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VIE OU MORT
DE LA BOURGEOISIE
PARIS.— IMPRIMERIE DE J. - B. GROS,
Rue du Foin-St-Jacques, 18.
VIE OU MORT
DE LA
BOURGEOISIE
PAR
Charles de la Varenne
AUTEUR DE
LES ROUGES PEINTS PAR EUX-MEMES, ETC.
PARIS
ALLOUARD ET KAEPPELIN
Libraires—Editeurs—Commissionnaires
SUCCESSEURS DE P. DUFART ET DE GEL WARÉE
13, rue de Seine
1851.
La France est sur le penchant d'un abîme.
Déjà le fantôme menaçant de 1852 se dresse
devant la patrie frémissante.
Une idée : Le Socialisme, — un fait : La Répu-
blique, préparent et vont consommer, bientôt, la
ruine d'une des plus grandes nations de la terre.
Ce fait, cette idée, reposent sur une base unique:
La participation inintelligente et irraisonnée de la
bourgeoisie à la diffusion de l'une, à la durée de
l'autre.
Sans exagération aucune, le maintien de la Ré-
publique, c'est l'avénement prochain d'un système
d'égalité de rangs absolue, de nivellement des castes
existantes ;
Le Socialisme, ce sera, lors de sa mise à exécution
— II —
l'abolition radicale et logique du capital, de la pro-
priété; l'égalité des fortunes devant le prolétariat.
Or, qu'est-ce que la bourgeoisie? — La classe
sociale dominante, la caste actuellement supérieure,
l'arbitre des destinées françaises, par son poids dans
les affaires du pays ; — ce qui crée sa suprématie,
ce qui constitue son action, ce qui la fait être, en
un mot, c'est la propriété, c'est le capital.
Du jour, donc, où ces deux puissances seront
anéanties, où les rangs seront confondus par la per-
pétuation de l'État démocratique, parvenu à ses
conséquences dernières, la bourgeoisie cessera de
vivre ; elle sera DÉTRUITE.
Entre:
La Monarchie qui CONSERVE ;
La République et le Socialisme qui DÉTRUISENT ;
Que la bourgeoisie pèse son avenir inévitable, et
qu'elle se prononce.
Juin 1851.
CHARLES DE LA VARENNE.
VIE OU MORT
DE LA BOURGEOISIE.
PREMIÈRE PARTIE.
Situation.
« Tout le monde est de mon avis, il ne doit plus
y avoir que deux camps: le camp légitimiste, le
camp socialiste.
« Qui dit légitimiste, dit monarchien de toutes
dates et de toutes nuances.
« Qui dit socialiste, dit républicain de toutes
nuances et de toutes dates.
« Le légitimisme, c'est la raison d'être de la mo-
narchie, c'est la monarchie rationnelle.
« LE SOCIALISME, c'est la raison d'être de la ré-
publique, c'est la république rationnelle.
« Le temps est fini des mensonges, des fictions et
des complications.
« M. Guizot l'a compris, M. Thiers le comprendra.
« En 1852, et peut-être même avant, il n'y aura
plus que deux presses et deux cocardes : la presse
légitimiste et la presse socialiste, la cocarde so-
cialiste et la cocarde légitimiste.
« La famille Bonaparte et la famille d'Orléans,
M. Cavaignac et M. Changarnier, M. de Lamartine
et M. Barrot, M. Dufaure et M. Faucher se-
ront , comme tous les autres, obligés de se pro-
noncer, d'aller au légitimisme ou de venir au
socialisme.
« M. Guizot repousse le socialisme , il va au légi-
timisme : M. Guizot est logique.
« Si M. Thiers repousse le légitimisme, il viendra
au socialisme; M. Thiers y sera forcé.
« Le moment est venu de se prononcer hautement.
" Il sera trop tard si l'on attend à l'année pro-
chaine.
« Inutile de chercher à éluder, car, en 1852, se-
ront considérées comme évasives, conséquemment
comme suspectes et nulles, toutes professions de
foi qui ne se borneront pas à l'une ou à l'autre de
ces deux simples déclarations :
« Je suis légitimiste ;
» Je suis socialiste. »
Ainsi s'est exprimé, récemment, le seul homme
— 5 —
politique que la gauche possède, le seul écrivain de
talent que l'ambition ait recruté à la République
extrême: M. Emile de Girardin.
Cette franchise est louable; les hommes de coeur
de tous les partis doivent l'imiter de tout leur pou-
voir, afin que les positions soient nettement des-
sinées, afin de rendre désormais, impossible, cette
politique ambiguë qui, louvoyant sans cesse entre
les situations bien tranchées, seules capables de
fournir un gouvernement définitif, perpétue en
France l'agitation, les troubles, l'incertitude, dont
la durée, en énervant ses forces vitales, compromet
son existence.
Légitimistes ou socialistes : — Le milieu n'existe
pas. — Plus de ces gens à demi-système, qui, tout
en se prétendant républicains , refusent le socia-
lisme et ses conséquences; plus de ces soi-disant
monarchistes, qui, tout en abhorrant le régime
communiste, repoussent le principe héréditaire et
les nécessités de son rétablissement.
Socialisme ou légitimisme, telles sont les deux
idées dont le choc va décider bientôt de l'avenir de
la France, de nos destins, de notre fortune, de
notre existence à tous. Tous, nous devons, logique-
ment et forcément, prendre part à ce combat su-
prême , dans l'attente duquel le monde a les yeux
fixés sur nous. Dans de semblables circonstances,
l'irrésolution est un crime ou une lâcheté. Il est du
— 6 —
devoir de tout Français de se rallier énergiquement
à l'un ou à l'autre des deux seuls partis qui person-
nifient notre mouvement national.
Pour moi, en présence des provocations signifi-
catives de l'extrême gauche, devant cette sommation
de décliner sa foi, je le déclare hautement: je suis
légitimiste, monarchiste par raison, et dans toute
l'acception du mot.
Encourager à la persévérance mes coréligion-
naires politiques, rendre leur conviction plus éclai-
rée ; — déterminer dans certains esprits qui flottent
encore entre des systèmes devenus impossibles, et
qui risquent à se laisser surprendre dans une indé-
cision dangereuse, la croyance dont je suis pénétré ;
— montrer clairement, par des raisonnements pal-
pables, par des faits qui ne souffrent pas la discus-
sion, aux indifférents et aux sceptiques, toute la
vérité de ces paroles : — le Socialisme est la rai-
son d'être, le dernier terme de la République; —
ouvrir les yeux à la bourgeoisie, à la classe com-
merçante qui s'obstine à vouloir la République qui
ne peut exister, l'orléanisme qui n'existe plus, sur
les dangers que lui fait courir sa résistance au retour
vers la monarchie légitime, qui s'opère dans toutes
les intelligences honnêtes et sérieuses ; lui démon-
trer les moyens d'action du socialisme, son but en-
tièrement dirigé pour la ruine de la caste domi-
nante, contre l'aristocratie du capital; —prouver,
— 7 —
en un mot, que le triomphe du socialisme est
l'avènement de la hideuse anarchie communiste,
tel est le but que je me suis proposé en écrivant
ce livre.
Je parlerai franchement, repoussant loin de moi
ces vaines considérations de réserve, qui, dans nos
luttes décisives, où la sincérité est si nécessaire,
mettent un voile à la pensée, une sourdine à la
parole; je n'imiterai point ces orateurs timides, ces
publicistes prudents, dont l'organe discret effleure
la question, et ne laisse dans l'esprit que des
phrases à double sens, que le souvenir d'événements
dont les rapports avec notre âge sont insignifiants
ou nuls. J'aborderai sans détour ces questions brû-
lantes qui intéressent un si grand nombre d'hommes ;
et, puisque je présente le remède certain, je ne
craindrai pas de mettre à nu les plaies inévitables
de ces systèmes bâtards, qui prétendent substituer
un éclectisme impossible, à la politique naturelle qui,
pendant tant de siècles, présida aux destinées de
notre patrie.
La République c'est le communisme.
Il y a dans la société actuelle une classe qui, de-
puis trente ans, a préparé ou accompli toutes les
- 8 —
révolutions; — qui, tour à tour, a rendu, par sa ra-
geuse jalousie contre les sommités, tout gouverne-
ment impossible ; — qui insuffle au coeur du peuple
toutes les passions mauvaises dont elle est travail-
lée; — qui tonne contre tous les vices de l'organi-
sation sociale, et qui, seule, en profite; — qui
espère, en se rendant compte parfaitement de son
attente, ramasser le pouvoir dans l'anarchie fan-
geuse où elle pousse de toutes ses forces la France
à se précipiter, et qui subira la première, par un
juste talion, les fureurs de la population laborieuse,
qu'elle exploite directement et sans pitié ; — classe
de laquelle sont sortis tous les apôtres modernes
et passés du bouleversement ; classe dont la mono-
manie de donner des leçons aux gouvernants est
aujourd'hui célèbre; classe qui nous a valu 1830
et 1848, qui déjà profère le mot de 1852 comme
une menace.
On a compris la bourgeoisie inférieure : — Le
boutiquier ignare et cupide, le mince propriétaire,
l'avocat, le médecin, le notaire de bas étage, le
banquier à la petite semaine, — ces innombrables
médiocrités qui pullulent à notre soleil, et qui,
n'ayant retenu de l'éducation libérale absurdement
prodiguée, que ses défauts, que ses tendances vi-
cieuses, ne comprennent et ne pratiquent le monde
qu'au point de vue de leurs intérêts mesquins, sou-
vent mêmes ignobles.
- 9 -
Partout où j'ai étudié cette fraction de notre
monde, j'ai rencontré les mêmes idées stagnantes,
la même inintelligence absolue en politique, le
même amour pour des nullités fétiches, la même
imprévoyance niaise de l'avenir, la même ambition
naïve, effrénée, stupide, la même imperturbable
opinion de son infaillibilité, qui distinguèrent à un
degré si éminent les bourgeois libéraux de la res-
tauration, le garde national réformiste du règne de
Louis-Philippe.
Et quelle déplorable influence exerce aujourd'hui,
sur nos destinées, cette sorte de gens !
C'est l'infime bourgeoisie qui, dans chaque loca-
calité, immobilise une sourde opposition contre le
système, quel qu'il soit, qui nous régit ; c'est elle,
qui, par son féroce amour-propre, par sa tenacité
puérile, empêche toute transaction entre les hon-
nêtes gens des différents partis; c'est elle qui, à
l'heure sonnante, combat acharnement, par l'organe
de ses dignes représentants, Thiers, Chambolle, et
autres qui ne valent pas la peine d'être nommés,
la doctrine de la fusion, notre dernier port de salut ;
c'est elle qui se fait l'imbécille écho de tous les bruits
fâcheux pour la tranquillité publique. — Enfin,
c'est cette partie de la société, — éternel honneur
à sa mémoire ! — qui a méchamment mis en lu-
mière, qui applaudit, qui soutient, qui propage, en
haine de tout retour vers les principes sacrés dont
— 10 —
elle a causé la ruine, les terribles idées de désorga-
nisation dont le travail s'accomplit depuis trois ans,
parmi les masses, avec une rapidité tellement signi-
ficative.
Dans la plus grande ville comme au milieu du
bourg le moins considérable, demandez à la rumeur
publique quels sont les meneurs du parti rouge, les
chefs de l'insurrection permanente : — des bandits,
des gens sans aveu, de misérables lâches?
— Non pas ! — Ce sera tel beau parleur oisif,
tel ignorant patenté, tel ex-électeur de la gauche.
Ce seront des bourgeois jaloux, mesquins, idiots,
qui se gonflent à l'idée de se réveiller un beau ma-
tin dictateurs de leur département, et qui ne com-
prennent pas qu'ils ne sont que des instruments que
l'on brisera au jour du triomphe; qui se frottent les
mains en pensant à la drôle de figure que montre-
ront, à l'avénement de la République sociale, ce
grand capitaliste dont on pillera le coffre-fort, ce
gentilhomme dont on brûlera le château, et qui ne
se doutent pas qu'eux-mêmes seront dévorés avec
leur maison, par l'incendie qu'ils allument.
Une scène passablement curieuse me fournit, il
y a peu de temps, la preuve des sentiments par les-
quels se laissent conduire grand nombre des indi-
vidus de l'espèce que je signale.
C'était à Paris. — Je me trouvais, un jour, à
dîner dans une table d'hôte que fréquentent les
— 11 —
étrangers, et particulièrement des propriétaires et
des négociants de province.
Chacun sait la liberté, l'aisance complète qui
président à ces réunions d'hommes fort occupés,
qui, au milieu du tourbillon parisien, parmi l'agita-
tion fébrile dont leurs journées sont remplies, ne
trouvent guères que ce moment pour se reposer de
leur activité incessante, pour se communiquer les
impressions qu'ils ont reçues de la situation des
choses, pour reprendre quelques-unes des habitudes
familières de la vie intérieure qu'ils ont momentané
ment abandonnée.
Aussi, comprendra-t-on facilement que, — les
premières ardeurs de la faim satisfaites, — les
esprits égayés par l'atmosphère savoureuse, produit
des émanations d'un feu ardent et d'une table bien
servie, — un entretien plein d'abandon se noua entre
les voisins les plus proches, scindé par les coups de
fourchette, et que bientôt, la politique en faisant les
frais, la conversation devint générale.
Les circonstances étaient, du reste, critiques.
Le Président venait d'installer son ministère transi-
toire. Les boursiers criaient au coup d'Etat. Le
commerce était nul, le crédit public et privé sus-
pendu par la crainte de quelque catastrophe. Tous
les convives se plaignaient. —J'écoutais en silence.
Tous, convenant que, depuis 1848, le pays mar-
chait à grands pas vers la ruine et la décadence,
- 12 —
tous, passant des désastres particuliers aux lamen-
tations sur le mal être général, tombaient d'accord
sur l'absolue nécessité d'un changement de situa-
tion, mais aucun n'était du même avis, à propos du
remède, qui, tôt ou tard, devait être appliqué à la
souffrance nationale.
L'un attribuait le mal à l'incapacité du Prési-
dent; l'autre déclamait contre l'Assemblée, qui,
par sa conduite ambiguë, par ses éclairs de volonté,
par sa soumission aux caprices du pouvoir électif,
son antagoniste, jetait la nation dans des troubles
continuels ; un troisième voyait dans l'avénement
de M. Cavaignac une solution toute prête ; celui-ci
vantait M. de Lamartine et son harmonique gou-
vernement ; celui-là désirait un directoire composé
de MM. Thiers, Barrot, etc. ; la dictature militaire
était prônée par un pessimiste. — Tous les grands
hommes bleus et rougeâtres furent discutés tour à
tour.
— Mais, dis-je, quand mes compagnons de table,
fatigués de ne pouvoir s'entendre, regardaient leurs
assiettes comme pour y chercher des inspirations,
mais, il y a un moyen bien simple d'en finir avec le
malaise public, de faire renaître l'ancienne prospé-
rité, c'est d'avancer la mort de celte pauvre Répu-
blique qui agonise, c'est de revenir à la Monarchie.
Un murmure désapprobateur accueillit mes pa-
roles.
- 13 —
— Bah ! s'écria l'un des convives, vous plaisan-
tez, n'est-ce pas? A quoi bon reprendre un de ces
maîtres que nous avons chassés. — Nous pouvons
très-bien vivre en République. Il ne faut que nous
accorder.
— Oui, reprit un autre, pourquoi donc un roi?
Ne vaut-il pas mieux que nous soyons, nous-mêmes,
les souverains de la France? Demain, nous serons
représentants, ce sont des nôtres qui sont ministres
et qui gouvernent. Si ce n'est quelque différence de
forme, qu'avons-nous à désirer de plus?
— C'est vrai, continua son voisin, à bas les
nobles ! à bas les prêtres qui veulent nous opprimer !
à bas les tyrans ! Vive la République !
— Vraiment, fis-je, surpris de cette belle chaleur,
vous tenez autant à la République !
— Oui! oui ! trépigna l'assemblée.
— J'en suis fâché pour la constance de vos opi-
nions, mais après le langage, après les idées émises,
il y a un moment-, par chacun de vous, je vous le
dis en toute sûreté de conscience : dans un an, dans
deux ans, dans un temps que je ne puis fixer, qui
viendra certainement, vous tous qui êtes ici, con-
fondus dans la puissante voix de la nation française,
vous crierez avec ivresse, avec délire : vive le roi !
Vous réclamerez avec fureur ce souverain que vous
répudiez aujourd'hui.
— Et, demanda, en essayant un rire malin,
— 14 —
un gros monsieur qui ressemblait à un mar-
chand de vin de Bercy ou à un avoué de pro-
vince, et, quel est le nom de ce bienheureux roi?
— Il me semble, répondis-je, que nous n'avons
pas à choisir. Le souverain légitime de la France
est M. le comte de Chambord, — sa Majesté Henri V,
si vous le préférez.
A ces mots, une explosion de cris retentit dans
la salle. Tout ce monde parlait, gesticulait, s'agitait
sur son siége; c'était assourdissant.
Pendant un quart d'heure, au moins, toutes les
vieilles plaisanteries sur l'enfant du miracle, toutes
les anecdotes platement injurieuses sur le créti-
nisme prétendu, sur les difformités, sur l'incom-
mensurable gloutonnerie du prince furent exhumées
de la chronique du National et consorts. Je n'avais
pas idée d'une telle vélocité de sottises.
A la fin, comme tous les convives parlaient à la
fois et ne se comprenaient plus, chacun fit silence,
et, par un reste de la vieille bienséance française,
tous les regards se tournèrent vers moi, pour me
solliciter de continuer ma phrase, si par hasard elle
avait une suite.
— Bien mieux, dis-je, en reprenant le fil de ma
première idée, non-seulement vous appellerez le
roi, mais si, chose possible, ce noble jeune homme
dédaignait d'échanger sa vie calme et heureuse
pour les soucis pesants, pour l'ingratitude qu'il sait
- 15 —
devoir attendre de ce pays dégénéré, vous irez en
suppliants, des palmes à la main, sur la terre étran-
gère, implorer sa générosité, vous ferez violence à
son coeur de Français pour le décider à vous gou-
verner.
Cette fois ce fut de la colère ; quelques-uns des
bourgeois les plus éloignés me montrèrent les
poings, croyant que je voulais rire d'eux; d'autres
tournèrent la tête, résolus à ne plus s'occuper de
moi, pensant que j'étais fou.
Seul, le gros monsieur qui, déjà, m'avait inter-
rogé, ne se découragea point. Sans doute avait-il
adopté, comme mesure d'hygiène, de parler, de s'é-
mouvoir après le repas. Lançant un coup d'oeil cir-
culaire, il sembla prier ses commensaux de conti-
nuer cette réjouissante plaisanterie.
— Ah! çà, me fit-il, ces messieurs et moi désire-
rions fort savoir à quels signes le moment où s'ac-
compliront les belles choses dont vous parlez fera
connaître sa venue.
— A quels signes ! lorsque votre patrimoine sera
confisqué, vos capitaux volés, vos boutiques pillées;
lorsque vos femmes et vos filles seront devenues la
proie de hordes immondes ; lorsque la moitié de
votre caste aura été massacrée ; lorsque, réduits à
une indescriptible misère, n'ayant d'autre avenir
que le dernier supplice, vous n'apercevrez plus que
le principe de la légitimité qui puisse vous arracher
— 16 -
à l'anarchie, au communisme, à son épouvantable
mission.
Et Dieu fasse qu'il soit encore temps !...
—Oh ! oh! dirent les convives devenus attentifs.
— Mais, reprirent en choeur mes bourgeois, après
avoir réfléchi, mais, nous n'en voulons pas du com-
munisme.
— Bah! fis-je d'un air étonné, — vous voulez
bien de la République dont il est la conséquence
directe. — Raisonnons un peu et soyons logiques.
— Vous subirez le communisme et voici pour
quoi : — Vous refusez la Monarchie ; la Présidence
vous est antipathique, c'est d'ailleurs une royauté
déguisée qui vous gêne, un régime sans caractère,
sans originalité, incompatible avec notre esprit in-
quiet, avide de systèmes fortement trempés. — Ap-
partenant à l'opposition républicaine, ou vous êtes
absurdes, ou vous tendez au triomphe du progrès,
— Or, le progrès, comme on l'entend aujourd'hui
dans la gauche, c'est la République avancée, la
Rouge, comme l'appellent les gens moins bien
élevés.
— Je vous vois secouer la tête pour me dire que
non : attendez la suite.
Vous prônez au peuple, à la classe prolétaire,
sur laquelle vous possédez une influence d'autant
plus grande que vous êtes plus rapprochés d'elle,
vous lui vantez le principe arboré par l'opposition ;
- 17 -
— depuis trente ans c'est votre tactique pour jeter
à bas les pouvoirs qui vous déplaisent. — Depuis
février 1848, vous avez poussé les travailleurs à se
ranger sous l'étendard des chefs de la gauche ex-
trême; vous avez permis à ceux-ci d'inoculer à vos
paysans, à vos ouvriers, par tous les moyens pos-
sibles, leurs idées et leurs doctrines. — Or, voulez-
vous examiner avec moi quels sont et, ce que sont
les chefs de l'opposition qui, à la suite d'un boule-
versement, ont le plus de chances pour arriver à
la conduite du mouvement, à la dictature : —
M. Louis Blanc est communiste; M. Ledru-Rollin est
communiste ; M. Raspail est communiste; MM. Bar
bès, Considérant, Blanqui, tous, sont communistes.
Si la popularité de ceux-ci n'est plus assez fraîche,
d'infimes brigands, issus des barricades, commu-
nistes aussi et plus dangereux, s'il est possible, les
remplaceront.
Vous croyez que cette fois encore, comme les
autres, vous confisquerez la révolution, que vous
régulariserez l'émeute à votre profit, et que sa véri-
table et seule conséquence aura été de vous débar-
rasser du restant de supériorités qui vous offus-
quaient, des dernières grandeurs sociales que vous
ne pouviez escamoter sans bruit ; — vous croyez que
le peuple quittera ses véritables chefs, qui, cette
fois, ne seront plus avec vous, pour vous obéir? —
Que votre illusion se dissipe, messieurs. Le nouveau
— 18 —
soulèvement n'aura pas lieu au nom d'un principe
politique. Le peuple est las de se battre pour vous
mettre à la place de gens qui valent mieux que
vous, et il le sait bien. — Que lui importe le nom
du système sous lequel il vit, Royauté ou République,
alors que son sort est le même, alors qu'il travaille
autant, qu'il paye l'impôt comme par devant, qu'il
subit les mêmes privations.
— Le peuple se battra, parce que les gens que
vous patronez lui ont dit que vous aviez assez joui
de vos maisons confortables, de votre table si su-
périeure à la sienne, de vos bons habits, de votre
aisance moelleuse, parce que vos grands amis, les
oracles de la Montagne ; lui ont dit qu'il était bien
juste qu'il en usât à son tour, et qu'il le croit et
qu'il trouve cela tout naturel. —Le peuple se ser-
vira de vous pour briser les obstacles que la société
oppose à son envahissement. Ce sera réciprocité.
— Et le lendemain du combat, il vous dépossédera
sans scrupules : c'est une vieille dette entre vous,
que sa main sanglante règlera brutalement. — A
qui vous plaindrez-vous ?
Les visages s'étaient assombris, le gros monsieur
méditait avec inquiétude.
— Môssieur! fit d'une voix profonde un des as-
sistants, figure solennelle, à front chauve, à cravate
blanche, le Sosie d'Odilon Barrot: — Tout ceci est
pur verbiage; Le peuple n'est pas aussi méchant
— 19 —
que l'on veut bien le dire. Nous ne retomberons
jamais sous le joug des rois. La République
honnête et modérée, voilà notre but et nous l'at-
teindrons.
— Fort bien, dis-je, — mais, ô respectable Bru-
tus, qu'entendez-vous par ces mots : République
honnête et modérée ? Daignez m'en fournir la moin-
dre définition, peut-être me convaincra-t-elle, ce
que je souhaite de tout mon coeur.
La figure solennelle roula des yeux blancs, mur-
mura dans sa cravate quelques paroles incompré-
hensibles, puis, au moment que chacun prêtait l'o-
reille, elle se leva et partit brusquement.
Je réitérai ma question aux républicains ardents
que cette fuite rendait sérieux; personne ne me
répondit.
Comme j'étais fixé, désormais, sur le sens profon-
dément raisonné que les bourgeois attachent à ce
mot parachute de République honnête et modérée,
je jugeai convenable d'imiter l'orateur de cette
forme de gouvernement, et je sortis.
De l'antichambre où je revêtais mon pardessus,
j'entendis un jeune fashionable qui criait : — C'est
égal, si jamais les Bourbons reviennent, j'ai dans
mon fusil une balle qui leur servira ;
Et le restaurateur qui lui répondait : — Laissez
donc, ces gueux de légitimistes, c'est capable de
tout. Voulez-vous parier que c'est eux qui donnent
— 20 —
au peuple toutes ces abominables idées de prendre
nos biens !
Brave homme ; — sa maison est un ancien hôtel
d'émigré ! — Peut-être avait-il peur que je n'eusse
jeté mon dévolu sur elle.
Marchands que le trop grand amour du lucre
n'a pas tout-à-fait abrutis; hommes de robe de
toutes espèces à qui la passion permet encore de
raisonner; — jeunes et agréables commis, qui
trouvez de suprême bon ton, à l'estaminet, dans
vos ateliers, chez la pratique ébahie, de vous dé-
clarer rouges, parce que vos prédécesseurs de 1830
portaient des cravates de cette couleur et des cha-
peaux pointus ; — et vous , beaux fils de petite
ville, qui, parce que votre père vendait des épices
ou des étoffes de coton, vous croyez obligés à
fulminer contre les blancs, contre l'opinion conser-
vatrice que professent, modestement, les quelques
personnages distingués de votre endroit;
— Croyez-moi!
Ne désirez point un état de choses dont les
moindres conséquences seraient, comme en 93,
— pour vous , hommes mûrs, — de vous ruiner
par le maximum , les réquisitions forcées, le pa-
pier-monnaie ; de vous envoyer à l'échafaud à la
moindre plainte, à la moindre dénonciation d'un
ennemi ; de donner vos emplois à des patriotes
plus forcenés que vous ; — pour vous, jeunes gens
- 21 -
qui ne doutez de rien : — de vous enlever à vos
familles par la levée en masse ; de vous soustraire
à votre bien - être pour vous envoyer garder les
frontières, pieds nus, en haillons, couchant sur la
terre humide ; — de vous faire briser les os en
arrivant au premier combat, — et ceci est la plus
brillante perpective ; — de faire trépasser les deux
tiers des vôtres sur un fumier d'hôpital, dans un
fossé, sur la paille des camps, par la faim, par la
misère, par le manque de toutes les nécessités de
la vie, par l'atteinte des maladies les plus affreuses ;
— puis, si vous survivez à tant de maux, de vous
renvoyer mutilés auprès d'un foyer qui sera vide ;
— on aura massacré vos proches derrière vous.
Puisque, préférablement à toutes autres, des
considérations de l'ordre matériel sont capables de
vous toucher, méditez celles-ci, ô bourgeois ; —
puissent-elles vous ramener à de meilleurs senti-
ments !
Un Pouvoir bâtard.
Les Petits a l'oeuvre me raccommodent
avec les Grands.
ALFIERI. Après 89.
« Les principes de la Monarchie sont aussi absolus
que ceux de la République. Je ne sais rien de viable
— 22 —
pour les nations entre ces deux formes de gouver-
nement. Tout est louche et incomplet, médiocre et
discutable, hors de ces deux modes ; tandis qu'ils
sont complets , sans appels, infinis : ou le Peuple
ou Dieu. Le pouvoir ne peut venir que d'En-Haut
ou d'En-bas. Vouloir le tirer du Milieu, c'est vouloir
faire marcher les nations sur le ventre, les mener
par le plus grossier des intérêts, par l'individua-
lisme. Le Christianisme est un système complet
d'opposition aux tendances dépravées de l'homme,
et l'absolutisme est un système complet de répres-
sion des intérêts divergents de la société. Tous deux
se tiennent : sans le Catholicisme, la Loi n'a pas
de glaive, et nous en avons la preuve aujourd'hui.
Je le dis hautement : je préfère Dieu au Peuple ;
mais, si je ne puis vivre sous une monarchie abso-
lue , je préfère la République aux ignobles gouver-
nements bâtards, sans action, immoraux, sans
base, sans principes, qui déchaînent toutes les
passions sans tirer parti d'aucune, et rendent,
faute de pouvoir, une nation stationnaire. »
Ainsi s'exprimait, sur le compte de la majorité
satisfaite, à l'égard des parvenus de 1830, — qui,
monopolisant l'autorité à leur profit et à celui des
leurs, qui, portant aux affaires les mêmes principes
destructeurs à l'aide desquels ils avaient renversé
la monarchie légitime, conduisaient, à notre grand
— 23 —
dommage, le pays vers sa ruine, — un célèbre pu-
bliciste. Ainsi marquait d'un juste stigmate les
mêmes hommes qui nous pèsent encore aujourd'hui,
un éminent philosophe, — Honoré de Balzac, —
cet écrivain si complet, cet esprit élevé, qui, con-
vaincu de la désorganisation de ce monde, qu'il
étudiait sous toutes ses faces, pénétré de la grandeur
du mal social, annonçait, dix années à l'avance,
les terribles catastrophes auxquelles nous assiste-
rons, peut-être, demain.
Alors, le communisme n'avait pas encore montré
sa tête hideuse, cachée sous le masque de l'idéal
républicain ; aussi, le prince de l'intelligence pré-
férait-il, dans ses nobles instincts, la dictature de
la multitude, au sein de laquelle vibrent encore,
parfois, de généreuses idées, à ce système sans
nom, sous lequel il vivait, et dont il prévoyait les
suites funestes.
La société politique, en France, sans aristocratie,
avec dès prolétaires courbés sous la dure puissance
du capital, ne se compose que des deux parties
d'une classe unique : la bourgeoisie du premier
degré, et la bourgeoisie inférieure. Le rôle de celle-
ci , dont j'ai déjà présenté l'esquisse, se reproduit
perpétuellement : une opposition systématique et
calculée à tous les régimes, une excitation constante
du peuple à la révolte, jusqu'à ce que, par l'emploi
de ces moyens, elle ait abaissé le pouvoir à son ni-
— 24 —■
veau, afin de s'y installer à son aise, à l'exemple
de son aînée.
Quant à la haute bourgeoisie, son histoire, à
partir du jour où elle s'imposa aux affaires et s'y
immobilisa, est celle de notre décadence, de notre
dégradation extérieure et intime, de l'abaissement
de notre gloire, de la perte de notre prospérité, de
notre influence nationale ; — c'est le récit navrant
de nos hontes et de nos humiliations de trente-sept
ans, depuis la chute de l'Empire jusqu'à l'heure ac-
tuelle; — en exceptant les quelques ministères roya-
listes de la restauration , c'est la chronologie de ces
gouvernements immoraux, infâmes, dont le dernier
modèle s'étale, en ce moment, sous nos yeux.
Cette déplorable aristocratie du veau d'or, créée
par l'argent, et qui, par reconnaissance sans doute,
est parvenue à le faire devenir notre mobile le plus
puissant, sembla prendre à tâche, pour éterniser
son règne, de fausser l'esprit français, de rompre en
visière à toutes les traditions, à toutes les habitudes
du pays, de méconnaître toutes les nécessités de
notre existence nationale.
Je laisse au penseur, dont les paroles ont ouvert
ce sujet, le soin d'énumérer les résultats de cette do-
mination stupéfiante dont nous recueillons les fruits :
l'indifférence religieuse, l'absence de tout sentiment
moral, de toute idée organisatrice, en ce moment
où la société, absorbée par une lutte décisive,
- 25 —
cherche autour d'elle, et n'aperçoit que ruines et
débris à la place de ses antiques moyens de défense.
« Le système de 1830 a abondé dans le sens des
destructeurs; il a brisé toutes les institutions qui
tendaient à constituer la France, à lui donner une
politique et des corps agissants : il a démonétisé le
pouvoir. Aujourd'hui, vous ne pouvez le nier, la
puissance paternelle, la plus forte des institutions
sociales, et qui me paraît être toute la société, est
amoindrie encore plus par le résultat du Titre des
successsions, que par le Titre de la puissance pater-
nelle. En effet, dès qu'un fils a vingt et un ans, il sou-
haite le bonjour à son père, il doit songer à faire
fortune. Dès lors, il n'y a plus la moindre subordina-
tion dans l'Etat. Le père et le fils peuvent avoir des
intérêts contraires. Chacun ne pense plus qu'à soi.
L'individualisme est le produit de vos lois : vous avez
des contribuables. Aussi jamais, dans aucun temps,
n'a-t-on fait plus de lois fiscales et pénales. La na-
tion qui demande, plus que toutes les autres
nations, à être contenue par une hiérarchie puis-
sante , n'a pas le moindre sentiment d'obéissance,
ni de respect. On ne contient les peuples que par la
religion. L'État n'a plus de religion dominante; le
prêtre est un fonctionnaire, aux gages de la com-
mune ou de l'État. La bourgeoisie ne croit plus:
l'épicier est de la religion de Voltaire, et vous voulez
— 26 —
que le peuple croie? Sachez-le bien, le fanatisme de la
religion grecque est l'un des plus solides principes
du gouvernement russe. L'instruction publique, re-
mise entre les mains des laïques, n'a pas de cohésion.
Elle vient vous dire (par la voix du ministre, M. Cou-
sin, dans sa plus grande solennité), qu'il y a un mât
de cocagne en haut duquel arrivent la ténacité, le
travail. Le ministre parvenu a généralisé la doctrine
des Parvenus, qui ne doit être qu'une exception. Il
s'ensuit qu'au sortir du collège, l'écolier se propose
d'être premier ministre et, comme il n'y en a qu'un,
le jeune homme fait brèche quelque part, en pure
perte pour lui, mais, au grand dommage de l'État.
« Ainsi donc, dans la Famille, au Collège, dans
le Prolétariat, dans la politique, en toute chose,
au lieu de contenir les intérêts privés, vous les avez
déchaînés en faisant arriver la doctrine du Libre-
Arbitre à ses conséquences extrêmes. Vous avez
laissé l'industrie, le commerce et le travail, qui
ne sont que des choses secondaires en saine poli-
tique, devenir tout dans l'État, au lieu d'y être
asservies. La Bourgeoisie n'est pas autre chose
que la réunion de l'industrie, du commerce et du
travail. Entre la Bourgeoisie et le centre d'action
où se font les évolutions du pouvoir, il n'y a plus
de barrières. Chacun peut aller de plein-pied dans
votre machine politique, ce qui ne se voit qu'en
France aujourd'hui. Ne nous citez jamais les États
— 27 —
d'Amérique : un pays où il y a des terres à prendre,
pour une population cent fois supérieure à la popu-
lation, ne saurait être un exemple à donner à des
nations dont le territoire est déterminé.
« La désorganisation est partout, la hiérarchie
que vous voulez n'est jamais une pensée qui puisse
sortir des masses, c'est une conséquence de l'accord
du pouvoir monarchique et de la religion : la hié-
rarchie résulte d'un grand sentiment religieux qui
n'existe plus en France. Aujourd'hui, la hiérarchie,
si vous en établissiez une, serait un fait momentané
qui se briserait et se recomposerait incessamment
au gré de l'élection.
« Il est facile de prouver ce que je dis : il n'y a
plus en France qu'une seule chose, socialement
parlant, qui soit organisée : c'est l'armée. Encore
son admirable obéissance passive et l'honneur du
drapeau ont-ils été bien relâchés par les mots:
baïonnette intelligente, par la fraternisation de 1830,
par le respect du civil, et par ce qui se passe en
Espagne, exemple contagieux. A quoi devez-vous
l'armée? au despotisme admis et compris du com-
mandement et au sentiment de l'honneur (le dra-
peau) : deux choses qui n'existent plus en dehors
de l'armée. L'armée est une société en petit. Le
jour où les deux cent cinquante mille ouvriers, qui
campent dans Paris, seront sans ouvrage, vous
n'aurez aucune force morale pour repousser leur
— 28 —
agression. La force militaire sera tout à fait impuis-
sante, parce que les ouvriers chanteront ce choeur
des amis de la liberté, que vous savez, et se-
ront appuyés par le plus énergique des partis,
par le parti républicain que vous combattez de-
puis dix ans, SANS AVOIR SU OU OSÉ L'ÉTEINDRE.
LES OUVRIERS SONT L'AVANT-GARDE DES BARBARES. »
Ne dirait-on pas l'histoire de notre situation
écrite hier par quelque vigoureux publiciste !
Après dix-sept années d'existence, le pouvoir ré-
volutionnaire, fondé en 1830, s'écroula sous l'effort
d'une émeute. La bourgeoisie, détrônée par ce
parti républicain qu'elle n'avait su ni osé détruire,
courba un instant la tête. Les quelques hommes
distingués qu'elle possédait ouvrirent les yeux à
cette leçon ; — dans la retraite où ils allèrent étudier
les causes de leur chute,dis se convainquirent
bientôt de la nécessité d'un principe fondamental,
absolu, engendré par la succession des siècles, qui
servît de base au pouvoir, de moteur à sa fonction,
— et, confondus avec leurs anciens adversaires, ils
comptent, maintenant, parmi les champions de la
royauté légitime.
Loin d'imiter cet exemple, la masse inférieure,
insatiable et incorrigible, combla ses vides et se mit
— 29 —
à l'affût. Laissant passer les saturnales du Provi-
soire, elle regarda s'évaporer, en silence, la fumée
de l'enthousiasme populaire pour tout système nou-
veau. A la faveur de l'agitation , des tumultes qui
suivirent l'inauguration de la prétendue démocratie,
cette coterie éhontée se glissa, le cri de: Vive la
République! à la bouche, la nouvelle cocarde au
chapeau, dans les assemblées, dans les ministères,
dans les fonctions de l'État, où elle se forma en
majorité compacte, et on la vit, un beau jour, en-
tourant le Président de la République, bien qu'elle
eût opiniatrement combattu son élection, s'installer,
plus avide, plus impitoyable que jamais, sur le
siège de l'autorité souveraine.
Tristes conseillers, — sur ma foi, —triste gou-
vernement !
C'est à ces bourgeois parvenus, ou revenus, que
nous sommes redevables des alertes de Satory, des
dissensions si funestes entre le président et la droite
monarchiste, de la durée de la république en haine
de la légitimité, du maintien de cette Constitution
qui sert de prétexte à tous leurs caprices, de bouclier
pour leur défense.
Ce sont eux qui soufflent les discours de l'Hôtel
de Ville, les programmes rougeâtres de M. Louis-
Bonaparte; ce sont eux qui composent ces mi-
nistères ébouriffants, auxquels aucun homme sérieux
ne veut ni n'ose prêter son nom.
— 30 —
Ce sont ces ministres impayables, cramponnés
à leur portefeuille, qui donnent un corps à ces
aspirations vers un Empire fantastique, destiné à
réaliser le beau idéal de la dictature bourgeoise.
En vérité ! — Inféodez donc la France à des
Rouher, à des Fould, à des Faucher, pour les récom-
penser d'avoir éternisé la révolution, d'avoir servi
l'anarchie par rage contre la royauté ; pour les
remercier d'avoir engorgé les administrations, les
ministères, les emplois publics, de leurs clients, de
leurs neveux idiots et crétins; d'avoir, en toute
occasion, méprisé les droits de l'intelligence; d'avoir
forcé la jeunesse à se jeter dans l'opposition, en
salissant ses yeux par des scandales en ce genre,
que le régime de juillet n'eût pas osé concevoir. —
Un jour, je m'expliquerai plus longuement à ce
sujet. —Votez donc des couronnes à ces messieurs,
pour avoir mené, à grande vitesse, le pays vers le
démembrement, vers la perte, pour avoir compromis
notre existence sociale.
Non, Géronte-Barrot, non, Baroche-Crispin, non,
l'avenir de la France ne vous appartient pas. C'est
bien assez que vous gaspilliez son présent. Ne cher-
chez pas, à l'aide du Bonapartisme, à l'aide d'une
prorogation de la Présidence, que la nation ne
souffrira pas, parce que ce serait son suicide, à
retenir un pouvoir duquel vous avez par trop abusé.
Et puisque vous avez dit : plutôt la république que
- 31 -
la légitimité, nous dirons, nous : plutôt la révo-
lution et toutes ses conséquences que la perpétuation
de votre autorité.
Aujourd'hui, les révoltes qui, d'infimes bourgeois
que vous étiez, ont fait de vous des personnages,
et qui demain vous replongeront dans l'obscurité,
remplacent les épigrammes par lesquelles, jadis,
on punissait les ambitieux sans talents. Laissez-moi
vous appliquer néanmoins, gouvernants bâtards,
si acharnés à votre lambeau de pouvoir, ces vers
qui vengeaient nos pères, après 89, d'hommes sem-
blables à vous :
Nos ministres du jour ont un fort joli sort,
Craignant toujours le fouet, la prison ou la mort;
Conspués par l'Europe et par la populace,
Sans estime et sans agrément,
Si ces messieurs gardent leur place,
Ce n'est pas pour l'honneur, mais c'est bien pour l'argent.
Spontanéité et nécessité de la Monarchie
comme forme de pouvoir.
« La Monarchie, a dit M. de Bonald, résulte de
l'instinct national, aussi nécessairement que la pe-
santeur résulte de la nature des corps. »
Développons cette pensée de l'illustre philosophe,
- 32 —
prouvons que, plus qu'à l'égard de toute autre na-
tion, elle est applicable à notre patrie.
La France, en effet, depuis quatorze siècles, a été
instinctivement monarchique, par le motif que, dès
sa création, elle a SPONTANÉMENT engendré un pou-
voir unique et centralisateur, une Monarchie.
Consultons l'histoire, et nous ne tarderons pas à
nous convaincre que notre mouvement national,
que la puissance française, n'ont accompli leur dé-
veloppement que par l'influence du pouvoir monar-
chique.
La Monarchie, avec l'aide de la religion, a con-
stitué fortement, durablement parmi nous, cette
unité nationale, loi nécessaire de l'existence des
grandes races.
Sans l'action constante de l'autorité unique, qui,
groupant toutes les volontés dans un même faisceau,
pour leur imprimer une direction intelligente et im-
muable, a perpétuellement maintenu la France sur
la route du progrès et de la civilisation, les intérêts
individuels, les discordes intestines eussent, dans
un temps fort court, fatalement opéré la dissolution
de notre société, le retour à la barbarie primitive.
En s'agglomérant, en se réunissant en corps de
nations, gouvernées par l'autorité monarchique, les
fondateurs de toutes les grandes puissances de l'an-
— 33 —
tiquité et du monde actuel, ont obéi, dès l'origine, à
cette loi de l'instinct social que l'on nomme spon-
tanéité des peuples, et par le moyen de laquelle les
aspirations isolées se pénétrant, se confondant,
donnent naissance à une unité absolue, condi-
tion essentielle de la fondation et de la durée des
empires.
Parles faits, par le raisonnement, par la réflexion,
on se persuade promptement de l'existence réelle de
cet instinct moral particulier aux réunions nom-
breuses d'individus. Citons à ceux qui voudraient le
mettre en doute, le témoignage d'un écrivain non
suspect de partialité pour la cause monarchique, du
trop célèbre Proudhon.
Après une longue série de calculs philosophiques
sur les origines du droit et du gouvernement, cédant
à la force de la vérité, Proudhon, jadis, a dit ces
paroles, dont la logique ne supporte pas de réfu-
tation :
« Au point de vue moral et intellectuel, la société
ou l'homme collectif se distingue surtout de l'indi-
vidu par sa spontanéité d'action, autrement dit de
l'instinct. — Tandis que l'individu n'obéit ou s'i-
magine n'obéir qu'à des motifs dont il a pleine con-
naissance, et auxquels il est maître de refuser ou
d'accorder son adhésion, tandis, en un mot, qu'il se
juge libre, et d'autant plus libre qu'il se croit plus
— 34 —
raisonneur et mieux instruit; la société est sujette à
des entraînements où rien au premier coup-d'oeil ne
laisse apercevoir de délibération et de projet; mais
qui, peu à peu, semblent dirigés par un conseil supé-
rieur existant hors de la société et la poussant avec
une force irrésistible vers un terme inconnu. L'é-
tablissement des MONARCHIES, des institutions judi-
ciaires sont autant de manifestations de cette spon-
tanéité sociale dont il est beaucoup plus facile de
noter les effets que d'indiquer le principe ou de
donner la raison. Tout l'effort même de ceux qui, à
la suite de Bossuet, Vico, Herder, Hegel, se sont
appliqués à la philosophie de l'histoire a été jusqu'ici
de constater la présence du destin providentiel
qui préside à tous les mouvements de l'homme. Et
j'observe à ce propos, que la société ne manque
jamais avant d'agir, d'évoquer son génie comme
si elle voulait se faire ordonner d'en haut ce que
déjà sa spontanéité a résolu. »
Dans un autre endroit, l'auteur des Mémoires
sur la propriété, laisse échapper ces phrases con-
cluantes :
« Les philosophes qui, portant dans la morale et
dans l'histoire leur sombre humeur de démagogues,
affirment que le genre humain n'a eu dans le prin-
cipe ni chefs ni rois, ne connaissent rien à la nature
de l'homme. La royauté et la royauté absolue est,
plus que la démocratie, une forme primitive de
— 35 —
gouvernement. La royauté date de la création de
l'homme.
« L'origine spontanée, instinctive, et, pour ainsi
dire, physiologique de la royauté, lui donna, dans
les commencements, un caractère surhumain; les
peuples la rapportèrent aux Dieux, de qui, disaient-
ils, descendaient les premiers rois : de là les gé-
néalogies divines des familles royales, les incar-
nations des Dieux: de là les doctrines de droit
divin. »
Il est vrai que, peu soucieux des enseignements de
l'histoire, — forts du succès éphémère de deux révo-
lutions, — les novateurs de notre époque s'écrient
que la monarchie, utile à l'enfance de l'humanité, a
terminé sa mission ; que, désormais, la république,
c'est-à-dire le gouvernement de tous, doit remplacer
pour toujours le pouvoir d'un seul. Il est vrai que
nos singuliers réformateurs prétendent que le ré-
gime démocratique fonctionnant, suivant eux, par
le concours de toutes les vertus privées et publiques,
est l'idéal le plus désirable de l'autorité parvenue à
sa perfection.
Les pauvres gens n'ont pas même, dans cette
voie, le mérite de la nouveauté ; ils ne font que
copier servilement les philosophes du dernier siècle,
plagiaires, eux aussi, des rêveurs de l'antiquité.
C'est ainsi que, s'inspirant de l'étude mal com-
— 36 —
prise des démocraties anciennes où régnait l'affreux
despotisme de la populace, et sacrifiant à l'esprit
d'opposition dont les publicistes d'alors étaient en-
vahis, Montesquieu avait écrit, dans son Esprit
des lois, les mots suivants, qui sont le texte obligé
de toutes les déclamations plus ou moins furibondes
que nous subissons aujourd'hui :
« La Monarchie, disait-il, subsiste indépendam-
ment de l'amour de la patrie, du désir de la vraie
gloire, du renoncement à soi-même, du sacrifice de
ses plus chers intérêts, de toutes ces vertus hé-
roïques que nous retrouvons chez les anciens, et
dont nous avons seulement entendu parler. Les
lois y tiennent la place de toutes les vertus. »
Que nos adversaires ne triomphent point de
cette opinion d'un grand esprit fourvoyé en cette
circonstance.
Dans une de ses pages immortelles, M. de Bonald
s'est livré à une juste critique de ces dangereux
sophismes qui, présentés sous une forme pom-
peuse , laissent de funestes impressions dans les
âmes peu éclairées, et prédisposent les masses à
d'incessantes révoltes contre la seule organisation
sociale possible, contre la royauté.
Voici en quels termes l'éminent politique, répon-
dant aux paroles de Montesquieu, démontre la su-
périorilé rationelle du régime monarchique sur la
démocratie appliquée à la direction du pays, et met
à néant les raisons de vertu, de bonté natives de
l'homme, arguées par tous les ennemis d'un pouvoir
unique et répresseur, à l'appui de leur système dont,
le dernier mot est l'anarchie.
« Dans ce passage, l'auteur fait, sans le vouloir,
l'éloge le plus complet de la monarchie et la critique
la plus juste de l'État populaire.
« Si les hommes étaient doués de ces perfections
angéliques qui les disposent à la pratique des plus
héroïques vertus, il ne faudrait ni gouvernement ni
lois.
« C'est parce que l'homme doit combattre ses pro-
pres passions, et se défendre de celles des autres,
qu'il a fallu des gouvernements et des lois. — C'est
l'opposition des intérêts particuliers qui a rendu
nécessaire l'établissement des sociétés. »
« Le gouvernement, qui suppose les hommes ver-
tueux et sans passions, n'établit aucunes lois pour
en prévenir ou en arrêter l'effet ; il doit donc périr
par les mêmes passions qu'il n'a pas prévues.
« L'abus du pouvoir, dit l'auteur de l'Esprit des
Lois, est plus grand dans une république, parce
que les lois qui ne l'ont pas prévu n'ont rien fait
pour l'arrêter. » Ce gouvernement ne convient donc
pas à la société humaine, puisqu'il ne suppose pas
— 38 —
l'homme tel qu'il est. Aussi Rousseau dit-il qu'il ne
convient qu'à des dieux, ce qui est dire qu'il ne
convient à personne.
« Le gouvernement, au contraire, qui, supposant à
l'homme des passions, établit des lois pour les conte-
nir, qui subsiste indépendamment de ces vertus
héroïques dont l'homme est si rarement partagé, con-
vient donc parfaitement à la nature humaine et rem-
plit le but de la société qui est de conserver l'homme,
ou de le rendre heureux, par la suppression de toutes
les passions qui font son malheur et celui de ses sem-
blables. Il assure donc l'existence et la conservation
de la société, il est sa constitution. Il n'est pas
vrai que les lois y tiennent la place de toutes les
vertus; mais les lois y répriment tous les vices. »
Peut-on démontrer, d'une manière plus convain-
cante, la nécessité fondamentale d'un pouvoir mo-
narchique?
De l'hérédité du pouvoir.
Si j'étais né sur le trône, si j'étais
un Bourbon, il m'aurait été facile
de ne pas faire de fautes !
NAPOLÉON.
Les doctrinaires de l'école démocratique, les po-
litiques illustres qui nous dotèrent de la Constitution
— 39 —
Marrast, les personnages éminents de la gauche
modérée, en un mot, — à l'exception des apôtres dé-
guenillés de l'anarchie, — tous les partisans de la
République qui prétendent au titre d'hommes sérieux,
lorsqu'il fallut pourvoir au remplacement de l'auto-
rité régulière, disparue sous les pavés de février
1848, se trouvèrent d'un accord unanime sur l'ins-
titution de la présidence, sur la nécessité absolue
d'une volonté unique, qui, centralisant tous les
pouvoirs de l'action, et veillant à l'exécution des
décrets législatifs de l'assemblée populaire, remplît
exactement la fonction du monarque dans le sys-
tème représentatif. Le président de la République
française, tout embarrassé qu'on l'ait fait d'entraves
qu'un esprit supérieur saurait rompre bientôt, n'est
donc exactement qu'un roi électif, à terme; nul
n'oserait le contester.
C'est qu'en effet, à moins de retomber dans le'
provisoire, quelle autre forme de gouvernement que
celui d'un seul serait possible en France? L'hypo-
thèse absurde de la chambre des représentants gou-
vernant et légiférant tout à la fois, ne sourit plus à
personne, — la Convention est trop près de nous.
— Sous une forme quelconque, notre nation est
vouée fatalement à la monarchie. Nous n'en sommes
plus à l'essai du directoire, ni des comités dirigeants.
Qu'on appelle le pouvoir suprême, présidence, pou-
— 40 —
voir exécutif, consulat, dictature, il ne pourra être
conféré qu'à un seul homme, un seul chef en sera
investi. La République légale, dégagée des aspira-
tions communistes, n'a pas un autre mode d'être.
Ceci posé, pour la France toute la question est là :
— à savoir si la monarchie héréditaire, basée sur
un principe national qui ne saurait varier, en dehors
des caprices de la multitude, n'est pas préférable à
cette royauté fragile et changeante de la présidence,
au pouvoir électif renouvelé à termes fixes.
Nous n'hésitons pas à répondre : oui ! mille fois,
oui!...
Quels avantages un état trouve-t-il à changer de
souverain périodiquement, à être gouverné par le bon
plaisir des factions qui élèvent le candidat heureux ?
L'histoire, cet enseignement inépuisable de l'hu-
manité, nous montre, dans les siècles les plus
reculés, comme dans le passé le plus proche, les
nations régies par le système électif, dévorées par
les discordes intérieures, en proie aux disputes des
ambitieux qui s'arrachaient le pouvoir, sans force
devant l'étranger parce qu'elles étaient épuisées par
les guerres civiles, succombant sous le poids de tant
de maux,et périssant par l'invasion.
Tel est l'avenir qui nous est réservé si nous per-
sistons à repousser le moyen de salut que la Provi-
dence miséricordieuse a placé dans nos mains.
- 41 —
Au point de vue de la tranquillité de la France,
de la moralité de la population, de la sagesse et de
l'honnêteté du chef de l'État, au point de vue de la
gloire et de la prospérité générales, il importe que
l'autorité qui nous gouverne puise sa source dans le
dogme de la légitimité, c'est-à dire dans la suc-
cession au pouvoir, perpétuée dans une même fa-
mille, et non dans le banal suffrage d'hommes mal
inspirés, ou tout au moins incapables de se rendre
compte de leur choix.
Les raisons que nous avons à développer à l'appui
de notre refus d'un pouvoir électif sont nombreuses
et toutes concluantes. Nous les donnerons dans
l'ordre où elles nous sont suggérées par l'analyse
du sujet.
La première pensée qui se présente à notre esprit
est celle-ci :
— Quelle influence exercera sur la marche des
choses le renouvellement périodique de la magistra-
ture suprême ?
Une influence immense, désastreuse, terrible.
Nous défions qui que ce soit de la nier.
— Admettons qu'aujourd'hui nous avons l'ordre
avec M. Louis Bonaparte; d'après la Constitution il
— 42 —
doit se retirer en 1852. Or, qui peut savoir se qui se
passera dans une année. Qui nous dit que légale-
ment, soit en 1852, soit en 1856, un de MM. Ledru-
Rollin, Louis Blanc, Raspail, Blanqui, ne sera pas
appel à la présidence de la République ?
Partisans du suffrage universel, bourgeois qui
vous proclamez démocrates, vous figurez-vous un de
ces hommes, maître absolu de la France pendant
quatre années !
Vous imaginez-vous l'effroyable désorganisation
qui résulterait en peu de temps de cette application
du gouvernement électif! Songez-vous à notre si
tuation intérieure,à notre attitude devant l'Europe
immédiatement coalisée! Qu'auriez-vous à dire à tous
les essais de communisme, aux tentatives efficaces,
cette fois, de destruction du vieux monde, à votre
ruine, à votre désespoir; — Quoi? —Le chef de
l'État n'a-t-il pas le droit et le pouvoir d'accomplir
tout ce qui lui paraît utile pour le bien du pays !
Vous m'opposez triomphalement le contre-poids
d'une assemblée souveraine; — Que M. Louis-Bo-
naparte se proclame, demain, socialiste, et vous
verrez comme votre assemblée disparaîtra sous les
huées de la populace de Paris et des provinces. — En
dépit de vos menaces et de vos grandes phrases, ô
bourgeois!
Passons à une autre considération.
— 43 -
Avant, pendant, après l'élection, à quelles-
alarmes, à quels troubles sans fin, la France ne
sera-t-elle pas livrée. Jetons un coup d'oeil sur la
première que nous avons dejà subie : — Qu'aperce-
vons-nous ? Les derniers mois de 1848 remplis par
des luttes sauvages; pendant les années 1849,1850,
le pays remué jusque dans ses fondements, par les
désappointements, par les fureurs qu'a soulevées l'a-
vénement de M. Louis Bonaparte, par l'action de
ces haines réagissant sur toutes les classes de la po-
pulation, par les complots des partis extrêmes qui
déjà préparent leurs armes pour 1852. — Un ma-
laise, une inquiétude universelles, le crédit public et
privé compromis, la révolte des bandits et des bar-
bares devenue imminente, — voilà les fruits produits
jusqu'à ce jour par la Constitution présidentielle.
Au résumé, deux ans de disputes, de combats
acharnés avant l'élection, pour préparer les can-
didatures ; deux ans, ensuite, d'opposition ran-
cunière, de jalouses vengeances; le peuple travaillé
en tous sens, abandonnant ses labeurs pour la
politique de la place publique, se jetant avec la
furie française dans l'arène où luttent les compé-
titeurs pour décider de la victoire ; la misère,
la discorde générales en permanence ; voilà l'em-
ploi des quatre années d'une présidence. — Pers-
pective flatteuse et digne de toutes nos sympathies.
— 44 —
Un troisième argument vient ensuite.
— Tous, nous nous rappelons encore les déplo-
rables scandales du gouvernement de 1830. — Les
votes pour la chambre élective achetés publiquement,
à grand renfort d'argent, de promesses, de menaces;
les députés spéculant sur leurs fonctions, livrant leur
voix en échange de toutes sortes de faveurs ; une
majorité corrompue, infiltrant ses principes intéressés
au reste de la nation, remplaçant l'antique honneur
français par une divinité nouvelle et exclusive : Le
Dieu cent-sous; voilà ce que nous avons vu.
Que sera-ce donc, bon Dieu ! lorsqu'au lieu d'un
sept-centième de pouvoir, lorsqu'au lieu d'un porte-
feuille, sujet à mille chances de durée, il s'agira de
conquérir l'autorité souveraine, le droit de régner et
de gouverner pendant quatre ans pleins et consé-
cutifs ; — quatre ans, le dixième de la vie active d'un
homme ! — Sans parler des services publics, des
administrations mises en réquisition pour faire
triompher M. Cavaignac, sans parler des fameux co-
mités Napoléoniens, de tous les moyens licites ou illi-
cites mis à l'emploi, l'élection de 1848 ne peut faire
précédent. La nouveauté grisait les esprits, on agis-
sait à peu près sans calcul, mu par la seule passion.
Mais quand la République sera bien entée dans
nos moeurs, quand les chefs des mouvements prési-
deront froidement au vote de leurs créatures, quand
chaque candidat descendra, comme à Rome, dans la
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rue, pour marchander les suffrages, se rend-on bien
compte de ce qui arrivera?
Se représente-t-on le lendemain de chaque élection
nouvelle, un tableau de ce genre: — toutes les fonc-
tions de l'État, toutes les places administratives
jetées en pâture aux séïdes des nouveaux despotes,
le pays bouleversé pour satisfaire tous ces appétits
dévorants, les grands services désorganisés, la hié-
rarchie rompue. — Que de fortunes honnêtes, que
de positions méritées brutalement détruites! En
France où la jeunesse ne se crée de carrières que
dans l'armée, dans la magistrature, dans les emplois
publics, toutes choses placées sous la parfaite dépen-
dance du pouvoir, que de catastrophes! que d'exis-
tences vouées à la misère, au désespoir, par les
vengeances de la faction dominante! que d'ambitions
indignes satisfaites aux dépens de nobles caractères!
Quelle triste fin d'une nationalité, quel épouvantable
chaos! ..
Ne se souvient-on plus des grotesques commis-
saires du Provisoire ; de ces généraux, de ces pro-
fesseurs, de ces juges rayés des cadres; de toutes ces
nullités révolutionnaires pompeusement investies
des fonctions les plus élevées?
Si nous examinons la conduite du magistrat su-
3.
— 46 -
prême, nous le voyons incapable de rien entreprendre
de grand, d'attacher son nom à aucne réforme utile,
à aucun projet glorieux. — Les grandes entreprises
veulent du temps; le sien, trop long pour le mal
possible, est trop court pour le bien à faire, il sait
d'autre part, qu'en haine de sa personnalité, les
mesures les plus excellentes provoquées par son ini-
tiative seront immédiatement contrariées et mises à
néant par son successeur.
Aussi ce chef électif de l'État, tout occupé de se
défendre contre ses ennemis, de veiller à sa fortune,
à celle de sa famille, de récompenser ses créatures,
de diriger les brigues qui pourvoiront à son rempla-
cement , de manière à conserver après sa sortie des
affaires une certaine influence dans le conseil di-
recteur ; ce président, ce consul, ce protecteur, qui
sera peut-être un fort honnête homme, n'aura pas
une heure à consacrer aux besoins du pays, aux
devoirs, en apparence indispensables, de sa charge.
Nous avons cité les hypothèses les moins défavo-
rables; passons à la menace la plus terrible, au
résultat le plus à craindre de la présidence tem-
poraire.
Que direz-vous, profonds oracles de nos destinées,
Ménénius, Fabius de la bourgeoisie, lorsqu'un gé-
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néral chéri de l'armée, lassé de servir vos rivalités
d'arrière-boutique, voudra porter la main sur le
pouvoir, ou se perpétuer dans la dignité élective?
Quel principe opposerez-vous, classe égoïste,
qui, après avoir accaparé l'autorité souveraine, la
gardez en ce moment envers et contre tous principes,
à la troupe victorieuse qui prétendra donner un
maître au pays? Dans combien de temps verrons-
nous reparaître la dictature militaire, les gardes pré-
toriennes, l'encan du pouvoir, les proscriptions, les
guerres de compétiteurs, le démembrement du
territoire entre chaque chef assez puissant pour s'en
attribuer un lambeau. Dans comhien d'années la
France disparaîtra-t-elle de la carte des nations?
Oubliez-vous, ô partisans des régimes bâtards,
oubliez-vous le Bas-Empire, les Communes italiennes
du moyen âge, la Pologne, cette récente victime ;
n'avez-vous pas sous les yeux,, leçon sanglante, le
lamentable spectacle des républiques Espagnoles
qui s'égorgent au Nouveau-Monde ! Et leur sort vous
tente-t-il donc?...
Comparez, à ce tableau les avantages immenses de
l'hérédité légitime du pouvoir.
Là, a dit un polémiste, le pouvoir est indépendant;
il a en lui les moyens de se perpétuer. Il se perpétue
comme la société, comme l'humanité, par la famille;

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