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Yerta Slovoda / [signé] : Amédée Achard

De
52 pages
impr. générale d'É. Crugy (Bordeaux). 1865. Non paginé [50] p. ; 14 x 32 cm.
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FEUILLETON DU JOURNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
1.
Il était cinq heures. Une lumière claire
et vive inondait le plateau de Schœnwald
et mettait en relief l'arbre, le rocher, le
buisson mais déjà une ombre plus dense
se faisait sur la lisière des forêts voisines.
Le soleil se penchait du côté de la'France,
qne voilait confusément un rideau de
brume enflammée. Une femme, assise sur
le tronc renversé d'un chêne, promenait
ses regards autour d'elle. C'était moins la
rêverie qu'une sorte de recueillement qui
la retenait à sa place un livre ouvert re-
posait sur ses genoux. Sa main l'y rete-
nait, ie doigt encore appuyé sur la page
commencée, mais elle ne lisait plus. Le
spectacle que sa vue prouvait embrasser
avait de la grandeur et ce caractère de
sauvage magnificence que donnent aux
pays de montagnes ia solitude et lus ap-
proches du soir. Un cercle de forêts, entre
lesquelles s'ouvraient des échappérs, fer-
mait l'immense- plateau; sur l'une des
frontières de sa vaste courbe elles mon
taient par gradins successifs jusqu'à des
hauteurs au-dessus desquelles les dentelo-
res des sapins se dessinaient dans le ciel
d un bleu tendre et transparent. Ça et là
tours masses profondes étaient piquées de
larges taches rouges et blondes qui trahis-
saient le passage de l'automne dans ces noires
futaies. Sur l'autre bord du plateau, elles
s'abaissaient brusquement, et, de croupe en
croupe, les yeux qui en contempleienl l'é-
tendue descendaient jusqu'aux plaines que
traverse le Rhin, par delà les villages,
par delà los vallons. Le fleuve, frappé de
rayons obliques, était pareil à un long ser-
pent cuirassé d'écailles d'or et cl'acier; il
se perdait dans un horizon de pourpre. Plus
loin encore, et derrière d'autres plaines
noyées dans des vapeurs lumineuses, une
ligne,de montagnes perdues dans un vague
éloignement indiquait la place où les Vos-
ges se dressent en face de la forêt Noire.
Le vent léger qui précède la nuit passait
dans l'air et arrachait à ce rideau d'arbres
de longues plaintes qui s'apaisaient pour
renaître encore.
Une certaine vie animait le plateau. Dis-
persés dans son ellipse, des faucheurs cou-
paient, le regain des prairies, tandis que
des faueuses retournaient l'herbe séchée
par le soleil et l'entassaient sur de longs
chariots attelés de bœufs tranquilles. Quel-
ques enfants riaient et s'ébattaient autour
des chariots leurs cris aigus fendaient l'air
On entendait le grincement de la pierre à
aiguiser con're les faux et des refrains de
chanson adoucis par la distance. Quelque-
fois le mugissement d'une vache errant dans
un pâturage se mêlait à ces doux bruits.
Les chariots, remplis de foin, et pareils à
des monticules verts, s'ébranlaient, et leurs
roues grinçaiert dans la plaine, escortés
par des bandes de filles qui marchaient
pieds nus. Quand l'ombre gagna le faîte des
sapins où la lumière rouge du soleil venait
de s'éteindre, de grandes files d'oies et des
bandes tumultueuses de porcs se montrè-
rent dans toutes les directions, prenant leur
course du côié du village, dont l'humble
cloche et les maisons blanches égayaient
l'extrémité du plateau Les battements d'ai-
le, les cris, les grognements remplirent la
solitude. Bientôt, aux appels rauques du
cornet à bouqnin une troupe de bœufs
formas massives, estompées par l'obscurité,
se dessinèrent confusément au milieu dès
prairies. Les pâtres les suivaient lentement,
la houppelande jetée sur l'épaule. Parfois les
oies prenaient leur vol, et leurs silhouettes
blanches disparaissaient dans l'éloignement,
pareilles à des flocons de neige. Les porcs
trottaient et les bœufs s'avançaient d'un pas
lourd. Des courlis, troublés par leur pas-
sage, s'enfuyaient du milieu des roseaux en
poussant des cris plaintifs dont notes
aiguës se perdaient dans l'éspace. Le jour
touchait à cette heure mystérieuse où la
clarté mourante s'efface et donne aux ob-
jets des contours indécis. Les troupeaux et
leur tumulte s'étaient éconlés comme un
torrent. Il n'en restait plus qu'une rumeur
vague et flottante qui s'éteignait, tandis
que montait le retentissement sourd des
cascades de Triberg. Le regard ne saisissait
plus sur la plaine que des formes incertai-
nes qui se mouvaient lentement dans un
cadre de forêts silencieuses. La jeune fem-
me, qu'on a vue au commencement de ce
récit assise sur ie tronc d'un chêne, gardait
toujours sa muette immobilité. Le menton
pris dans la paume de :a main, elle prome-
nait son attention rêveuse de l'horizon où
se mouraient les dernières flammes du so-
leil couchant, aux futaies épaisses enseve-
lies déjà dans les ombres du soir.
En ce moment, un homme parut auprès
d'elle et l'appeia par son nom. Yerta re-
tourna la tête. Elle sourit.
La coupe est donc achevée, mon pè-
re ? dit-elle.
Non pas encore ma fille il faudr
bien encore tout un jour pour que tous les
arbres soient abattus mais je t'ai vue à
peine une heure ce matin, et il me tardait
de t'embrasser. J'ai allongé le pas, et, au
détour de la forêt, je t'ai aperçue assise à
celle place c'est pourquoi je ne suis pas
centré au village tout d'abord. Le souper
peut attendre, et je serai content de faire
un bout de chemin avec toi,
Johaa Siovoda souleva son bonnet de
eau de renard d'où s'échappaient quelques
méches de cheveux gris, et passa un mou-
choir sur son front sillonné de rides et
trempé de sueur. Un grand vol d'étour-
Peaux passa comme un tourbillon au-des-
sus de sa tête, taudis que, plus a;ant dans
le ciel profond, une bande de canards fuyait
t tire d'aile.
Il fait chaud encore comme au mois
de juin, reprit-il, mais il ne faut pas se fier
à cette douceur trompeuse de la saison les
brumes du matin sont déjà froides, les oi-
seaux qui annoncent l'hiver se montrent par
grandes troupes, et le lièvre que j'ai tué
hier, et dont j'espère bien manger le râble
ce soir, a la toison épaisse et fourrée com-
me au cœur de décembre. L'hiver sera
rude, ma fille.
Nous avons nne maison solide mon
père, et dans cette maison assez de pain et
de bois pour ne rien craindre et accueillir
les pauvres qui viendront frapper à notre
porte. Il nous faut bénir Dieu qui nous a
dispensé tous ses biens.
Le vieillard releva la tête avec orgnerl.
Oui oui 1 reprit-il, rien ne nous
manque, et je le bénis, surtout s'il t'envoie
une vie heureuse et le contentement du
cœur.
Il promena ses regards autour de lui d'un
air joyeux.
Tous ces biens dont tu parles, c'est
pour toi que je les ai amassés, Yerta. Une
bonne moitié de ces pâturages, ils sont à
moi. J'ai acheté par milliers les arbres
qui croissent sur la montagne; je suis le
maître de rette large maison dont la chemi-
née fume là-bas, et puissé-je un jour y voir
rire des enfants qui te ressembleront j'ai
des champs dans la plaine, une maison en-
core plus ample et plus belle dans la vallée,
des scieries le long de la Murg et de la Kin-
sig, des bœufs dans mes étables et des sacs
rerr,plis de florins chez un banquier de la
ville.Tu es riche, Yerta, et celui qni t'é-
pousera pourra dire qu'il n'est pas d'héri-
tière qui te vaille de Fnibourg à Manheim.
Vous êtes bon, mon père, dit Yerta,
qui prit la main de son père et l'embrassa.
Johan secoua la tête.
Je sais que tu m'aimes, reprit-il mais
je voudrais que tu en aimasses un autre et
que cet autre devînt mon fils. Tu ne veux
donc pas me donner cette joie ?
J'y pensais tout à l'heure.
Parle alors.
Ne vous hâlez pas de vous réjouir.
mon cœur m'a dit que l'heure n'était pas
venue.
Le vieillard soupira.
Alors si ce n'est pas pour toi, reprit-
il en appuyant sa main sur l'épaule cour-
bée de sa fille, pense au bonheur que je te
devrai. Il semble qne Dieu se soit retiré
d'une maison où il n'y a pas d'enfants.
De nouveau Il promena ses regards au-
tour de lui. Une dernière et confuse clarté
flottait sur le plateau. Les cris des courlis
devenaient plus vifs et plus pressés. Quel-
ques bœufs mugissaient dans les pacages.
Johan frappa du talon l'herbe épaisse.
Et dire que d'autres qui n'ont rien se
marient s'écria-t-il. Tu auras vingt ans
aux pren iëres neiges et tu t'obstines dans
la solitude ?. Pour qui donc tous ces biens
que j'entasse et dont mes mains ne sa-
vent pas dépenser les retenus?
Patience mon père, dit Yerta.
Elle se leva et passa son bras sous celui
du vieillard. Presque aussitôt l'éclair d'un
coup de fusil brilla sur la lisière des forêts,
et une détonation éclata sous les futaies as-
sombries.
Ah 1 dit Johan, c'est le jeune baron
qui chasse. Je l'ai rencontré dans la mon-
tagne avec son chien Miko je l'ai engagé
à dîner avec nous. Ne trouves-tu pas que
c'est un brave jeune homme?
Oui, murmura Yerta.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU JOURNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
Elle était devenue rouge, et malgré l'ob-
curité elle détournait la tête. Son bras
tremblait un peu.
On dirait que tu as froid ? reprit Jo-
han. La nuit vient. Marchons.
Ils tirent quelques pas en silence. Les
yeux de Yerta cherchaient du côté de la
forêt.
Il ne ressemble pas à tous les nobles
que j'ai rencontrés, M. de Rothenfels, pour-
suivit Johan. Bien qu'il soit baron et allié
aux familles les plus considérables du cer-
cle de Constance il ue dédaigne pas de
s'asseoir à ma table, et l'autre jour, devant
dix personnes, il m'a donné la main. Si tu
étais comtesse ou marquise, il ne montre-
rait pas plus de respect pour toi.
M. de Rothenfels a le cœur bon et
grand.
Je suis heureux de t'entendre parler
ainsi mais puisque c'est là ton opinion sur
M. de Rothenfels et elle est juste et rai-
sonnable pourquoi ne te montres-tu pas
plus reconnaissante de sa bonté? Tu lui par-
les avec une réserve que tu n'as avec per-
sonne. Je t'observais l'autre jour,, tandis
qn'il t'offrait le bras pour te ramener de l'é-
glise tu as hésité quelque temps puis,
après l'avoir accepté, tu as marché auprès
du jeune baron sans plus ouvrir la bouche.
Yerta s'appuya doucement sur le bras du
vieillard.
Mon père reprit-elle quand nous
sommes à Gernsbach en automne j'ai vu
parfois s'abattre dans la cour où nos poules.
vont et viennent, gloussant autour de leurs
poussins, de beaux oiseaux qui sont plus
magnifiquement vêtus dans leur plumage
que les princes des contes de fée dans leurs
habits de velours tout brodés d'or.
Oui, oui, la forêt est voisine, et des
faisans s'en échappent à tire d'aile.
Ces hôtes étrangers restent un temps
à l'ombre de notre toit on pourrait les
croire les amis de la maison, puis un ma-
tin, fiers et superbes, ils disparaissent.
Les hurnbtes poules ont perdu leurs com-
pagnons d'un jour.
Tu as peut-être raison, dit Johan qui
secoua sa tête grise; mais ce sont là des
pensées qne tu ne devrais pas avoir à ton
âge. Laisse donc l'expérience à ceux qui
ont traverse la vie. Et puis ne suis-je pas
assez riche pour te donner des robes de soie
et des ajustements d'or comme en portent
les demoiselles de Fribourg et de Carlsrulie?
N'en serai-je pas moins Yerta Slovo-
da, une fille sans naissance que les demoi-
selles dont vous parlez ne connaîtront ja-
mais ? Couvrez de la peau d'un renard le
lièvre blotti dans un sillon. passe une be-
lette, et le lièvre s'enfuit.
Le refrain d'une chanson joyeuse retentit
dans la nuit.
Eh c'est la voix de Conrad Schwal-
bach dit Johan. A quelque heure du jour
qu'on le surprenne, l'étudiant chante. C'est
un bon compagnon et comme il en faudrait
beaucoup à la vieille Allemagne Cela vous
remet le coenr d'entendre ces gais refrains.
Tandis qu'il parlait, Yerta regardait au
loin. Bientôt ses yeux, habitués à percer
l'obscurité et la distance, reconnurent deux
hommes qui traversaient le plateau d'un pas
élastique et ferme bien qu'ils portassent
un lourd fardeau suspendu à une perche
dont les extrémités reposaient sur leurs
épaules. Leurs silhouettes noires se dessi-
naient dans l'ombre transparente, adoucie
par les clartés pâles qui tombaient du ciel.
En un instant, un grand épagneul fauve
bondit, en jappant, sous la main de Yerta.
Quand je te le disais. voilà Myko 1
s'écria Johan.
Il appela d'une voix forte, et les deux
chasseurs furent auprès de lui en qnelques
minutes. Celui qui marchait le premier ôta
son feutre noir orné de plumes de tétras et
salua Yerta. Elle inclina la tête sans ré-
pondre, tout en caressant la robe lulrée de
l'épagneul. Johan passa la main sur le flanc
du chevreuil que portaient Conrad Schwal-
bach et le baron de Rothenfels.
Voilà ce que j'appelle un bean coup 1
dit-il toute la charge a frappé au défaut de
l'épaule. C'était ainsi que je tirais au
temps où mes jambes me permettiaent d'al-
ler à la chasse.
Vous avez certainement fait aussi
bien. vous n'avez jamais pu faire mieux
répondit Conrad. Le brocard s'est levé de
vant Myko, et il tombait foudroyé avant d'a-
voir fait trente pas. Je ne crois pas qu'il
en existe de plus fort et de mieux coiffé
dans la montagne. Et si vous voulez nous
2
prêter le four de votre maison, ami Johan,
Voilà un étudiant de la très-noble et très-
docte Université de Heidelberg qui ne sera
pas fâché de savoir si ce brave chevreuil
rst aussi bon qu'il est beau.
Entends-tu, Yerta? Tu diras à Cathe-
rine de faire grand fen, et à Gertrude de
mettre sur la table une nappe blanche, et à
chaque bout de la table deux bouteilles de
vin du Rhin. Je connais un vieux monta-
gnard de la Bohème qui ne sera point fâché
non plus de donner son avis sur le che-
vreuil que voilà. Un quartier de venaison
qui fume et un vin couleur d'or qui brille
dans un verre, je ne sais rien de mieux
pour ouvrir le cœur de l'homme à la gaîté.
Yerta, pressa le pas silencieusement et se
perdit dans l'ombre, toujours suivie de
Myko.
Bientôt après Johan Slovoda était assis
avec ses deux jeunes amis autour d'une
large table de chêne dressée au milieu d'une
grande pièce. Un poêle énorme de faïence
verte ronflait dans un coin, et, à l'autre ex-
trémité, une horloge tintait dans sa gaîne
de bois. Un Christ, dont les pieds dispa-
raissaient dans un buisson de buis bénit,
occupait l'un des angles de la salle et fai-
sait face à un image coloriée de la Vierge,
parée d'une couronne de fleurs artificielles.
Un pinson, réveillé par l'éclat des lumières,
chantait dans sa cage. Yerla allait et venait
sans bruit, achevant de préparer le couvert.
Les boutelles au long col égayaient la nappe
blanche. Une servante accroupie jetait de
petites bûches de sapin dans le brasier dit
poële, dont la flamme rouge éclairait la toi-
son fauve de Myko étendu dans son voisi-
nage.
En ce moment, une grande fille, qui sor-
tait d'une pièce voisine, apparut tenant en-
tre ses mains une lourde soupière d'où s'é-
chappaient des nuages de vapeur. Johan
Slovoda se frotta les mains joyeusement.
A présent, mangeons et bénissons
Dieu, dit-il en plongeant la cuillère à pot
dans la soupière aux larges flancs.
Oui, mon père, bénissons Dieu, qui
vous maintient en bonne santé, répondit
Yerta.
Elle fil le signe de la croix, Johan, Con-
rad, et le baron de Rothenfels se levèrent,
et d'une voix douce elle récita le benedicite.
Quand les actions de grâces furent termi-
nées, elle coupa un large morceau de pain
qu'elle couvrit d'une tranche épaisse de
jambon, remplit un gobelet de bière écu-
mante, et, montrant le tout à l'une des ser-
vantes
Gertrude, reprit-elle, si un pauvre
passe devant la porte, ce sera pour lui.
Yerta s'assit à la droite de son père,
ayant en face d'elle-même M. de Rothen-
felds, et Conrad Schwalbach en face de
Johan. Le baron, qui ét,ait resté debout,
versa quelques gouttes de vin dans un verre,
et le vidant d'un trait
Dieu me donne une femme qui vous
ressemble, dit-il.
Un voie de pourpre se répandit sur le
visage de Yerta elle se pencha sur son
assiette et ne répondit pas.
Le quartier de chevreuil fumait sur la ta-
ble lorsque, posant tout à coup sa four-
chette sur le bord de la nappe
Ai-je mal compris, dit Johan, ou ne
m'avez vous pas conté dans la forêt que sous
peu de jours vous quitterez Schœnwald
pour retourner à Carlsruhe?
Je l'ai dit, répliqua le baron les tra-
vaux pour lesquels j'ai passé deux mois sur
la montagne tonchent à leur terme; la route
est tracée. L'administration à laquelle
j'appartiens me rappelle, et j'obéis
C'est ainsi que les voyageurs se sépa-
rent après avoir marché côte à côte sur le
même chemin mais il peut se faire que de
nouvelles études vous amènent dans la val-
lée de la Murg. Souvenez-vous alors qu'il y
a Gernsbach une maison dont la porte vous
sera toujours ouverte.
Je le sais, et c'est ce qui rend la pen-
sée de ce départ moins amère à mon cœur.
Eh bien je veux boire à votre heu-
reux voyage et à notre prochaine rencon-
tre. On s'est vu dans la montagne et on se
retrouvera dans la vallée; rien ne sera
changé. Va, Yerta, va, mon enfant, et ap-
porte-nous une de ces bouteilles que je
garde pour les bonnes occasions et pour
mes hôtes d'élection nous trinqnerons, et
le vin de Hongrie nous versera l'espérance
et la consolation.
Yerta revint au bout d'une minute. Elle
remplit d'abord le verre de M. de Rothen-
fels mais, bien que son visage ne laissât
voir aucune émotion, le goulot de la bou-
teille tintait contre le cristal de Bohême.
ÂMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU J URNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
IL
Le premier. Conrad leva son verre, et,
faisant briller ta liqueur dorée aux rayons
d'une lampe
Je bois aux cœurs honnêtes et aux
hommes de bonne volonté, dit-il. Si j'en
crois ce que m'écrivent mes camarades
d'Heidelberg, de Tubingue, de Fribourg,
bien des choses se passeront auxquelles
on ne s'attend pas. Le feu couve sous la
cendre j'en vois la fumée on en verra la
flamme prochainement. Ceux qui sont unis
seront séparés, ceux qui ne se connaissent
passe rencontreront. C'est pourquoi serrons-
nous la main on ne sait pas si demain nous
ne serons pas appelés à serrer la poignée
d'un sabreou la crossed'un fusil.
Un certain frisson courut autour de la
table, On n'était point accoutumé à enten-
dre un tel langage dans la bouche de l'étu-
diant, plus prompt à chanter qu'à réfléchir.
Oui, oui, je vous comprends, dit Jo-
han en secouant sa tête chauve, 1848 n'est
pas une année qui ressemble aux autres. Le
vent souffle du côté de la France, et la vieille
Allemande en est tout ébranlée. Je suis
d'un pays qui a connu les guerres civiles.
Elles ne sont donc point faites pour ef-
fray r un homme dont les ancêtres ont
combattu avec Jean Ziskaet Jean Procope.
Mais bien qu'une certaine agitation soit ré-
pandue partout, Dieu, j'espère, épargnera
cette épreuve à la terre que j'ai trempée de
mes sueurs. Si maintenant il lui plaît de
nous l'envoyer, on est prêt, et je compte
bien que chacun l'attendra debout.
Un feu sombre brillait dans les yeux du
vieillard. Il venait de prononcer deux noms
chers au cœur de la race tchèque dont il
descendait, et le souflle des révolutions pas-
sées animait son visage.
Mon père dit Yerta, qui posa douce-
ment la main sur son bras.
Johan se calma.
Je ne suis plus d'un âge à manier la
hache et le mousquet, reprit-il, et puis j'ai
idée que notre ami Conrad prend trop aisé-
ment tes paroles échangées entre jeunes
gens dans une brasserie pour les appels du
tambour et du clairon. Notre devoir à nous
est de travailler pour la paix.
Ainsi faisons-nous 1 s'écria joyeuse-
ment Conrad en posant son verre vide sur
la nappe. On me mande de la docte ville de
Heidelherg que les élèves de l'Université
ont offert à leurs professeurs un banquet oit
l'on a consommé assez de vin de Margraf et
de Steinberg pour réjouir tous les vignobles
du Rhin Les cuves sont vi les. L'amour de
la chasse a fait que cette occasion de boire
a été perdue pour moi 1
Elle se retrouvera, dit le baron.
Dussé-,je la retrouver dix fois, et c'est
bien mon espoir, il y en aura toujours une
de moins dans le compte final des occa-
sions.
Yerta ne parlait plus. Le coucou chanta
sur l'horloge, et l'on entendit sonner dix
coups.
Eh ch dit Johan, chacun de nous a
fatigué son corps. Il faut songer au re-
pos. Prends ta lanterne, Yerta, et ouvre la
porte. Malgré la fraîcheur de la nuit, nous
conduirons nos hôtes jusqu'aux premières
maisons du village. Le grand air et la mar-
che nous aideront à trouver le sommeil.
Johan alluma une lourde pipe de porce-
laine enjolivée de peinture, jeta une houp-
pelande sur ses robustes épaules, et sortit
le premier. Conrad le suivit. Un léger
brouillard flottant à la surface du sol bai-
gnait l'immense plateau. C'était comme une
mer blanche dont les ondulations vaporeu-
ses fuyaient vers un horizon mystérieux.
On ne voyait que le faîte des arbres et
le toit des maisons. Le croissant de la lune
versait une lumière pâle sur cette blan-
cheur immobile et en augmentait les va-
gues perspectives. On marchait Oans la bru-
me, et les formes, englouties dans sa trans-
parence, s'effaçaient bientôt. comme des
ombres.
Johan et Conrad, qui marchaient en avant,
disparurent en un instant; on entendait
leurs voix, on voyait deux étincelles rouges
qui brillaient l'une près de l'autre; ce Lruit
et cette double étincelle indiquaient seuls
quelle direction ils avaient prise. Yerta et
le baron de Rothenfels venaient derrière,
lentement. La lumière du falot les entou-
rait comme d'une auréole qui tremblaitdans
le brouillard.
Je partirai dans trois jours peut-être.
Se peut-il, Yerta, que je ne vous revoie
plus? dit le baron qni venait de lui offrir
3
son bras. Mon cœur est déchiré, et je ne
veux pas croire que c'est h) dernière fois
que ma main aura rencontré la vôtre.
J'ai peut-être tort, répondit Yerta
mais il ne sera pas dit quevous aurez quitté
le pays où je vous ai connu sans qu'une
heure nous ait de nouveau réunis.
Non, Ycrta, vous n'avez pas tort ma
vie est troub'ée et confuse comme cette
plaine où nous marchons. Je n'y vois qu'un
point lumineux, et c'est vous. Laissez-moi
espérer qu'il ne s'éteindra pas.
La poitrine oppressée de Ycrta se sou-
leva.
Dieu est le maître, dit-elle,
La voix de Johan, qui causait avec Con-
rad, s'entendait toujours dans l'éloigne-
ment.
Quand vous verrai-je t t où vous
verrai-je? reprit M. de Rothenftels.
Un jour, je ne sais pas si vous vous en
souvenez, Wilhelm je vous ai rencontré
près des rochers sous lesquels disparaît la
rivière, qui bientôt après s'échappe des cas-
cades de Triberg. Vous veniez de tuer une
gelinotte, vous me l'avez offerte. Ce jour-là,
et sans démêler encore ce qui se passait en
moi, je suis rentrée à la maison, rêveuse et
troublée. Eh bien c'est à ce même endroit
que je veux vous voir, et ce sera demain à
la première heure du jour. Nous sortirons
ensemble comme il convient à des êtres qui
peuvent confesser leur cœur à Dieu et si
dans la suite nous ne devons plus marcher
dans le même sentier quelque chose de
bon restera du moins dans la mémoire de
l'un et l'autre.
Ah si vous oubliez, Yerta, moi, je
n'oublierai jamais
Johan s'arrêta. Wilhelm et Yerta le re-
joignirent.
Voici l'auberge où deux lits vous at-
tendent adieu maintenant, dit le vieillard.
Ils échangèrent tous quatre une poignée
de main et se séparèrent. Bientôt après,
Yerta et son père rentraient dans la salle,
où tout à l'heure encore Wilhelm et son
ami, l'étudiant, buvaient le vin de Hongrie.
Johan secoua les cendres de sa pipe.
J'ai les paupières lourdes, dit-il, je
vais chercher le sommeil. Embrasse-moi,
Yerta.
Dormez, mon père
Johan retint quelques secondes la tête de
sa fille sous ses lèvres puis, l'écartant et la
regardant
Dieu te bénisse, mon enfant. Tu es
irta joie et ma consolation, reprit-il. Ce
que disait Conrad il y a une heure m'a frap-
pé. Je n'ai pas voulu insister à cause de
M. de Rothenfels, qui a sa famille parmi
ceux contre lesquels la Révolution va se
ruer comme une louve sur un troupeau,
mais il y a des coups de fusil et des tem-
pêtes dans l'air.. Je le sens, et alors je
pense à toi. Que Dieu t'épargne dans sa
colère. moi je puis tomber comme un ar-
bre chargé d'années.
Il l'embrassa de nouveau.Yerla lui rendit
son baiser, et en s'efforçant de sourire
Dormez en paix, mon père, reprit-
elle, toutes les tempêtes n'éclat2nt pas.
Et toi, vas tu dormir aussi ?
Laissez-moi d'abord tout ranger ici.
Je n'aime pas qu'un semblant de désordre
se fasse sentir chez vous. C'est un exemple
que nous devons à ceux qui nons servent.
Yerta resta seule. Elle eut bientôt fait
de plier la nappe et de porter à la cuisine
les verres et les assiettes. Quand toute chose
fut à sa place, elle demeura un instant si-
lencieuse, la tête inclirée sur sa poitrine;
puis, tombant à genoux devant l'image de
la Vierge, et joignant les mains
Sainte mère de Dieu, dit-elle, en"
v..yez-moi la force et le courage
A la première heure du jour, ie lende-
mam, lorsque la fille de Johan Slovoda parut
devant sa porte, elle aperçut Wilhelm qui
s'avançait à grands pas dans la direction du
village. Elle sourit et lui tendit la main il
la retint un instant et portant à ses lèvres
cette main petite et brune à laquelle le tra-
vail n'avait rien fait perdre encore de sa fi-
nesse et de sa douceur
Vous êtes bien pâle ce matin, Yerla,
plus pâle que vous ne l'étiez hier. Qu'a-
vez-vous? dit-il.
Vous ne m'interrogez pas pour que je
vous trompe, répondit-elle; j'étais tout à
l'heure à ma fenêtre, j'y suis restée quel-
ques minutes accoudée j'admirais la ma-
gnificence de ce paysage que je vois chaque
jour et que chaque jour j'admire davantage.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU J URNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
Mon père est sorti armé de cette hachette
des forestiers avec laquelle il entaille les
arbres qu'il veut sauver de la cognée. Il m'a
vue, et me saluant de la main, comme s'il
eût deviné la secrète amertume qui remplit
mon cœur-Bon courage, m'a t-il dit,
c'est pour toi que les sapins vont ton;ber. Il
s'est éloigné lentement et d'un pied solide.
Bientôt il a disparu sous le rideau noir de la
forët. Alors j'ai entendu voire voix dans l'é-
loignement; vous parliez avec Conrad qui,
peu d'instants ayrès, traversait la prairie, un
fusil sur l'épaule. J'ai pensé alors que ce
magnifique spectac le que j'avais sous les
yeux, nous ne le verrions plus ensemble,
et c'est pourquoi vous me voyez si pâle à
présent.
J'éprouve à vous entendre parler ainsi
je ne sais quel sentiment de joie et de tris-
tesse. Je tiens donc une place dans votre
vie?
Je voudrais qu'elle y fût moindre.
Ah taisez-vous!
De nouveau M. de Rotlrenfels porta la
main de Yerta à ses lèvres elle la retira
doucemeni.
Vous me traitiez comme une demoi-
selle et vous oubliez que je ne suis qu'une
paysanne, reprit-clle.
Vous mais il n'est pas une maison
des plus grandes villes de l'Allemagne où
l'on ne fût heureux de vous recevoir.
Le pensez-vous sincèrement?
Wilhelm baissa les yeux sous Io regard
de Yerta.
Et cependant, reprit-il après un court
insiant de silence, nulle n'y tiendrait une
meilleure place.
Cela se peut, et je le crois. Ma cons-
cience me crie que l'amour du juste et du
bien remplit mon âme; ma's cela suffit-il ?
De quel air me regarderaient celles que je
serais appelée à rencontrer dans ce monde
dont vous parlez?. dites, oseriez-vous me
répondre ?
Peut-être.
Un éclair de joie illumina le visage de
la jeune fille mais presque aussitôt il s'ef-
faça,
Peut-être, c'est beaucoup; mon cœur
me dit que ce n'est point assez.
Venez toujours répondit Wilhelm.
Le spectacle que présentait alors le pla-
teau de Schœnwald avait un éclat et une
animation qu'on ne lui voyait pas la veille.
Les faux luisantes enlevaient les touffes
d'herbe qui tombaient en lignes épaisses
sous les pas du faucheur; le clair soleil de
l'aube 1 ermeille égayait les chemises blan-
ches et ics jupons rouges des faneuses dis-
persées dans les prairies; la brume dissipée
par le matin s'enfuyait du côté de la forêt,
où de longues traînées de vapeurs diapha-
nes erraient au travers des sapins, pareilles
aux robes flottantes de quelque fée en voya-
ge des reflets d'opale irisaient leurs con-
tours bientôt épanouis d'autres sortaient
du milieu des arbres et s'envolaient dans
l'azur des gouttes de rosée semés par la
nuit scintilllaient à tous les rameaux. La
fuite d'un oiseau, une risée de vent en fai-
saient pleuvoir les perles et les diamants.
Chaque brin d'herbe, chaque buisson avait
sa parure de rubis et d'émeraudes. Un nua-
ge sortait des naseaux des bœufs qui seren-
daient au pâturage, chassés par des enfants.
On voyait dans toutes les maisons, au tra-
vers des vitres, des ouvriers assis devant
leurs établis ils travaillaient à mille ins-
truments de musique un bruit confus de
limes et de tarières s'échappait dé! c. s re-
traites portées par l'industrie au cœur des
montagnes.
Des voyageurs passaient sur la route, et
devant chaque porte, dans des cages sus-
pendues au sommet de longues perches, des
colonies ailées de sansonnets chantaient
gaîment. Des vols d'étourneaux leur répon-
daient du haut du ciel, perdus dans le
rayonnement du jour. La blonde lumière de
l'aurore donnait à la forêt sombre un air de
jeunesse, et la plaine du Rhin, toute piquée
de bois, de clochers, de villages sortait
confusément de l'ombre, à
coup par les reflets d'une lueur fraîche et
blanchissante.
Des rumeurs incertaines passaient dans
l'air mugissements sourds des troupeaux,
appels lointains des cloches, tintements lé-
gers des sonnettes attachées au cou des va-
ches, notes aiguës des alouettes, chants du
coq et des enfants, murmuresdes ruisseau
épars sur un lit de cailloux gémissements
passagers des futaies effleurées par le vent
le concert immense et doux remplissait l'es-
4
pace. Parmi ses bouquets d'arbres, à l'ex-
trémité du plateau, le bourg de Schœnwald
semblait rose. Quand on prêtait l'oreille, on
entendait le rttentissement de la cognée
qui frappait les sapins dans l'épaisseur du
bois. Quelquefois le fracas d'une chute an-
nonçait que l'un de ces arbres gigantesques
venait de tomber. Alors Yerta pensait à sou
père et aux dernières paroles qu'il lui avait
adressées.
Les filles et les garçons qui la rencon-
traient la saluaient. Elle avait toujours dans
ses poches quelque menue monnaie pour
les enfants qui passaient portant sur leur
épaules des fagots de bois mort. Les plus
petits serraient leur trésor dans leurs mains
fermées et hâtaient le pas, étonnés et tout
rouges, quoiqu'ils la connussent bien. Elle
les suivait d'un œil triste, tandis qu'ils cou-
raient pieds nus sur les pierres du chemin.
Je les vois ainsi chaque jour, dit-elle
en regardant une fillette qui pliait sous le
poids des ramées, et je ne puis pas m'em-
pêcher de les plaindre.
Peut-être cependant ne savent-ils pas
qu'ils souffrent?
Cela se peut mais je sais, n:oi, que
je souffrirais si j'étais à leur piacet et cela
suffit pour que la vue de ces pauvres êtres
me serre le cœur.
Ne me croyez ni dur ni sec, Yerla.
Je crois seulemeut que vous av ez des sen-
sations que d'autres n'ont pas. Que de cho-
ses qui n'effleurent pas ces êtres déshérités
et qui vous déchireraient
Vous avez certainement raison et si
je suis moins heureuse, cependant je ne
voudrais pas changer.
Wilhelm et Yerta arrivèrent ainsi à un
endroit où le plateau rétrécissait sa grande
courbe. Les bois se rapprochaient on en-
tendait distinctement le retentissement des
cascades de Triberg s'écroulant dans leur
gorge de grandit. Le ruisseau qui coulait pa-
resseusement tout à l'heure entre deux ri-
ves herbues disparaissait alors sous un
amoncellement de roches blanches étendues
comme une carapace. Le site était sauvage
et solitaire. Yerta regarda autour d'elle.
C'était là dit-elle en désignant à Wil-
helm un bouquet de hêtres et cle chères qui
s'élevait au pied d'un escarpement.
Elle s'arrêta et s'assit sur la saillie d'une
racine énorme.
Pensez-vous que mon coeur ait oublié
le moment où vous m'êtes apparue? répor-
dit M. de Roihenfels, qui iestait debout au-
près d'elle. Depuis ce jour je n'ai pas cessé
de vous voir, et le charme qui dès la pre-
mère heure m'attira cers vous, j'en ai snbi
l'empire avec plus de force à mesure que je
vous connaissais davantage.
Je mentirais si je vous laissais croire
que je ne m'en étais pas aperçue. Là a été
ma faute, la sera mon châtime' t. J'ai été
lâche, je serai punie. Une chose nous sé-
pare que rien ne renversera,
Et pourquoi ? Il dépend de vous que
l'obstacle ne soit pas invincible. Vous savez
1 que je ne suis pis semblable aux fils des
familles nobles au milieu desquels j'ai
grandi. Je ne partage ni leuis idées ni leur
ambition. Je ne les condamne pas mais
elles ne me paraissent pas mériter des
efforts persévérants. J'ai porté l'épée un
temps, je l'ai quittée. Monter la garde aux
portes d'un château que personne ne songe
à attaquer, veiller sur des frontières que
nul ennemi ne menace, tenir garnison dans
des forteresses qui ne connaîtront jamais
les hasards d'un siège, cela valait-il bien la
j peine de boucler un ceinturon à ma taille ?
j En donnant ma démission, je n'ai fdit que
diminuer d'une unité le chiffre modeste
d'une armée oisive, et, si je vous en parle,
c'est pour vous rappeler que ma mère ne
s'y est point opposée. Et cependant, le
jour où j'ai envoyé ma lettre au ministre,
je rompais avec toutes les traditions de no-
tre famille c'était comme une révolution.
Je le sais, du Yerta.
Dans les petites cours de nos petits
royaumes, on ne conçoit pas qu'un fils de
comte ou de baron soit autre chose que mi-
litaire ou diplomate, poursuivit M de Ro-
ihenfels. Or, l'une de ces carrières me sem-
ble puérile, l'autre inutile. Lorsque j'ai fait
l'abandon d'une épaulette qui ne devait ja-
mais être appelée sur un champ de bataille,
combien de gens qni vivent dans leurs vieil-
les d menras, de Constance à Manheim,
n'ont pas cru que les portraits de mes an-
cêtres allaient tomber des murailles où les
a suspendus une piété séculaire Je suis
devenu ingénieur, j'ai fait œuvre de mes
mains et de mon cerveau, et ils sont encore
à leur place, et ils sourient quand je les re-
garde. Et qnan je passe devant leurs cadre
d'or, la tête haute et !e cœur lier, uue voix
intérieure me crie que j ai hien fait.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demoin.)
FEUILLETON DU JOURNAL DJ PEUPLE
YERTA SLOVODA
Un instant Yerta g;mlda le silence elle
avait pris à la main un scion d'osier et s'a-
musait, à retenir les feuilles mortes qui des-
cendaient an fil de l'eau. Quand elle retirait
sa légère baguette, les feuilles suivaient
leur impulsion première et disparaissaient
bientôt.
Voyez, dit elle, elles suivent la pente,
et la pente les entraîne.
Est ce à dire que vous me désap-
prouvez ? s'écria M. de Rothenfels, qui tres-
saillit.
Non, vous avez bien fait, Wilhelm, et,
si j'avais été la sœur d'un homme tel que
vous, je vous aurais montré le chemin vers
lequel le cri de votre cor.science vous a
poussé; mais cela veut-il dire qn'un jour je
pourrais être la baronne de Rothenfels?
1I1.
A son tour le jeune compagnon de Yerta
garda le silence un instant. Un léger em-
barras se peignit sur sa physionomie. Il fil
un effort, et regardant sa voisine
Ma mère, cependant, sait que je vous
aime.
Ah!
Et dans sa lettre je n'ai pas vu la trace
de la colère ou de la révolte.
Yerta devint pâle tout d'un coup, et re-
levant la tête
Vraiment ni révolte ni colère parce
qne vous aimez Yerta Slovoda ?. et c'est
à raoi que vous dites cela
Comprenez-moi bien s'écria Wil-
helm; et ne détournez pas mes paroles du
sens que j'y attache. Que de choses qui
nous entourent qui vous semblent des fils
et qui sout des chaînes! On ne peut les
rompre que par les efforts combinés de la
patience et du temps. Combien de mères
ne connais-je pas qui eussent répondu à la
lettre que j'ai écrite à la mienne par un
ordre formel de revenir auprès d'elle.
M'a-t-elle blâmé seulement? a-t-elle em-
ployé aucun de ces grands mots qu'on
trouve dans les comédies et qui retentis-
sent aussi dans les salons? Elle m'a prié
d'attendre.
Et vous attendrez?
Ne lui duis-je pas cette preuve de
respect, Yerta, et me blâmez-vous parce
que je me souviens de ce qu'elle est? Mais
un jour je l'amènerai à vous voir, et ce
jour-là ma cause sera gagnée.
Suis-je seule, Wiihelm, dites?
M. de Rothentels tressaillit il allait ré-
pondre, lorsque Yerta, l'arrêtaut
A votre tour, écoutez-moi bien dit-
elle. Vous savez qui je suis et d'où je viens
Il y a eu dans ma famille, parmi les miens,
je ne dis pas mes aïeux, des hommes
qui sont morts les -rmes à la main sur les
champs de bataille. Ils ont fait aeuvre de
soldat, et la Montagne Blanche le sait bien
Ceux-là ont combattu avec Jean Ziska et
George Podiebrad. Je ne sais pas leurs
noms, mais qu'importe s'ils ont laissé dans
mon cœur un sentiment de fierié que rien
n'eflacera Dans le passé, je remonte aussi
loin que vous par le souvenir; dans le pré-
sent, je suis votre égale par le cœur, par
l'intelligence, par l'éducation. de plus,
vous le savez. nos fortunes se valent.. De
ce côté-là donc point d'entrave. Or, entre
nous ce qu'il y a, faut-il le dire ?. vous
hésitez? eh bien mes lèvres aurout ce
courage. il y a mon père.
Yerta
Mais la fille de Johan s'était levée, et,
saisissaut Wilhem par le bras
J'ai commencé, j'irai jusqu'au bout.
dit-elle avec véhémence. Oui, l'être qui
nous sépare, c'est Johan Sluvoda mais ce-
lui-là, n'espérez pas que jamais je m'en
éloigné! Il m'a élevée dans ses bras, je
mourrai dans ses bras. Vous ne voyez que
l'écorce, c'est votre droit je ne vois que le
cœur, c'est mon devoir. Savez-vous bien ce
qu'il a fait pour moi ? Il a voulu que mon
esprit fut ouvert à re qui restait fermé pour
le sien. Il m'a poussée aussi haut qu'il a
pu de toute la force de son énergie et de sa
tendresse. Il m'a faite telle que je suis, cette
Yerta que vous avez vue sur la lisière d'une
furêt et que vous avez aimée C'est en quel-
que sorte une double vie que je lui dois, la
vie du corps, la vie de l'âme, et un jour je
lui dirai Laisse-moi, va-t'en Non. vous
n'avez pas pu me supposer à ce point in-
grate et malfaisante. Avec lui je partirai, ou
je resterai avec lui
Et qui vous parle d'une séparation
éternelle ? Qui vous demande de le quitter
pour ne plus le vuir?.
Ne oous playons pas-de mets, vous et
5
moi. Sous les mots, voyons les choses. Je
veux bien -croire que l'on m'accueille à
Constance, dans la vieille demeure de votre
famille ? y sera-t-elle près de moi ? Non
J'aurai permission de me rendre à Gerns-
bach une ou deux fois l'an, ici même peut-
être, mais pour huit jours, en passant,
comme un oiseau voyageur qui plie un ins-
tant ses ailes, puis reprend son vol. Et le
reste du temps en seia:-je moins absente
de sa vie, moins éloignée de ses yeux ? Puis
viendront les voyages, les maladies, les en-
fants, autant de prétextes à de nouvelles
séparations. Et c'est alors qu'il aura plus
besoin de ma présence que je lui en refu-
serai les consolations ? Est-ce donc à dire
qu'il aura cultivé mon intelligence pour des
sécher mon coeur ?. Ah si je pouvais le
croire j'irai toujours courant jusqu'à la
grange la plus voisine, et là, une fourche à
la main, remuant la paille, j'oublierai qu'il
y a des livres dans lesquels un jour j'ai su
lire
Alr si vous m'aimiez, Yerta
Si je vous aimais!
Un flot de sang lui monta au visage ses
lèvres tremblaient
S'il faut tout oublier pour vous aimer,
eh bien non, je ne vous aime pas, reprit
elle à ce prix-là, je n'aimerai jamais per-
sonne. I! peut se faire cependant que je
renconire quelqu'un qui ne pousse pas les
exigences jusqu'à ce point désespéré.
Vous êtes cruelle, Yerta. Ce triste
mot dont je n'entends jamais les deux syl-
labes sans un frisson d'épouvanté, cet adieu
qui met fin à toutes les espérances, voire
bouche orgueilleuse le prononcerait donc
sans hésiter?
Sans hésiter, non mais si mon de-
voir le voulait, oui, certainement, et avec
la ferme résolution de ne jamais regarder
en arrière.
Eh bien 1 ce courage, je ne l'aurai
pas. J'attendrai, et aussi longtemps qu'il
me sera permis de croire que les barrières
seront un jour renversées, je m'obstinerai
dans mon espérance.
Yerta quitta la place où elle était assise
et chercha la main de M. de Rothenfels.
Vous êtes bon, mon ami, reprit-elle
mais votre cœur se repaît d'illusions. Au-
près de vous il v a une mère il va a un l,ère
auprès de moi. Vous n'avez pas plns le droit
de m'imposer à l'une parce qu'un jour vous
m'avez rencontrée sur la montagne, que je
n'ai le droit d'abandonner l'autre parce qu'un
rnatïn j'ai accepté un oiseau sauvage qu'un
chausseur venait de tuer!
Elle regarda lentement les arbres et les
rochers qui l'entouraient. L'ombre des ra-
mearrx, éclaircie par Il maison, tremblait à
ses pieds; un filet d'eau limpide et froide
coulait t'nlre deux blocs de granit.
Je suis semblable à cette eau, dit-
elle elle est claire et tranquille et court
vers des passages qu'elle ne connait pas.
Tout à l'heure elle était sur un lit d'herbes,
tout à l'heure elle sera dans l'écume et le
tourbillon d'une cascade! Quand j'ai com-
pris que mes yeux vous regardaient avec
comylaisance, quand mou cœur troublé
m'a tenue évcillée pendant la nuit, j'aurais
dû m'enfuir de Schœnwald où de longs tra-
vaux allaiPnt vous retenir. Mais vous par-
liez un langage qui caressait mon oreille
comme une musique; il me rappelait un
temps où l'on m'entretenait de choses qui
me faisaient vivre d'une vie plus intense et
plus animée; quelque chose s'épanouissait
en moi, etj'ai glissé sur la pente. Peut-être
aussi n'étais-je point tâchée de vous laisser
voir que je pouvais- vous comprendre, et
que les hauteurs où votre esprit était ac-
coutumé à respirer ne m'étaient pas étran-
gères. Dieu m'a punie de ma vanité. Il m'a
retiré le repos. Je ne reviendrai plus ici.
Elle fit quelques pas d'un pied ferme et
assuré. Wilhelm marchait à soncôté. Lors-
qu'un large pan de gazon les eut éloignés
de la place où Yerta s'était assise, elle re-
leva Qa tête, attristée par un sourire pensif.
C'est ici peut-être qne nous devrions
nous séparer comme deux voyageurs qui
cherchent des conlrées lointaines, dit-elle.
Vous allez à Carlsruhe je retourne à Gerns-
bach et bien qu'une faible distance, qu'un
passereau franchirait en quelques heures,
sépare le bourg de la ville, ces deux coins
de terre ne sont pas plus voisins en esprit
que Séville et Moscou.
Ces trois derniers jours qui nous ver-
ront ensemble vous paraissent donc et bien
longs et bien lourds que vous en vouliez déjà
abréger la durée ?
Restez, dit Yerta.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU JOURNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
Deux hommes vinrent à passer. Tous
deux portaient un fusil à canon double pen-
dant sur la poitrine, comme c'est la coutu-
me parmi les chasseurs allemands, et la
bandoulière jetée en travers des épaules.
L'un d'eux, qui était maigre, hâve, efflan-
qué, avec les jambes sèches d'un loup et le
dos robuste d'un bûcheron, ôta son feutre
gris d'un air de respect, et, saluant M. de
Nothenfels
Monsieur le baron, dit-il, j'ai connais-
sance d'un cerf qui hante la partie de forêts
comprise entre Triberg et la frontière. Si
monsieur le baron désire le tuer à l'affût,
j'aurai l'honneur de lui servir de guide.
Merci, Ambros, on verra, répondit M.
de Rothent'els.
Tandis que le garde et l'ingénieur échan-
geaient ces quelques mots, l'autre chasseur
donnait une poignée de main à Yerta. C'é-
tait un grand garçon vigoureux et de bonne
mine. Il étai, chaussé de grandes bottes en
cuir noir serrées autour de la jambe et
montant jusqu'au genou ses vêtements, de
drap gris solide et en bon état, annonçaient
un homme qui n'appartenait pas à l'humble
classe des gardes et des furestiers. Une
longue moustache, dont les bouts dépas-
saient le contour des joues, donnait à sa
physionomie ouverte et riante un air de ré-
solution martiale que ne démentaient pas
ses yeux vifs et brillants. Tout en lui indi-
quait la bonne santé et la bonne humeur.
Vous êtes un peu pâle, Yerta, dit-il
l'air des montagnes est peut-être un peu vif
pour vous à cette époque de l'année.
Je ne le respirerai plus dans quelques
jours, Asa.
Je lesais, et j'espère que la vallée vous
rendra les belles couleurs que vous aviez
lors de votre arrivée à Schœn wald.
Le regard de M. de Rothenfels et celui de
Yerta se croisèrent.
Je l'espère aussi, dit-elle.
J'en aurai l'assurance bientôt, reprit
Asa, car je he tarderai pas non plus à vous
suivre dans le bas pays et si M. de Ro-
thenfels ne s'en charge pas, je prétends
mettre par terre le cerf d'Ambros et paree
de ses bois la petite salle où Johan Slovoda
m'a offert plus d'un verre de kirchenwaser.
Vous en accepterez bien l'hommage, Yerta?
Vous êtes l'ami de mon père, Asa;
vous serez toujours le bien venu chez nous.
Une légère contraction nerveuse plissa le
front de M. de Rgthenfels; mais la main de
Yerta venait de quitter celle du jeune et
beau chasseur, et l'ingénieur la suivit tan-
dis qu'elle s'éloignait lentement.
Du sommet du monticule qu'il venait de
gravir, Ambros s'était retourné pour les
regarder l'un et l'autre. Son visage encadré
d'une barbe épaisse et fauve se revêtit d'une
teinte de mélancolie sauvage.
Il est tout en haut, trop haut pour
elle, murmura-t-il; les faucons ne volent
pas avec les perdrix.
— Et moi? dit en riant Asa qui l'avait
entendu.
— Vous ? Je ne sais qu'une chose, c'est
que si je m'appellais Asa Wioter, je n'au-
rais pas d'autre femme que celle qui mar-
che devant nous.
Oui, oui d'autres m'ont parlé comme
toi. Elle est jolie, Yerta, avenante, sérieuse
et bonne. Une chose m'effraie cependant,
c'est son esprit, son éducation. Je puis bien
te dire cependant que j'y ai pensé déjà.
C'est votre droit, répondit Ambros
d'une voix grave.
Il se tut, et, allongeant le pas, il disparut
sous le couvert des arbres. Bientôt leur
marche dans la sapinière ne fut plus indi-
quée que par le refrain vif et rapide d'un
air de chasse qu'Asa sifflait joyeusement.
Cependant Yerta suivait la route qui tra-
verse le plateau dans le sensde sa longueur.
Ses regards interrogeaient l'espace, comme
si elle eût voulu conserver une empreinte
plus v:ve des paysages qu'elle allait aban-
donner. C'était l'heure où les travailleurs
des champs et les ouvriers des différentes
industriesprennent leur repas. On les voyait
par groupes disséminés autour des meules
et des chariots, ou sur le devant des chalets.
Les plus rapprochés faisaient delà main un
salut à la jeune fille. Le temps, qui était
clair depuis le matin, s'assombrit tout à
coup. De gros nuages, chassés par le vent
d'ouest, passèrent au-dessus de la vallée du
Rhin, laissant traîner de grandes ombres
qui fuyaient dans la plaine. Ils voilaient le
soleil par intervalles et gagnaient les som-
mets de la Forêt-Noire, où déjà ils s'amon-
celaient par masses inégales. On ne voyait
a
plus les Vosges ni le fleuve noyés dans la
brume. Quelques flocons de neige vinrent à
tomber. Les oiseaux se turen!. Yerta se
rapprocha de M. de Rothenfels
Tout à l'heure. c'était la lumière à
présent, c'est l'obscurité, dit-elle. Nous
avons eu nos beaux jours en commençant.
Ce que nous conservons de joie et d'espé-
rance est semblable à ces lambeaux d'azur
qui brillent là-haut, entre deux paus de
nuées,
Wilhelm allait répondre. Un chant grave
s'fleva du milieu de la plaine, et l'on vit au
loin les ouvriers se mettre à genoux. Un
convoi sortait d'un chemin creux; la bière,
portée par quatre hommes et précédée d'un
prêtre qui marchait en avant, traversa la
route. Yerta devint toute pâle et fit le signe
de la croix. La longue file des parents et des
amis qui suivaient le cercueil s'enfonça dans
la campagne; un rayon de lumière frappa le
Christ d'argent qu'on portait au devant du
rr.ort et le fit étinceler dans les rafales de
neige, tandis que la petite sonnette agitée
par un enfant de chœur, tintait dans le si-
lence. Yerta. leva la main, et montrant air
loin, à l'entrée du village, la grande maison
de Johan Slovoda, au-dessus de laquelle on
distinguait un nid de cigognes
La mort a passé devant nous, dit-elle
vous n'entrerez jamais dans cette maison.
Des pen,éesmoins tristes occupaient l'es-
prit du vieux Johan.Au moment de retour-
ner dans son logis d'hiver, après une saison
employée dans de rudes travaux, il voulait
grouper autour de loi, dans une fête, les
forestiers auxquels il avait distribué tant de
florins. A la première nouvelle de ce projet,
Conrad l'étudiant battit des mains. Promu,
par un élan de sa propre volonté, aux déli-
cates fonctions d'intendant général et d'or-
dounateur en chef, il se chargea du soin de
tout préparer. Dès le jour même, la popu-
btion du bourg fut en l'air. La maîtresse
d'auberge, gaidée par ses conseils, s'ap-
provisionna de jambons et d'autres comes-
tibles propres à calmer les appétits les plus
robustes. On appelle quelques musiciens,
et deus ou trois voitures de saltimbanques
apparurent sur la place publique. La grande
salle de l'auberge était pavoisée; des ra-
meaux verts et des rubans de cou!eur en
enjolivaient les murailles. Il fut décidé que
les réjouissances dureraient un jour entier.
Mangez et buvez, disait Johan quand
vous n'aurez plus ni faim ni soif, il y aura
encore quelques pièces blanches au fond
de ma bourse pour une autre occasion.
IV.
Les plaisirs bruyants qui alla;ent troubler
la paix de Schœuwald n'avaient aucun at-
trait pour Yerta. Dans la disposition d'es-
prit où elle se trouvait, ils lui inspiraient
même une sorte de répugnance. Elle n'en
laissait rien paraître, pour ne pas affliger
son père et se prêtait même avec un sem-
blant de gaîté à toutes les fantaisies de
Conrad, qui voulait que chaque heure du
jour eût sa part de plaisirs et de jeux. 0:1
pouvait voir dans un coin de l'étable, sur
un lit d'herbes, des moutons attifés de
fleurs artificielles que la munificence de
Johan promettait aux danseurs les plus in-
fatigables. Leur taille et leur embonpoint
excitaient l'admiration universelle. Chaque
bûcheron espérait en emporter au moins un
sur ses épatiles. Des pièces d'artifice ache-
tées à Bade devaient éclater après le sou-
per et remplir la montagne d'étonnements.
Dès le matin, des coups de fusil annon-
cèrent le commencement de h fête. Des
banderolles flottaient sur tous lestoi's. Les
coqs, éblouis sans doute par ces magnifi-
cences, chantaient d'une voix plus sonore
et plus active. Les étourneaux, enfermés
dans leurs cages, rné!aient des notes aibnës
à tous les bruits, comme s'ils eussent eu
conscience des plaisirs offerts aux habitants
de Schœ; wald. Les filles avaient tiré du
fond des armoires leurs jupes les plus écla-
tantes, leurs châles les plus bariolés, leurs
tauliers les plus riches. Le jaune tendre, le
rouge vif, le bleu d'azur brillaient au soleil.
On aurait dit des tulipes allant et venant
sur un pré. Conrad se mullipliait. Dès midi
la valse fut en permanence. Le vin blanc
coulait à flots. Il en était arrivé plusieurs
tonnes sur un chariot couronné de fleurs.
Yerta cependant saisissait toutes les oc<
casions d'échapper à la foule. Elle y ren-
trait pour la déserter encore. Une certaine
délicatesse d'organisation, aiguisée par un
vif développement intellectuel, lui faisait
trouver des souffrances où ses compagnes
cherchaient leurs plaisirs. Elle déguisait cet
éloignement avec grand soin sa bonté
surtout faisait qu'on le lui pardonnait.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU JOURNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
Mais ces occasions où les brocs se vi-
daient avec une surprenante rapidité avaient
pour Johan un attrait que sa fille redoutait.
Le matin, il était calme et semblable aux pa-
triarches le soir, le sang coulait trop vite
dans ses veines.
Il y anit parmi les bûcherons, les flot-
teurs, les schlitteurs groupés autour des
tables des hommes du Hauenstein qui avaient
conservé de leur patrie quelque chose de la
violence antique. On les reconnaissait à
leur costume pittoresque tous portaient la
culotte de drap noir p!issée arrêtée au ge-
nou, le gilet rouge à passementerie d'ar-
gent, le grand tricorne de leurs aïeux, la
houppelande doublée de flanelle blanche.
Quelques uns laissaient voir, par l'échan-
crure du gilet, le manche de corne d'un
large couteau tous. avaient à portée de la
main un vigoureux bâton. Entre ces mon-
tagnards, les querelles sont promptes, les
coups suivent les paroles; quelquefois même
ils les précèdent. La moindre étincelle qui
part d'une conversation allume la colère;
bientôt les provocations s'échangent et le
sang coule. La justice intervient rarement
dans ces hatailles les vaincus pansent
leurs blessures que l'amour-propre a ou-
vertes plus que la haine, et d'égernelles ini-
mitiés n'en sortent pas
Les gens du Hauenstein ont joui, pen-
dant les époques troublées du moyen- âge,
d'une indépendance relative ils formaient
comme une sorte de république perdue au
cœur de la Forêt-Noire et qui relevait de
la maison d'Autriche à laquelle les unis-
saient des liens de reconnaissance. La tra-
dition s'en est conservée parmi eux, malgré
les assauts du temps et des révolutions po-
litiques qui ont modifié leurs conditions
d'existence. Encore aujourd'hui, ils sont
Impériaux avant d'être Allemands. Au mo-
ment où les largesses de Johan faisaient
couler le petit vin blanc nouveau et le kir-
chenwaser sur le plateau de Schœnwald, un
ferment de discorde divisait et animait les
populations germaines. La source en était à
Paris et au delà du Iihin aux bords de la
Sprée comme sur les rives du Danube
hongrois, on sentait le frisson des guerres
civiles. Les entretiens inclinaient prompte-
ment vers la politique, et si des libations
trop abondantes avaient enflammé les con-
victions, (tes harangues les orateurs en ve-
naient bien vite au pugilat.
Une heure viut où dans une salle rem-
plie de fumée un bûcheron du Hauenstein
leva son verre plein, et dominant la foule de
toute la bauteur de soti bras
A la maison impériale de Hapsbourg
Le geste était violent, le regards provoca-
teur.
Qui parle ainsi? demanda Conrad.
Moi, Fritz Mayer, un fils de la vieille
Allémagne, un montagnard du Hauenstein
s'écria le bûcheron. La maison de Haps-
hourg qui a été la maison impériale de
l'Allemagne, a étendu sa main protectrice
sur le Hauenstein pendant de long siècles
nous lui devions l'indépendance et la sécu-
rité elle était le rempart de la foi catho-
lique, et quand le Turc et le Français fon-
daient sur la patrie commune, ils trouvatent
devant eux l'Autriche, et leur flot s'ar-
rêtait.
Cor,rad Schwalbach enleva de son front
la petite casquette aux couleurs fédérales,
jaune, rouge et noire, et frappant du poing
sur la table
Mort et damnation à la maison d'Au-
triche s'écria-t-il d'une voix vibrante; elle
est la représentation vivante de la mort,
l'incarnation du pas é et du droit gothique
Partout où une idée est en germe, elle l'é-
crase partout où une liberté fleurit, elle la
persécute. Les derniers vestiges de la féo-
dalité, elle les abrite de son ombre; elle
est armée pour le privilège contre l'égalité,
pour la conquête contre le droit, pour l'op-
pression contre la libre pensée. Elle est vio-
lente et cruelle, tortueuse et menaçante;
elle tient l'Allemagne dans ses serres et l'a-
venir sous ses pieds. Elle fait obstacle à tout
progrès, à toute expansion, Ses armées
foulent les peuples. Qui lutte contre elle
périt dans des forteresses d'où jamais per-
sonnes n'est sorti. L'esclavage marche der-
rière son drapeau le deuil et les ténèbres
se font partout où elle passe. Haine éter-
nelle à la maisou d'Autriche
Et, remplissant son verre, il le vida d'un
trait, en répétait h' vieux mot des Univer-
sités allemandes Pereat Pereat
Le bûcheron ferma son poing formidable,
2
et le brandissant au-dessus de sa tête
— Non elle ne périra pas reprit-il
avec l'accent de la menace et de la colère.
La maison de Hapsbourg est la gloire et le
salut de l'Allemagne Par elle l'hérésie a
été vaincue et la patrie de nos pères sau-
vée. Elle protège le juste, et ceux qui la
combattent sont les ennemis du bien publie.
Ah vraiment tu dis cela ? s'écria tout
à coup la voix bien connue de Johan. Je
suis né sur une terre qu'elle a conquise,
cette Autriche que tu aimes lant. Elle a
ramassé la Bohême dans le sang et l'a as-
servie à sa couronne. Je 3ais de quel poids
pèse son frein. Elle défend le juste, dis-tu?
Les os de nos pères traqués et tués par elle
en savent quelque chose. Elle est l'armée
de l'iniquité et de la mort. Ses paysans
meurent à la glèbe, ses soldats sous le har-
nais. Point de route ouverte aux petits
Tout est pour ceux d'en haut contre ceux
d'en bas. Et si l'on remue, si on cherche un
peu d'air pour respirer, elle frappe. Toute
lumière lui fait peur. Qui veut être libre
doit la quitter. Elle n'a d'entrail)es que pour
les princes et les ducs. Pour les humbles et
les petits, elle est marâtre. Sous son scep-
tre, ce ne sont que gémissements et la-
mentations. Tchèques, Hongrois, Italiens,
Polonais, tous pleurent Maudite soit la
maison d'Autriche et qu'elle meure
L'homme du Hauenstein quitta sa place
d'un bond et tomba au milieu de la salle.
La colère faisait trembler ses mâchoires et
gonflait ses narines.
Ce que je dis, je le soutiens 1 dit-il.
Et déjà, arcbouté sur ses jambes, dans
'attitude du combat, les reins et les épaules
rejetés en arrière, les bras à demi ployés et
prêts à se détendre comme un ressort, il
provoquait Johan du regard.
Crois-tu donc qne tu sois de taille à
me faire reculer? cria Johan.
Il se leva, assujettit sa culotte autour de
ses flancs, jeta loin de lui son bonnet fourré
de peau de renard, et tout à coup, avec une
agilité qu'on ne lui soupçonnait pas, il fon-
dit sur le montagnard. Le choc fut si vio-
lent que Fritz, malgré sa force, perdit pied
et roola sur un banc de bois qui craqua sous
le poids de son corps. Les servantes qui s'é-
taient arrêtées autour de la salle, des brocs
et des assiettes à la main, éclatèrent dertre.
Les amis de Conrad battaient des mains
Hurrah pour le père Johan Slovoda
cria l'étudiant,
Mais, déjà rouge de fureur, le monta-
gnard s'était relevé. Il avait les yeux d'un
loup. Sautant alors sur un long bâton qui
était sur le coin d'une table et le faisant
tournoyer autour de sa tête
A moi ceux du Hauenstein 1 hurla-
A moi les étudiants et les fils de l'Al-
lemagne! répéta Conrad.
En un instant deux groupes se trouvè-
rent en présence. Le plus petit nombre
était rangé autour de Fritz Mayer, le plus
grand aux deux côtés de Johan. Des mains
brandissaient en l'air des bâtons; quelques
hommes cherchaient à calmer les deux
partis, mais leurs avertissements se per-
daient au milieu du tumulte et des mena-
ces. Les femmes poussaient des cris. Le
sang allait couler. En ce moment la porte
extérieure s'ouvrit, et Yerta parut.Wilhelm,
qui l'accompagnait, s'arrêia sur le seuil.
A la vue de Yerta Slovoda, chacun des
deux partis recula. Elle s'avança au milieu
de la salle, et posant la main sur l'épaule
du bûcheron
Vous, Fritz Mayer, vous que mon
père a nourri, vous qu'il a aimé! dit-elle,
vous devant lui, prêt à frapper La colère
est coupable plus que votre cœur.
Elle s'empara du bâton qu'il venait d'a-
baisser devait elle, et le .jeta dans un coin
de la salle.
Le montagnard, vaincu par cette voix
qu'on s'était habitué à écouter, battit en
retraite comme un dogue. Alors, se tour-
nant vers son père
Vous m'aviez donc oub!iée ? reprit-
elle des cheveux gris sont-ils faits pour
être tachés de sang?
Elle venait de jeter ses bras autour de
son cou et l'entraînait sur un banc. Johan
ne résistait pas. Un reste de colère s(
voyait encore sur le visage de Conrad.
Yerta promena ses regards autour d'elle.
On entendait comme un grondement sourd
parmi les groupes que sa présence avaiv
séparés.
A présent que la paix est rétablie en-
tre des hommes d'une même race, qui ont
mordu au même pain, reprit-elle, vous al-
lez me jurer qu'elle ne sera plus rompue.
AMÉDÉE ACHARD,
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU JOURNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
Je le jure dit Fritz qui fpappa du
plat de la main sur la table. Ce que vous
voulez, nous le voulons tous. mais per-
sonne ne boira plus dans ce verre que j'ai
vidé en l'honneur de l'impériale maison
d'Autriche
Il prit le verre et le lança contre le mur
où il vola en éclats. Johan fit un mouve-
ment Yerta posa de nouveau la main sur
son bras il se contint. Fritz passa devant
lui. et se retira suivi de deux ou trois mon-
tagnards.
Buvons, frères, reprit Johan la maison
n'est pas vide parce qu'un homme s'en va.
Rassurée par les suites de cette querelle,
et peut-être aussi pour voir si les gens du
Hauenstein ne chercheraient pas à la ral-
lumer au dehors, Yerta sortit derrière eux.
Wilhelm lui offrit son bras; elle tremblait
un peu. Le refrain d'une chanson où l'on
célébrait la patrie allemnade la poursuivait.
On entendait la voix de Johan dominant le
chœur des voix plus jeunes.
Les paroles aujourd'hui, demain peut-
être les coups, dit M. de Rothenfels il y a
dans l'air comme une odeur de poudre.
Et si la bataille s'engage, vous serez
d'un côté et les miens seront d'un autre,
répondit Yerla.
Hier encore j'étais au service d'un
prince que la révolution menace; si je ne
porte plus l'épée, je le sers encore de-
vrais-je me tourner contre lui parce qu'il
est en péril? Vous ne me le conseilleriez
pas.
C'était moius alors les perspectives ou-
vertes devant ses yeux par M. de Rothen-
fels qui occupaient la pensée de Yerla, que
l'aetion violente où elle venait de surpren-
dre son père. Il était impossible que Wil-
helm ne l'eût pas remarquée. Elle aperce-
vait alors des abîmes entre eux, et d'autant
plus redoutables que chaque jour et chaque
circonstance devaient en augmenter la pro-
fondeur Ces impossibilités tenaient moins
à des préjugés ou à des différences de ni-
veau social qu'aux répugnances et aux ré-
voltes d'une éducation plus raffinée. Celles-
là ne pouvaient être atténuées ni par des
rapports plus intimes, ni par une connais
sance meilleure des caractères. Une vie
plus étroite plus serrée, devaitau contraire
en développer les antiphaties fatales. En
descendant au fond de sa conscience, Yerta
ne pouvait s'empêcher de reconnaître que,
placée dans le milieu où jusqu'alors M. de
Rolhenfels avait vécu, elle éprouverait le
même éloignement. Il lui était donc impos-
sible de le blâmer, et son estime n'en était
pas diminuée si sa douleur en était plus
aiguë.
Le soir vint sHns qu'elle fut parvenue à
secouer le farde u intérieur qui l'oppres-
sait. Auprès d'elle, Wilhelm restait atten-
tif et tendre, mais silencieux. Une même
pensée dont il ne oulait pas lui parler l'oc-
cupait. Deux fois elle entrevit les figures
mâles d'Ambros et d'Asa, l'une sévère et
triste, l'autre joviale et toute éclatante de
jeunesse. Ils la saluèrent en passant. Le
garde marchait à l'écart, suivi d'une chien-
ne au poil roux, trapue et vigoureuse, qui
ne le quittait pas l'autre cherchait la foule,
buvait, chantait, dansait. Yerta songeait
qu ils représentaient à leur insu les deux
parts de sa vie.
— Au commencement j'ai ri, maintenant
je rêve, se disait-elle.
Quand la nuit plus sombre étendit un
voile sur le village et le plateau, une fusée
partit de l'angle d'un bâtiment où les filles
et les garçons s'étaient réunis. Au signal,
suivi de mille cris d'enfants la foule accou-
rut. Le feu d'artifice. dont Conrad avait
choisi les pièces, éclata. A la vue des ger-
bes lumineuses qui remplissaient l'espace
de flammes et d étincelles, de grandes ac-
clamations retentirent. Des clartés vives
illuminaient subitement le grand cercle des
forêts éparses autour de la plaine et en. des-
sinaient les noirs contours. Les profils des
sapins et des maisons plongés dans la nuit
apparaissaient tout à coup, puis s'étei-
gnaient, et on n'en distinguait plus les for-
mes. La foule ondulait dans ces alternati-
ves de sombre obscurité et de rayonnements
subits. Yerta et M. de Rathenfeis étaient
assis à l'écart, sur un tertre, le dos appuyé
à des amas de foin fraîchement coupé. La
jeune fille avait raulé une cape autour de
son corps. Elle jouissait du spectacle de ces
solitudes profondes tout à coup animées par
les explosions d'une joie bruyante, et de la
magie de ces horisons ténébreux dont la
lumière ne triomphait que par éclairs. Elle
8
comparaît en esprit ces passages successifs
d'ombres et de clartés à la rapide succes-
sion des joies et des tristesses qui fait de
toute vie humaine un mélange de rires et
de pleurs. Ainsi était la sienne. Elle ne
prévoyait pas que la part des jours heureux
pût être large dans l'avenir En ce moment,
un léger bruit de cris étouffés attira son
attention vers un coin du plateau où des
granges s'entrevoyaient dans la nuit, Elle
n'en était séparée que par une courte dis-
tance. Une girandole de globes lumineux
épanouit ses flammes éclatantes au plus
haut du ciel, tandis qu'elle cherchait d'un
regard distrait à percer le voile répandu
autour des granges. Elle aperçut alors son
père qui retenait une servante par la taille
et l'embrassait gaillardement sur les deux
joues. La servante riait et tentait de s'é-
chapper. Juhan l'entoura soudain de ses
bras robustes, et deux baisers vigoureux
pétillèrent sur le cou charnu de la fille.
Les yeux de M. de Rothenfels s'étaient
tournés du même côté. Il les ramena sur sa
compagne. Yerta se leva, et, se plaçant en-
tre son père et lui, d'uu geste ferme éten-
dant la main vers l'horizon, et la pâleur du
marbre sur le visage
Partez, dit-elle, partez.
Wilhelm était debout. Les étincelles
bleues et. rouges venaient de s'éteindre et
avec elles la double silhouette de Johan et
de la servante. La nuit s'étendait autour
d'eux. M. de Rothenfels chercha la main de
Yerta. Elles restèrent unies un instant,
mais froides toutes deux.
Adieu donc, dit-il; je vous aimais de
mon âme et je vous regretterai toute ma
vie.
Il laissa retomber la main de Yerta sans
qu'elle cherchât à le retenir. Un moment
après, il n'était plus auprès d'elle. Une om-
bre, qui était la forme visible de Wilhelm,
venait de s'effacer dans la nuit
Adieu donc, répéta-t-elle.
Et deux larmes glissèrent le long de ses
joues.
Quand elle releva la tête, Asa était à son
côté. Elle tressaillit.
Votre bras, Yerta, dit-il vous êtes
seule et la fête est terminée.
A celte même heure où Asa Winter ra-
menait Yerta chez elle, Ambros regagnait
sa maison, cachée au fond des bois. Sa
chienne trapue marchait sur ses talons. Il
avait le pied lourd et un poids oppressait
sou coeur. Quand il eut poussé la porte, il
aperçut auprès du poêle une femme Imbil-
lée de vêtements noirs qui filait. Elle leva
son front pâle, accourut, et le débarrassa
de son feutre et de son fusil, tandis que la
chienne qui cherchait la chaleur s'accrou-
pissait auprès du poêle.
Vous devez être las, mon frère, dit
cette femme; la soupe est là qui vous at-
tend avec un morceau de bœuf, et j'ai tiré
pour vous un pot de bierre fraîche.
Conduit par sa sœur, le garde s'assit de-
vant la petite table et rompit un morceau
de pain; mais quand il eumvalé deux ou
trois cuillerées de soupe, il repoussa l'as-
sieite.
Merci, Margareth, je n'ai pas faim,
dit-il.
Vous avez cependant longtemps mar-
ché dans la forêt, et il n'y avait dans votre
bissac qu'une croûte de pain. Et ce n'est
pas votre coutume de rien accepter chez les
autres. Mais voila, vous aurez vu Yerta, et
votre cœur est triste.
Oui, je l'ai vue. On dansait et on
riait chez le père Johan Slovoda, mais je
me tenais à l'écart, et elle ne sait pas que
je la regardais.
— Il y a trois ans que celui que je pleu-
re est mort, et ces habits de deuil ne me
quitteront plus. Pour vous, mon frère, Yer-
ta est morte de son vivant. Dieu vous en-
verra la résignation.
Margareth s'assit auprès de la petite lam-
pe et se mit à travailler. La chienne dor-
mait et aboyait doucement en rêvant qu'elle
chassait. Quand dix heures sonnèrent, Mar-
gareih se leva, et voyant que Ambros n'a-
vait pas remué
Mon frère, dit-elle, il est tard, et il
faut dormir.
Mais Ambros retenant la main qu'elle
avait jetée autour de son cou
Croyez-vous, ma sœur, qu'elle épou-
se M. de Rothenfels ou Asa? reprit-il.
Je sais qu'elle n'est pas heureuse et
que par là elle est votre sœur, répondit
Margareth.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU JOURNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
v
Les deux Slovoda,-Johan et Yerla étaient,
comme on a pu le voir, originaires de la
Bohême, où l'un avait passé sa jeunesse
entière et l'autre les premières années de
son enfance. A l'époqne où Johan quitta sa
patrie, un mouvement impétueux lui fit ju-
rer de n'y rentrer jamais. De longues an-
nées pleines d'événements divers s'étaient
écoulées depuis ce jour lointain, et bien
que les circonstances fussent changées, et
quel que fût son désir de revoir les monta-
gnes et les vallées voisines d'Egra, il s'obs-
tinait dans son serment. La pauvreté avait
été la nourrice de Johan, une nourrice âpre
et dure, qui ne lui avait pas épargné les
cruautés, mais qui, en donnant à ses mus-
cles une solidité à toute épreuve, avait
trempé son âme dans l'énergie et la résolu-
tion. Pieds nus il courait à l'école, tête nue
il attaquait les arbres des forêts natales. Il
mangeait du pain noir, il dormait sur la
paille, il connaissait le froid des longues
nuits d'hiver, la. chaleur pesante des jours
d'été. A cette époque lointaine, un amour
le soutenait. Il y avait parmi les personnes
qui tenaient à lui par les liens d'une paren-
té confuse et du voisinage, une fille blonde
pour laquelle il eût fait dix lienes dans les
ronces et les baliers, les jambes et la poi-
trine au vent. Il était beau garçon, et ce
dévouement aveugle, cette admiration sans
bornes qu'elle inspirait à Johan et dont elle
avait conscience, ne déplaisaient pas à Lis-
beth. Mais sa famille était dans l'aisance, et
quand elle eut quinze ans, on l'envoya à
Egra achever une éducation qu'une institu-
trice de village avait dégrossie et préparée.
Au temps où elle retournait dans sa maison,
parée comme une demoiselle noble, avec
son doux parler et la démarche aisée, elle
faisait à Johan l'effet d'une divinité. Elle
daignait le reconnaître et faisait avec lui
des promenades pour lesquelles il mettait
ses plus beaux habits. Un jour vint où Johan
se trouva maitre d'un petit pécule qu'il avait
amassé à force de travail et de privations
Il crut tout possible avec l'aide de ce trésor
si Lisbeth le partageait. Un premier élan le
poussa à tout dire au père de la jeune fille.
C'était un brave homme qui échangeait vo-
lontiers un verre de bière avec ses voisins,
mais qui rêvait pour son héritière une
alliance magnifique, avec quelque officier
de ia garnison d'Egra qui la mènerait chez
le gouverneur de la province, ou quelque
fonctionnaire auprès duquel elle aurait une
place d'honneur dans les cérémonies publi-
ques. Il ne se fâcha pas à la vue du pauvre
garçon, vêtu de gros drap, qui demandait la
main de sa fille en tortillant son feutre,
mais le conduisant dans son jardin, à une
place d'où l'on pouvait voir Lisbeth assise à
son piano et jouant un grand morceau de
l'air d'une reins
Je ne parle pas de la différence de
fortune qu'il y a entre elle et toi, mon pau-
vre Johan, dit-il mais vois ses mains, vois
son costume, vois de quels objets elle est
entourée, entends son langage, et comme
tuas le sens droit, malgré l'amour qui te
trouble l'esprit, tu comprends qu'une per-
sonne élevée comme une baronne ne peut
pas être la femme d'un bûcheron.
Johan laissa tomber sa tête sur sa poi-
trine. Deux grosses larmes coulaient sur
ses joues hâlées par le vent et le soleil.
Lisbeth jouait toujours; elle chantait aussi.
Elle avait des mains plus blanches que le
clavier d'ivoire et portait une robe de soie.
Elle semblait véritablement d'une autre
race. Ses cheveux étaient comme des fils
d'or. Le bûcheron regarda ses mains bru-
nes, ses membres solides, ses pieds chaus-
sés de grosses bottes, ses vêtements de
drap épais taillés par des ciseaux inhabi-
les, un voile se déchira devant ses yeux
Vous avez raison, Monsieur, dit-il
d'une voix humble.
11 sortit d'un pas chancelant comme un
homme que vient de frapper un coup vio-
leut. Quelque temps il marcha au hasard,
se retournant quelquefois pour voir la fa-
brique, la prise d'eau, les grands murs de
pierres blanches, les toits de briques rou-
ges, les hautes cheminées d'où sortait uu
tourbillon de fumée noire, le jardin où,
toute petite, Lisbeth lui versait de grandes
tasses de lait chaud. Des larmes couvraient
son visage. Il n'en voulait à personne, mais
il avait comme une grosse épine dans le
cœur.
C'est fini, bien fini répétait-il en
marchant.
Un moment vint où il n'aperçut plus
9
rien. Il sentait alors qu'il ne reparaîtras
plus dans cette maison où il avait vu Lis-
beth. Ah pourquoi n'était-elle pas tou-
jours restée en robe de toile 1
Bientôt il fut au cœur de la forêt. L'om-
bre se faisait. Les sapins gémissaient len-
tement. Une de ces images que la piété des
montagnards suspend au tronc d'un chêne,
et aux pieds de laquelle brûle une lampe,
se trouva devant lui. La Vierge, couronnée
de fleurs, tenait l'Enfant divin dans ses bras.
Johan tomba à genoux
Si quelque jour Dieu me donne une
tille, s'écria-t-il, je jure qu'elle ne sera pas
ce que je suis, un être grossier qu'on chasse
et qu'on repousse
Toute la nuit il erra dans la campagne,
pensant à Lisbeth toujours et voulant l'ou-
blier. Au matin, l'idée de se faire soldat lui
traversa l'esprit. Il connaissait un cama-
rade qui était grenadier à Egra. Il courut à
ia caserne.
— Si tu veux porter le mousquet jusqu'à
l'épuisement de tes forces, sans autre pers-
pective que celle d'être sergent un jour, au
cas où ton colonel te prendra en amitié,
his comme moi, dit cet homme.
Mais officier, ne le serais-je donc ja-
mais ? dit Johan.
Jamais.
Johan retourna à sa cognée, et à ses ar-
bres. Lisbeth l'oublia. Plus tard, elle de-
vint la femme d un capitaine de uhlans qui
la mena à Vienne et qui mangea une bon-
ne moitié de sa dot. Le père se frottait les
mains. Le bûcheron ne chantait plus mais
personne dans la montagne ne travaillait
mieux ni plus longtemps. Une pauvre fille
qui faisait des chapeaux de paille, et qui
pendant la belle saison vendait des fleurs à
Carlsbad, se trouvait souvent sur son pas-
sage. Il pleurait quelquefois devant elle.
Catherine était bonne et douce.
Je donnerais tout mon sang pour que
vous ne pleuriez plus, lui dit-elle un soir.
Johan comprit que d'un mot il pouvait
faire le bonheur de ceue pauvre créature
encore plus deshéritée que lui. Il y a des
êires tendres que les grandes souffrances
prédisposent à la pitié; l'abondance des
larmes les a rendus meilleurs. Un jour il
prit la main de Catherine et lui demanda
si elle voulait être sa femme.
Je ne serai pas tous les matins en bel-
le humeur, dit-il mais si je ne sais pas
vous rendre heureuse autant que je le vou-
drais, je travaillerai courageusement, et
vous verrez que je ne suis pas méchant.
Moi, je vous aimerai, dit-elle.
Une fille \int au bout de l'an. A la vue
de Yerta, Johan se souvint du serment qu'il
avait fait devant l'image de la Vierge. Il en
parla à sa femme.
C'est une bonne pensée, dit Catherine;
il nous faudra travailler plus fort.
Johan chercha une occupation plus lucra-
tive, mais toutes les carrières étaient obs-
truées. Douanier, soldat ou garde, sa nais-
sance, quoiqu'il sût lire et écrire, le con-
damnait à rester en bas. Point d'issue. Les
bras ne manquaient nulle part. Dans les
villes, il y avait les corps de métier qui fai-
saient obstacle. Après d'inutiles tentatives,
il reprit sa hache et retourna dans sa forêt.
En dehors du strict, nécessaire, Catherine
et lui ne dépensaient plus un sou. Dès
qu'elle fut en âge de comprendre, Yerta
fut envoyé à l'école. Un matin, Johan
compta son trésor. Il avait grossi; mais il
s'en fallait encore d'une somme assez forte
pour qu'il pût entreprendre un projet dont
il nourrissait la pensée depuis queique
temps; de longs mois s'écouleraient encore
avant qu'il l'eût gagnée.
Il alla résolument trouver le fabricant de
porcelaine et lui fit part du projet qu'il
avait conçu de chercher fortune en pays
lointain. Les économies qu'il avait réalisées
ne suffisaient pas; il avait recours à lui pour
le tirer d'embarras. Le père de Lisbeth n'a-
vait pas oublié Johan; il le savait un gar-
çon tenace, laborieux, sobre et honnête; il
mit, sans hésiter, une somme ronde à sa
disposition.
Si tu réussis, dit-il, tu me la rendras;
et si tu ne réussis pas, ajouta-t-il avec une
nuance de tristesse, c'est autant de moins
que mon gendre croquera dans les garni-
sons.
Johan eut bientôt fait de mettre ordre à
ses affaires. Il voulait passer en Amérique,
et, comme un grand nombre de ses com-
patriotes, fonder au milieu des terres loin-
taines du far west un établissement agri-
xole. Bientôt après, il disait adieu à la Bo-
hême, et le mois n'était pas écoulé que
déjà il quittait l'Europe. Son premier soin,
en arrivant à New-Yort, fut de chercher un
bon pensionnat où il pût confier sa fille à
des mains expérimentées.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)
FEUILLETON DU JOURNAL DU PEUPLE
YERTA SLOVODA
Il ne désirait pas l'exposer aux longues
fatigues d'une émigratiun, et il tenait à ce
qu'elle eût la première part Je sa meilleure
fortune. ll paya une année d'avance el s'en-
fonça dans les terres inconnues, voisines
des forêts sans limites.
Nous ne suivrons pas Johan dans le cours
de ses luttes et de ses travaux il nons suf-
fira de savoir que des circonstances heu-
reuses vinrent en aide à son intelligence
opiniâtre. Ses cultures fructifièrent; il y
ajouta une explovtation de bois qui donna
de bons résuliats Les domaines sur les-
quels il avait bâti sa ferme et qu'il arron-
dissait par ne nouveaux achats se trouvèrent
si bien choi-is, que la spéculation s'en em-
para pour y créer un centre d'habitations.
Où il n'y avait autrefois que des cliènes et
des érables il y eut un village. Dès la se-
conde année Johan put rendre à son parent
la somme qu'il avait reçue, Sur ses bénéfi-
ses une somme était mise à l'écart pour
suhvenir chaque année aux frais d'éduca-
tion de sa fille.
Quand elle eut quatorze ans, il songea à
l'envoyer en Europe pour se perfectionner
en toutes choses. Une famille qui retour-
nait en Allemagne pour y vivre du produit
de son travail se chargea d'y conduire Yerta,
qui fnt placée dans un riche établissement
de Nlannheim.
Johan se proposait de rester encore un
certain temps en Amérique, ou la fortune
récompensait largemerrt ses efforts la mort
de Catherine fit prendre brusquement un
autre cours à ses résolutions.
La solitude lui devint lourde la vue des
lieux où sa femme ne lui prêtait plns le se-
cours de son dévouement lui inspira une
insurmontable horreur. Il vendit tout, une
maison exceptée et quelques champs qu'elle
aimait, et partit pour rejoindre Yerta et vi-
vre auprès d'elle. Elle entrait alors dans sa
dix-septième année. Sîs jeunes amies de
Mannheim appartenaient aux meilleures fa-
milles du grand-duché. Une application
trop constante à l'étude l'avait un peu fati-
guée.
Elle était grande, mince et pâle, et sem-
blable à ces statues de saintes effilées qu'on
voit sous les voûtes des cathédrales gothi-
ques. Sa vue et son langage frappèrent
Johan d'admiration d'attendrissement. Cette
blanche personne, qui avait des mains si
délicates, était done sa fille, .cette Yerta
qu'on avait vue marchant pieds nus aux en-
virons d'Egra? Il fondit en larmes en l'em-
brassaut, et sa tendresse se revêtit d'une
nnance de respeet. Er Bohême, elle eût
été la fille d'un bûcheron. Ne vivaient-ils
pas encore, ceux qui avaient rencontré
Johan traversant les sapinières, sa cognée
sur l'épaule? Dans le pays de Bade, elle se-
rait l'héritière d'un colon. Sa détermination
fut prise à l'instant.
Sur ces entrefaites, une jeune fille qui
s'était prise d'une grande amitié pour Yerta,
et qu'on devait emmener eu Italie pour rai-
son de santé, supplia la Bohémienne de
l'accompagner dans ce voyage. C'était une
nouvelle séparation; mais Yerta avait souf-
fert d'une rapide croissance, elle était pâle
et languissante la famille de Mlle de Car-
lowitz intervint auprès de J han il céda et
Yerta partit. Elle parcourut dans les meil-
leures conditions ces pays fameux que des
torrents de pèlerins ne cessent de traver-
ser. Ce fut pour elle comme une révéla-
tion. Les germes déposés dans son esprit
par l'étude et une méditation précoce se
trouvèrent tout d'un coup développés. A la
vue des merveilles entassées par nne lon-
gue suite de générations et semées dans des
paysages que l'histoire et la poésie embel-
lissent d'une grâce mystérieuse, son intel-
ligence eut sa floraison. Un flot de rêverie
et d'admiration envahit sa jeune âme. Elle
vit autour d'elle une compagnie de person-
nes d'élite qui avaient le sentiment et l'ha-
bitude des belles choses, et se nourrit de
leurs entretiens. Après des mois rapides
passés à Florence, à Rome, à Venise, Mlle
de Carlowitz voulut que son amie la suivît
à Vienne et à Prague. Dans les demeures
fastueuses où elle était retenue, entourée
de cette aristocratie voyageuse qui glisse à
la surface de l'Europe et prend la fleur de
toutes choses, acceptée en passant comme
une égale et mêlée à une existence où tou-
tes les coquetteries de l'esprit sont en éveil,
Yerta s'accoutumait à un langage, à des
idées, à des besoins intellectuels, à des sen-
sations dont sa nature profonde et rêveuse
s'imprégnait comme une plante vigoureuse
se nourrit des gouttes de rosée répandues
10
.par le matin. Ses jours se partageaient en-
tre la conversation, la musique, l'étude, la
lecture, les plaisirs les plus délicats et les
plus fins. Mlle de Carlowitz l'aimait comme
une sœur; mais un sentiment de juste fierté
ae permettait pas à sa compagne d ouhlier
quelle éta;t véritablement sa position. Pour
n'y être pas rappelée, elle se tenait sur la
réserve, et ne se livrait que dans la plus
étroite intimité, et encore dans une certai-
ne mesure.
Au milieu de cet épanouissement des fa-
cuités les plus exquises, une lettre la rejeta
violemment dans son passé. Johan était
malade. Il fallut retourner dans le pays de
Bade, et des longues galeries d'un château
rempli d'un luxe séculaire, rentrer sous le
toit d'une scierie où l'on entendait le grin-
cement des chaînes et des roues. Yeria y
reparut avec un sentiment énergique de son
devoir et résolue à porter le poids de la tâ-
che qui lui était échue sans faiblir jamais.
Le contentement de son père, qui respira à
sa vue impatiemment désirée, lui fut une
récompense mais sou caractère jusqu'a-
lors expansif, s'assombrit; une certaine
âpreté en rompit la douceur elle entrevit
plus clairement les luttes sourdes et vio
lentes qui allaient s'engager entre sa posi-
tion et ses instincts, comme on découvre
au soleil levant les ravins et les bruyères au.
milieu desquels les hasards d'une halte vous
ont arrêté. Elle s'y prépara avec une rési-
gnation amère où l'esprit de révolte gron-
dait par intervalle.
Je puis être vaincue, se disait-elle, et
perdre le repos à tout jamais ma dignité
ne le sera jamais.
L'aimable et graciense personne qu'on
avait vue en Italie et dans un hôtel féodal
de la Bohême, devint en un jour une fille
d'humble condition élégante encore dans
ses ajustements, par un goût inné de la for-
me est de la couleur, mais vouée au travail
dès l'aurore comme une servante qui veut
gagner son salaire, une chose qu'elle avait
sentie confusément en pleine adolescence
lui apparut dans toute sa vérité. Johan avait
pu saisir la fortune au passage et d't.ne
main robuste l'arrêter la fortune ne pou-
vait pas faire qu'il ne restât bûcheron.
Mlle de Carlowitz lui écrivait souvent;
quelque chose ue permettait pas à Yerta de
lui répondre. Une lettre vint cependant qui
la toucha jusqu'aux larmes. On y faisait ap-
pel aux meilleurs souvenirs; on y recon-
naissait la trace d'un chagrin aimable et
sincère. La Bohémienne vaincue dans son
silence, prit la plume, et d'une main virile
adressa cet adieu à son amie
VI.
« J'espérais que tu m'aurais oubliée, chè-
re et cruelle Mina. Ta lettre m'a fait pleu-
rer je ne t'en veux pas je t'en aime peut-
être davantage mais que de souvenirs ne
m'a-t-elle pas rappelés auxquels je ne veux
plus penser 1. ils appartiennent à un temps
dont rien ne pgut plus subsister. Celle que
tu as connue a disparu. Si ton cœur m'a
garde une véritable affection, .ne désire pas
qu'elle revienne jamais.
» Tu me comprendras mieux lorsque tu
connaîtras ma vie et mes occupaiions de
tous les jours ils passent vite, parce qu'ils
sont monotones mais qu'ils ressemblent
mal à ceux qne j'ai goûtés près de toi J'ai
trouvé mon père dans la maison où quelque
temps j'ai vécu prè:.de lui à son retour
d'Amérique. Je ne l'avais pas bien exami-
née une sorte de langueur m'accablait;
j'ai vaincu cette langueur coupable. Notre
maison est au bord de la Murg, à deux por-
tées de fusil de Gernsbach, à l'angle même
d'une route qui court sur ta rive, et d'un
chemin escarpé qui grimpe dans la monta-
gne où bientôt il se perd. D'un petit b.dcon
qui touche à la fenêtre de ma chambre la
vue est charmante. Le vallon monte entre
deux pentes de granit chargées de forêts et
s'enfonce dans un lointain vaporeux cou-
ronné de hauteurs bleuâtres d'uù la rivière
s'échappe en courant sur un lit de roches
blanches. Elle frissonne et babille inces-
samment. Un doux bruit accompagne sa
course. De grands trains de bois la des..
cendent à toute heure, conduits par deux
hommes armés de longues perchis ils glis-
sent entre les récifs et se tordent parmi les
rapides. La rivière embrasse de son écume
plus bruyante que dangereuse des îlots où
l'herbe drue s'épaissit à l'ombre des frênes
et des noyers. Des vaches v passent et des.
petites filles y vont jouer. Gernsbach est en
aval. Je vois le grand pont de bois qui met
en communication les deux rives, et les
maisons qui trempent leurs pieds dans l'eau.
AMÉDÉE ACHARD.
(La suite à demain.)