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Vie privée, politique et littéraire de Louis XVIII, suivie de la relation de ses derniers moments, de morceaux choisis des ouvrages qui lui sont attribués, et d'une notice historique sur Charles X

309 pages
Persan (Paris). 1824. France (1814-1815). In-18.
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VIE
PRIVEE, POLITIQUE ET LITTERAIRE
DE
LOUIS XVIII,
SUIVIE D'UNE
NOTICE HISTORIQUE
SUR
CHARLES X.
PARIS.— Imprimerie de GOETSCHY, rue Louis-le-Grand,
N° 27.
VIE
PRIVÉE, POLITIQUE ET LITTÉRAIRE
DE
LOUIS XVIII,
SUIVIE DE LA RELATION DE SES DERNIERS MOMENS , DE MOR-
CEAUX CHOISIS DES OUVRAGES QUI LUI SONT ATTRIBUÉS, ET
D'UNE NOTICE HISTORIQUE
sur
CHARLES X.
CHEZ PERSAN ET COMPie. , ÉDITEURS,
RUE DE L'ARBRE-SEC , N. 22.
1824.
PHEFA.CE
Nous pensons que l'ouvrage
que nous offrons au public sera
favorablement accueilli par cette
classe nombreuse qui a donné au
feu roi tant de preuves d'at-
tachement, pendant sa longue
et douloureuse agonie. Nous y
avons peint non seulement le
roi, mais encore l'homme privé
et lé littérateur instruit : des
traits vertueux, des actes poli-
VI
tiques énergiques, des fragmens
choisis de ses ouvrages, telles
sont les preuves qui justifient
les louanges que nous donnons
au monarque instruit que nous
venons de perdre. Au moment
où la France voit commencer
un nouveau règne, nous avons
pensé qu'il était utile de joindre
à la vie du prince qui n'est plus,
une notice sur le prince qui va
gouverner. Nous terminons donc
ce volume par un précis histo-
rique sur S. M. Charles X.
TABLE.
Pag.
Préface . V
Vie privée de Louis XVIII 1
Relation de la maladie et de la mort. 81
Vie politique 95
littéraire ...... 133
Morceaux choisis des ouvrages attri-
bués à Louis XVIII 137
Notice sur Charles X 147
VIE DE LOUIS XVIII.
VIE PRIVEE.
LOUIS-STANISLAS-XAVIER , naquit
à Versailles le 16 novembre 1755:
il reçut à sa naissance le titre de
comte de Provence.
Son père, fils aîné de Louis XV,
est connu dans l'histoire sous le titre
de grand - dauphin ; sa mère était
une princesse dé Saxe , et ses frères
sont l'infortuné Louis XVI, et le
comte d'Artois, aujourd'hui Roi de
France, sous le titre de Charles X.
Il eut une soeur, dont le passage sur
la terre n'a été marqué que par des
vertus, c'est madame Elisabeth.
L'éducation de ce prince fut très-
soignée : son père, qui ne dégui-
sait nullement sa prédilection pour
lui, présida constamment à ses étu-
des; les saillies spirituelles, les ré-
parties ingénieuses, les à-propos
du jeune Louis faisaient le bonheur
de sa famille et l'admiration de la
cour. La bonté de son coeur se dé-
céla d'une manière bien touchante
dans une occasion qui n'eût fait nai-
tre chez tout autre enfant que le sen-
timent d'une curiosité satisfaite.
Un jour, dît M. de Beauchamp, il
entendraconter qu'un navire a échoué
sur une des îles Bissagos, non loin
des côtes de Guinée, et que sept
hommes de l'équipage , tombés au
pouvoir des insulaires, sont mena-
cés de périr victimes de la barbarie
de leurs capteurs. Touché de ce récit,
le jeune prince va trouver ses deux
frères, leur fait part de ce qu'il vient
d'entendre, les attendrit et leur per-
suade sans peine de contribuer, par,
leurs dons, à la délivrance des pri-
sonniers. Cet exemple est imité aus-
sitôt à la cour. Deux bâtimens sont
équipés, et bientôt les malheureux
naufragés rachetés de l'esclavage, re-
viennent dans leur patrie bénir le
4
nom de leurs augustes libérateurs.
Les études du comte de Provence
furent marquées par des progrès ra-
pides ; c'était la partie morale de
l'histoire, celle qui avertit les rois
des devoirs qu'ils ont à remplir, des
écueils qu'ils ont à éviter, qui atti-
rait le plus son attention. Le duc
de Berry se complaisait à reconnaître
la supériorité des talens de son frère,
et quand on agitait, eh sa présence,
une de ces questions qu'il n'osait ré-
soudre : « Il faut la soumettre à mon
» frère de Provence , disait-il. »
Le comte de Provence perdit,
jeune encore, ses augustes parens;
ce fut dans l'étude qu'il chercha des
5
consolations ; et quand l'âge l'eut af-
franchi de la surveillance de ses gou-
verneurs, on le vit avec étonnement
consacrer à la littérature les momens
que sa jeunesse eut du le porter à
sacrifier au plaisir.
Le 14 mai 1771, il épousa José-
phine de Savoie, fille du roi de Sar-
daigne. On remarqua à l'instant de
la célébration du mariage , qu'il fit
la promesse d'usage avec une chaleur
extraordinaire ; le comte d'Artois
lui ayant dit le lendemain : « Mais
» mon frère, vous avez prononcé hier
» votre oui bien fort. — C'est, ré-
» pliqua le jeune époux, que j'aurais
» voulu qu'il eut été entendu à Tu-
» rin. »
A la mort de Louis XV, 10 mai
1774, le comte de Provence prit le
titre de MONSIEUR ; devenu héritier
direct de la couronne, on remarqua
une réserve dans ses propos et ses
démarches , qu'il à conservée toute
sa vie.
En 1777, il parcourut diverses pro-
vinces du royaume. A Bordeaux il
obtint tous les suffrages; à Toulouse
il daigna prendre place parmi les
membres de l'académie des jeux flo-
raux. Le prince s'éclipsa et le savant
parut avec éclat. A Soreze les élèves
le reçurent avec un enthousiasme
difficile à exprimer; il présida à leurs
exercices, en interrogea un grand
nombre , et voulut présider à leur
repas : « Allons mes amis, leur dit-
» il, acquittez vous bien de cet exer-
» cice , vous avez si bien fait tous
» tous les autres ! — MONSEIGNEUR ,
» lui répondit le jeune Bonneval,
» on voit manger les princes à Ver-
» sailles , et à Sorèze , les princes
» nous font l'honneur de venir nous
» voir manger. » MONSIEUR fut flatté
de cette saillie ; il embrassa le jeune
Bonneval, et dit au directeur, en
quittant Sorèze : Dans tout mon
voyage, rien ne m'a plus fait de plai-
sir que cette école.
En Provence, sa marche fut par-
tout triomphale. A Avignon, il des-
8
cendit à l'hôtel de Crillon : la garde
bourgeoise s'étant présentée pour
faire le service, auprès de son au-
guste personne, il la renvoya en di-
sant : « Un fils de France, logé chez
un Crillon, n'a pas besoin de garde. »
Lorsque nous exposerons la con-
duite politique de MONSIEUR, nous
ferons connaître les actes et les évé-
nemens publics qui remplirent sa vie
à l'époque des états-généraux et de
l'assemblée constituante; sa vie pri-
vée éprouva peu de changement. Seu-
lement on le vit alors moins s'occu-
per d'Horace ou de Racine , et mé-
diter plus fréquemment Puffendorft
et Montesquieu. Au milieu des trou-
9
bles civils, MONSIEUR concentra tou-
tes ses affections, dans un cercle d'amis
choisis, parmi lesquels on remarqua
constamment M. d'Avaray et madame
de Balby. Ce fut à eux qu'il confia son
dessein de quitter la France, en 1791 ;
et ceux qui ont lu la relation où MON-
SIEUR a consigné ses inquiétudes, ses
périls et ses aventures dans cette pé-
rilleuse entreprise, ont pu voir com-
bien son choix était heureux (1).
Sorti de France par Bruxelles,
MONSIEUR , après avoir visité Bonn,
alla se fixer à Schonburnstust, près
Voyez la Relation d'un voyage à
Bruxelles et à Coblentz en 1791.
10
Coblentz; palais qui lui fut offert par
l'électeur de Trèves, son oncle. Ce
fut alors qu'il récompensa la fidélité
du comte d'Avaray, qu'il fit capi-
taine de ses gardes. Depuis il a auto-
risé la famille de ce serviteur dévoué
à placer l'écu de France dans ses ar-
mes, et à prendre pour devise ce pas-
sage de Virgile. Durum facit inatus
iter.
Pendant les premiers mois de la
guerre que les coalisés de Pilnitz fi-
rent à la France, MONSIEUR resta au
milieu des émigres, qui conservaient
encore l'espoir de sauver Louis XVI;
mais quand la politique singulière des
souverains et les victoires de la ré-
11
publique eurent changé cet espoir en
découragement, ce prince après avoir
successivement habité les environs de
Liége, Hamm en Wesphalie, Turin,
alla fixer sa résidence à Véronne. Ce
fut à Hamm qu'il apprit la mort de
Louis XVI ; sa douleur fut amère et
silencieuse, on reconnut dans le des-
cendant de Saint-Louis le philosophe
chrétien.
Il prit alors le titre de régent : la
littérature et les arts furent un peu
négligés. MONSIEUR employa tout son
temps, tous ses moyens pour tacher
de rendre à sa famille cette illustre
monarchie, qui portera jusqu'à la pos-
térité la plus reculée le nom et la
12
gloire des Bourbons. A la mort du
jeune et intéressant Louis XVII, MON-
SIEUR fut proclamé Roi par les armées
royales de la Vendée et de Condé, et
reconnu par les souverains de l'Eu-
rope.
En 1796, les progrès de l'armée
républicaine en Italie, alarmant Ve-
nise , son prudent sénat fit signi-
fier au Roi de France, qu'il eût à
chercher un asile, que la république
ne pouvait plus continuer à lui offrir.
Ce fut le 13 avril que Louis reçut
cette offensante communication : il
écrivit sur-le-champ :
« Je partirai, mais j'exige deux
» conditions : la première, qu'on me
» présente le livre d'or où ma famille
» est inscrite, afin que j'en raie le
» nom de ma main; la seconde, qu'on
» me rende l'armure dont l'amitié
» de mon aïeul Henri IV a fait pré-
» sent à la république. »
Le noble vénitien Pringli, podesta
de Vérone, ayant protesté contre la
réponse du Roi, renvoya le lende-
main le marquis Carlotti porter au
Roi sa protestation.
« J'ai répondu hier, dit Louis
» XVIII, à ce que vous m'avez dé-
» claré au nom de votre gouverne-
» ment; vous m'apportez aujourd'hui
» une protestation au nom du podes-
» ta; je ne la reçois pas; je ne recevrai
14
» pas davantage celle du sénat. J'ai
» dit que je partirai; je partirai en
» effet dès que j'aurai reçu le passe-
» port que j'ai envoyé chercher à
» Venise ; mais je persiste dans ma
» réponse ; je me la devais, et je
» n'oublie pas que je suis le Roi de
» France. »
Le 21 avril, dit l'historien déjà
cité, le Roi prit la route du Brisgaw,
accompagné seulement du comte
d'Avaray, du vicomte d'Agoult, aide-
major de ses gardes, et d'un seul do-
mestique. Il voyagea dans le plus
grand incognito, et suivit le chemin
le plus direct qui fut aussi le plus
pénible, ayant été obligé de passer
15
les Alpes sur des mulets. Le duc de
Fleury, son premier gentilhomme de
la chambre, précédait le Roi. Il avait
ordre d'arriver le plus promptement
possible au quartier général du prince
de Condé. Vers les premiers jours du
printems, ce prince l'avait établi à
Riégel, non loin des bords du Rhin,
a quelques lieues de Fribourg. Il y
occupait un château appartenant au
prince de Schwartzemberg : il était
loin de pressentir quel hôte il allait
y recevoir. Le 27 avril, le duc de
Fleury arrive à Riégel, apportant
des lettres du Roi au prince de Condé.
Rien ne transpire dans le premier
moment, et même, pendant vingt-
16
quatre heures , le secret du voyage
du Roi n'est ni divulgué ni soupçonné.
Le lendemain, l'étonnement est gé-
néral , quand on voit arriver le Roi
en personne dans la cour du château
de Riégel, où son logement venait
d'être préparé à la hâte. A l'étonne-
ment succède la joie la plus vive. « Ce
» n'est pas le Roi qui vient comman-
» der son armée, dit Louis XVIII
» au prince de Condé, en l'abordant,
» c'est le premier gentilhomme du
» royaume qui vient servir sous les
» ordres du digne descendant du
» grand Condé. »
Le Roi ajouta qu'il voulait être en-
tièrement à la disposition du prince,
17
avec lequel, faisant table commune,
il partagerait la dépense, que son
intention était de n'avoir pas de mai-
son à lui, et de n'admettre aucune
espèce d'étiquette.
Déjà la nouvelle s'était répandue
dans tous les cantonnemens , que le
Roi venait d'arriver de Vérone au
quartier-général. On en doutait en-
core , lorsque le prince de Condé fit
mettre à l'ordre la déclaration sui-
vante , que le Roi lui-même adressait
à l'armée :
« Des circonstances impérieuses
» nous retenaient depuis trop long-
» temps éloignés de vous, lorsqu'une
» insulte aussi imprévue que favo-
18
» rable à nos voeux ne nous a plus
» laissé d'asile ; mais on ne peut nous
» ravir celui de l'honneur.
» Le sénat de Venise nous a fait
» signifier de sortir, dans le plus
» court délai, des états de sa répu-
» blique. A cette démarche, non
» moins offensante pour l'honneur
» du nom français que pour notre
» personne même, nous avons ré-
» pondu : Je partirai, mais j'exige
» deux conditions.... ( Ici le Roi rap-
» portait sa réponse. )
» Nous venons nous rallier au dra-
» peau blanc, près du héros qui vous
» commande et que nous chérissons
» tous. Nous nous livrons avec con-
19
» fiance à l'espoir que notre arrivée
» sera pour vous un nouveau titre
» aux généreux secours que vous
» avez déjà reçus de leurs majestés
» impériale et britannique.
» Notre présence contribuera sans
» doute , autant que votre valeur, à
» hâter la fin des malheurs de la
» France, en montrant à nos sujets
» égarés, encore armés contre nous,
» la différence de leur sort sous les
» tyrans qui les oppriment, avec ce-
» lui dont jouissent des enfans qui
» entourent un bon père. »
Le Roi reçut les visites de tous les
corps à portée du quartier-général,
et dont les chefs furent invités par le
20
prince de Condé à dîner avec S. M.
On servit au Roi des viandes et des
légumes de son royaume, et on lui
présenta des fleurs qui en venaient
également. Le Roi porta une santé
de Champagne, en présence de
M. Wickam, ministre d'Angleterre,
et de plusieurs généraux autrichiens,
en s'écriant : nildesperendum Teucro
duce; le prince de Condé lui répondit
sur-le-champ : et auspice Teucro.
Les voitures du Roi, qui avaient
suivi la grande route du Tyrol, pas-
sant par Inspruck, arrivèrent le 2
mai, ainsi que toute sa suite, com-
posée des ducs de Villequier, du
comte de Cossé, du vicomte d'Haut-
21
fort. Le duc de Grammont, le baron
de Flacheslanden et le marquis de
Jaucourt allaient aussi arriver sous
peu de jours. Le Roi venait au mo-
ment même où, par suite de l'armis-
tice qui avait terminé, la dernière
campagne, les troupes des deux ar-
mées se trouvaient encore inactives
dans leurs cantonnemens respectifs.
Le service que les troupes royales
faisaient sur le Rhin ne permettant
pas qu'elles fussent réunies pour une
revue générale, le Roi, qui désirait
les voir, ne put d'abord passer en
revue que les bataillons des gentils-
hommes, A peine eut-il passé dans
les rangs, que les cris de vive le Roi !
22
retentirent sur tous les points de la
ligne, et furent répétés avec enthou-
siasme par tous les spectateurs, qui
étaient en grand nombre. Le Roi
parla avec bonté aux chefs et aux offi-
ciers, ne perdant aucune occasion de
leur montrer son intérêt et sa solli-
citude.
Le général autrichien comte de
Latour, vint le lendemain faire sa
cour au Roi, et fut invité à dîner à
sa table. Le 6 mai fut célébré, au
quartier général, par ordre du Roi,
un service funèbre pour honorer la
mémoire de Charette, qui venait de
succomber dans sa lutte opiniâtre et
glorieuse contre les régicides, Cette
23
cérémonie lugubre se fit avec la sim-
plicité qui convient aux camps, et
avec le respect que les guerriers doi-
vent au dieu des armées. On y vit,
avec un attendrissement mêlé d'ad-
miration , le Roi, pour lequel Cha-
rette était mort; le duc de Berry,
élevé à l'école de l'infortune; le
prince de Condé et ses enfans, et
une foule de chevaliers français.
Le 7, le Roi passa une revue géné-
rale; la satisfaction qu'il témoigna
sur leur beauté et sur leur tenue,
fut partagée par les commissaires
anglais Crauffurd et Wickam, qui
étaient à la suite du Roi. L'impres-
sion que faisait la vue du Roi sur les
24
coeurs français était toujours là
même. Les royalistes oubliaient leurs
souffrances, et ne demandaient qu'à
affronter de nouveaux périls. Le 11,
après avoir déjeûné à Nonenwihr,
chez le duc d'Enghien, le Roi passa
la revue des troupes de l'avant-garde,
qui témoignèrent, ainsi que l'avaient
fait toutes les autres, la joie que leur
causait la présence du monarque.
On rapporte que les soldats de l'ar-
mée républicaine qui se trouvaient
sur l'autre rive , étant accourus pour-
voir le Roi, qui manifestait le désir
de leur adresser la parole, le duc
d'Enghien supplia le Roi de se rap-
peler que le réglement de discipline
25
défendait de parler aux troupes. « Le
mouvement de mon coeur est plus
» fort que vos réglemens, dit le Roi,
» il faut que je leur parle. » Puis,
poussant son cheval sur les bords du
Rhin, et s'adressant aux soldats.
« Vous êtes curieux de voir le Roi,
» dit-il d'une voix forte ; eh bien !
» c'est moi qui suis votre Roi, ou
» plutôt votre père. Oui, vous êtes
» tous mes enfans; je ne suis venu
» que pour mettre un terme aux
» malheurs de notre commune pa-
» trie ; ceux qui vous disent le con-
» traire, vous trompent : vos frères
» qui m'entourent, partagent le bon-
» heur que j'ai d'être avec eux , et
26
» de me rapprocher de vous. » Les
soldats écoutaient en silence. Une
voix s'élève , et dit : « Puisque vous
» êtes bien aises de voir le Roi, criez
» vive le Roi ! — « Non ! non ! reprit
» vivement Louis XVIII, vous seriez
» entendus , et vous pourriez vous
» compromettre. »
Le Roi suivit les mouvemens de l'ar-
mée et revint à Riégel le 10 juin;
mais bientôt les drapeaux républi-
cains flottèrent au coeur de l'Allema-
gne et Louis dût chercher un asile
loin du théâtre de la guerre. Il se
rendit d'abord à Dillingen, et là
échappa au plus grand péril qui ait
menacé sa vie.
27
» Le 19 juillet, le Roi étant dans
» son auberge à Dillingen, travailla
» toute l'après-midi pour expédier
» le comte d'Avaray , chargé d'aller
» présider à divers préparatifs con-
» cernant son voyage. Vers dix heu-
» res du soir le comte se retira dans
» sa chambre pour y prendre quel-
» que repos. Le Roi fatigué lui-
» même par le travail et par l'ex-
» trême chaleur, s'était mis à la
» fenêtre : à peu de distance en ar-
» rière, des flambeaux posés sur
» une table éclairaient sa tête. Il
» était à peine resté un quart-
» d'heure dans cette position , lors-
» que tout-à-coup, la détonnation
28
» d'une carabine fortement chargée
» se fit entendre dans l'obscurité
» d'une arcade voisine. L'arme
» meurtrière avait été dirigée sur
» le Roi, et la balle l'atteignant au
» sommet de la tête, frappa le mur,
» et tomba dans la chambre. Au,
» mouvement que fit le Roi, le duc
» de Fleury jeta un cri; le duc de
» Grammont accourut.; le comte
» d'Avaray revint sur ses pas. En
» voyant le Roi couvert de sang,
» tous les trois le crurent blessé à
» mort. Le prince courageux leur
» dit avec tranquillité : « Rassurez-
» vous mes amis, ce n'est rien, rien
» du tout ; vous voyez bien que je
29
» suis resté debout, quoique le coup
» soit à la tête. — Ah! mon maître,
» s'écrie le comte d'Avaray, si le
» misérable eût frappé une demi-
» ligne plus bas ! — Eh bien, mon
» ami, reprend froidement Louis
» XVIII, le Roi de France se nom-
» mer ait Charles X.
» On ne trouva pas d'abord un
» chirurgien, celui du Roi étant
» encore près d'Ulm, aux équipa-
» ges de l'armée. Il fallait cependant
» chercher à étancher le sang et
» couper les cheveux autour de la
» plaie, pour juger de sa profon-
» deur. Tel fut le cruel office des
» trois serviteurs du Roi, qui
30
» voyaient ruisseler le sang de leur
» maître dont le calme et les discours
» ne pouvaient dissiper leur juste
» effroi. Le Roi ne s'était pas assis
» qu'après quelques instans ; sa plaie
» était profonde : et à l'exception
» de lui-même, nul n'avait conservé
» assez de sang-froid pour juger
» qu'une blessure mortelle à la tête
» ne permet pas de marcher ni d'a-
» gir. Il se présenta enfin un chi-
» rurgien qui posa le premier appa-
» reil. Colon, chirurgien du Roi,
» n'arriva que le lendemain; il
» trouva que la balle ayant été
» dirigée à la partie supérieure de
» la tête, le péricrâne seul avait été
31
» offensé mais il n'y avait point de
» fièvre. »
Blankenbourg, petite ville du du-
ché de Brunsvnch devint sa rési-
dence, il y vécut presqu'en petit
bourgeois logé au second étage d'une
petite maison très-simple, il n'occu-
pait que trois pièces et le proprié-
taire , brasseur de son état occupait
le premier. La pièce principale ser-
vait de salon et de salle à manger ,
une autre dans laquelle on avait pra-
tiqué une sorte de cabinet, au moyen
d'une cloison était destinée à Louis;
et la troisième occupée par le duc de
Grammont, servait selon l'occasion
de chapelle et de salle de conférence.
32
La société était peu nombreuse :
parmi ceux qui la composaient on
ne voyait guère que les neveux du
Roi, MM. de Grammont, d'Avaray,
de Villequier, de Fleury, de Cossé ,
de Jaucourt, de la Vauguyon, de la
Chapelle et de Castries.
Le Roi avait disposé ses heures
de travail et ses heures de repos
d'une manière immuable. A dix
heures on déjeûnait; à onze on en-
tendait la messe ; ensuite le roi tra-
vaillait jusqu'à deux heures; de deux
à quatre, promenade à pied; à quatre,
dîner toujours sobre; la soirée s'écou-
lait à causer et à regarder jouer aux
échecs, et à 8 heures toute la cour
33
s'éloignait jusqu'à dix heures pour
laisser le prince vaquer à ses affaires.
Enfin, de dix heures à minuit, le
whist apportait quelque distraction
aux travaux de la journée, et à mi-
nuit la cour se retirait.
Le Roi vit à la fin de l'année
Blankenbourg réunir tout ce qui lui
était cher : ses deux neveux et le
prince de Condé y arrivèrent suc-
cessivement et bientôt on vit accou-
rir le fidèle Cléry et le courageux
confesseur de Louis XVI, Edge-
worth de Frimont.
L'espèce de gaîté que la réunion
de tant de serviteurs dévoués avait
fait naître au château de Blanken-
bourg fut de courte durée : on y ap-
54
prit bientôt que l'Autriche avait fait
la paix avec la république , et l'on
prévit que bientôt il faudrait trans-
porter au loin ses tristes pénates. Sur
l'offre généreuse de l'empereur de
Russie le Roi alla résider à Mittau. La
présence de Cléry à la cour du Roi,
amena une circonstance touchante
que nous ne devons pas passer sous
silence ; le Roi lisait le manuscrit
du journal de ce qui s'est passé au
Temple dont Cléry lui avait fait
hommage. Quand il en fut au passage
où Louis XVI, allant à la mort, dit
à Cléry : « Vous remettrez ce cachet
» à mon fils, » il se leva , chercha
dans son secrétaire, et montrant avec
35
émotion le précieux cachet : « Cléry,
» le reconnaissez-vous, lui dit-il ? »
— « Ah ! sire , c'est le même. » —
« Si vous en doutiez, reprit le Roi ,
» lisez ce billet. » Cléry lut en trem-
blant l'écrit par lequel la reine Ma-
rie-Antoinette , le Dauphin son fils ,
MADAME Royale sa fille, et madame
Elizabeth sa belle - soeur , tous les
quatre captifs, avaient mis en dépôt,
par un intermédiaire sûr, dans les
mains du Roi , alors régent du
royaume , ce symbole de la royauté ,
que Louis XVI avait voulu conserver
à son fils. « C'était le 21 janvier ,
» ajoute Cléry, que je retrouvai dans
» les mains de Louis XVIII ce pré-
36
» cieux dépôt. J'adorai les décrets
» de la Providence, et j'assistai à la
» messe, que le Roi , le jour du mar-
» tyre de son frère, fit célébrer par
» l'abbé de Frimont; les larmes que
» j'y vis répandre ne m'étaient point
» étrangères. 33
Ce fut le 11 février 1798 que le
roi partit pour aller s'installer à
Mittau. Là il fut reçu avec toutes
les marques de respect et avec une
pompe vraiment royale : outre le lo-
gement et le chauffage , le czar mit
à la disposition du monarque dé-
trôné une somme annuelle de
600,000 francs. Ce fut seulement
alors qu'il pût s'occuper de sa
57
famille , et l'infortunée fille de
Louis XVI fut la première sur la-
quelle il tourna sa paternelle bonté.
Depuis l'instant où MADAME Royale ,
dit M. de Beauchamp, rendue à la
liberté par les bourreaux de sa fa-
mille , avait trouvé à la cour de
Vienne un asile digne d'elle , le Roi
n'était pas resté un moment dans le
doute sur le choix de l'époux qu'il
désirait lui voir accepter. Jamais son
coeur paternel et français, n'avait pu
soutenir l'idée de la voir séparée de
la France par une alliance étran-
gère , quelque utile qu'elle pût alors
lui paraître , pour s'en faire un ap-
pui. Après s'être assuré de l'appro-
2
58
bation de MADAME Royale, le Roi
mit tous ses soins à obtenir qu'elle
vint s'unir aux larmes, aux espé-
rances , au sort de l'héritier de son
nom. MADAME se mit en route pour
Mittau vers le mois de mai 1799
Louis XVIII alla au - devant de sa
nièce. Les voitures étant près de
se rencontrer , MADAME commande
d'arrêter, et descend rapidement ;
on essaie de la soutenir; mais, s'é-
chappant avec une vitesse incroya-
ble , elle s'élance vers le Roi, qui,
les bras étendus, accourait de son
côté pour la serrer contre son coeur.
Le monarque ne put empêcher la
princesse de se jeter à ses pieds:
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« Je vous revois enfin, s'écrie-t-elle,
» je suis heureuse Voilà votre en-
» fant Veillez sur moi Soyez
» mon père » Le Roi , sans
pouvoir proférer une parole, ser-
rant MADAME contre son sein, lui
présenta le duc d'Angoulême, Le
prince, retenu par le respect, ne
put s'exprimer que par des larmes
qu'il laissa tomber sur la main de sa
cousine, en la pressant contre ses lè-
vres. Le Roi la conduisit au château.
Là elle reçut les tendres caresses de
la Reine et les hommages touchans
des fidèles serviteurs de sa famille.
Rayonnant de joie , le Roi voyait
avec émotion tous les yeux attendris
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et fixés sur l'auguste princesse. « En-
» fin , elle est à nous, répétait-il ,
» avec l'accent de la plus douce sa-
» tisfaction; nous ne la quitterons
» plus , nous ne sommes plus étran-
si gers au bonheur. » Apercevant
dans la foule l'abbé de Frimont, il
présente la princesse à ce digne ec-
clésiastique , mettant ainsi en pré-
sence deux personnages qui rappe-
laient tant d'illustres et de touchans
souvenirs. Chacun alors se recueille
avec une profonde vénération, et le
silence devient universel. A ce pieux
et premier mouvement de la recon-
naissance , un second élan succède.
Le Roi conduit MADAME Royale au
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milieu des gardes-du-corps: « Voilà,
» lui dit-il, les fidèles gardes de ceux
» que nous pleurons sans cesse, leur
» âge, leurs blessures et leurs larmes,
» vous disent touf ce que je voudrais
» exprimer..... »
Le Roi pressa les préparatifs du
mariage de MADAME ROYALE avec le
duc d'Angoulême ; c'était son ou-
vrage. Dans la matinée du 10 juin,
le Roi et la Reine vinrent: prendre
le prince et la princesse, chacun dans
son appartement, et les conduisirent
à la bénédiction nuptiale dans une
vaste galerie du château des anciens
ducs de Courlande. Un autel y avait
été dressé; des branches de verdure
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et de lilas, dans lesquelles s'entre-
laçaient des lis et des roses, for-
maient le seul ornement de l'encein-
te. Là, dans ce simple appareil, les
rejetons de tant de Rois, les héritiers
du premier trône de l'Europe, re-
légués loin du beau pays qui les avait
vus naître , prononcèrent le serment
de leur union ; là, sous la protection
du ciel, et sous les auspices de l'em-
pereur de Russie, ils reçurent la
bénédiction nuptiale des mains du
cardinal de Montmorency, grand au-
mônier de France. Le Czar avait
signé le contrat de mariage, et il
en reçut le dépôt dans les archives
de son sénat.
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Au repas donné à cette occasion,
où se trouvaient, parmi les seigneurs
attachés à la famille royale, quel-
ques anciens députés aux états gé-
néraux, le Roi dit à toute l'assem-
blée , avec ce ton de bonté qui le
caractérise : « C'est ici la fête des
» Français : mon bonheur serait com-
» plet, si j'avais pu y réunir tous
» ceux qui se sont signalés comme
» vous par une fidélité courageuse
» envers le Roi mon frère. »
La vie privée d'un homme serait
peu intéressante si elle se bornait à
le peindre dans les actions habi-
tuelles de la vie ; c'est dans ses pen-
sées intérieures qu'elle doit le sur-
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prendre et le montrer: rien ne ca-
ractérise donc mieux Louis XVIII,
que le trait suivant rapporté par un
historien estimable :
Après le 18 brumaire, Louis vit
avec plaisir que le premier Consul
s'entourait d'hommes joignant aux-
talens et aux lumières, de l'hon-
nêteté et des sentimens royalistes.
L'exemple suivant ne laisse aucune
doute à cet égard: M. Bertrand-Du-
fresne, conseiller d'état avant la ré-
volution, avait occupé les premières
places de la haute administration des
finances, il fut vivement sollicité
d'y rentrer par le second consul Le-
brun : il s'en défendit, alléguant des