Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Voyage et discours de M. Gambetta dans la Savoie et le Dauphiné : avec les toasts, allocutions et discours qui lui ont été adressés

De
107 pages
Le Chevalier (Paris). 1872. 1 vol. (108 p.) ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

VOYAGE ET DISCOURS
DE
M. GAMBETTA
DANS LA SAVOIE ET LE DAUPHINE
AVEC LES
Toasts, Allocutions et Discours qui lui ont été adressés
fin Franc
PARIS
A, LE CHEVALIER, ÉDITEUR
61, RUE DE RICHELIEU, 6l
1872
Tous droits réservés.
VOYAGE ET DISCOURS
DE
M. GAMBETTA
DANS LA SAVOIE ET LE DAUPHINÉ
AVEC LES
Toasts, Allocutions et Discours qui lui ont été adressés
PARIS
A, LE CHEVALIER, ÉDITEUR
61 , RUE DE RICHELIEU, 61
18 72
Tous droits réservés.
Le voyage triomphal de M. Gambetta en Savoie,
et les discours qu'il a prononcés ont causé dans
toute la France une émotion réelle.
Nous avons pensé qu'il serait utile à tous, amis
et ennemis, de réunir en quelques pages tous les
détails d'un événement sur lequel la discussion est
à peine commencée, et dont les conséquences ne
tarderont pas à se révéler.
Paris, le 7 octobre 1872,
VOYAGE ET DISCOURS DE M. GAMBETTA
SAINT - ETIENNE
19 septembre 1872.
Avant de se rendre en Savoie, M. Gambetta s'arrêta
quelques jours à Saint-Etienne, chez M. Dorian, l'an-
cien ministre du gouvernement de la Défense nationale.
A l'occasion de cette visite, M. Dorian réunit dans un
banquet un certain nombre de démocrates du départe-
ment. C'était le jeudi 19 septembre.
A la fin du diner, M. Gambetta prononça les paroles
suivantes :
Je sais bien qu'on à dit que la République était avant
tout nominale; il paraît même, suivant certains docteurs,
que ce serait là le sens du mot : République conservatrice,
de cette République qu'il faut savoir distinguer soigneu-
sement d'une autre République, d'une République oppres-
sive et abusive, d'une République de meurtre et de pillage
qui s'appellerait la République radicale, et de laquelle tous
devraient se tenir éloignés comme de la peste.
Non ! non ! messieurs, il n'y à pas deux Républiques, il
n'y en a qu'une. Et quelle que soit l'habileté de nos ad-
versaires, le pays distingue d'autant moins entre la pré-
tendue République conservatrice et la prétendue Repu-
blique radicale, qu'il sait que ces mots sont passagers;
que l'on s'en sert, au milieu de la mêlée des luttes poli-
tiques, pour désigner commodément plutôt certains actes,
certaines doctrines, que des différences essentielles de
principes; le pays sait-bien qu'il n'y a qu'une République,
celle qui a pour loi le respect constant de la souveraineté
nationale, et pour passion la justice appliquée aux affaires
humaines.
Et voici, messieurs, le phénomène qiii se passe aujour-
d'hui sous nos yeux, c'est que notre parti, qui a été la
minorité dans le passé, et qui, à cause de cette infériorités
numérique, a souvent été réduit à employer des moyens
violents qui n'étaient pas en conformité avec l'ordre ré-
gulier,— c'est que notre parti, dis-je, s'agrandit peu à peu,
et devient insensiblement la nation.
Et pour que ce phénomène continue à se développer,
que faut-il? Il suffit que le régime républicain dure. Mes-
sieurs, il y a un fait qui saute aux yeux, et qui, cepen-
dant, est encore trop inaperçu, c'est que, lorsqu'une mo-
narchie s'installe, elle a toutes facilités pour vivre ; ces
facilités, elle les trouve dans les conditions de prestige,
d'éclat, d'influence, réunies à son berceau; c'est à mesure
qu'elle dure que les inconvénients, que les conflits, que
les mécontentements, fruits de son impuissance, éclatent,
et c'est alors que la décadence approche.
La République, au contraire, arrive toujours, comme le
syndic d'une grande faillite nationale, pour régler une
liquidation politique.
Elle hérite de tous les désastres et elle doit tout répa-
rer, non pas seulement les ruines intérieures, mais en-
core celles léguées par la guerre étrangère; elle succombe
sous le fardeau, mais comme, elle a succombé pleine de
désintéressement et de grandeur, tenant à la main le dra-
peau même de la France, elle remonte dans la faveur
publique, elle rétablit les affaires, elle démontre qu'elle
est, par son développement, l'émancipation morale et
matérielle pour tous, si bien qu'elle écarte toutes les diffi-
cultés et qu'elle dure.
Mais; au commencement, la méfiance est générale ; il y
a les ressentiments de ceux que le changement d'état de
choses a dépossédés, il y a les désastres matériels à ré-
parer, il y a tout à restaurer, à régénérer. Aussi, le mo-
ment difficile, le moment cruel où la République peut pé-
rir, c'est les premières heures de son existence, mais
ensuite tout s'aplanit, tout s'éclaire, tout s'illumine, et
plus elle vit, plus il lui devient facile de vivre.
Par conséquent, ayons, au début, de la patience, de la
vigilance, l'esprit de concorde et de solidarité ; faisons
disparaître toutes dissensions et cesser toutes rancunes
Ah ! il ferait beau voir que de misérables rancunes per-
sonnelles vinssent à la traverse des efforts que nous fai-
sons tous pour fonder le régime du droit, et le régime de
l'égalité fraternelle surtout, car je ne sais pas ce que c'est
que de s'asseoir dans les conseils du gouvernement d'une
démocratie sans avoir arrêté dans sa conscience le ferme
propos d'adopter pour devise de sa politique, et pour règle
de ses actes cette belle formule qui, nulle part, n'a été
mieux comprise qu'ici : l'émancipation politique et sociale
du plus grand nombre.
Dans la soirée, plusieurs centaines de personnes se
rassemblèrent aux abords de la maison de M. Dorian.
Une fanfare jouait la Marseillaise, tandis que la
foule faisait entendre les cris de : Vive Gambetta ! Vive
la République!
Pour satisfaire aux désirs de celte foule et répondre
à ses acclamations sympathiques, Gambetta lui adressa
ces paroles :
Citoyens, je vous remercie de l'accueil bienveillant que
vous me faites à mon passage. J'y suis très-sensible, car ■
c'est la République que vous acclamez en ma personne.
— 8 —
Il y a parmi vous beaucoup de mères ; c'est à elles qu'é-
choit le soin de former des soutiens au gouvernement
républicain et des vengeurs à la patrie.
La République vous donnera l'égalité, non point celle
que nos détracteurs nous imputent, mais celle qui se
fonde sur le droit et le travail de tous. Aidons-nous les
uns les autres. Nous avons besoin de vous; mais vous
avez aussi besoin des hommes éclairés qui se sont donné
la mission de vous guider et de vous instruire. Marchons
donc unis, et vive la République !
CHAMBERY
22 septembre 1872.
Le 22 septembre 1872 était un double anniversaire
pour la ville de Chambéry. C'était d'abord, spéciale-
ment pour elle, le quatre-vingtième anniversaire de
l'annexion de la Savoie à la France républicaine de
1792. En second lieu, c'était, comme pour toute la
France, l'anniversaire de la fondation de la République
dans notre pays.
Depuis longtemps, la démocratie savoisienne se pré-
parait à fêter cette date. Pour lui donner plus d'éclat,
elle avait obtenu de Gambetta la promesse formelle de
s'y rendre.
Le 14 septembre, sept députés et conseillers géné-
raux de la Savoie prévinrent le préfet, M. Jacques de
Tracy, qu'ils se proposaient d'organiser un banquet
pour célébrer l'anniversaire du 22 septembre.
— 9 —
Le lendemain, M. de Tracy écrivait au maire de
Chambéry qu'il s'opposait au banquet public.
Alors, M. Mesnard, l'un des organisateurs du ban-
quet, fit remarquer, dans une lettre adressée au préfet,
que la réunion avait été projetée publique, afin de don-
ner plus d'éclat aux sentiments français de ce pays,
mais qu'en présence de l'attitude du gouvernement à
l'égard des réunions publiques, on avait loué un local
clos et couvert pour une réunion PRIVÉE.
Du 15 au 20 septembre, M. le préfet ne répondit à
cette lettre que par le silence le plus complet. Le ban-
quet semblait donc être autorisé.
Gambetta était attendu à Chambéry le 21 septembre
à 11 heures du matin.
Mais pendant que la ville tout entière, livrée à la
joie, se rendait à la gare pour acclamer le tribun, M. le
préfet faisait afficher sur tous les murs l'arrêté sui-
vant:
Le préfet de la Savoie,
Vu les instructions du gouvernement, au sujet du ban-
quet qui se prépare à Chambéry, avec tous les caractères
d'une grande manifestation politique publique ;
Considérant que les défenses adressées à l'autorité mu-
nicipale, aux dates des 15, 17 et 21 septembre, sont res-
tées sans résultat ;
Arrête :
Art. 1er. — Le banquet et la réunion politique publique
qui doivent avoir lieu à Chambéry, le dimanche 22 sep-
tembre courant, sont formellement interdits.
Art. -2. — M. le commissaire central de police est chargé
de notifier cet arrêté au comité organisateur et d'en assu-
rer l'exécution de concert avec M. le chef d'escadron
commandant la gendarmerie.
— 10 —
Art. 3. — Cet arrêté sera en outre publié et affiché sur
les murs de la ville de Chambéry.
Fait à Chambéry, le 21 septembre, à neuf heures et de-
mie du matin.
Le préfet de la Savoie,
JACQUES DE TRACY.
Cela se passait pendant que M. Gambetta descendait à
la gare de Chambéry.
Il y était reçu par M. Parent, représentant du peu-
ple; M. Python, président du conseil général; M. Lu-
bin, maire de Chambéry et plusieurs membres du con-
seil municipal.
Plus de mille personnes, entouraient la gare, pous-
sant les cris de : Vive Gambetta ! vive la République !
M. Gambetta se rendit chez M. Parent, où il passa le
reste de la journée du 21.
De nombreuses délégations vinrent l'y trouver pour
l'entretenir de l'émotion causée par l'arrêté du préfet.
-M. Gambetta recommanda à tout le monde la modéra-
tion. Quelques paroles lui suffirent pour faire compren-
dre à la foule qu'elle devait rester calme devant la pro-
vocation des ennemis de la République.
M. Gambetta ne resta pas inactif devant la défense
du préfet. Il voulut éclaircir lui-même la question, sa-
voir au juste les instructions envoyées par le gouver-
ment, et réclamer pour les citoyens de Chambéry le
libre exercice du droit de réunion privée.
A cet effet, il adressa, dès 11 heures du matin, une
dépèche à M. Victor Lefranc, ministre de l'intérieur.
Quelques heures plus tard, il en reçut la réponse
suivante :
— 11 -
Monsieur Gambetta,
J'ai reçu votre dépêche du 21, 11 heures du matin.
Sur aucun des points du territoire qui ne sont pas sou-
mis à l'état de siége, le gouvernement n'a donné aux pré-
fets d'autres instructions que celles-ci :
Ne pas accorder l'autorisation à des réunions politiques
ou à des banquets politiques publics. Interdire les réu-
nions ou banquets annoncés comme privés qui dégénére-
raient manifestement en réunions publiques ou banquets
publics.
Cette règle, commandée au gouvernement par les inté-
rêts du pays et de la République, s'appliquait naturelle-
ment au projet de banquet de Chambéry. Je n'ai fait ni pu
faire une autre réponse aux questions qui ont pu m'être
adressées, comme à celles que vous m'avez adressées
vous-même et que vous invoquez dans votre dépêche.
Le gouvernement n'a rien à y changer, et n'y peut rien
changer. Vous m'assurez, en réclamant contre une mesure
d'interdiction prise par M. le préfet de Chambéry, que les
.précautions les plus minutieuses ont été prises pour as-
surer la nature absolument privée du banquet. Il me pa-
raît impossible de concilier cette assurance avec le mode
d'invitation publié par le Patriote savoisien du 15, sous la
signature des vingt-cinq membres de la commission d'Qr-
ganisation.
On y lit notamment que « la publication de cette circu-
laire par le Patriote savoisien tient lieu d'invitation parti-
culière pour tous les citoyens de la ville de Chambéry, et
qu'il ne leur en sera pas adressé à domicile. »
Il a été impossible de ne pas reconnaître là le signe ma-
nifeste du caractère public donné au banquet, et d'admet-
tre qu'il pût désormais dépendre des organisateurs, qui
avaient signé cet avis et créé le mode d'invitation, de ra-
mener le banquet au caractère privé, qui, seul, pouvait le
placer en dehors des instructions données à tous les pré-
fets.
— 12 —
Le gouvernement ne peut donc se départir de la règle
générale qu'il a partout prescrite et suivie, et il n'hésite
pas à compter sur votre patriotisme et sur celui de vos
amis de Ghambéry pour supprimer toute cause d'agita-
tion.
Agréez, etc.
Signé : VICTOR LEFRANC.
À la lecture de ce télégramme, M. Gambetta et ses
amis de Ghambéry délibérèrent la réponse dont voici
le texte :
Monsieur le ministre de l'intérieur, à Paris,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre dépê-
che de ce jour. J'ai communiqué immédiatement vos
observations à mes amis de Chambéry.
Il a été reconnu que l'invitation collective et publique
qui avait été adressée par la voie du journal le Patriote,
à un moment où l'on croyait pouvoir, dans les limites et
sous les conditions exigées par la loi de 1868, organiser,
pour demain dimanche, une réunion publique, suffisait,
dans les circonstances actuelles, pour enlever à la réunion
à laquelle j'avais été invité et promis d'assister le carac-
tère de réunion privée que le gouvernement exige pour
qu'elle ne puisse rencontrer aucun obstacle. Toutes les
précautions avaient cependant été prises dans ce but. Le
local était clos et couvert ; les cartes d'invitation rigou-
reusement nominatives et personnelles.
Mais il a paru qu'après l'invitation collective et publique,
insérée dans le Patriote, le caractère privé de la réunion
pouvant -être mis en discussion, il n'y avait pas lieu de
passer outre et de sortir des limites où le droit et le devoir
des bons citoyens s'accordent jusqu'à l'abolition de la
législation impériale pour maintenir l'exercice du droit de
réunion privée.
En conséquence, désirant attester une fois de plus la
— 13 —
volonté arrêtée du parti républicain de ne jamais, s'écarter
de la stricte légalité, et dans l'intérêt supérieur de l'ordre
et de la République, il a été décidé que l'on renonçait à la
réunion projetée pour demain. Le droit de réunion privée,
tel qu'il a été reconnu par vous dans les instructions
adressées aux préfets^ étant ainsi sauvegardé et restant à
la libre disposition des citoyens, mes amis de Chambéry se
réservent d'en user, en se conformant encore plus rigou-
reusement aux prescriptions exigées à l'heure actuelle, et
en l'absence du droit de réunion publique, qui devrait
appartenir sans contestation aux citoyens d'un pays libre
et républicain.
Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'expression de
ma considération la plus distinguée.
L. GAMBETTA,
hôtel de la Poste.
21 septembre 1872.
Cette dépêche avait été concertée avec le comité char-
gé de l'organisation du banquet. Le comité rédigea lui-
même, pour être répandue le lendemain, dans tout
Chambéry, la circulaire suivante :
Le comité d'organisation du banquet par souscription,
fixé pour aujourd'hui dimanche, 22 septembre, a décidé
qu'il n'aurait pas lieu, afin de ne pas donner le moindre
prétexte aux provocations de se produire, et de fournir
un nouveau témoignage du respect scrupuleux que le
parti républicain professe pour la légalité-même la plus
dure. Le conseil a décidé, en outre, qu'il serait fait distri-
bution aux indigents des diverses provisions préparées
pour le banquet.
Grâce à cette distribution, tout ne sera pas perdu des
préparatifs qui avaient été faits.
Les présidents des différentes sociétés de secours mu-
■ tuels sont chargés de l'exécution de ces mesures.
— 14 —
En se réveillant, le dimanche matin, 22 septembre,
par un temps splendide, Chambéry eut connaissance de
la dépèche de Gambetta et de la circulaire du Comité.
La lecture de ces deux pièces produisit un effet salu-
taire.
La ville avait un air de fête. Les invités, encore igno-
rants de la déconvenue qui les attendait, débouchaient
de toutes les routes, en carriole, à pied, de la gare,
avec leurs femmes et leurs enfants.
Pas un cri, pas une menace ne s'échappèrent de cette
foule.
Gambetta était à.l'hôtel de la Poste, entouré de
MM. Spuller, Dorian, Magnin, Parent, Guinard, Gui-
ter et Taberlet, députés. Il y reçut, à partir de midi,
toutes les délégations qui lui étaient envoyées.
Ces délégations étaient composées de conseillers géné-
raux, conseillers municipaux, ouvriers, commerçants
et bourgeois.
Elles venaient des cantons d'Aiguebelle, Aix-les-
Bains, Albous, Chanoux, la Rochette, Chatelard, des
Echelles, Mottes, Servolles, Montmélian, Pont-Beau-
voisin, de Ruffieux, Saint-Pierre d'Albigny, Saint-
Genix, Yenne, Albertville, Beaufort, Gresy, Ugines,
Moustiers, Aime, Bozel, Bourg-Saint-Maurice, Jean-
la-Chambre, Lanslebourg, Modane, Saint-Michel, etc.
Les départements limitrophes eux-mêmes s'y firent
représenter.
Gambetta reçut toutes ces délégations les unes après
les autres, dans le grand salon de l'hôtel de la Poste.
Chaque réception était d'environ trois cents personnes.
Dans chaque réception , M. Gambetta s'exprima sur
différents sujets de politique intérieure, dans un langage
— 15 —
simple et familier qui s'élevait parfois à la véritable
éloquence. La République, l'instruction nationale, le
choix des fonctionnaires, les progrès du parti républi-
cain, la meilleure manière de fonder et de conserver la
République, les élections futures et prochaines : tels
sont les points qui furent abordés par lui.
A propos de l'arrêté du préfet, Gambetta fit remar-
quer que l'interdiction du banquet du 22 septembre
était une nouvelle preuve du mauvais esprit qui anime
contre la République ceux qui gouvernent là France.
Cependant les républicains doivent, par dessus toute
chose, obéir scrupuleusement à la loi, quelque mau-
vaise qu'elle puisse être. S'ils montrent quelque peu de
sagacité politique, les destinées de la France sont dans
leurs mains.
Puis il compara les origines des trois Républiques
françaises, insistant particulièrement sur le contraste
de la République de 1848 avec la République actuelle.
En 1848, tout le monde acclamait la République; la
majorité, néanmoins, avait la ferme résolution de la
détruire le plus promptement possible. Maintenant, la
République, d'abord impopulaire, gagne lentement
mais sûrement du terrain.
Tous les républicains doivent aider, la cause par leur
discrétion et leur respect de la loi.
Dans la soirée, le bruit se répandit que Gambetta et
les députés républicains devaient faire une promenade
dans la ville. Aussitôt les maisons se pavoisèrent comme
par enchantement et les boulevards se trouvèrent immé-
diatement remplis.
A l'apparition de Gambetta, une véritable ovation lui
fut faite. Ces chaleureux cris : vive Gambetta vive la
— 16 —
République ! éclatèrent de toutes parts ; bourgeois, ou-
vriers, vieillards, femmes, enfants, se précipitaient pour
lui serrer la main. La joie rayonnait sur toutes les
figures.
Tout avait été préparé pour illuminer brillamment la
ville, mais, afin de ne pas fournir le moindre prétexte
à la malveillance, M. Gambetta a prié ses amis de faire
suspendre les préparatifs, et tout est rentré dans le.
calme.
Cependant, les promenades de la ville ne se dégar-
nissent pas. La population de Chambéry sait que les
délégations de l'Isère, d'Albertville, de Montainclair,
Saint-Pierre, la Rochette, de la Haute-Savoie , de
Maurienne et d'Aix-les-Bains, doivent repartir dans la
nuit, et elle tient à les remercier une dernière fois de
l'empressement qu'elles ont mis à venir saluer leur
hôte.
A neuf heures, les délégués apparaissent; aussitôt
une colonne de plusieurs milliers de citoyens se forme,
entonne la Marseillaise, se dirige du côté de la gare,
— elle se sépara d'elle-même après le départ du train.
Ainsi, pendant toute une journée, plus de vingt mille
personnes n'ont cessé de circuler dans la ville, et, ce-
pendant, malgré les manoeuvres préfectorales destinées
à entraver cette grande manifestation nationale, fran-
çaise, malgré les provocations de toute sorte , pas un
cri de menace n'a été proféré, nulle apparence de
désordre ne s'est produite, pas une arrestation n'a pu
être opérée.
Dans les réceptions du 22 septembre, Gambetta pro-
mit de visiter en détail ce pays qui le saluait si cordia-
lement. Il se trouva invité par plus de cinquante
— 17 —
communes de la Savoie, de la Haute-Savoie et de
l'Isère.
La journée du lundi, 23 septembre, fut marquée par
une ovation nouvelle qui eut ce caractère piquant
d'avoir été réellement improvisée.
Malgré son excessive fatigue, à midi, Gambetta mon-
tait en wagon à Cbambéry et descendait une beure
après à Montmélian, dans le plus strict incognito ; du
moins le croyait-il, avec tout son entourage, puisqu'il
n'avait annoncé à personne son excursion. Mais à peine
était-il arrivé sur la grande place de Montmélian, que
. le maire, les conseillers municipaux et les habitants de
la ville, prévenus à la bâte par un des employés du
chemin de fer, le saluèrent par de frénétiques .acclama-
tions. Jusqu'à sept heures du soir, Gambetta dut ré-
pondre aux députations accourues de tous les villages
voisins, et, le soir, un banquet, d'une cinquantaine de
couverts, lui était offert par le président du Conseil
général.
Le lendemain mardi, 24 septembre, Gambetta- était
de retour à Cbambéry.
Le comité républicain de Chambéry n'avait pas perdu
son temps depuis la journée de dimanche. En dépit de
l'arrêté de M. Jacques de Tracy et de la surveillance du
commissaire central, il avait organisé, à l'hôtel de la
Poste, un banquet privé de cent cinquante personnes.
Le local étant parfaitement clos et couvert, comme
l'exige la loi, il n'y avait rien à redouter du zèle du
préfet.
C'est à M. Chevallay, conseiller général, que revient
l'honneur de cette organisation.
Le banquet eut lieu dans le grand salon de l'hôtel de
— 18 —
la Poste. Le maire de Chambéry, M. Lubin, les ad-
joints, les conseillers généraux, les conseillers muni-
cipaux, les conseillers d'arrondissement, avec un grand
nombre d'habitants de la ville, y assistaient.
Le calme le plus parfait et l'accord le plus cordial
n'ont cessé de régner pendant tout le temps qu'a duré-
celte réunion.
Au dessert, M. Rousard, adjoint au maire, prit la
parole, au nom de la municipalité, pour souhaiter la
bienvenue à M. Gambetta. Voici son discours :
Mes chers concitoyens,
Au nom de la municipalité de Chambéry, au nom de nos
amis politiques ici présents, au nom de l'opinion républi-
caine tout entière, permettez-moi d'adresser quelques pa-
roles destinées à exprimer les sentiments qui débordent
de tous nos coeurs.
Nous saluons aujourd'hui en vous, citoyen Gambetta,
non pas seulement l'orateur puissant, l'homme éloquent
qui, après avoir pronostiqué la chute de l'empire, en a été
un des principaux artisans ; nous ne saluons pas seulement
en vous le patriote à la conviction profonde qui, à une
époque terrible, quand la France se débattait contre les
vainqueurs, a su la prendre par la main et lui -faire re-
trouver le- courage et l'énergie qui avaient failli un instant
lui manquer! Nous saluons, je salue en vous, au nom de
tous nos amis politiques, au nom de la Savoie républicaine
tout entière, je salue celui qui est le symbole et l'incarna-
tion de l'idée républicaine française. (Longs applaudisse-
ments.)
Je salue celui dont la marche dans les campagnes est
acclamée par les populations ; je salue celui à qui — hom-
mage mérité — tout le monde est heureux de serrer la
main, dont tout le monde reconnaît et estime le patrio-
tisme convaincu.
— 19 -
Permettez-moi de le dire, vous avez bien fait de venir
sur notre terre, sur la vieille terre de la Savoie. Elle vous
demandait, elle vous attendait, elle avait besoin de vous.
L'empressement de la population tout entière vous indique
suffisamment quels sont ses sentiments. Quinze cents per-
sonnes n'ont pu se réunir, mais soixante peuvent serrer
aujourd'hui votre main. Allez donc visiter nos populations,
vous n'y trouverez pas les obstacles que vous rencontrerez
dans d'autres parties de la France livrées aux factions
monarchistes de différentes nuances! Non! vous trouverez
ici un pays neuf pour la liberté. Vous apercevrez peut-être
quelques hommes subissant le joug de l'obscurantisme et
de la faction cléricale, mais la partie jeune et vivante de
la population, vous la trouverez républicaine. Que vos pa-
roles aillent encore affermir ces convictions, et si vous
rencontrez quelques uns de ces hommes qui s'appellent
conservateurs et qui hésitent encore parce qu'ils ne con-
naissent pas suffisamment les principes vrais de la démo-
cratie, allez leur enseigner que la République est l'ennemie
du désordre et de l'agitation, et alors ces timides qui, hier
encore, auraient peut-être voté pour un candidat monar-
chique, nous donneront demain des votes républicains.
Voilà pourquoi je vous salue comme celui qui doit rem-
placer les ténèbres les plus obscures par la lumière, parce
que vous ferez passer dans nos campagnes le souffle puis-
sant de la liberté.
Et, au moment de m'asseoir, je salue encore en vous,
citoyen Gambetta, l'homme qui a rendu à son pays des
services signalés. Je salue l'homme de l'avenir ! (Longs
applaudissements.)
M. Gambetta s'exprima ensuite dans ces termes, au
milieu de l'attention générale :
Mes chers compatriotes,
Après les paroles si éloquentes que vous venez d'en-
tendre, je sens en moi une telle intensité d'émotion qu'il
— 20 —
m'est difficile de vous exprimer les sentiments que j'é-
prouve. Toutefois, afin de répondre non pas d'une ma-
nière complète, mais d'une manière suffisante pour moi,
je 'veux vous dire les sentiments d'un homme, d'un répu-
blicain qui ne mettra jamais rien au-dessus de la grandeur
de la France. (Applaudissements.) Dans la disposition
d'esprit où je me trouve, je ne pourrai le faire qu'à bâtons
rompus. — Vous me le pardonnerez, et pour moi j'y trou-
verai au moins la satisfaction de dire tout ce que je sens,
parce que je pourrai le dire comme je le sens. (Applaudis-
sements.)
Oui, je bois à la vieille Savoie, je bois à vous tous, mes
botes, puisque vous êtes mes hôtes, mes amis dans cette
religion basée sur l'idée du droit et l'amour de la justice!
Je bois à cette municipalité qui, dédaignant les insinua-
tions jalouses et basses d'une certaine presse; qui, ferme
dans sa modération en présence de provocations puériles,
a su, a voulu donner libre carrière aux sentiments répu-
blicains de cette ville, et me permettre d'être reçu frater-
nellement, non pas peut-être sans exagération d'une flatte-
rie que j'accepte pourtant, parce que vos acclamations,
dédaignant ma personne, s'adressent en réalité à notre
grande cause. Je ne trouve pas que vous avez trop fait,
puisqu'il s'agit de la République. (Applaudissements.)
La République! nous vivons sous un gouvernement qui
en a du' moins le nom, qui nous permet, dans un local clos
et couvert — car nous y sommes — de prononcer son
doux nom. Nous devons donc, et cela est notre revanche,
notre espérance et notre devoir, parler de la République,
en parler ici, ailleurs, partout où nous en trouverons l'oc-
casion et toutes les fois que nous pourrons la faire naitre.
C'est pour cela qu'en dépit de l'exaspération des monar-
chistes, toutes les fois que nous rencontrerons des anni-
versaires auxquels se rattachent de grands souvenirs,
nous devons les célébrer, non pas dans le but de nous
imprégner du passé, mais parce que cette histoire est
— 21 —
notre testament, le nouveau et l'ancien, qui doit servir à
l'enseignement des générations nouvelles.
Je comprends d'ailleurs que ce soit là une inquiétude
mortelle pour les partis rivaux que cette préoccupation,
cette opiniâtreté du parti républicain de vouloir commenter,
enseigner son histoire, de vouloir propager les traditions
do ses idées ; c'est certainement recueil le plus redoutable
pour la monarchie que de voir le parti républicain résolu
do s'expliquer devant le pays.
Ce parti a donc le plus grand intérêt de l'empêcher de
parler, parce qu'en parlant il dévoile les mensonges, les
calomnies que ceux-là n'ont cessé de répandre.
Nous devons éviter de nous laisser entraîner à aucune
espèce de violence ni d'agitation , afin de ne pas donner le
prétexte aux « éternels et pervers amis de l'ordre » de
vouloir le rétablir.
Nous devons instruire les populations, répandre la lu-
mière parmi elles et leur faire comprendre la justice et la
grandeur de l'idée républicaine.
Nous devons former une grande armée républicaine, afin
de déjouer les intrigues des partisans de l'obscurantisme,
C'est cette méthode qui effraye, qui épouvante nos ad-
versaires, car ils peuvent déjà mesurer la route parcourue
et celle qui reste encore à parcourir; cette route, que quel-
ques-uns d'entre vous trouvent trop longue et qu'ils trouvent,
eux, trop courte, parce qu'ils voient le terrain disparaître,
parce qu'ils voient que nous touchons au but. (Longs
applaudissements).
Vous me disiez tout à l'heure : « Visitez notre pays,
parcourez les villes, les villages de la Savoie, vous rencon-
trerez une population saine, compacte, prête" pour la
liberté, et où ne se voit pas cette bigarrure de partis et de
discordes intestines, qui, pour notre malheur, durent trop
longtemps dans certaines contrées de la France ; » ce
voyage est déjà commencé, je ne vous dirai pas encore le
résultat des observations que j'ai pu faire; je veux les
compléter avant de vous les communiquer.
_ 22
Mais nous sommes gens de revue; quelque temps ne
s'écoulera pas que je ne trouve l'occasion de revenir à
Chambéry célébrer en plein jour, en plein soleil, une Ré-
publique assez forte pour résister aux sollicitations des
monarchistes ; assez forte pour ne pas redouter ces agita-
tions saines; — car ce sont des agitations saines que celles
d'un peuple libre, — et aussi assez forte pour empêcher
qu'on vienne contester son principe et son existence. En
un mot, nous nous reverrons quand nous aurons une
République qui organisera la France au dedans et la relè-
vera au dehors.
Toute la salle éclate en applaudissements : dû dehors
on entend un long cri de : Vive Gambettal Vive la
République ! proféré par les centaines de personnes se
pressant aux abords de l'hôtel.
M. Gillet, président de la Société : l'Union de Cham-
béry, prononça à son tour quelques paroles pouvant se
résumer ainsi :
« Citoyen Gambetta, au nom de toute la population
ouvrière de Chambéry, je viens vous assurer de notre
dévouement à la cause républicaine, que vous représentez
au milieu de nous. »
M. Gambetta remercie M. Gillet de ses bonnes
paroles et termine par ces mots qui soulèvent de longs
applaudissements :
« A propos de tout, Caton disait : « Détruisons Car-
thage. » A propos de tout, nous devons dire : « Renvoyons
cette Assemblée qui persiste à vouloir s'implanter à Ver-
sailles. »
ALBERTVILLE
25 Septembre 1872
Le lendemain mercredi, à cinq heures du matin,
Gambetta, accompagné de MM. les députés Parent
et Carquet, et de M. Python, président du conseil gé-
néral de Chambéry, Rayissard, adjoint au maire de
Chamhéry et plusieurs autres conseillers généraux et
commissaires, prenait le train et descendait une heure
après à Chamousset.
La municipalité de cette petite ville, le maire en tète,
attendait Gambetta pour le saluer à son passage.
De Chamousset à Albertville, but de la journée, la
route ne se fait plus en chemin de fer, mais en voiture.
De chaque côté se dressent les hautes montagnes des
Alpes, tantôt abruptes, tantôt riantes ; au loin, et
comme au fond du tableau, la cîme neigeuse du Mont-
Blanc; au dessous, l'Isère qui se fraie difficilement un
chemin à travers les blocs de granit détachés de la
montagne.
Toute la route ne fut qu'une longue ovation. Dans
toutes les petites villes, dans tous les villages qu'il de-
vait traverser, les populations, interrompant leurs tra-
vaux, s'étaient rendues avec leurs municipalités sur le
passage de Gambetta.
Les maires et les conseillers municipaux le félici-
taient, tandis que les fanfares jouaient la Marseillaise,
et que la foule poussait d'innombrables cris de : Vive la
République !
L'enthousiasme fut partout le même ; à Grésy, à
Fronteneix, où la fille du notaire, une charmante per-
sonne, Mlle Marie Bally, offrit à M. Gambetta un ma-
gnifique bouquet.
On arriva enfin aux portes d'Albertville, jolie petite
commune, distante d'environ 15 lieues de Chambéry.
Un nombre très-considérable de citoyens attendaient
aux portes d'Albertville. La fanfare de la ville (dont le
mérite a été récemment couronné au concours de Ge-
nève) salua l'arrivée de Gambetta par l'hymne national
de la Marseillaise.
A midi, M. Gambetta entrait dans la grande salle du
café de la Perle, où était préparé un déjeuner de deux
cents couverts. M. Rey, maire d'Albertville, dont le
nom est si populaire dans la Savoie, avait dirigé lui-
même tous les préparatifs. Il avait eu la délicatesse de
convoquer à ce banquet deux anciens députés de la
Savoie au parlement sarcle, MM. Blanc et Jacquemard.
Au dessert, M. Rey se leva et porta le toast suivant :
Au nom des personnes qui se trouvent dans cette salle,
malheureusement vingt fois trop étroite; au nom de ceux
qui, moins fortunés que nous, n'ont pu y prendre place ;
permettez-moi, citoyen Gambetta, de vous remercier
d'être venu visiter Albertville la républicaine. (Applaudis-
sements.)
Je bois à la santé de Gambetta. le drapeau de la démo-
cratie, le flambeau de la liberté ; je bois à Gambetta, l'es-
poir et le soutien de la République française. (Longs ap-
plaudissements.)
Aux applaudissements succède un profond silence.
M. Gambetta se lève et prononce le discours suivant :
Mes chers concitoyens,
Permettez-moi de porter un toast à mon tour à la mu-
nicipalité d'Albertville et de répondre à celui qui, placé à
sa tête, vient d'exprimer dans un langage, — dont j'é-
prouve le besoin de modérer l'ardeur, — ce que vous
sentez tous! Pour cela, je suis obligé de surmonter une
émotion profonde, car, depuis que j'ai mis le pied sur
votre terre de Savoie, il semble, en vérité, que je voyage
sur la terre promise de la liberté, de la République loyale,
De tous côtés, partout où il m'est donné de me rencon-
trer face à face avec les citoyens, avec les hommes qui
peuplent ce magnifique pays, je ne vois qu'une chose,
l'amour de la République; je n'entends que des paroles de
remerciements qui me sont adressées pour les quelques
efforts que j'ai faits.
Je ne puis dire à quel point je suis touché et pénétré de
reconnaissance, et pourtant je ne puis croire que tout cela
s'adresse à un homme, à moi, comme étant le soutien de
la République ! Non, messieurs; non, mes amis ! la Républi-
que n'a pas besoin d'un homme; elle peut et. doit savoir
s'en passer. La République a besoin de tous et de chacun:
elle a besoin de vous qui êtes là, comme de tous ceux qui,
il y a quelques jours encore, fêtaient son apparition sur la
terre française.
La République a précisément pour immense avantage,
contrairement à tous les autres régimes, de toujours se
passer d'un homme, d'une famille. (Longs applaudisse-
ments.)
C'est là l'excellence et la supériorité du gouvernement
républicain. En effet, les autres ne peuvent vivre ou que
par un despotisme le plus souvent inepte qu'ils imposent
par la force, ou par une sorte de privilége consacré à une
famille qui dispose d'un peuple comme d'un fermage.
Gardons-nous donc bien de jamais imiter cela, gardons-
nous bien de faire du régime républicain la représentation
d'un seul.
Il faut, au contraire, un régime qui change demain, qui
soit immobile ; il faut que celui qui est au pouvoir puisse
2
toujours être remplacé par un autre qui en serait jugé
plus digne que lui ; c'est le seul gouvernement qui puisse
supporter la liberté de tous, la liberté générale; le seul
qui puisse vivre en face d'un peuple ayant besoin de se
communiquer, de se réunir, de s'associer.
Voilà quel est le véritable régime : le régime républi-
cain.
Cela dit, et puisque l'occasion s'en présente, il semble
qu'il est peut-être bon d'envisager à Albertville la répu-
blicaine, comme le disait tout à l'heure si éloquemment
M. Rey, une autre question qui se présente naturelle-
ment : vous êtes ici des privilégiés, vous habitez un pays
. neuf, vous êtes vos maîtres, vous vous administrez vous-
mêmes, vous jouissez de la plus précieuse, de la première
des libertés démocratiques : vous vous représentez vous-
mêmes dans votre commune !
C'est là un premier avantage, un droit qu'il faut deman-
der, qu'il faut revendiquer partout et pour toutes les
villes : la liberté municipale !
Nous venons d'en faire l'épreuve à Chambéry. Nous
avons vu une population tout entière charger ses magis-
trats de faire une certaine chose, et ceux-ci se trouver
dans l'impossibilité de remplir ce qui leur était demandé
par suite d'un acte arbitraire d'un agent du pouvoir.
Cela est donc mauvais, contraire au bon sens, à la jus-
tice ; cela doit donc disparaître pour faire place à la liberté
des franchises municipales. Il faut que toutes les villes,
quelque soit le nombre de leurs habitants, aient le droit
d'avoir une représentation libre.
(Longs applaudissements. L'orateur est obligé de
s'interrompre quelques instants devant une triple
salve d'applaudissements.)
Je vous assure que ce qui me frappe le plus dans le
Voyage que j'accomplis, c'est l'idée fausse qu'on se fait de
vous, l'idée qu'on se fait de la Savoie ! Je suis étonné de
— 27 —
voir à quel point on vous ignore, à quel point on se doute
peu des sentiments démocratiques qui vous animent.
Depuis que j'ai commencé mon voyage, je n'ai vu par-
tout que villes et villages animés du même esprit, du
même amour : l'amour de la République, l'amour de la
liberté. Je pense donc que sur ce sol, aux portes de l'Ita-
lie, il est bon pour nous tous de faire connaître cet état
de vos esprit, de dissiper les préjugés qui existent non-
seulement en France, mais de l'autre côté des Alpes.
Nos ennemis, et ce ne sont pas les moins dangereux et
les moins redoutables, cherchent à représenter la Fiance
d'aujourd'hui comme étant une sorte de terre de main-
morte aux mains de l'Église, une terre dominée, abrutie
par le cléricalisme. Ils cherchent à faire croire, en un mot,
que la terre de France n'est devenue, après l'unification
de l'Italie et la défaite de l'Autriche, qu'un milieu de dis-
solution, une sorte de dernier boulevard du cléricalisme.
Il y a des gens qui crient cette doctrine, qui s'en ser-
vent, qui l'exploitent ; il y a des gens, malheureusement,
dans la représentation nationale, qui propagent ces calom-
nies. Il est donc bon de dire, une fois pour toutes, de dire
hautement, dans cette province si redoutable, aux portes
de l'Italie, au pied des Alpes, il est temps de dire de la
France, encore couverte des derniers vestiges des oppres-
seurs : Non, la France n'est pas cléricale ! Non, la France
n'appartient pas aux partis d'avant 89. Retirez cette As-
semblée qui empêche de voir la France et vous verrez si
elle est cléricale. (Longs applaudissements, cris répétés
de : Vive la France républicaine! Vive Gambetta !)
Je le dis à vous, je le dis hautement, la France est par-
tout animée d'un semblable esprit, qui se manifeste depuis
Chambéry jusqu'à Brest, et de Lille jusqu'à Marseille ! Il
est temps que la lumière se fasse sur les mensonges et les
calomnies répandues par nos ennemis; il est temps que
l'on sache que la France, qui peut avoir été battue, mais
qui se relève, qui apparaît pleine de force et de vitalité
— 28 —
que la France, dis-je, pense que l'Italie est bien comme
elle est ! (Longs applaudissements.)
Et maintenant, pour terminer ; après avoir remercié
cette municipalité ferme et courageuse de l'initiative
qu'elle a prise, sans jeter même un regard de dédain sur
quelques empêchements, plus ridicules que dangereux,
d'une administration aussi embarrassée que timide, je
bois à l'indissoluble union de tous les patriotes de la Sa-
voie avec les patriotes du reste de la France ; je bois à
l'avenir, à la grandeur de la France républicaine.
Après ces derniers mots, un tonnerre d'applaudisse-
ments éclate dans la salle du banquet, en même temps
qu'un long cri de : Vive Gambetta ! vive la République !
retentit du debors, cri poussé par toute la population
d'Albertville qui se. trouvait massée aux bords du lieu
de la réunion. •
Un nouvea.n toast porté par M. Blanc, avocat, maire
d'une localité voisine et ancien député au Parlement
sarde, fournit l'occasion à M. Gambetta de reprendre la
parole.
Cette fois, ce n'est plus un discours, c'est une cau-
serie intime, embrassant tous les événements qui se
sont accomplis depuis le plébiscite de mai 1870 jusqu'au
mois d'octobre 1872;. les fraudes, les crimes de l'em-
pire, l'incapacité après la guerre, la lâcheté à Sedan,
puis l'effort sublime de cette nation qui se réveille, sont
mis tour à tour sous les yeux de ces deux cents citoyens
suspendus aux lèvres de l'orateur.
Apparaissent ensuite l'Assemblée de Versailles, la
description des partis qui la composent, les intrigues
nouées pour étouffer la République-, les calomnies ré-
pandues sur le parti républicain par les « paladins
gothiques datant pour la plupart d'avant 89, et que le
— 29 —
libéralisme de Louis XIV aurait effrayés! » son incapa-
cité et la nécessité de la remplacer par un autre; les
menées cléricales et enfin un énergique démenti donné
à ceux qui cherchent à faire passer le parti républicain
comme ennemi de la famille et de la propriété.
J'allais oublier une petite boutade sur ces « affreux
républicains qui n'ont d'autre but que d'obtenir des
places, » comme disent les monarchistes..
Après avoir montré le peu de républicains en place,
M. Gambetta établit un charmant petit parallèle où,
d'un côté, l'on aperçoit les ministres républicains du
4 septembre s'épuisant à chercher des républicains
acceptant des places, et, de l'autre, MM. les monar-
chistes ne s'occupant que d'une chose : d'émarger au
budget.
Quantaux orléanistes, termine ironiquement l'orateur,
je n'en dirai rien, toute leur politique consistant à trou-
ver des places.
M. Blanc, ancien député au Parlement sarde, répondit
à M. Gambetta d'une manière simple et touchante.
Enfin, à six heures du soir, Gambetta quitta Albert-
ville, escorté par plusieurs centaines de personnes et par
la fanfare qui l'avait déjà salué à son arrivée.
Quoique le temps fut devenu pluvieux, les jeûnes
gens d'Albertville voulurent reconduire Gambetta jus-
qu'aux extrêmes limites du canton.
Là, les dernières paroles d'adieu furent prononcées
par M. Billet, avoué, et M. Gambetta y répondit par
quelques mots touchants en faveur des familles des dé-
tenus politiques de Paris.
C'est alors que la compagnie des chasseurs des Alpes,
commandée par M. Michard, annonça à M. Gambetta
— 30 —
qu'elle verserait au profit des victimes de la Commune
la somme de 1,500 francs, à laquelle se montait son
excédant de recette, après les comptes de la liquidation.
Gambetta remercia vivement ces braves gens de leur
généreuse résolution.
Et l'on se sépara aux cris mille fois répétés de : Vive
la République ! vive Gambetta !
GRENOBLE
26 septembre 1872
Le 22 septembre, à l'hôtel de la Poste de Chambéry,
une nombreuse députation de Grenoble était venue in-
viter Gambetta à se rendre dans cette ville un jour de
la semaine. Gambetta avait accepté pour lejeudi 26.
Aussitôt que cette bonne nouvelle fut connue à Gre-
noble, M. Vogeli, rédacteur en chef du Réveil du Dau-
phiné, organisa une réunion privée. Il loua à cet effet
une grande salle dans la rue de Strasbourg, et lança
des invitations aux démocrates de Grenoble.
Le jeudi, à trois heures de l'après-midi, le train qui
portait Gambetta venu de Chambéry, entrait en gare.
Toute la ville était en fête, les maisons étaient pavoi-
sées. D'immenses acclamations saluèrent M. Gambetta
lorsqu'il sortit de la gare.
La foule couvre les allées Randon qui conduisent de
la gare à l'hôtel Les voitures ont de la peine à avancer,
tant le flot est serré. Ce n'est pas seulement (comme on
l'a remarqué) la population ouvrière qui se précipite
— 31 —
pour serrer la main de Gambetta, c'est la bourgeoisie,
l'armée même; aux premiers rangs se trouvent nombre-
d'officiers et de soldats appartenant à la garnison do
Grenoble.
A six beures, M. Gambetta, accompagné de plusieurs
représentants de l'Isère, des conseillers généraux et
municipaux de Grenoble,vint prendre place au banquet
qui lui était offert par la municipalité.
A la fin.du repas, M. Calvat, maire de Grenoble,
porta le toast suivant à M. Gambetta :
Messieurs,
Je bois à la santé du citoyen Gambetta, à sa bienvenue
parmi nous et à la liberté ! ( Très-bien ! très-bien ! —
Applaudissements.)
M. Gambetta répondit en ces termes :
Messieurs,
Et moi je bois à la santé de nos concitoyens et de mes
convives ici présents; je bois à la municipalité de Gre-
noble, expression fidèle et loyale du suffrage universel
que renferme ses murs; à cette municipalité qui a su,
depuis qu'elle est aux affaires, tenir très-ferme le dra-
peau de la République et soutenir, sous une précédente
administration irritante et provocatrice, les droits de la
démocratie; qui, aujourd'hui, maintient et continue ces
■traditions, et qui a bien voulu, en des termes qui m'ont
profondément touché, provoquer mon arrivée parmi vous.
Car c'est elle qui a bien voulu me promettre un accueil
qui, je ne crains pas de le dire maintenant, a dépassé
tout ce que nous pouvions attendre les uns et les autres.
Vous pouvez être assurés, messieurs, que j'en ai été vi-
vement ému. Aussi je ne chercherai même pas à expri-
mer les sentiments de reconnaissance que j'éprouve : il
n'est pas d'expression pour les traduire.
— 32 -
Seulement, je tiens à dire que je ne suis pas venu
parmi vous avec une pensée de séjour, non pas que je
ne tienne point à parcourir votre riche et beau départe-
ment, et à aller surtout dans les campagnes où nous de-
vons tous désormais porter notre action et chercher à
étendre notre influence, mais parce que le temps me presse
et m'appelle ailleurs. Je ne me considère donc pas comme
quitte avec vous, et, si vous me permettez l'expression,
c'est une carte de visite que je viens déposer aujourd'hui
et que je viendrai retirer, car je la considère comme une
lettre de change du coeur.
Je reviendrai donc parmi vous, messieurs, pour m'y
retremper, pour y puiser de nouvelles forces pour la
campagne qu'il nous reste à faire. Et, à ce point de vue,
je le déclare avec toute conviction, il n'est rien de plus
fortifiant que ces visites, ces échanges d'idées et d'opinions
entre hommes libres et du même parti, et si, dans les luttes
auxquelles je suis appelé à prendre part, mon coeur pou-
vait jamais défaillir et mon courage manquer, je n'aurais
qu'à me rappeler les récompenses que vous savez décerner
à ceux qui ont fait leur devoir, pour sentir renaître toutes
mes forces et mon énergie s'accroître encore.
Je vous remercie encore, messieurs; je porte votre santé
à tous ; je bois à vous, monsieur le maire.
Et à vous aussi, monsieur Authoard, car laissez-moi
ne pas séparer le maire du 4 septembre du maire actuel.
— Vive la République !
(Applaudissements. — Vive la République !)
Après huit heures, M. Gambetta devait se rendre à
la Brasserie du Nord, où un punch lui était offert par
M. Vogeli, au nom de toute la démocratie greno-
bloise. C'est là, au milieu d'environ six cents per-
sonnes, que M. Gambetta prononça le discours
désormais si célèbre de Grenoble.
— 33 —
Le lieu où se passa cet événement mérite certaine-
ment quelques lignes de description.
Imaginez-vous une salle longue et basse, mal cons-
truite, plus mal meublée encore.
La disposition de la salle était ce qu'il y avait de
moins convenable et de moins commode pour une réu-
nion de cette nature, car une barrière traversait la
salle et la coupait en deux dans toute sa longueur.
L'organisateur de la soirée, M. Vogeli, avait essayé
de remédier à cet inconvénient en plaçant sur l'estrade
un fauteuil d'où M. Gambetta pourrait s'adresser en
même temps aux deux parties de l'auditoire.
La Brasserie du Nord, a ordinairement l'aspect d'un
café de troisième ou de quatrième ordre.: ce soir-là,
rien n'y fut changé, sauf à la porte que deux messieurs
gardaient, comme de vrais cerbères, pour empêcher
d'entrer quiconque n'aurait pas le « Sésame ouvre-toi »
d'une invitation nominative et personnelle. Ainsi le vou-
' lait la loi.
Il paraît que M. Gambetta lui-même dut montrer sa
lettre d'invitation à ces farouches gardiens.
En entrant, la première chose qui frappait l'oeil était
la présence de cinq officiers de ligne en uniforme.
Tout le monde était assis et buvait le café, le peti
verre et la bière, absolument comme si M. Gambetta
n'était pas attendu.
Cependant M. Vogeli vint prier l'assemblée d'éteindre
tous les cigares, parce qu'il serait impossible à M. Gam-
betta, déjà fort enroué depuis Albertville, de parler
dans une salle remplie par la fumée du tabac.
A huit heures et demie, l'hôte de la soirée arriva et
fut salué des cris de : Vive Gambetta ! Vive la Répu-
blique !
— 34 —
M. Gambetta se retira dans un coin de la salle et y
attendit une dizaine de minutes que l'émotion causée
par son entrée fût tout à fait calmée.
Enfin, M. Edouard Rey, conseiller général du dépar-
tement, servit d'introducteur à M. Gambetta auprès de
la réunion et prononça les paroles suivantes :
Je veux être l'interprète des sentiments de tous en re-
merciant le citoyen Gambetta de sa bienvenue parmi
nous, bienvenue inespérée il y a quelques jours. Je vou-
drais pouvoir dire que nous ne sommes pas des curieux
venant se suspendre aux lèvres d'un artiste ; mais bien
des républicains venant écouter l'homme qui, pendant la
défense nationale, depuis le i septembre, a symbolisé
l'honneur de la France.
Citoyen Gambetta, notre département a été, permettez-
moi de le dire, le berceau de la Révolution française ; si
la République était attaquée, nous saurions la défendre.
Je bois à la bienvenue du citoyen Gambetta. (Applau-
dissements.)
M. Gambetta se leva alors et prononça ce magnifique
discours :
Messieurs et chers concitoyens,
Notre ami M. Edouard Rey a bien voulu me présenter à
vous et me souhaiter la bienvenue dans votre ville. Il a
mis dans les quelques paroles qu'il a prononcées, une
émotion qui, pour moi, m'a profondément remué et qui
me pénètre de reconnaissance envers lui et envers vous
qui avez bien voulu vous associer à lui par vos applau-
dissements.
Oui, messieurs, je sens et je sais que je suis dans un
pays qui est, de longue date, acquis à la cause et dévoué
à la défense des principes de la Révolution française,
puisqu'il l'était, pour ainsi dire, avant que la France de 89
eut commencé aies balbutier; je n'oublie pas votre ancien
— 35 —
et persévérant dévouement à nos idées, et, si je pouvais
l'oublier, l'accueil que vous m'avez fait au moment où j'ai
mis le pied sur le sol de votre ville, serait certainement
la plus énergique et la plus pénétrante leçon pour me rap-
peler tout ce que j'ai encore à faire pour être digne de
vous et de votre glorieux passé.
Mais j'ai bien senti, messieurs, — et permettez que je
me défende publiquement devant vous contre le reproche
de tomber jamais dans une confusion qui serait vraiment
coupable,— j'ai bien senti que ce que vous acclamiez, vous
saluiez, de cris si ardents, si répétés, c'était la République
et non l'homme. (Bravo!. — Applaudissements.)
Plusieurs voix. — C'était la République et l'homme !
M. GAMBETTA. — L'homme vaut ce que valent ses ef-
forts; mais ses efforts ne'sont jamais que restreints, et
trop souvent, — il n'y a jamais faiblesse à le reconnaître,
— sujets à des vacillations et à des incertitudes, parce
qu'il n'y a pas d'homme parfait, parce qu'il n'y a pas
d'homme qui puisse se promettre à lui même qu'il sera
toujours à la hauteur des événements. Mais cet homme que
vous voulez bien reconnaître comme un des vôtres,
comme le vôtre, car il s'est donné tout entier à son parti...
(Oui! oui! — Applaudissements), a, au moins, pour lui
cette conviction qu'il n'a jamais mis dans son coeur aucun
intérêt, aucune passion, aucun mobile en balance avec les
intérêts de la démocratie républicaine. (Bravos. — Mar-
ques d'assentiment général.)
Tout à l'heure, on prononçait un mot qui produit tou-
jours sur moi la plus vive impression : on faisait allusion
à ces douloureux et tragiques événements de la guerre,
de cette guerre que nous avons continuée alors qu'elle
était née du caprice d'un aventurier couronné, de cette
guerre dont nous avons hérité, et que nous avons pour-
suivie après l'avoir dénoncée et combattue, parce que
nous sentions qu'il y allait de l'avenir et de l'honneur de
la France.
— 36 —
Hélas! Citoyens, cet avenir a été compromis; notre pays
a été entamé dans son intégrité. Mais ce n'est pas à
vous qu'il faut apprendre que la responsabilité en remonte
tout entière à l'empire et à ses complices, les conseillers
de tous rangs placés autour de lui. (Oui! oui! Bravo!)
Messieurs, laissez-moi dire que rien ne me touche da-
vantage que ce salut habituel qui m'est adressé partout
où je passe et qui rappelle les efforts du gouvernement
de la Défense nationale (Bravos), car il y a une chose
qu'il faut toujours répéter, parce que c'est l'honneur
de notre parti, qu'il faut redire chaque fois que se pro-
duisent les attaques de nos adversaires, qu'il ne faudra
jamais se lasser de prouver, pièces en mains, c'est que la
cause-de la France et celle de la République sont désor-
mais unies et confondues, et que, entre l'une et l'autre,
il y a une association indissoluble que rien ne pourra
rompre. Messieurs, on nous a souvent reproché d'avoir
fait passer l'une avant l'autre ; je réponds que nous les
avons toujours confondues, associées, réunies, et, pour
moi quine comprends pas la République sans la France, jo
sens bien qu'on ne pourrait jamais séparer la France de la
République sans courir à des désastres plus effroyables
encore que ceux dont nous sortons à peine. (C'est vrai !
c'est vrai! — Assentiment général.)
Messieurs, notre ami M. Rey rappelait aussi tout à
l'heure — et il faisait bien — que nous sommes dans un
pays, dans une ville qui a été largement, complétement
associée depuis un siècle à notre histoire nationale et
qui, à des époques si différentes et si contraires, a été le
théâtre — la ville et ses environs — d'événements divers
et pourtant, à de certains points de vue, semblables à
ceux qui viennent de se dérouler devant nos yeux, et
peut-être à ceux qui se préparent. Aussi bien, il n'y a
pas de lieu, d'endroit, dans toutes les autres parties de
la France, qui soit plus approprié pour faire entendre cer-
taines paroles et évoquer certains enseignements. C'est
— 37 —
pourquoi, Messieurs, quand vos amis sont venus à Cham-
béry, dans cette noble terre de Savoie, si peu connue,?si
ignorée, si diversement jugée, et où l'esprit républicain
respire et souffle en toute liberté, en dépit d'une admi-
nistration réactionnaire et impuissante jusque dans ses
puériles tracasseries ; quand, dis-je, ils sont venus me
chercher au milieu de cette Savoie républicaine, anti-
cléricale, profondément française et qui, quoi qu'on dise,
confond suffisamment par son attitude tous ses calomnia-
teurs, je n'ai pas pu résister à leur invitation, bien que
le temps me manquât, et je suis venu à Grenoble, mais
rien que pour toucher barre et déposer, en quelque sorte,
une carte de visite. En effet, j'ai le chagrin de vous quitter
dès demain matin, mais je me promets de revenir vous
visiter plus tard, quoi qu'il advienne. (Très-bien ! — As-
sentiment général. — Applaudissements.)
Cependant, puisque nous voici, réunis, et que, dans
la soirée qu'a bien voulu donner M. Vogeli à l'occasion
de mon séjour à Grenoble...
M. VOGELI. — C'est la démocratie tout entière, citoyen
Gambetta, qui m'a chargé de vous offrir cette soirée.
M. GAMBETTA. — Si voua aviez eu un peu plus de
patience, mon vieux camarade, vous auriez vite aperçu
que nous sommes d'accord. (On rit. — Très-bien!)
J'ai dit : Dans la soirée que M. Vogeli a donnée à
l'occasion de mon séjour ici, parce que nous vivons dans
un temps où l'on en est réduit à empêcher des hommes
sincères qui aiment leur pays, qui n'ont d'autre passion
que la justice, d'autre désir que de s'éclairer les uns les
autres sur la meilleure marche à suivre dans le sens du
bien public; parce que nous vivons dans un temps où ces
hommes sont contraints de recourir à des précautions, à
des expédients, à des biais derrière lesquels ils puissent
à peu près regarder, sans aucune espèce d'appréhension,
les foudres du parquet et d'une administration toujours
prête à se dire : Dans l'arsenal de nos lois, — et l'on sait
3
— 38 —
s'il est riche! (Rires.) — il y a des lois bonapartistes qui
empêchent des hommes de se réunir pour causer entre
eux sans avoir pris sept à hait précautions préalables ;
(Nouveaux rires.) si nous en usions contre ces hommes?
(Interruption et hilarité générale.) C'est là ce qui m'a fait
dire, messieurs, que M. Vogeli nous a offert une soirée,
et je crois qu'il y a autant de vérité que de prudence à le
dire et à le répéter, mais je sais aussi, à ne pas m'y
tromper, parce que je le vois et que vous m'en donnez
à chaque instant la preuve, que je suis ici l'hôte de tout le
monde. (Très-bien. — Oui ! oui !)
Et vraiment, cette première réflexion me permettra
peut-être de répondre d'ici à certaines récriminations, à
certaines déclamations qui ont encombré ces jours der-
niers les colonnes des journaux... — mon Dieu! comment
dirai-je ? — des journaux qui sont dévoués à l'ordre!
n'est-il pas entendu, en effet, dans ce temps de confusion
où les mots ont changé absolument de signification, bien
qu'on continue à toujours les employer, n'est-il pas en-
tendu que nous sommés à tout jamais le parti du désor-
dre?— Nous, le parti du désordre, messieurs, nous qui
respectons constamment la loi, qui nous assujettissons
même à saluer et à ne pas enfreindre celles qui ont été le
fruit du crime sorti de l'usurpation la plus odieuse; nous
qui avons fait continuellement toutes les concessions, tous
les sacrifices depuis deux ans ; qui avons donné partout,
dans tous les Conseils électifs de la France, dans lesquels
nos concitoyens nous ont constitué en majorité l'exemple
de la patience, de la modération ; — nous le parti du dé-
sordre ! quelle impudence il faut avoir pour le prétendre !
Non, messieurs, nous sommes le vrai parti de l'ordre dans
ce pays, et en cela nous n'avons qu'à nous rendre justice,
qu'à mettre en avant notre propre discipline toute volon-
taire et par cela même efficace; nous n'avons fourni, dans
aucune occasion, le prétexte d'intervenir à l'autorité, ou
à des agents trop zélés qui la compromettent, et qui cher-
— 39 —
chent toutes les occasions, favorables ou- non, de saisir le
parti républicain en flagrant délit... On nous accuse d'être
des gens de désordre et de violence! Et quand nous
nous contentons de prendre notre droit, de le mettre en
lumière, quand nous fournissons toutes les preuves de
sagesse, que dit-on? On dit : Ah ! si nous ne les avions
pas arrêtés, à quels excès, à quelles saturnales se seraient
livrés ces démagogues! Vous n'imaginez pas, ajoute-t-on,
à quels actes ils se seraient portés contre les citoyens,
contre les personnes, contre les propriétés, si une loi
bonapartiste— qu'on retrouve tout exprès (Rires) — ne
leur avait pas été opposée à temps et si nous n'étions
pas venus là pour sauver la société d'un pareil cataclysme,
Voilà leur langage. (Oui! oui! c'est cela! —Bravos.)
En sorte que, messieurs, nous sommes dans cette si-
tuation singulière et fort difficile à soutenir, à savoir que,
quand nous obéissons aux lois, c'est par impuissance, et
que, quand nous les critiquons, même en nous y soumet-
tant, en nous bornant à faire remarquer leur triste, leur
odieuse origine qui viole le droit des sociétés libres, on
nous dénonce. (Rire général.) Messieurs, on devrait bien
reconnaître enfin que la presse dite de l'ordre, en se con-
duisant de cette manière, ne fait que du désordre, et que
ses agents ne recherchent qu'une chose, la provocation.
(Bravo ! bravo ! — Approbation unanime.)
Mais je m'oublie à parler de cette presse sans nom, qui
a perdu toute estime et toute considération dans le pays.
Il vaudrait mieux élever la question et dire une bonne
fois aux hommes d'Etat qui ont la prétention, dans tous
les partis, de chercher le régime sous lequel la France, qui
est une démocratie, doit se développer et produire ; leur
dire une bonne fois : Avez-vous réfléchi à ce que c'est
que la démocratie ? Et, avant de la mettre à la gêne, avant
de lui imposer des lois misérables, avez-vous mesuré
l'étendue du mal qu'il faut faire disparaître? Avez-vous
mesuré les besoins de cette société et savez-vous bien
— 40 —■
dans quel pays, à quelle époque vous,vivez? Car enfin,
messieurs, ce droit que nous exerçons ici, à huis-clos, et
sous la surveillance de cinq à six administrations diffé-
rentes, il n'y a pas de pays libre qui n'en revendique
l'exercice et où les hommes d'État ne se glorifient de le
protéger; il n'y a pas de pays libre où l'on ne puisse,
comme en Angleterre, pour citer l'exemple d'un pays
monarchique, réunir les électeurs au nombre de cinq, six
ou dix mille, en tous temps, en tous lieux, en plein air, et
où les partis ne puissent développer leurs théories, ex-
poser leurs programmes, rendre compte de leur conduite,
' 'accuser les partis hostiles, commencer et poursuivre des
campagnes et, enfin, faire librement ce qui doit se faire
dans toute société qui a quelque souci de la dignité de ses
membres. (Très-bien! très-bien! — Bravos.)
Eh bien, ce qui se fait en Angleterre, ce que font les
membres de la Chambre des communes, se fait également
à quelques pas d'ici, en Suisse, où l'on comprend que la
démocratie est un gouvernement d'opinion par essence,
que c'est à l'opinion publique que doit rester le dernier
mot, que c'est elle qui doit tout examiner, tout contrôler,
tout vérifier, tout juger, afin de pouvoir tout choisir.
Aussi les démocraties ne sont véritablement libres, n'of-
frent de sécurité, d'avenir et ne fondent quelque chose
d'assis qu'à la condition de provoquer la confiance des
' hommes libres qui les composent; qu'à la condition de per-
mettre à tous d'aller, de venir, de circuler, de se grouper,
de se réunir, de s'associer, de se pénétrer. Qu'est-ce, en
effet, que la démocratie, si ce n'est point le gouvernement
de tous, si l'on est parqué, si c'est le régime cellulaire?
Ce n'est plus la démocratie, c'est le système des castes
sociales, c'est l'ancien régime. Comprendre ainsi la démo-
cratie, messieurs, c'est outrager la raison, et il faut la
peur pour expliquer les misérables et odieuses mesures
qu'on nous oppose. (Bravos.)
Quand donc prendrons-nous des habitudes viriles?
— 41 -
Lorsque nous vivions sous la monarchie, qu'elle fût légi-
time — voilà encore un mot Lien fait ! — (Rires), comme
après 1815, ou sous une monarchie à compartiments, une
monarchie à poids et contrepoids dont les uns font équilibre
aux autres, avec un horloger plus ou moins éloquent qui
se flattait de faire tout marcher; (C'est fini, cela! c'est
usé! rires universels.) — messieurs, je veux bien que ce
soit là des vieilleries, du bric à brac, mais il y a des gens
qui rêvent cependant le retour de ce système épuisé; —
lorsque, dis-je, nous vivions sous l'une ou l'autre de ces
monarchies, je comprends que l'un et l'autre de ces régimes
aient eu peur du peuple, parce qu'ils ne sont pas des
gouvernements de démocratie; et ils ont peur du peuple
parce qu'ils ne le connaissent pas et que, ne voulant pas
et ne pouvant pas l'apprécier, ils n'ont trouvé qu'un
moyen de le gouverner; c'est de le clore et de le tenir en
charte privée. (Rires d'approbation. — Applaudissements.)
Mais, messieurs, ce n'est pas un régime, un système
politique comme la démocratie actuelle, monde encore ré-
cent, qui date-, comme origine, comme naissance, comme
formule, de 1789, et qui, en somme, n'a pris pied parmi
nous, n'a mis la main sur les affaires, n'a été investie du
moyen protecteur de sa souveraineté, mise en possession
de la plénitude de son droit, qu'en 1848 par le suffrage
universel, — ce n'est pas, dis-je, ce monde nouveau de
la démocratie française qu'on peut se flatter de gouverner,
régler, conduire, instruire par les procédés, par les ha-
bitudes des quinze à vingt habiles diseurs qui gouvernaient
et conduisaient la monarchie parlementaire. (Non ! non !—
(Bravos.) Il faut aujourd'hui descendre dans les couches,
dans les rangs profonds de la société; il faut comprendre
que ce n'est que de la discussion manifestée, contredite, et
qui rencontrera autant d'affirmations que de négations,
que peut se dégager l'opinion, — car la démocratie n'est
pas le gouvernement de l'uniformité ni de cette discipline
passive que l'on rêve dans d'autres partis, dans d'autres
- 42 —
sectes ; c'est le gouvernement de la liberté de penser,
de la liberté d'agir. De là, par conséquent, la nécessité
d'une perpétuelle communication de tous les citoyens entre
eux, quand ils le veulent et comme ils le veulent, à la
seule condition, — condition unique — de délibérer pacifi-
quement, sans armes, ainsi que le disaient les premiers
législateurs de la Révolution française, afin de ne pas
fournir à quelques-uns la tentation de violer le droit des
autres. (C'est ceia! — Très-bien! très-bien!)
Et cependant, messieurs, il nous faut supporter cette
législation mauvaise, qui est aujourd'hui la nôtre, cette
usurpation de notre droit, cet empiétement de l'autorité,
pour en démontrer tous les jours l'inutilité. En effet, il
est bien sûr que si l'on ne peut se réunir au nombre de
1,800 personnes sous le prétexte qu'on formera ainsi une
réunion publique, on peut bien se réunir au nombre de
300 ; et, ce qui aura été dit dans cette réunion de 300 per-
sonnes sera répété, imprimé, publié, répandu, de sorte
qu'on n'aura rien fait, rien empêché, et que le but que l'on
se proposerait ne sera pas atteint : on aura simplement
mis la main sur la lumière, mais la lumière aura .passé à
travers les doigts, malgré tous les obstacles. (Assentiment
unanime.) Il faudrait, sous une République, abandonner
ces mesures, rejeter ces procédés qui n'ont d'autre ré-
sultat que d'engendrer le désordre moral, sinon le dé-
sordre matériel, quand c'est précisément de l'ordre moral,
avant tout, que devraient se préoccuper les hommes
d'Etat. Car, retenez-le bien, Messieurs, sans l'ordre moral
il n'y a pas d'ordre matériel assuré; c'est l'ordre moral
qui règle tout, qui calme tout, qui asseoit tout et qui
permet aux peuples de tout faire pour se relever de leurs
catastrophes. (Très-bien ! très-bien ! — Applaudissements.)
Que voulez-vous? En France, on ne peut pas s'habituer,
depuis 45 ans, dans certaines classes de la société, à
prendre son parti, non-seulement de la Révolution fran-
çaise, mais de ses conséquences, de ses résultats. On ne
— 43—
veut pas confesser que la monarchie est finie, que tous
les régimes qui peuvent, avec des modifications diffé-
rentes, représenter la monarchie, sont également con-
damnés. Et c'est dans ce défaut de résolution, de courage
chez une notable partie de la bourgeoisie française, que
je retrouve l'origine, l'explication de tous nos malheurs,
de toutes nos défaillances, de tout ce qu'il y a encore
d'incertain, d'indécis et de malsain dans la politique du
jour. .
On'se demande, en vérité, d'où peut provenir une pa-
reille obstination ; on se demande si ces hommes ont bien
réfléchi sur ce qui se passe ; on se demande comment ils
ne s'aperçoivent pas des fautes qu'ils commettent et
comment ils peuvent plus longtemps conserver de bonne
foi les idées sur lesquelles ils prétendent s'appuyer; com-
ment ils peuvent fermer les yeux à un spectacle qui de-
vrait les frapper. N'ont-ils pas vu apparaître, depuis la
chute de l'empire, une génération neuve, ardente, quoique
contenue, intelligente, propre aux affaires, amoureuse de
la justice, soucieuse des droits généraux ! Ne l'ont-ils pas
vue faire son entrée dans les conseils municipaux, s'éle-
ver, par degrés, dans les autres conseils électifs du pays,
réclamer et se faire sa place, de plus en plus grande, dans
les luttes électorales ? N'a-t-on pas vu apparaître, sur
toute la surface du pays, — et je tiens infiniment à mettre
en relief cette génération nouvelle de la démocratie, — un
nouveau personnel politique électoral, un nouveau per-
sonnel du suffrage universel ? N'a-t-on pas vu les tra-
vailleurs des villes et des campagnes, ce monde du travail
à qui appartient l'avenir, faire son entrée dans les af-
faires politiques ? N'est-ce pas l'avertissement caractéris-
tique que le pays — après avoir essayé bien des formes
de gouvernement — veut enfin s'adresser à une autre
couche sociale pour expérimenter la forme républicaine?
(Oui ! oui ! Sensation prolongée.) . .
Oui ! je pressens, je sens, j'annonce la venue et la pré-

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin