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VOYAGE
DANS LA HAUTE ET BASSE
EGYPTE.
T. IÎI.
VOYAGE
DANS LA HAUTE ET BASSE
EGYPTE,
FAIT
PAR ORDRE DE L'ANCIEN GOUVERNEMENT,
ET CONTENANT DES OBSERVATIONS DE TOUS GENRES;
PAR C. S. SONNINI,
Ancien Officier et Ingénieur de la Marine Françoise et
Membre tle plusiours Sociétés Savantes et Littéraires.
Avec une Collection de 4° Planches gravées en taille douce par
J,B. P. Takbiiv, contenant des Portraits, Vues Plans, Carte
Géographique, Antiquités, Plantes, Animaux, etc. dessinés sur les
!jeux, sous les yeux de l'Auteur.
TOME TROISIÈME.
A PARIS,
Chez F. BUISSON; 5 Imprimeur-Libraire rue Hautefenille 3 W, 20.
Tome III. A
VOYAGE
DANS LA HAUTE ET BASSE
E G Y P T E.
CHAPITRE XXXVIII.
PROJET DE VOYAGE EN Abissinie.
MANIÈRE DONT L'AUTEUR SUPPLÉOIT
A L'INSUFFISANCE DES MOYENS QUE LE.
GOUVERNEMENT LUI FOURNISSOIT.
DÉGOUTS DONT ON ACCABLOIT LES
Vo yageurs. Dispositions DU
VOYAGE DANS LA HAUTE Egypte. Fa-
CILITÉ DES ORIENTAUX A PARLER LES
LANGUES. INTERPRÈTE SYRIEN.
Boulac. Courlis. BAINS. EM-
babé. Beurre. Lupin. Le VIEUX
CAIRE. GRENIERS DE JOSEPH.
AQUEDUC. Nilomètre. Gizah.
LE projet de pénétrer en Abissinie, de
visiter d'immenses et intéressantes contrées
(2)
dans l'intérieur de la portion la moins connue
du globe, d'honorer mon pays par une ex-
pédition importante, qu'un Anglois aidé
de tous les secours, de tousses moyens qu'un.
gouvernement ait en son pouvoir, venoit de
tenter avec succès; enfin de remplacer par
ime entreprise hardie et glorieuse, les con-
ceptions rétrécies, les idées mesquines dont
l'ancien gouvernement de la France accom-
pagnoit les expéditions de cette nature, ainsi
que de suppléer aux moyens, plus mesquins
encore, qu'il employoit pour leur exécution;
ce projet, dis-je, ne sortoit pas de ma pensée,
et j'essayois toutes les voies qui pouvoient
m'en assurer la réussite. N'ayant à ma dis-
position que les fonds les plus. modiques,
et tels qu'ils eussent Eté à peine suffisans
pour faire un voyage dans quelques cantons
de l'Europe, j'avois.pris le même parti qui
avoifc été ma ressource dans les autres ex-
péditions dont j'avois été chargé, et que je
ne voulois pas abandonner: celui d'ajouter
de nies propres fonds à ceux que je tenois
de la parcimonie, alors compagne ordinaire
des entreprises utiles, tandis que les excès
de la libéralité et de la profusion couvroient
d'un funeste éclat- les fantaisies du luxe,
•̃( 3 )
Az
ou les lenlatives d'une fausse gloire, et sou-
vent de l'immoralité.
J'en atteste tous ceux qui, comme moi,'
furent envoyés au loin il n'en est aucun
qui n'ait eu à se plaindre et à souffrir de
l'esprit de lésine, qui dirigeoit leur mission;
il n'en est aucun qui ne soit devenu la vic^
time de son zèle; il n'en est aucun que de
,promesses n'aient encouragé à son départ,
et auquel les secours n'aient manqué dans
le cours de son voyage; il n'en est aucun
enfin, qui, après avoir été dupe d'encoura-
gemens mensongers après avoir enduré les
anxiétés de la pénurie les horreurs de
l'abandon au milieu d'entreprises pénibles
et glorieuses n'ait encore éprouvé, à son
.retour, l'humiliation de solliciter inutilement
la plus légère indemnité, souvent mêmé le
remboursement de ses avances, et de se pré-
senter en vain devant le commis insolent, qui
l'accabloit de sa morgue et de son dédain.
Et cette sorte de mépris, que fon affectait
pour les choses grandes et généreuses, tenoit
aux vices .dont l'atmosphère de la cour étoit-
corrompue. L'égoïsme, qui change l'homme
d'état en vil esclave' de ses passions l'in-
trigue, qui, tantôt appuyée sur l'ambitieuse
(4)
opulence, tantôt conduite avec grâces par
la plus séduisante, comme la plus effrénée
dépravation des moeurs, en avoient fait un
séjour inabordable pour l'homme dont l'ame,
élevée et enorgueillie de l'amour de la patrié,
dédaignoit de s'abaisser jusqu'à ces honteuses
ressources de la corruption, et de souiller
la noblesse des sentimens et l'éclat d'actions
recommandables par de vils expédiens
quoiqu'ils fussent les voies les plus directes
qui conduisissent à la justice. Aussi, l'on y
voyoit rebuter l'homme dont l'utilité faisoit
le seul titre. On l'abreuvoit de dégoûts et il
sembloit que l'on cherchât à. exciter ses re-
grets, à le faire.repentir de ses travaux. Celui
qui avoit dès droits à la reconnoissance na-
tionale, étoit éconduit par un gouvernement
qui, depuis long-temps, avoit renoncé à en
être l'interprète et de justes récompenses
étoient si difficiles à obtenir, leur épargne
sordide contrastoit d'une manière si affli-
geante avec les largesses dont là faveur
payoit la cohorte de ses adorateurs, que
pour peu que' l'on eût de fierté, l'on pré-
féroit de renoncer à des sollicitations trop
souvent superflues, et toujours avilissantes.
Ce parti fut celui que j'adoptai coustam-
( 5 )
As
ment. Fier de n'avoir, dans mes travaux,
d'autre mobile que l'amour de ma patrie,
j'ai suivi avec désintéressement une carrière,
dans laquelle j'aurois pu obtenir quelque
succès, si j'eusse été mieux secondé, si l'on
avoit su mettre à profit mes dispositions,
et tirer un parti plus avantageux d'un zèle
que les obstacles irritoient, loin de Paffoiblir.
Jamais l'on ne 'm'a vu* fatiguer l'homme
puissant de mes importunités, ni faire bas-
sement la cour à des subalternes; et si de
justes dédommagemens ne suivoient pas la
simple exposition de mes droits, je me re-
tirois, et je n'en parlois plus. Plus satisfait
d'un dévouement généreux que de récom-
penses qui en auroient affoibli le mérite
je m'applaudissois, sinon de m'être rendu
utile, du moins d'avoir cherché à l'être sans
qu'aucune vue d'intérêt personnel eût souillé
mes efforts. Ma conscience me faisoit goûter,
aux dépens de ma bourse, une joie pure,
un contentement dont les âmes intéressées
ne peuvent jouir. Mais ce caractère de fierté
et d'indépendance, dont la fortune est épou-
vantée, me valoit au moins quelque con-
sidération, et j'ai souvent reçu des'éIoges
en échange de mon argent.
(6)
Je fenfoîs donc, à mes propres dépens
de m'ouvrir une voie pour me rendre en
Abissinie. Celle de la mer Rouge me pa-
roissoit la moins difficile en me rendant
d'abord à Dsjedda et de là à Souaquem
et à Arkilco. Je priai un négociant Fran-
-cois de me conduire chez des Coptes qui
faisoient le commerce de l'Inde par Suez,
et qui étoient armateurs de ces mau-
valises embarcations avec lesquelles les
hommes et les marchandises sont trans-
poités avec beaucoup de lenteurs. et d.e
risques au travers des, rochers et des
écueils, dont les côtes de l'Arabie, que cette
espèce de bâtinieas ne perd jamais de vue,
sont hérissées. Mais il falloit attendre long-
temps un passage pour Dsjedda. J'y aurois été
vraisemblablement retenu plus long-temps
encore, avant d'y trouver l'occasion d'abor-
der le rivage de l'Ethiopie: Ces réflexi,ons
me déterminèrent à prendre la route de la
haute Egypte, quoiqu'elle ne fut pas abso-
lument libre. Un parti de Mamejoucks at-
taebés, à Ismaël bey, que Mourat venoit de
forcer à la fuite, s'y étoit retiré, et déran-
geoitl'organisation, bien vicieuse sans doute,
mais quelquefois protectrice, dn gouverne-
( 7)
A4
ment de ces contrées. D'ailleurs, les troubles,
quelque légers qu'ils fussent y ouvroient
la porte aux pillages des Arabes, aux bri-
gandages des Fellahs et les darigers, tou-
jours existans, même dans les momeIis de
calme, devenoient inévitables quand l'agi-
tation, dont les interruptions étoient-rares,
les tourmentait de ses secousses.
Mais ces circonstances ne m'arrêtèrent
pas; et si le désir de visiter un pays qui
Wétoit ïticennu, ne m'eût pas porté-:à sur-
monter les difficultés, l'ennui que j'éprouvois
au Gaire auroit suffi pour me décider. Je
me hâtai de quitter une ville où le voyageur
étoit enfermé dans une enceinte étroite, dont
il ne pouvoit franchir les limites sans s'ex-
poser,- sans risquer de compromettre lés
autres, et où la qualité d'Européen étoit un
brevet d'infamie, et un titre aux insultes
et aux vexations.
J'obtins dé Mourat bey des ordres, adressés
à tous les commandans de la haute Egypte,
pour qu'ils eussent à.me prêter assistance
et protection. Il y joignit une lettre à Ismaïn-
Abou-Ali, prince Arabe, très-puissant, le
même dont les secours avaient réintégré
Mourat dans la place de Scheick el Belled.
(8)
Il écrivoit à son ami, qu'ayant appris que
sa santé se dérangeoit, il lui adressoit un
médecin habile, dont il seroit satisfait, et
qu'il lui recommandoit comme une personne
qui lui étoit chère.Je fus donc transformé
en médecin, et en médecin de princes; et
c'est à cette qualité que j'ai dû l'avantage
d'échapper aux dangers qui m'attendoient
dans la haute Egypte.
L'on me procura aussi des lettres du su-
périeur des missionnaires dits de la Propa-
gande, et qui ont quatrehospices dans l'Egypte
supérieure. L'on verra ce que cette recom-
mandation a produit sur ces moines, aussi
méprisables que ceux du désert de Nitrie.
Un médecin François, venu d'Alep au
Caire, dans l'intention de passer aux Indes-
par la mer Rouge, fut retenu, par je ne sais
quels empêchemens, dans la dernière de ces
deux villes. Il avoit amené d'Alep un chré-
tien maronite, qui parloit sept langues avec
beaucoup d'aisance, quoique sans principes.
Ce François qui paroissoit avoir renoncé
à son voyage, me céda le Syrien, dont le
caractère inconstant l'avoit porté à désirer
de me suivre. Je m'imaginois que son ac-
quisition me seroit d'une grande utilité, et
(9)
je n'ai trouvé en lui qu'un scélérat aussi bête
que dangereux.
Au reste, c'est une chose vraiment sur-
prenante que la facilité avec laquelle les
Orientaux, autres que les Turcs et les Arabes
dont l'orgueil superstitieux les empêche d'ap-
prendre d'autre langue que celle de l'Alcoran,
parviennent à parler les différens idiomes,
ceux mêmes des peuples de l'Europe. Moi
qui n'ai jamais eu d'aptitude à l'étude des
langues, j'ai envié les dispositions
naturelles de ces Orientaux, et le succès
avec lequel ils en acquièrent l'usage en
très-peu de temps. Il n'étoit point rare d'en
rencontrer qui eussent les mêmes connois-
sances en ce genre que le Syrien dont je
venois de faire mon interprète, et qui comme
.lui, parlassent fort bien le François, quoi-
qu'il ne l'eût appris qu'en fréquentant le
petit nombre de nos négocians d'Alep.
J'avois fait prix; avec le reis (patron) d'un
petit kanja pour me conduire dans la haute-
Egypte. Le bateau devoit être à ma seule
disposition; aucune autre personne ne pou-
voit y être admise, et il m'étbit libre de na-
viguer ou de m'arrêter à ma volonté. A
ces conditions, je m'étois engagé de payéï
(10)
iereis et son équipage â" raison de deux!
pataquès moins un quart, c'est-à-dire, d'en-
viron 'neuf francs par jour.
Celui du; départ étoit fixé. Mais arrivé à
Boulac il fut impossible de songer à re-
monter le Nil. Le vent souffloit avec vi6-
lence du midi; et aucun effort n'auroit.pu
diriger un bateau contre son impétuosité.
Trop content d'avoir' quitté le séjour sombre
et inquiétant du Caire, je ne fus pas tenté
d'y retourner pour attendre un temps plus
favorable, et je préférai de passer la journée
Boulac. Eifin de mieux déguiser ma qua-
lité d'européen, j'avois abandonné la seste
à la Druse, pour me coiffer d'un turban
rouge, en sorte qu'avec les autres parties' de
mon habillement, je passois pour un Turc;
et il m'était libre ,d'aller' par-tout, sans.
être remarqué. Cette précaution m'avoit
été suggérée par Mourat bey lui -même:
et Déguise-toi avec soin,- me disoit il avant
» mon départ, arrange-toi de manière que
» les plus clairvoyans ne puissent reconnoître
» en toi un nazaréen. Tu le seras vis-à-vis
M de mes Kiaschcfs, de tous ceux qui
» ont l'autorité et qui doivent te protéger;
>j mais pour ces chiens de fellahs, parois
'(. il )
b un Musulman fais toi-même passer, dans
n l'occasion, pour un de mes officiers; c'esfc;
le seul moyen d'échapper,à leur méchan-
» ceté et à leur barbarie. m
Je restai la journée entière à me promener,
la pipe à la main, le long du rivage du Nil.
Un grand mouvement s'y faisoit remarquer.
Une multitude d'hommes occupés à remuer
des ballots- de marchandises, y, répandoit
l'activité des ports commerçans. Des bateaux
en nombre, rangés à la file s'enfonçoient
par degré dans l'eau, à ,.mesure qu'ils re-
cevoient leur chargement; d'autres, dont
on débarquoit la cargaison, s'élevoient par-
dessus les autres tous agités par les ondes
que soulevoit un vent impétueux, balan-
çoient leurs longues antennes, et le tableau
mouvant et diversifié que me présentoit le
port de Boulac, fit.écouler rapidement les
momensque je fus obligé d'y passer.
Malgré le bruit qui régnoit sur ces bords
du fleuve, un vol de canards sauvages et
qui néanmoins ne l'étoient guère, nageoient
tranquillement sur une partie de la surface
de l'eau que le vent n'agitoit pas. Je vis
aussi deux courlis à plumage d'un vert foncé
et à reflets cuivrés. Je présume que c'est
l'espèce dont Buffbn a donné une notice
sous la dénomination de courli vert ou courli
d'Italie (i). Ces oiseaux qui ont en tout
assez de ressemblance avec le courli'des
bois de la Guiane (2), sont de passage en
Egypte, où ils suivent le cours du NI!
jusques vers les Cataractes. Les Arabes les
nomment schéléck.
Le soir je me rendis aux bains, qui sont
fort beaux à Boulac. J'avois pris, au Caire,
l'habitude de ces sortes de bains et j'aimois
à les fréquenter. Il y en avoit un près 'du
quartier des François et je passois rarement
plusieurs jours sans y aller. L'on sait que
ces bains d'Orient décrits par tous les-
voyageurs, et que j'ai vu bien mal imiter
à Paris, sont de vastes bâtimens où l'on ses
baigne. sans eau et où des vapeurs chaudes
et humides mouillent le corps, et mêlées
avec la sueur qu'elles y excitent elles rnis-.
sèlent à grosses gouttes dé tous les mem-
bres. L'on s'étend sur le marbre échauffé
(i) lest. nat. des Ois. et pl. enlum. nc. 819'
(a) Buflbn Hist. nat. des Ois. et pl. enlum. n?. 82®.
Arquata viridis silvatica, "L. Flamand des bois.'
Barrère, Franc. Equiaox. page 127, et Ornitholog.'
page 74.
c 13)
et glissant d'humidité un serviteur dont
la main est enfermée dans un sachet carré
de gros camelot, vous frotte assez rudement;
il détache et roule sur la peau des petites
masses imprégnées de.sueur. Il vous avertit,
par des conps légers du plat de sa main de
vous tourner sur un côté, sur l'autre, sur le.
dos, sur le ventre. Il presse, il semble pétrir
molleme nt toutes les parties du corps, il
donne un mouvement brusque aux mem-
bres l'un après l'autre, et il fait craquer les
jointures et même les muscles de la poi-
trine. Après qu'il vous a bien nettoyé et
qu'il a bien assoupli vos membres le même
homme vous conduit près d'unbassin où coule
de l'eau chaude; après vous avoir couvert
d'une couche épaisse de savon, il vous jette
à grands flots de l'eau qui, en tombant le
long du corps, enlève l'écume du savon.
De tous les usages de ces bains, celui-là
m'étoit le plus incommode. La quantité d'eau
versée sur ma figure me gênoit la r espi-
ration au point de me suffoquez j'étois
presque toujours réduit à demander grâce
à mon impitoyable verseur d'eau. L'on vous
reconduit ensuite dans la première salle où
vous aviez déposé vos habits, et là, couché
(14)
et enveloppé de linges secs que l'on change
dés qu'ils sont imbibés de l'humidité du corps,
des jeunes garçons en pressent légèrement
toutes les parties afin de les sécher parfai-
tement et par degrés. Ils passent aussi sur
la plante des pieds-un morceau de pierre-
ponce. Pendant ces opérations qui ne peu-
vent être faites plus délicatement, l'on se
repose délicieusement et l'on ne peut se
défendre d'une sorte de langueur volup-'
tueuse.
Le sachet ou le frottoir des Orientaux a
remplacé l'étrille des anciens, et lui est bien
préférable. Formé d'étoffe, il est beaucoup
plus doux, et il fait bien mieux sortir des
pores toutes les matières qui les obstruent,
que l'instrument de métal avec lequel l'on
racloit la peau chez les Romains. Mais
quoique les bains en Turquie, et particu-
lièrement au Caire soient des bâtimens
fort beaux, ils sont éloignés de la grandeur
et de la magnificence de ceux que les Ro-
mains construisoient sous les empereurs. Les
débris qui nous en restent étonnent. Vitruve
a donné la description de ces superbes bâ-
timens. Ils étoient d'une si prodigieuse éten-
due qu'Ammien Marcellin les compare à
(»5>
aes provinces (i). Tout ce que le luxe pou-
voit produire de plus brillant, tout ce que
la mollesse enfantoit de plus voluptueux y
étoit rassemblé. L'ony pouvoit jouir, tout-
à-la-fois des sensations-agréables que donnent
l'air et l'eau;, des baignoires mobilesy étoient
suspendues, et l'on y joignoit au plaisir de
se baigner celui d'être balancé dans les
airs.
Plus simples et peut-être plus agréables,
les bains de la Turquie et de l'Egypte ont
beaucoup d'attraits pour tous les Orientaux.
Ils en avoient aussi de grands à mes yeux,
et ils étoic;nt la seule chose que j'aimasse au
Caire. La pins parfaite tranquillité, la dé,
cence la plus austère régnoient dans leur
enceinte. Quoique plusieurs personnes y
fussent réunies, l'on n'y parloit point dans
la salle autour de laquelle les lits de repos
sont rangés, et où l'on quitte et l'on reprend
ses habits. Chacun dans le calme, en' si-
lence et dans le recueillement de la volupté,
goûte les sensations douces et vraiment in-
définissables que des pressions délicates,
lui font éprouver.
(i) Potiàs propinciarum instar quàm ullius cdificif
forma.
(i6) )-
Les femmes ont des jours et des heures
marquLs pour prendre les bains. Alors au-
cun homme n'en approche. D'autres femmes
destinées à les servir, les font passer suc-
cessivement par tous les détails en usage
dans ces sortes d'endroits mais elles y ap-
portent plus de soins et de délicatesse que
pour les hommes. L'eau de rose n'y est point
épargnée, et la fumée des parfums se mêle
aux vapeurs humides. Les femmes n'ayant
pas, comme les hommes, renoncé à l'un des
plus beaux ornemens de la nature le soin
de leur chevelure est un -des plus recherchés
dans la toilette des bains. Pour nettoyer les
cheveux, elles emploient une espèce d'ar-
gile que l'on apporte exprès de Turquie, et
elles les arrosent avec des eaux odoriférantes.
Mais ce n'est pas seulement un motif de.
santé ou le désir de la propreté qui les en-
gagent à se rendre aux bains elles y trou-
vent encore des parties de plaisir. Le calme
silencieux cesse d'y régner; des jeunes et
belles captives s'y livrent à la joie, à des ai-
mables folies qui, s'il faut en croire la cri-
tique, ne sont pas toujours. innocentes.
Vis-à-vis de Boulac, sur la rive occiden-
tale du Nil, est le petit village à!Embabé9
renommé
(i7)
Tome III. B
renommé par l'excellente qualité du beurre
que l'on y fait. C'est le seul endroit de
l'Egypte où le beurre .puisse se manger
frais; par-tout ailleurs il ne vaut rien.
Les plaines fertiles, qui ceignent Embabé
du côté de l'occident, s'enrichissent de plu-
sieurs genres de culture. Elles produisent
en particulier une espèce, ou plutôt une va-
riété de lupins (i) dont il se fait une grande
consommation en Egypte. On en cuit les
pois avec de l'eau et du sel, et on les mange
après les avoir dépouillés de la peau dure
et épaisse qui les recouvre. On les vend
tout cuits dans les rues et les marchés. Le vil-
lage d'Embabé en fournit à la basse Egypte,
où ils sont connus sous le nom d'embaben,
du lieu d'où on les tire. Cependant, le nom
général de cette sorte de lupins est iermess.
Ils ne peuvent servir ni pour les potages,
ni pour d'autres ragoûts, tant ils sont durs
mais, bouillis avec du sel, ils sont fort du
goût des Egyptiens. L'on ne rencon troit dans
les rues que gens épluchant des lermess. Les
cbrétiens .Orientaux, peu jaloux d'imiter
(i) Lupinus termis calycibus altemis appendi-
rulaiis, labio utroque intégra, acuto. Forskal, Elora
egypt.-arab. pag. l3l.
(i8)
leurs tyrans dans l'abstinence des liqueurs
fortes, rangent des lupins pour s'exciter
à boire de l'éau-de-vie, dont ils font sou-
vent des excès. L'on en tire aussi de la
farine, que l'on emploie comme celle des
plantes céréales elle est sur-tout très propre
à nettoyer les mains et à adoucir la peau.
Les tiges du lupin réduites en charbon,
servent, de préférence aux autres charbons,
à la préparation de la poudre à feu; en sorte
que cette plante réunit dans ses parties plu-
sieurs genres d'utilité.
Le vent du midi s'étant calmé, nous par-
tîmes de Boulac le 21 mars 1778, à huit
heures du matin. Notre navigation ne fut
pas de longue durée. Le reis ayant prétexté
quelques réparations à faire à son bateau,
nous nous arrêtâmes au vieux Caire, Masr
el Atik des Arabes, à une demi = lieue de
Boulac. Cette ville qui marque l'emplace-
ment de la Babylone d'Egypte, est le port
dès bateaux qui descendent du Saïd, comme
Boulac est celui du Delta. Au milieu des
mosquées des Mafaométans,les Juifs y pos-
sèdent une synagogue, et les catholiques un,
couvent et uue église; mais les Coptes, comme
étant sur leur terrain, se sont réservés ce qui
(*9)
Bz
passe, aux yeux des âmes religieuses, pour.le
plus précieux c'est une grotte ou chapelle
basse dans laquelle une tradition pieuse
veut que la Vierge ait demeuré quelque
temps avec l'enfant Jésus lorsqu'ils furent
obligés de se retirer en" Egypte. De pareilles
traditions ne sont jamais inutiles aux moines.
Lorsque les Latins veulent visiter cette cha-
pelle, ils en payent l'entrée aux Coptes
et si la dévotion va jusqu'à y faire célébrer
des messes, les moines Coptes sont payés
de cette complaisance par ceux du rite ca-
tholique, et ceux-ci,.se fout payer, à. leur
tour, par ceux, qui les emploient.
L'on voit au vieux Caire les greniers de
Joseph, si toutefois l'on peut donner le nom
de greniers à un grand terrain, entouré de,
murailles; de vingt pieds de hauteur, et
divisé en espèces de cours, sans voûte, ni
,aucune, autre couverture, dans lequel l'on
dépose les grains amenés.de la haute Egypte
pour le fisc, et où ils sont,la pâture d'une
multitude d'oiseaux, et le dépôt de leurs
ordures. Les murs de cette enceinte sont
d'une mauvaise construction ils n'ont rien
qui annonce une bâtisse ancienne et ce
n'est que l'amour du merveilleux qui a pu
en attribuer l'élévation au patriarche Joseph.
Un autre ouvrage des Arabes, mais qui
est remarquable par sa belle construction et
sa hardiesse le seul qui mérite d'être vu
dans l'ancienne ville du Caire, est l'aqueduc
qui porte les eaux du Nil dans le château.
Ii est soutenu par trois cent cinquante ar-
cades, étroites et fort élevées. L'eau y est
conduite par quatre roues à chapelet, que
des bœufs font mouvoir.
En face du vieux Caire le Nil laisse au
milieu de son lit une île de cinq cents pas
de largeur, sur laquelle est bâti le mekkias;
ce qui veut dire mesure. C'est là en effet
que, sur les graduations d'une colonne, se
mesure l'accroissement du fleuve, et que,
d'après ces observations des crieurs publics
se répandent dans les rues du Caire, et pro-
clament les hauteurs successives de l'eau
espérances dé la fertilité et de l'abondance.
L'on pense que ce nilomètre a été bâti par
les Arabes. L'île se nomme Roudda, ou
jardins, parce qu'en effet elle est cultivée
en jardins, et qu'elle n'est habituée que par
des jardiniers.
De l'autre côté de Vile Roudâa, le bourg
due Glzah s'étend sur la rive occidentale du
( 27
B3
Nil. Les nombreux dattiers qui l'environnent,
parmi lesquels se confondent les hauts mi-
narets de ses mosquées, le fleuve qui roule
ses ondes au pied même des maisons lui
donnent de loin un aspect agréable. Les
négocians François du Caire y avoient une
maison de campagne sur le bord même
du Nil, dans laquelle ils alloient quelquefois
respirer un air pur, au lieu des exhalaisons.
infectes parmi lesquelles ils vivotent habi-
tuellement, et se délasser de l'existence in-
quiète, dont leur esprit étoit agité en ville.
Gizah rappelle de grands souvenirs. Mem-
phia étoit dans ses environs, et c'est encore
le lieu le plus voisin des monumens les plus
considérables que l'ancienne Egypte ait lais-
sés de sa gloire et de sa puissance. Les pyra-
mides n'en sont qu'à deux ou trois lieues,
et elles portent indistinctement le nom de
Pyramides de ou celui de
ramicles de Gizah.
( 22 )
CHAPITRE XXXIX.
DÉPART DU VIEUX CAIRE. SCHEICK
Itmann.– Carrières. Monastères.
-POISSONS ET OISEAUX. TOURBIL-
LONS ET TROMBES. ARROSEMENT
des TERRES. DÉTAILS DU VOYAGE.
Matons DES VILLAGES DE LA HAUTE
ÉGYPTE. Carthame. COUP DE
VENT DU MIDI. BENISOUEF. Ac-
CIDENT DE LA NAVIGATION. MON-
TAGNES. MANIÈRE DONT LES FEM-
MES DE LA HAUTE EGYPTE PORTENT
L'EAU.
CE ne fut pas sans peine que je parvins
à rassembler mon reis et ses matelots, oc.
cupés à'converser avec leurs connoissances,
et ne pensant nullement aux réparations
du bateau. J'en eus encore plus à les dé-
terminer à partir. Nous quittâmes le vieux?
Caire le soir du jour même que nous y étions
arrivés. Un vent frais du nord avoit pris la
place du vent brûlant et contraire du midi.
Deux voiles démesurées, disposées en oreilles
(a.3)
B4
de lu:vvc (i) poussoienl avec rapidité notre
liger /ùinja; et sa proue, blanchie par des
ondes d'écume, s'ouvroit un passage facile,
malgré la résistance du courant. Nous nous
arrêtâmes vers la nuit, à huit lieues environ-
du vieux Caire, devant Scheick Iimann
petit village, dont les maisons ou les huttes
sont en terre. Son aspect n'en est pas moins
agréable. Des bosquets de daltiers l'envi-
ronrent et leurs cimes verdoyantes, que
supportentdes liges droites et élancées, tandis
que d'antres, que les vents ont inclinées
semblent se croiser pour ombrager les ter-
rasses des maisons, égayent la teinte grise
et obscure du village, le rendent pittoresque,
et en font un point de vue qui intéresse.
Plusieurs aigrettes vinrent passer la nuit sur
ces dattiers et y former un bouquet char-
mant, d'un beau vertet.d'un blanc éblouis-
sant.-
Depuis le vieux Caire, la rive orientale
du Nil est bordée par la même chaîne de
montagnes qui commence au Caire mcmea
L'on y voit de grandes cavités, formées par
(1) C'est ainsi que l'on nomme la dispositiou de deux
voiles latines lorsque l'une est amaide à tribord et
l'autre à bas-bord.
(*4)
les pierres que l'on en a tirées. Le revers
de cette montagne qui regarde le Nil, a
été fouillé sur presque toute sa surface.
Il est probable que c'est de là que l'on x
extrait anciennement les pierres nécessaires
à la construction de la ville de Memphis
et des pyramides. Les masses dont ces der-
niers monumens ont été bâtis, ont abso-
lument le même grain que le rocher calcaire
de la montagne; et cette circonstance auroit
suffi pour détruire l'opinion de quelques
modernes, qui s'étoient imaginé que les py-
ramides n'étoient composées que de pierres
factices, si d'ailleurs le plus ancien des
historiens qui ont écrit sur l'Egypte, Hé-
rodote, n'avoit dit positivement que, sur la
montagne d'Arabie (la chaîne qui est du
côté de la mer Rouge ) on voit les carrières
où ont été taillées les pyramides de Mem-
phis (i).
A un grand quart de lieue avant d'arriver
à Scheick dtmann, sur le bord oriental du
fleuve, est Toura qui a retenu quelque
chose dé l'ancien nom Troja qu'il portoit
autrefois. De chaque côté, et de distance
en distance, l'on voit de ces bâtimens .inu-
(i) Liv. a, $. 8 j tract, deLarclier, ftmell, page 7.
(25)
tiles qui sous le nom de monastères, ren-
ferment des réunions d'hommes plus inu-
tiles encore. Ils étoient peuplés de, moines
Coptes.
Vis-à-vis de Scheick Itmann, un village
appelé Mazara (une presse), paroît du
même côté que Toura; mais un peu re-
culé dans les terres. Au-dessus du premier
endroit il y a un canal peu large dont la
direction vers l'occident ne s'étend pas fort
loin.
J'achetai des petits hennis, poissons dont
j'ai fait mention à la fin du volume précé-
dent. Un pêcheur les attrapoit avec un éper-
vier qu'il lancoit de dessus le bord du fleuve.
Il n'en prenoit pas d'autres mais, si les
espèces de poissons étoient rares dans les
eaux de Scheick Itmann, des oiseaux nom-
breux animoient son voisinage. La vive et
remuante lavandière couroit dans les cam-
pagnes, en agitant sa longue queue; l'ignoblé
milau, le même qui, au Caire, est un oiseau
citadin interrompoit de son cri aigu et
piaintif les roucoulemens amoureux des tour-
terelles, perchées sur les dattiers; et des hi-
rondelles aux ailes pointues fendoient les
airs de leur vol rapide.
(26)
Le 22, vers midi, nous continuâmes1 à
remonter le Nil. Je découvris bientôt dans
les terres les pyramides de Sakkara, ainsi
que le bourg de ce nom, célèbre par les
momies d'hommes et d'animaux qui sont
conservées dans ses vastes catacombes. Nous
passâmes devant Schim, village situé à quel-
que distance de la rive occidentale. Un peu
plus haut, nous vîmes, sur le bord opposé,
un lieu nomme BeWrisgé, et nous nous ar-
rêtâmes; à six heures du soir, devant Kofr
lu'iat village en terre comme ceux que
je viens de nommer, et résidence d'un Kias-
cbef. Le bord occidental du Nil est à cet
endroit haut et escarpé, et le village qui
y est bâti s'opperçoit de loin.
Nous avious fait environ sept lieûes pen-
dant cette journée; le vent du nord avoit
continué à favoriser notre navigation; mais
il soufHoit quelquefois par rafiales violentes,
et en tourbillons qui sans les précautions
d'usage que j'avois soin de faire prendre,
et dont les mariniers Egyptiens ne se seroient
pas inquiétés, pouvoient la rendre périlleuse.
Ces tourbillons sont assez fréquens sur le Nil;,
ils communiquentleur mouvement à l'endroit
de la rivière sur lequel ils donnent, et qu'ils
(*7>
font bouillonner. J'eus le plaisir de voir,
dans la plaine de Sakkara, des trombes de
sable, élevées par le vent jusqu'aux nues,
et conservant dans toute leur hauteur,
l'aplomb d'un cylindre parfait.
La chaîne de montagnes qui, derrière
Toura, étoit près de la rive du Nil, s'en
éloigné, et laisse un plus graud espace la
culture. Ce n'étoit plus ici les plaines basses
du Delta, et des autres parties cultivées de
l'Egypte inférieure, que des arroscmens fa-
ciles humectent pour la fertilité. Les eaux
du fleuve couloient dans leur lit naturel,
entre des bords escarpés. Afin d'arroser leurs
terres, les habitans sont obligés de pratiquer
des machines à puiser l'eau. Ce sont des es-
pèces de leviers à bascule, posés sur une
traverse horizontale, et auxquels sont atta-
chés des seaux de cuir. Un homme, à demi-
couvert de haillons et s'animant par des
chants tristes et rustiques, passe des journées
entières à faire mouvoir un de ces leviers,
et à verser l'eau dans les auges ou les ri-
go!es qui la conduisent aux plantations. Il
Jàut souvent quatre ou cinq de ces machines,
parmi lesquelles il y en a de doubles, c'est-
à-dire, que la même traverse supporte deux
(28)
léviers, pour élever l'eau au niveau du ter-
rain à arroser. Le bord oriental est élevé
et coupé d'aplomb; l'occidental a une pente
insensible; mais il exige encore plus de tra-
vaux, à cause de la longueur que doivent
y avoir les canaux d'arrosement, pour que
l'eau puisse se répandre avec avantage.
La grossièreté de ces inventions hydrau-
liques, la nudité de la misère qui rend hi-
deux les hommes peu industrieux et à demi-
sauvages qui s'en servent des habitations
dont les murs, d'une petite élévation, n'ont
d'autres matériaux que la boue, sont autant
d'objets rebutans et qui attristent, lorsqu'en
reportant les regards de la pensée vers un
temps éloigné l'on compare l'état ancien
du même pays avec celui qui le déshonore
de nos jours.
Deux vols nombreux de canards parurent
pendant cette journée; et sur le rivage, des
aigrettes, des goélands et des oies sauvages,
épioient les poissons au passage.
Avec des gens comme les Egyptiens, je
ne pouvois espérer d'avoir un voyage exempt
de contestations. Avides et fripons, quelque
bien qufon leur fasse ils ne sont jamais con-
tens et plus en leur donne, plus ils se croient
(29)
en droit d'exiger. J'avois avec moi une
ample provision de café et d'excellent tabac
de Latakié et depuis l'instant de mou dé-
part, je la partageois avec l'équipage de mon
bateau mais ces hommes insatiables pré-
tendirent que je ne ieur donnois pas assez;
et, comme si mes libéralités eussent été une
dette, ils exigèrent que je leur livrasse à
discrétion et le café et le tabac. Cependant,
pour leur faire voir que leurs prétentions,
énoncées du ton le plus insolent, ne me fai-
soient aucune sensation, et combien ils se
trompoient en croyant m'intimider, je cessai
de leur distribuer les petits cadeaux que
j'avois eu la complaisance de leur faire jus-
qu'alors. Ils éclatèrent en murmures et en
menaces qui durèrent assez long-temps, et
qu'ils abandonnèrent, quand ils s'apperçurenÉ
qu'ils n'en retiroient aucun avantage.
A huit heures du matin, du 27, nous
partîmes de Kafr laïat par un vent foible
du nord qui, à midi, s'éleva en raffales très-
violentes. Après avoir navigué l'espace de
cinq lieues, nous nous arrêtâmes à Miha,
village de la rive occidentale, et vis-à-vis
duquel, à -peu-près, est Alfieh situé au
pied de.la montagne de l'Orient, sur un
(30)
canal étroit et formé par une !le assez con-
sidérable. Les bateaux ne passent pas parce
canal à moins qu'ils ne doivent aborder
à Aljieh même. C'étoit autrefois une ville
consacrée à Vénus, sous le nom iHAphro-
ditopolis.
Je vis une pyramide très considérable
dans les terres, à quatre on cinq lieues de
Ri/za. Le cours du fleuve est partagé de-
puis Kqfr laïat, par une file d'îlots, parmi
lesquels il y en a d'assez étendus, et qui
se rapprochent tantôt d'un bord tantôt de
l'autre.
Une multitude d'oiseaux de différentes
espèces, se trouvoit aux environs de JRiha.
11 y avoit des hérons, des pluviers armés',
d'autres de l'espèce que j'ai décrite dans le
Delta à Mehallet-Abou-Ali (i) beaucoup
de huppes cherchant des vermisseaux sur le
bord de l'eau etc. etc.
Le coup de vent s'appaisa le soir; un
calme parfait de l'atmosphère lui succéda,
etduroitencore dans lamatinée du lendemain
24. Le souffle leplus léger-ne pouvoit aider à
notre navigation, en enflant nos voiles^L'é-
quipage tira le Tianja à la eordelle; un petit
(1) Yoyez la page 249 du second volume.
.(si )
vent de nord-est s'éleva dans la matinée
mais il ne fut pas de longue durée, et nous
nous arrêtâmes à Zouîe village assez grand
sur le bord orientat, à environ deux lieues
de Riha. Dans l'après-midi le vent passa
à l'ouest, ensuite au sud -ouest; il venoit
par conséquent du même point que celui
vers lequel nous nous dirigions. Je fis re-
prendre la cordelle, et nous arrivâmes bien
lentement à Zavoui el Mansloub (abreuvoir
de la Croix) petit bourg bâti sur la rive
occidentale du Nil et en face de Géziret-
.Barraké (île bénite) îlot sur lequèl l'on voit
un village et des terres en culture (i). Nous
n'avions fait qu'une lieue depuis Zoule.
Ces dénominations de croix de bénédic-
tions, rassemblées sur un même point, sont
assez remarquables dans un pays où l'on a
en horreur et les croix et leurs bénédic-
tions
Un de mes compagnons prit, le soir,
avec une ligne de fond, une petite anguille
(i) M. Bruce a fait mal-à-propos un reproche à
Norden d'avoir écrit que Géziret-Barraké veut dire
Faiguade de la Croix. C'est Zavoui el Mansloub que
Norden a donné pour avoir cctte signification. (• Voyez
F Ouvrage des deux voyageurs ).
(32)
du Nil Elle avoit la partie supérieure
du corps d'un verdâtre léger, sans doute
parce qu'elle étoit jeune.
Il nous fut également impossible, le 24,
de faire usage des ..voiles et il fallut nous
en tenir à la manœuvre ennuyeuse et fa-
tigante de la cordelle. Je marchai le long
du Nil et je tuai plusieurs pigeons sauvages,
dont la chair sèche et dure n'étoit guère ap-
pétissante. Je vis aussi beaucoup de pluviers
armés, et de ceux dont j'ai parlé ci-devant.
Nos matelots se reposèrent, au bout d'une
lieue, à Komrigé, bourg à l'occident du
fleuve, Il y a plusieurs mosquées, indices
d'une population nombreuse. Nous eu re-
partîmes après midi, toujours contrariés par
lèvent, et nous amarrâmes pour passer la
nuit à Sélunent el Arab. village bâti du
même côté que Komrigé. 'Les maisons de
ce lieu, de même que celles de tous les
autres de la haute Egypte, ont une forme
carrée et leurs terrasses sont surmontées par
des colombiers qui ont de loin l'apparence
d'ornemens d'architecture ce qui donne aux
villages une belle apparence, avant que l'or»
Wy arriqe car alors Qu n'y. trouve plus que
(1) Voyez la page 5ï du second volume»
murailles
( 33 )
Tome III. C
murailles de boue et lcs livrées de la misère.
Nous n'avions fait, pendant cette journée
entière, qu'environ trois lieues. Dans cet
espace la rive orientale du fleuve n'est
qu'une plage de sable inféconde et dépeu-
plée. Celle de l'occident; au contraire, offre
des campagnes embellies par la culture et
la fertilité. J'y remarquai de grands terrains
chargés de carthame (i) que les Arabes ap-
pellent asfour. Ses graines, que les Euro-
péens désignent quelquefois sous le nom de
graines de perroquet parce qu'elles 'sont
pour les. oiseaux de ce genre une nour-
riture de préférence sont connues en
Egypte sous celui de corlom, d'où nous
avons fait carthame. Sous une écorce dure,
épaisse, et d'un blanc luisant, ces graines
qui ont à-peu-près la forme de coin, con-
tiennent une amande huileuse d'une saveur
âcre et amère. Les Egyptiens en tirent une
huile propre à brûler. Avec le marc ils- font
une pâte qui à la couleur du chocolat sans
en avoir le goût.
Mais la partie la plus utile de la plante, et
qui est même d'une nécessité indispensable
pour la teinture des draps, est la. fleur.' Ellè
(1) Carthamus tinctorius. L.
( 34 )
est colorée d'un beau rouge de safran, mais son
odeur forte est désagréable. Séchée, elle s'en-
voie en Europe. On la désigne dans le com-,
merce du Levant, par le nom de sqfranum.
La culture du carthame est une des plus
productives de l'Egypte elle y occupe des
plaines entières et l'on en expor toit .une grande
quantité de safranum qui étoit achetée par
les commerçans d'Europe. Sous un ciel chaud
et pur, les fleurs acquièrent en peu de temps
la vivacité de la belle couleur qui les distin-
gue, et des pluies ne viennent pas la ternir
dans nos pays septentrionaux les pluies, au
contraire, seront toujours un inconvénient;
qui s'opposera à la culture du carthame; ce
n'est pas qu'elle n'y réussiroit, car depuis
plusieurs années, je cultive cette plante dans
un coin de nos départemens les plus froids,
celui de la Meurthe, mais sans aucun profit,
du moins par la récolte des fleurs. En effet,
la pluie la plus légère sufht pour les salir
ou les faire tomber et pour en perdre la
récolte. Le climat de l'Egypte lui convient
parfaitement, et c'est une branche impor-
tante de commerce pour la nouvelle co-
lonie.
Nous nolxs remimes en route le 26, en
{ 35 )
Cz
nous faisant toujours remorquer, le vent
continuant à souffler du sud. Nous em-
ployâmes la matinée entière à parvenir jus-
qu'à Bousch bourg à un quart de lieue
de larive occidentale, sur laquelle il se te-
noit, au moment de notre passage, un mar-
ché considérable eu bestiaux et en denrées.
Nous éprouvâmes à Bouscht un de ces coups
de vent du midi si fameux dans ces contrées,
et en même-temps si dangereux. Malheur
à ceux qui se trouvent engagés dans les im-
menses solitudes sablonneuses dont l'Egypte
est bordée L'intrépidité n'est alors d'aucune
ressource, et les armées les plus valeureuses
pourroient y être accablées par les nuages de
sable que le vent chasse avec impétuosité,
et y périr étouffées et de la mort du déses-
poir. L'atmosphère étoit embrasée et en même-
temps obscurcie par des tourbillons de pous-
sière. Le thermomètre de Réaumur mar-
quoit vingt-sept degrés. Les hommes et les
animaux ne respiroient pIns que des va-
peurs enflammées et mêlées d'un sable fin
et chaud. Les plantes se desséchoient; toute
la nature vivante étoit flétrie.
Ce coup de vent duroit encore le 27; il
sembloit même avoir augmenté en violence.
(36)
Mes matelots étaient dans fabattement, et
ce ne fut qu'à force de promesses que je
les engageai à remonter le kanja, en le
tirant à la corde mais l'impétuosité du
vent rendit bientôt leurs efforts inutiles,
et nous fumes foréés de nous arrêter der-
rière une pointe de sable qui mit notre
bateau à l'abri du courant, dont la force
du vent augmentoit la rapidité et l'agi-
tation, mais qui ne nous garantit pas des
incommodités que le vent du sud nous faisoit
souffrir. La chaleur étoit encore plus grande
que la veille le thermomètre avoit monté
à vingt-huit degrés. La sueur couloit de
tous les pores, et le sable que le vent en-
traînoit avec lui, se colloit sur nos visages,
ety formoit un masque. Notre occupation
étoit de nous rafraîchir à tout instant les
yeux avec l'eau du fleuve, afin de les dé-
barrasser du sable qui s'y attachait, et de
les tenir ouverts. L'air étoit obscurci par
une brume épaisse de poussière fine, et aussi
rouge que la flamme. Elle s'introduisoit par-
tout. Nos caffas nos coffres les mieux
fermés n'en étoient pas à l'abri; et si nous
voulions manger, notre bouche s'en rem-
,plissait autant que d'alimens.
(37)
C 3
Ce vent de feu s'appaisa enfin vers le soir
et nous pûmes nous rendre près d'une petite
ville appelée Benisouef, bâtie à l'occident du
Ni!, et à quatre lieues de Schment cl Arab.
Les maisons construites de briques liées
avec de la terre, et les minarets, qui sein-
blent le disputer en hauteur avec les dattiers
qui l'entourent, en rendent l'aspect moins
dur, moins triste que celui des villages, que
j'avois vus jusque-là. De tous les lieux situés
le long du Nil depuis le Caire, c'est-à-dire;
dans l'espace de' plus de trente lieues, ce-
lui-ci est le plus grand, comme le moins
misérable. Une fabrique de tapis grossiers
le rend commerçant. Les campagnes qui
l'environnent sont fertiles et riantes, et la
population qui les cultive paroît moins mal-
heureuse, moins souffrante que celle qui est
plus rapprochée de la capitale. Un-Kiaschef
commandoit à Benisouef. Ne voulant pas
y séjourner, je me dispensai de le visiter.
Un calme absolu avoit succédé, le 28
à la tourmente enflammée du midi. Vers
quatre heures du soir seulement; une légère
brise du nord-est se fit sentir; nous en pro-
fitâmes pour continuer notre route, et nous
arrivâmes, dans la nuit, à 'Bébé, gros villà,e,
( 33 )
résidence d'un Kiaschef, et situé sur le
même bord que Benisouef, dont il n'est
guère éloigné que de trois lieues. L'on y
voit une mosquée et un couvent de Coptes.
Dans cette traversée de nuit, nous cou-
rûmes le plus grands danger, par la négli-
gence et l'impéritie de nos matelots. Nous
abordâmes, au milieu du courant le plus
rapide, un de ces gros bateaux que l'on
nomme masch, et qui descendent de la
haute Egypte, excessivement chargés. Je ne
sais comment notre frêle kanja put résister
à un choc aussi terrible et ne fut pas fra-
cassé. Ce n'est pas tout; et, comme si nous
étions destinés à périr à' ce même instant,
après avoir heurté rudement contre le bateau,
il survint un coup de vent qui, prenant nos
voiles par devant, nous mit en péril de cha-
virer, et submergea à demi le bateau. Nous
passâmes le reste du trajet jusqu'à Bébé
à vider l'eau dont il s'étoit à moitié rempli..
Le matin du 29, nous mîmes à la voile
par une jolie brise-du nord-est. Le temps
étoit beau; et l'atmosphère, dégagée des
flots de poussière qui la chargeoient les jours
précédens étoit couronnée par sa voûte
resplendissante d'azur. Des montagnes de
(39)
C4
sable et de roc élevées et taillées à pic, pré-
sentent, sur la rive orientale du Nil dont
elles rétrécissent le cours une suite de
remparts inexpugnables. Elles s'étendent au
loin par de vastes et fréquentes coupures
dans le désert, dont elles augmentent l'hor-
reur et le fleuve, en les baignant de ses
eaux en mine insensiblement le pied. Ces
hautes masses de pierres s'avancent quel-
quefois dans le Nil, de manière à rendre les
détroits qu'elles y forment, très-dangereux
pour la navigation. Dans d'autres endroits,
elles ressemblent à des forteresses naturelles,
qui seroient en effet très-propres à défendre
le passage du Nil. Se refusant à toute habi-
tation humaine, ces montagnes nues et hor-
ribles sont le domaine d'une multitude d'oi-
seaux qui y ont fixé leur demeure, où ils ne
sont point inquiétés, et d'où ils se répandent
le long des eaux et dans les campagnes, pour
y chercher leur proie et leur pâture. Le nom
de Dsjebelel Teir (Montagne des Oiseaux)
que l'on donne à cette chaîne de rochers,
indique de quelle sorte d'habitans elle est
peuplée.
Nous mouillâmes le soir à Scheick Zdiar,
après avoir navigué pendant près de cinq
(4o)
lieues. C'est un assez gros lieu sur le bord
occidental.
Nous en partîmes le 30, pour arriver le
soir à un autre bien bâti, du même côté,
et qui s'appelle Senon Seni. Le vent du
nord étoit assez fort, et l'atmosphère sombre
et chargée de vapeurs. Un vol innombrable
de canards passa près de nous dans cette
journée.
J'observai à Senon-Selli la manière dont
les femmes y vont faire leur provision d'eau
dans le Nil. Elles ne peuvent être plus char-
gées elles portent trois vases de terre; l'un
très-gros, sur la tête le second moins grand,
et soutenu par une corde qu'elles se passent
sur le front, descend le long du dos; enfin,
le troisième plus petit, est posé sur l'épaule
gauche, et maintenu par la main droite.
Le temps s'éclaircit le 31, et une jolie
brise du nord nous porta bientôt à Miniet.
La même chaîne de montagnes dont je viens
de parler, suivoit la rive du Nil qui regarde
l'Arabie. Coupée d'aplomb, elle paroissoit
comme une haute muraille que l'on aurait
construite à dessein.
4i )
CHAPITRE XL.
Miniet. Bardacks.– Ville ANCIENNE.
Manière DE REMETTRE LES Mem-
bres cassés. PLUIE ET COUPS DE
VENT. SCHEICK ABADÉ. -ANCIENNE
ville D'ANTINOË. CATACOMBES.
MELLAVOUI. MONTAGNE d'Abou-
FEDA. MANFELOUT. COUVENT DE
LA POULIE.-GRAND BATEAU. SIOUT.
Chackal. GROTTES DES MON-
tagnes. Oiseaux DE SIOUT.
Si la rive orientale du Nil présente, dans
cette partie de la haute Egypte, un aspect
affreux par ses sables et ses rochers arides,
celle de l'occident attire les regards par ses
campagnes en culture et ses nombreuses ha-
bitations. Parmi celles-ci, Miniet mérite
d'être distinguée. C'est une petite ville assez
jolie si on la compare aux autres lieux
du même pays. Des rues étroites où l'on
marche dans la poussière, des maisons bâties
en briques crues et liées avec de la terre,
des constructions maussades et irrégulières:
( 42)
ne sont pas assurément de fort beaux traits
d'embellissement pour une ville. Cependant,
quand, depuis long temps, les yeux sont
babitués à ne se porter que sur des bourgs
et des villages dont l'état fait pitié, la ville
de Miniet ne peut manquer de plaire. La
maison qu'occupai le Kiaschef, de même
que celles de quelques grands, étaient cons-
truites'cn pierres, et leur blancheur relevoit
la monotonie du gris rougeâtre des autres.
Les bazars ou lieux de réunion des mar-
chands, sont assez bien distribués; la fouIe qui
les fréquente annonce une population nom-
breuse, comme quelqu'activité dans le com-
merce. Le fsc y avoit établi pour les ba-
teaux chargés, un péage d'autant plus fa-
cile à percevoir, que le Nil a peu de largeur
à cet endroit. L'on y fabrique de ces vases
de terre nommés bardacks, dans lesquels
Peau acquiert une fraîcheur nécessaire sous
un climat brûlant où l'on a souvent besoin
de se désaltérer. On tire l'argile dont on les
forme, des environs mêmes et ils sont,
pour Miniet 3 une branche d'industrie très-
profitable.
Des colonnes de granit brisées et renver-
sées, d'autres debout, et des décombres aman.
(43)
Celées indiquent que Miniet a remplacé une
ville plus ancienne; mais on n'est pas d'ac-
cord sur son nom. Les uns ont prétendu
que c'étoit l'emplacement d'Hermopolis,
sans doute Ilerinopolis la Grande ville
célèbre que l'on distin guoit de deux autres
du même nom, qui existoient en Egypte.
D'autres pensent que ces ruines sont celles
de Cynopolis, où le chien étoit adoré; enfin
M. Bruce regarde Miniet comme l'ancienne
JPhilae. Quoi qu'il en soit, la ville moderne
est à près de cinquante lieues de celle du
Caire.
L'on m'avoit donné au Caire deux lettres
de recommandation l'une pour le Kiaschef
de Miniet qui se nommoit Attas, et l'autre
pour un riche propriétaire, ami des négo-
cians François, lequel se trouvoit alors dans
ses terres. L'un et l'autre étoient absens; le
Kiaschef. faisoit la tournée de son district
pour lever les contributions, et le Turc du
Caire étoit dans un de ses villages, non loin
de Miniet. Je lui fis passer la lettre dont
j'étois chargé. Le lendemain il m'envoya
complimenter, et il me fit apporter cinq
moutons et deux grands pots de beurre; il
me prioit d'accepter ces présens comme un
(44)
oible dédommagement de l'hospitalité qu'il
regrettait de n'être pas à portée d'exercer à
mon égard.
Le commandant en second de Miniet
ayant entendu dire,que j'étois ou que je de-
vois être médecin me fit appeler. Il s'étoit
cassé la jambe trois jours auparavant. Un
Copte la lui avoit remise; mais il avoit ar-
rangé son malade d'une manière vraiment
curieuse. Il étoit couché à terre, sans ma-
telas, ni natte ni tapis mais sur un lit
de sable. Sa cuisse et sa jambe étoient éten-
dues et fixées entre des piquets fichés- en
terre, lesquels soutenoient aussi un petit
mur en briques élevé de chaque côté,; de
manière qu'un ouvrage en maçonnerie con-
tenoit les membres malades, jusqu'à l'en-
fière guérison. Afin de bâter la réunion des
os, le médecin avoit composé une espèce
de celle avec de la terre, de l'huile et, du
blanc-d'oeuf, et il en couvroit chaque jour
la jambe.
Dans, la soirée du 2 avnl, il- fit, un 'temps
affreux. Des grains de pluie, chose fort ex-
traordinaire dans la haute Egypte, étoient
accompagnés .de bourasques violentes du
sud-ouest. Des tourbillons de sable inter-
(45)
cepEoient les rayons du soleil, et des ondes
courtes et précipitées agitoient la surface du
Nil. Ce mauvais temps s'étant calmé l'après-
midi du 3, nous partîmes de Miniet, et nous
nous arrêtâmes, trois lieues plus loin, à Mou-
laha, village dépendant du Kiascheflick de
Minïet, et bâti sur la même rive que cette
ville. Le vent passa le soir au nord avec im-
pétuosité nous fumes fort incommodés toufe
la nuit par les mouvemens de notre bateau
et les chocs continuels qu'il donnoit contre
le bord.
Les mêmes coups de vent du nord nous
accompagnèrent encore le 4, et nous por-
tèrent avec une vitesse dangereuse jus-
qu'à Scheick Abadé repaire de brigands^
à l'orient du Nil. Des ruines immenses
une longue suite de décombres annon-»
cent qu'une grande ville y existoit ancien-
nement. Elle fut l'ouvrage d'une passion
honteuse que déguisa mal l'apparence de
reconnoissance qu'Adrien affecta en la fon-
dant. L'on sait combien, ce prince, re-
normé par ses talens politiques et guer-
riers, étoit en même temps méprisable par
sa passion pour Antinous, dont l'une des
plus belles statues que l'antiquité nous ait
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conservées, atteste la perfection des formes.
Superstitieux autant que dépravé dans ses
moeurs Adrien pendant qu'il étoit en
Egypte avec sa cour et son armée consulta
des devins, dont la réponse frappa son ima-
gination. L'oracle lui répondit qu'il étoit
menacé du plus grand péril, si une personne
qui lui seroit chère, et dont il seroit aimé,
ne se sacrifioit pour sa conservation. Anti-
nous s'offrit en victime, et le lâche Em-
pereur eàt la cruauté d'accepter son dé-
vouement. Le beau et généreux Antinous
se précipita du haut d'un rocher dans le
Nil, et le vil despote crut effacer sa honte
et son ingratitude, en bâtissant en l'honneur
de son favori, qu'il regardoit aussi comme
son libérateur, une ville qui, sous le nom
àHAntinoë perpétua sa crédulité barbare
et sa criminelle affection. Il l'embellit de
tout ce que l'art imagina de plus précieux.
Les statues d'Antinoüs y étoient des repré-
sentations sacrées; il lui éleva des temples;
il institua des jeux et des, sacrifices et il
régla lui-même le culte dont il devoit être
vénéré.
Antinoë avoit remplacé l'ancienne ville
égyptienne tfAbidus dans laquelle une
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divinité qui portoit le nom de JBésa, étroit
adorée. Ce dieu rendoit des oracles, et sa
célébrité se soutint long-temps. L'ancienne
ville d^bidus et celle d'Antinoë sont éga-
lement bouleversées. Ce qui reste de la
dernière fait déplorer sa destruction. L'on
ne voit pas dans ses ruines les monumens
lourds et gigantesques les pierres énormes «.
que les anciens Egyptiens élevoient pour
étonner plutôt que pour charmer la vue.
Touty étoit dans les justes proportions; tout
y avoit les contours gracieux et les formes
élégantes de la belle architecture des Grecs
et des Romains.
Mon reis fit beaucoup de difficultés pour
approcher la rive que convroient les ruines
d'Antinoë. Elle est peuplée par les plus mau-
vaises gens de l'Egypte, et par les voleurs
les plus déterminés. Ils attaquèrent M. Bruce;
lorsque, traversant le Saïd, il voulut s'ar-
rêter à cet endroit (i). Je pris toutes les
précautions de prudence, et je descendis à
terre avec mon dessinateur. L'étendue de
terrain jonché par les plus beaux débris,
me jeta dans l'étonnement et l'admiration.
Il auroit fallu un temps considérable pour
^i) Voyage, aux Sources du Nil.,
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le parcourir. La nuit approchoit, et il n'étoïÉ
pas possible de la passer sur cette rive dan-
gereuse, ni de trop s'écarter du bateau.
Les hommes féroces qui habitent autour
des débris de la ville d'Adrien, s'occupent à
renverser les parties d'édifices qui subsistent
sur pied, et à satisfaire leur barbarie par l'u-
sage habituel de la destruction. Du temps
de Vansleb (i) et de Paul Lucas il y avoit
beaucoup plus de morceaux d'architecture
existans dans leur entier, que je n'en vis
moi-même. La plupart des édifices avoient
été bâtis avec de grandes briques, dont la
couleur rouge s'étoit parfaitement conservée.
Ce qui me parut le plus remarquable, fut
un arc de triomphe, ou une porte magni-
fique qu'accompagnent des colonnes ca-
nelées. La façade à cinquante pieds de long.
L'on en voit une fort mauvaise figure dans
le Voyage de Paul-Lucas (2). Les chapi-
teaux des colonnes ]'sont en particulier très-
mal représentés. L'on en aura une idée plus
nette par la Planche XXVIII. L'on voit
que l'intention avoit été de prendre le des-
sin entier de cet arc de triomphe, qui servoit
(i) Nouvelle relation d'Egypte, p age 386, et suiv.
(2) Voyage fait en 1714 tome II.
vraisemblablement