , il ne nous
est plus permis de marcher lentement,
le temps se hâte , le siècle de Bonaparte
est à sa quarantième année, et la nation
(40 )
veut un chef aussi illustre que sa des-
tinée. »
Le sénat adopta ce projet , et le 28
floréal, il se transporta à Saint-Cloud
pour annoncer à Bonarparte le plus doux
de ses voeux. Celui - ci répondit au dis-
cours du sénat :
« Tout ce qui peut contribuer au bien
de la patrie est essentiellement lié à mon
bonheur.
» J'accepte le titre que vous croyez
utile à la gloire de la nation.
» Je soumets à la sanction du peuple
la loi de l'hérédité ; j'espère que la France
ne se repentira jamais des honneurs dont
elle environnera ma famille. Dans tous
les cas mon esprit ne sera plus avec ma
postérité le jour où elle cesserait de mé-
riter l'amour et la confiance de la grande
nation. »
On fit pour la forme un appel au
peuple, au sujet de l'hérédité. Peu do
(41)
personnes refusèrent. Les unes, séduites
par les prestiges qui leur faisaient re-
garder Bonaparte comme le sauveur de
l'Etat; lés autres , par des motifs d'in-
térêt, tels que places et récompenses;
d'autres enfin par la crainte des ven-
geances , et ce nombrene fut pas le plus
petit ; enfin il monta sur le trône , cou-
vert du sang des Bourbons, par l'assas-
sinat du duc d'Enghein, dont je vais
rapporter la cause et la triste desti-
née (41)
Lorsque Bonaparte fit enlever d'Et-
tenheim le duc d'Enghein , il y avait
trois ans qu'il y vivait retiré. Il y de-
meurait dans une propriété qu'il avait
acquise, et où il s'était établi de l'agré-
ment de l'électeur de Bade , et du con-
sentement de Bonaparte lui-même, qui
en avait été instruit par l'électeur (42).
Le 15 mars 1804, les généraux Orde-
ner et Fririon arrivèrent le soir à Et-
tenbeim, Le duc d'Enghein venoit de
( 42 )
se coucher. Averti qu'on entend du bruit
autour de sa maison, il saute de son.
lit en chemise, et saisit un fusil; un de
ses valets de pied en prend un autre ; ils
ouvrent la fenêtre. Le duc d'Enghein
crie, qui va-là? Un gendarme répond
une impertinence ; le prince et son valet-
de-chambre allaient faire feu, lorsque le
baron de Greinsteim, premier gentil-
homme du duc d'Enghein, lui arracha
son arme, en disant que c'était vouloir
empirer les choses qu'entreprendre une
défense inutile. Ce baron se coucha en-
suite tout babillé, après avoir promis
au duc de se livrer pour lui, si on venait
pour l'arrêter sans le connaître. Le prince
passe à la hâte un pantalon., une veste
de chasse ; il n'a pas le temps de mettre
des bottes; on monte l'escalier, on entre
le pistolet au poing , et on demande qui
est le duc d'Enghein ? Malgré la pro-
messe qu'il a faite au prince, le baron
de Greinsteim garde le silence. On re-
( 43 )
nouvelle l'interrogation ; même silence
de la part de celui qui devait parler dès
la première fois , s'il eût été digne de la
marque de confiance qu'il avait reçue.
Le prince jette un regard de mépris sur
son premier gentilbomme, et dit aux
gendarmes : Si vous venez pour arrêter
le duc d'Enghein , vous devez avoir son
signalement ; cherchez - le. Ceux - ci
croyant parler à un des gens du duc ,
répondent : Si nous l'avions, nous ne
vous ferions pas de questions ; puisque
vous ne voulez pas le désigner, marchez
tous ; et en même temps M. le duc
d'Enghein est saisi au corps par un
brigadier de gendarmerie.
Comme nous l'avons vu plus haut,
on l'avait enlevé de chez lui brusquement,
sans lui donner le temps de s'habiller ,
ni même de se chausser. Il était en pan-
toufles; on fit halte vers un moulin ; là
se trouva le bourgmestre d'Ettenheim ;
on le somma de dire le nom des personnes.
( 44 )
arrêtées. Il les nomma l'une après l'au-
tre; le duc d'Enghein fut le troisième
reconnu.
On arriva le 20, à quatre heures et
demie du soir, aux portes de la capitale,
près la barrière Saint - Martin. Là se
trouva un courrier qui apportait l'ordre
de filer le long des murs , et de gagner
Vinçennes. On y arriva sur les cinq
heures. Le prince, exténué de besoin et
de fatigue, prit à peine un léger repas.'
Il se jeta ensuite sur un mauvais lit, dis-
posé dans une pièce de l'entre-sol. Le
duc ne tarda pas à s'endormir profondé-
ment. Vers les onze heures , on l'éveilla
en sursaut; on le conduisit dans une
pièce du pavillon du milieu, faisant face
au bois. Là il était attendu par huit juges,
Ou plutôt, par huit bouneaux.
Interrogé par eux, le duc leur parla
avec la noblesse et la simplicité qui con-
venaient à son caractère et à sa vertu. Le
président lui ayant demandé pourquoi il
( 45 )
avait porté les armes contre son pays, il
répondit : J'ai combattu avec ma famille
pour recouvrer l'héritage de mes ancê-
tres. Mais depuis que la paix est faite ,
j'ai posé les armes , et j'ai reconnu qu'il
n'y avait plus de roi en Europe. Les
juges étaient incertains; son innocence ,
son nom et son illustre intrépidité, les
faisaient hésiter ; ils écrivirent à Bona-
parte pour avoir ses ordres. On tint con-
seil aux Tuileries ; Cambacérès opina
pour qu'on n'immolât point le prince :
Ah ! depuis quand, répondit Bonaparte,
êtes-vous devenu si avare du sang des
Bourbons? et il écrivit au bas de la
lettre qui lui avait été adressée, ces mots
infâmes qui seront pour lui une tache
ineffaçable : Condamné à mort.
La sentence prononcée, le prince voit
entrer M. N... , officier de gendarmerie
d'élite, qui avait été élevé dans la mai-
son de Condé. Il le reconnaît, et lui té-
moigne sa joie de le revoir. M. N...,
(46)
qui conservait un cher souvenir de sa
jeunesse, au lieu de répondre , baisse la
tête, et pleure. Hélas ! c'était lui qui
commandait le détachement chargé d'exé-
cuter l'arrêt de la commission militaire...
On quitte le repaire des assassins ; on
descend dans le fossé du château par un
escalier étroit, obscur et tortueux. Le
prince se retourne vers l'officier, et lui
dit : Est-ce qu'on veut me plonger tout
vivant dans un cachot? Suis-je destiné à
périr dans les oubliettes ? Non, mon-
seigneur, lui répond N... en sanglotant ;
soyez tranquille. On continue la marche
et l'on arrive au lieu du massacre. Le
jeune héros voit tout cet appareil, et
s'écrie : « Ah ! grâce au ciel, je mourrai
de la mort d'un soldat! » ,
Au moment d'être frappé, le duc
d'Enghein , debout et de l'air le plus in-
trépide , dit aux gendarmes : Allons,
mes amis... — Tu n'as point d'amis ici,
dit une voix insolente et féroce. En gé-
( 47 )
néral, on ajouta à la mort de ce prince
tous les détails horribles que l'on put y
ajouter. Aussitôt après la lecture de son
jugement, il demanda un ministre de la
religion pour remplir ses derniers de-
voirs. Un sourire insultant et presque
général accompagna la réponse suivante,
que lui fit un de ses juges : Est-ce que tu
veux mourir en capucin ? Un prêtre ?
bah, ils sont tous couchés à cette heure.
Le prince indigné ne proféra pas un seul
mot. Il s'agenouilla , éleva son ame à
Dieu , et après un moment de recueille-
ment, se releva , et dit: Marchons. Sa-
vary , ainsi que Murât, étaient présens
à l'exécution. En allant à la mort, le duc
d'Enghein témoigna le désir qu'on remît
à une personne qui lui était extrêmement
chère, une tresse de cheveux , une lettre
et un anneau. Un soldat s'en était char-
gé ; Savary, s'en étant aperçu, les saisit,
en s'écriant : Personne ne doit faire ici
les commissions des traîtres.
(48)
C'est dans la partie orientale du châ-
teau de Vincennes qu'a été fusillé, en
mars 1804, Louis- Antoine -Henri dé
Bourbon, né à Chantilly, près Paris,
le 2 août 1772, prince réellement accom-
pli, et dont les qualités brillantes pro-
mettaient un digne petit-fils du grand
Condé. Sa mémoire fut honorée dans
toute l'Europe, par des cérémonies reli-
gieuses. On célébra en son honneur , à
Saint-Pétersbourg, un service où le céno-
taphe portait l'inscription suivante :
Au grand et magnanime prince
Louis-Antoine-Henri
Bourbon-Condé, duc d'Enghein ,
non moins recommandable
par sa valeur personnelle et celle de ses ancêtres,
que par sa mort funeste.
Un monstre corse,
la (erreur de l'Europe,
le fléau du genre humain,
l'a dévoré à la fleur de son âge.
Le procès de Georges et de ses co-
( 49 )
accusés se poursuivait vivement, lorsque
le grand-juge lança un mandat d'arrêt
contre le général Moreau. La police ar-
rêta le citoyen Moreau , tribun , et le se-
crétaire du général Moreau , Frenière.
Bonaparte en ayant été instruit, il fit.
demander au grand-juge si le frère et le
secrétaire de Moreau étaient atteints par-
la procédure ; et sur la réponse qui lui
fut. faite, que leurs noms n'avaient, pas
été prononcés dans l'instruction, il or-
donna de les mettre en liberté. Car, dit-
il , s'il s'agissait d'un coup d'état, ou d'une
de ces mesures dans lesquelles il ne faut.
prendre conseil que du, salut de la na-
tion, les conspirateurs auraient été arrê-
tés , traduits devant une commission mi-
litaire , et exécutés dans la même nuit.
C'est ici, ajouta-t-il, une procédure or-
dinaire , et. j'entends que toutes les formes
soient scrupuleusement observées (43).
Il ne lui avait pas suffi d'être parvenu
à son but en impliquant Moreau et Pi-
4
(50)
chegru dans la conspiration, il voulait
lès faire condamner à mort. Cependant
l'adresse et la fermeté de Pichegru lui
causèrent quelques inquiétudes : Pichegru
fut étranglé dans sa prison; on prétendit
qu'il s'était étranglé lui-même, et l'on eut
l'audace de constater le prétendn suicide
par un procès-verbal qui en démontrait
l'impossibilité. Bonaparte destinait à Mo-
reau un sort plus affreux encore : il avait
ordonné au tribunal de le condamner à
mort, afin que lui-même, lui disait-on, il
pût le flétrir ensuite d'un arrêt de grâce
pire que le supplice. Il est permis de dou-
ter aujourd'hui qu'il ait eut réellement
l'intention d'user de cette espèce d'indul-
gence, toute cruelle qu'elle eût été; sa
propre conduite a prouvé que la perte de
l'honneur lui semblait plus douce que
celle de la vie , et sans doute il aurait cru
mieux servir à la fois sa haine et sa sûreté
en laissant périr Moreau sur l'échafaud,
qu'en lui remettant sa peine. Quoi qu'il
( 51 )
en' soit, Moreau fut soustrait à l'un et
à l'autre de ces supplices par l'arrêt du
tribunal, qui le condamnait à deux années
de prison, peine que Bonaparte commua
bientôt en un bannissement perpétuel.
Mais il eut de quoi se consoler de la vie
de Moreau. Après avoir bu, en signe d'al-
liance avec les jacobins , dans une coupe
remplie du sang du duc d'Enghein; après
avoir donné la mort à Pichegru , le plus
redouté par lui de tous les chefs du roya-
lisme; enfin après avoir envoyé sur le
banc des criminels, et chassé de sa patrie
Moreau, l'objet de son éternelle jalousie,
et.le plus illustre représentant du parti
républicain , tel qu'il existait alors en
France, il crut voir les degrés du trône
entièrement libres devant lui, et il monta
pour faire pendant dix années le malheur
du monde entier (44).
Plusieurs de ceux qui avaient conspiré
contre lui furent condamnés à mort ; mais
sa principale victime avait échappé. Il

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