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Yo et les principes de 89 : fantaisie chinoise / H. Pessard ; préface de M. Prevost-Paradol

De
241 pages
A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie (Bruxelles). 1866. 1 vol. (XV-230 p.) ; 19 cm.
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H. PESSARD
YO
ET LES
PRINCIPES DE 89
FANTAISIE CHINOISE
PRÉFACE
m. PRÉVOST-PARADOL
BRUXELLES
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C, ÉDITEURS
3, IMPASSE DU PARC, RUE ROYALE
1867
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
YO
ET LES
PRINCIPES DE 89
BRUXELLES. — IMP. LA CROIX, VERBOECKHOVEN ET COMP.
II. PESSARD
YO
ET LES
PRINCIPES DE 89
FANTAISIE CHINOISE
PREFACE
M. PREVOST-PARADOL
BRUXELLES
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Cc, ÉDITEURS
3, IMPASSE DU PARC, RUE ROYALE
1866
tous droits de traduction et de reproduction résérvés
PRÉFACE
L'esprit n'a point perdu ses droits en
France, & ce petit livre en eft la preuve.
Il serait difficile de plaisanter plus agréa-
blement sur un sujet grave & de donner
un air plus piquant & plus gai à une
vérité trifte. L'auteur a voulu mettre
en lumière le contraû qui peut aisément
se remarquer entre les principes de 89,
inscrits en tête de toutes nos Conftitu-
tions depuis soixante-dix ans, & les en-
11 Préface
traves légales dont eft reliée surchargée
la liberté des citoyens. La forme satiri-
que s'eft donc naturellement présentée
à sa pensée, parce qu'en toute matière
le contrafte entre ce qu'on dit &. ce qu'on
fait, entre ce qui eft &. ce qui devrait
être, eft un élément de comédie & prête
facilement au ridicule. De plus, l'auteur
a suivi la pente de notre génie national
qui a toujours préféré à la marche pe-
sante des démonftrations rigoureuses
l'allure vive & légère de la satire &. qui
excelle à inftruire en amusant. Com-
bien de lecteurs, indifférents devant les
philippiques les plus 'éloquentes ou en-
nuyés par l'évidence même de ce qu'on
veut leur prouver selon les règles, se lais-
seront aller à rire de tout leur coeur en
voyant Yo, empêtré dans le filet de nos
lois préventives & s'épuisant à compren-
dre comment les principes de 89 peu-
Préface III
vent produire des conséquences qui leur
ressemblent si peu! Croyez-le cependant,
rien n'eft plus salutaire que ce rire; il
ouvre l'esprit le plus paresseux ou le plus
rebelle, ëc bientôt la réflexion lui suc-
cède. On se demande alors si ce con-
traire eft aussi plaisant qu'il en a l'air;
s'il ne faut pas songer à y mettre un
terme; si l'avenir, si l'honneur même de
la France n'eft pas intéressé à ce que
l'harmonie finisse par s'établir entre les
principes de sa Révolution &. les prati-
ques de ses gouvernements. Quand cette
idée eft née dans l'esprit du lecteur, la
tâche du candide Yo eft accomplie & le
but de l'auteur eft atteint. C'eft tout le
secret de cette courte comédie, &. l'on
n'a jamais été plus fidèle à la devise du
genre : Caftigat ridendo mores.
La fable imaginée par l'auteur eft des
IV Préface
plus simples. On peut considérer l'his-
toire de Yo comme la contre-partie de
l'hiftoire aujourd'hui si populaire de ce
docteur français dont M. Laboulaye a
raconté le voyage fantaftique en Amé-
rique. Le lettré Yo a recueilli & soigné
un chasseur à pied blessé à la prise du
palais d'Été. Or, les principes de 89 tra-
vaillent la tête du savant chinois, grand
admirateur de notre pays. Il demande
à son hôte quelques éclaircissements sur
ces célèbres principes, & celui-ci lui ré-
pond trop spirituellement peut-être :
« C'eft comme qui dirait la théorie des
pékins à l'aide de laquelle ils apprennent
à désobéir réglementairement à leurs
officiers. » Yo ne peut résilier à sa curio-
sité surexcitée par cette définition singu-
lière. Il veut voir les principes de 89 à
l'oeuvre, & le voilà parti. A quoi bon
raconter ici ses infortunes, depuis le dé-
Préface V
lit de colportage qu'il commet à son
insu dès son entrée sur le territoire fran-
çais jusqu'à l'arrêté d'expulsion qui l'en
bannit sans jugement en qualité d'étran-
ger livré par nos lois hospitalières au
pouvoir discrétionnaire de l'adminiftra-
tion? On devine sans peine toutes les
épreuves qu'il ne pouvait éviter, & on
en lira volontiers l'amusant récit dans
ce petit livre. Puis, cette lecture une fois
terminée, on réfléchira, comme nous
le disions tout à l'heure, & l'on se de-
mandera ce qu'il en faut conclure.
Il faut en conclure d'abord que Yo a
raison de se déclarer trompé &. que sa
mauvaise humeur n'eft que trop légi-
time; mais il eft bon de se demander
aussi, pour ne pas cesser d'être équita-
ble, quelles sont les causes de l'état de
choses qu'il déplore, d'où vient le mal
VI Préface
qui a frappe si vivement sa vue, ada-
bord quelle eft au jufte l'étendue de ce
mal &. s'il n'eft accompagné d'aucun
bien. Yo a trop clairement vu que les
Français ne sont pas libres, mais il n'a
pas remarqué qu'ils sont égaux & que,
sur ce point du moins, les principes de
89 sont en pleine vigueur. Alors même
que Yo aurait remarqué cette égalité, il
n'aurait pu en être frappé au même de-
gré que ceux d'entre nous qui se font
une jufte idée de la société française,
telle qu'elle était à la veille de cette ré-
volution sans exemple. La France a
passé soudainement &. comme par un
coup de théâtre du régime du privilége
à l'égalité la plus absolue, à la suppres-
sion radicale de tout droit fondé sur la
naissance ; & ce changement, si brusque
& si violent qu'il ressemblait à une
courte tempête, a été aussi durable que
Préface VII
s'il était l'oeuvre du temps & de la vo-
lonté réfléchie des hommes. L'égalité eft
jusqu'ici la seule partie solide ou pour
mieux dire inexpugnable de l'ambitieux
&. fragile édifice élevé par la Révolution
française. Cette égalité a duré, a pros-
péré, s'eft même étendue au milieu de
toutes nos ruines, & les efforts qu'on
a parfois tentés pour lui échapper ou pour
la réduire n'ont servi qu'à en montrer
la force. L'oeuvre de 89 eft donc accom-
plie dans la société en ce que que la
France eft irrévocablement une démo-
cratie; mais l'oeuvre de 89 eft inachevée
dans le gouvernement en ce sens que,
selon la pensée de ses fondateurs, cette
démocratie devait être libre &c qu'elle ne
l'eft pas encore.
Il y a bien des explications à donner
pour ce retard, & comme on voit dans
VIII Préface
ce petit livre que Yo a pris un professeur
d'hiftoire pour lui rendre raison du
spectacle bizarre qu'il a sous les yeux,
j'espère que ce professeur a plaidé en fa-
veur de notre pays les circonftances atté-
nuantes & qu'il a expliqué nos contra-
dictions de son mieux. M. Lamou-
roux a sans doute dépeint à son élève
la forte impression laissée dans l'âme
des Français par le règne de la Terreur
& l'entraînement de la victoire après
la guerre qu'ils ont dû soutenir pour
la défense de la Révolution contre la
veille Europe; puis il a dû rappeler
le singulier coup du sort qui les a fait
tomber sous la main du plus grand ca-
pitaine & du politique le plus chimérique
qu'eût encore vu le monde. C'étaient là,
on en conviendra, des conditions peu fa-
vorables à l'établissement de la liberté.
Passant à la Reftauration & à la Charte,
Préface IX
M. Lamouroux n'a pas, sans doute, omis
de montrer combien l'irritation profonde
d'un peuple vaincu & humilié, d'une
part, & combien les préjugés d'une an-
cienne dynaftie, de l'autre, rendaient dif-
ficile le libre jeu des inftitutions confti-
tutionnelles & devaient faire sortir une
cataftrophe du moindre conflit. Enfin,
si M. Lamouroux a raconté fidèlement
les événements de 1848 & les causes de
la réaction qui les a suivis & qui dure
encore, Yo n'a pu manquer de com-
prendre qu'il n'avait pas choisi lemeilleur
moment pour venir juger de notre fidé-
lité aux principes de 89 & de notre em-
pressement à les pratiquer. Mais j'espère
qu'en exposant à Yo les théories com-
muniftes & l'impression exagérée de ter-
reur qu'elles ont laissée dans l'esprit de
la France, M. Lamouroux a éprouvé
quelque embarras & a rougi doublement
X Préface
pour son pays, Car, d'une part, il eft
honteux qu'une partie notable du peuple
le plus spirituel & le plus généreux du
globe ait songé à résoudre par la vio-
lence ou par des lois dictatoriales le pro-
blème de la diftribution des richesses &
ait cru voir dans la conquête du bien
d'autrui le dernier mot de la Révolution
française; &, d'autre part, il n'eft guère
plus glorieux pour nous d'avoir perdu le
sang-froid devant ce genre de péril & de
nous être crus nous-mêmes incapables de
défendre nos biens si nous n'abandon-
nions d'abord nos libertés.
Que dire cependant à cet étranger qui
fuit avec un certain dédain nos côtes
inhospitalières? Avons-nous le droit de
lui promettre que s'il veut revenir un
jour il nous trouvera plus heureux 8c
plus sages, & qu'en gardant toujours
Préface XI
pour devise les principes de 89, nous ne
ressemblerons plus à ces rois de Sar-
daigne qui s'intitulaient naguère encore
rois de Chypre & de Jérusalem? Espé-
rons-le, souhaitons-le, faisons enfin de
notre mieux pour appliquer dans leur
intégrité ces célèbres principes, mais ne
répondons pas du succès avec trop d'as-
surance. En voulant conquérir d'un seul
coup, en un seul jour, l'égalité & la li-
berté, la France de 89 a fait une de-
mande bien hardie à la Fortune, & il ne
faut point trop s'étonner que l'une de ces
deux belles conquêtes ait aussitôt glissé
de sa main. Ces deux grands biens n'pnt
été nulle part encore ravis de la sorte
par un seul effort, & l'hiftoire nous
montre qu'ils sont ordinairement le fruit
de la persévérance & du labeur, Rome
a mis quatre siècles à les acquérir, &
n'en a pas joui aussi longtemps que le
XII Préface
mentait tant de sagesse & de courage.
L'Angleterre eft libre, mais l'égalité y
eft encore incomplète; & si les Etats-
Unis possèdent ensemble ces deux biens
ineftimables, c'eft qu'ils ont emporté
avec leurs pénates la liberté déjà adulte
de la mère patrie, & que la condition
même de leur établissement mettait,
comme une fée bienfaisante, l'égalité
dans leur berceau. Il n'eft donc point
surprenant ni contraire aux lois de ce
monde que nous ayons devancé par nos
désirs la marche du deftin, &, devenus
égaux depuis soixante-dix ans, nous n'a-
vons peut-être pas assez attendu ni
assez souffert encore pour mériter d'être
libres.
Enfin, comment oublier que le sort
des nations eft quelquefois pareil à celui
de ces hommes couverts de gloire & d'in-
Préface XIII
fortune qui rendent de grands services
au genre humain sans pouvoir en tirer
aucun profit pour eux-mêmes ? Combien
d'inventeurs ont répandu la richesse au-
tour d'eux & ont eux-mêmes succombé
dans une lutte douloureuse & ftérile
contre les difficultés de la vie? « Le flam-
beau qui répand la lumière, dit quelque
part Cicéron, ne s'éclaire point lui-même,
& le pied qui le supporte reste dans l'om-
bre. » Il eft des peuples qui ont eu le sort
de ce flambeau, qui ont disséminé dans
le monde des idées de juftice, de liberté,
de concorde, & qui ont péri dans les dis-
cordes, dans l'oppression, sous les fléaux
nés de leur propre iniquité. Il eft un peu-
ple, célèbre entre tous, duquel eft sortie
l'idée du Dieu unique & qui a renouvelé
le monde par le moyen de la religion,
tandis que dévoré lui-même par l'ardeur
de ses passions religieuses il se déchirait
XIV Préface
& tombait en poussière : quel spectacle
que celui des Juifs s'égorgeant encore au
sein de Jérusalem assiégée & dans ce
temple même que la main indifférente de
Rome renversait sur leur tête ! Plus d'un
peuple s'eft échauffé & éclairé au foyer
que nous avons allumé dans notre sein
en 89, tandis que sa flamme intermit-
tente & d'autant plus violente qu'elle eft
comprimée plus longtemps, nous agite
& nous consume.
Quoi qu'il en soit, acceptons vaillam-
ment notre sort, & ne cherchons plus à
rejeter de nous ces principes de 89 qui
font désormais partie de notre être &
auxquels notre avenir eft attaché dans ce
monde. Ils nous ont fait une deftinée
de grandeur & de misère ; car il y a de
la grandeur à les avoir conçus, à les
aimer obftinément & à les vouloir ré-
Préface XV
pandre, & c'eft notre misère que de ne
pouvoir les pratiquer nous-mêmes & que
de leur rester toujours fidèles du bout
des lèvres lorsque notre coeur les aban-
donne. Ayons cependant bon espoir, re-
prenons avec confiance l'oeuvre si sou-
vent interrompue de nos pères, & gar-
dons-nous du découragement plus que
de la mort, car notre bonne volonté, nos
espérances, nos illusions mêmes sont une
des dernières chances & des dernières
richessses de la patrie.
PRÉVOST-PARADOL.
YO
&
LES PRINCIPES DE 89
FANTAISIE CHINOISE
CHAPITRE I
ON Y PARLE DE L'ENTRETIEN D'UN DOCTEUR
CHINOIS ET D'UN CHASSEUR A PIED
A la prise du palais d'Eté, il n'y eut pas
que des Chinois tués ou blessés, comme
tout bon Français serait tenté de le croire.
Les guerriers du Fils du Ciel, tout en se
défendant assez mal, mirent à terre quel-
1
Yo et les Principes de 89
ques-uns des nôtres, & ce fut ainsi que
Picot, chasseur à pied, gravement blessé,
put être recueilli, soigné & guéri par un
Tsin-ssé, ou dofteur de grand mérite.
Ce dofteur, appelé Yo, était un lettré.
Tout jeune, il s'était adonné à l'étude des
langues & des hiftoires étrangères, cher-
chant à dégager de l'immense récit des ré-
volutions humaines, l'idéal rêvé par lui
pour le Célefte-Empire. Il lisait l'armé-
nien, l'hébreu, le sanscrit, l'arabe, le per-
san, parlait fort bien le latin, le français,
l'allemand,l'anglais,l'italien, &, ce qui eft
peut-être plus surprenant, connaissait le
chinois à fond. Or, personne n'ignore que
le Pei-ven-you-fou & le Ping-sse-loui-
pien, ouvrages connus sous le nom de dic-
tionnaires des locutions, ne forment guère
moins de trois cent quatre-vingt-dix vo-
lumes.
Yo, je l'ai dit, savait l'hiftoire de tous
les peuples. Par malheur, depuis 1787, les
censeurs impériaux avaient sévèrement in-
Fantaisie chinoise
terdit l'introduction, dans sa province, de
tout livre & de tout journal, & le docteur
était plus ignorant qu'un bachelier français
des faits & geftes de ses contemporains.
Aussi, bien qu'il n'eût obéi qu'à un sen-
timent d'humanité en recueillant le soldat
blessé, Yo n'était-il point fâché d'avoir
sous la main un Européen, qui, dans une
certaine mesure, pourrait aider à combler
là lacune produite dans son inftruction
par la volonté des censeurs.
Mais avant de raconter de quelle façon
se réalisèrent les espérances du bon doc-
teur qu'il me soit permis de parler un peu
dit héros de cette hiftoire.
Il avait pleuré, il avait ri, il avait aimé,
Il avait haï, c'était un homme. Entre nous,
Cependant, & bien qu'il fût riche, Yo était
mal vu de l'autorité et de ses voisins, car il
cherchait la vérité, &, dès qu'il l'avait
trouvée, il fie savait pas retenir sa lan-
gue. Ce Chinois singulier n'avait pas craint
d'écrire une Vie de Confucius, dans la-
Yo et les Principes de 89
quelle il niait, preuves en mains, la divi-
nité de ce grand philosophe. Le scandale
avait été immense, &, sans la protection
d'un puissant mandarin qui professait se-
' crètement l'indifférence religieuse, je crois
bien qu'on eût envoyé Yo s'assurer lui-
même, dans un monde meilleur, de l'o-
rigine supernaturelle du révélateur chi-
nois.
Échappé à ce grand danger, Yo, en vé-
ritable chercheur de causes premières &
de causes finales, imagina de trouver les
origines du droit de propriété, puis ayant
atteint le but qu'il se proposait, il cria
par-dessus les pagodes, des théories dont
je ne veux pas même me faire l'écho.
Par décret du gouverneur de la province,
Yo se vit confisquer toute sa fortune, en
punition de ses funeftes doctrines, &, si
cet acte de juftice'ne modifia pas les opi-
nions du bon docteur sur la propriété, il
produisit, du moins, le salutaire effet de
le rendre plus circonspect. Riche de nou-
Fantaisie chinoise
veau, à la mort d'un sien parent, le doc-
teur avait depuis longtemps formé le projet
de quitter sa patrie, quand des événe-
ments, dont je n'ai point à m'occuper,
amenèrent les armées anglo-françaises sous
les murs de Pékin & le chasseur à pied
Picot dans la maison du docteur Yo.
Au bout de quelques jours, chasseur &
dofteur étaient les meilleurs amis du
monde. Picot, bavard comme un Français,
le mandarin, curieux comme un savant,
passaient de délicieuses journées. On bu-
vait du thé parfumé, on fumait du tabac
sans opium, & de politique il n'était ja-
mais queftion entre les deux amis.
Mais comme la félicité parfaite ne sau-
rait appartenir qu'au divin Yang, il ar-
riva que le chasseur, en débouclant son
sac, en fit tomber trois grands carrés de
papier. C'étaient trois journaux: la Ga-
lette de France, le Siècle & le Constitu-
tionnel, achetés à Marseille la veille de
l'embarquement.
Yo et les Principes de 89
Yo s'empara des trois journaux &,
séance tenante, s'étant accroupi sur une
natte, se mit à dévorer la prose française,
avec toute l'anxieuse curiosité d'un savant
qui espère découvrir une vérité.
Pendant deux heures le docteur lut &
relut, comparant un texte à un autre texte,
quittant le Siècle pour la Galette de
France, la Galette pour le Constitution-
nel, puis laissant ce dernier pour repren-
dre le Siècle, tandis qu'au fur & à mesure
qu'il avançait dans son ingrate besogne,
une vive anxiété se peignait sur sa physio-
nomie.
Enfin, Yo n'y tint plus & s'adressant à
Picot qui fumait sa pipe :
— Français, mon frère, lui dit-il, qu'eft-
ce donc qu'il faut entendre par ces mots :
les principes de 89?
Picot, surpris d'abord, se gratta le front
& leva les yeux au ciel en murmurant :
— Les principes de 89 ?...
— Oui, répéta Yo : ces gazettes (& il dé-
Fantaisie chinoise
signait les papiers épars) ne cessent de par-
ler des immortels principes de 89, & pour-
tant aucune des trois ne semble d'accord
avec les deux autres sur la valeur & le mé-
rite desdits principes.
— En France, dit Picot, un peu remis
de son trouble, nous ne sommes point de
simples Chinois qu'un mandarin quelcon-
que fait marcher par le bout du nez, & les
principes de 89 sont comme qui dirait la
théorie des pékins à l'aide de laquelle ils
apprennent à désobéir réglementairement
à leurs officiers.
Yo n'avait pas compris, car il insifta.
— Parbleu! reprit Picot, les principes
de 89, c'eft... c'eft... tiens, par exemple...
tu connais Charles X? Il a juré la Charte,
mais il l'a violée. Alors, il a été forcé de
partir. Voilà.
Yo faisait des efforts inouïs d'intelli-
gence.
— Tu n'as pas encore compris? s'écria
Picot un peu vexé; je réitère donc mes
Yo et les Principes de 89
éclaircissements. La France n'aime pas
qu'on l'agace : eh bien ! une supposition
qu'un roi quelconque se coalise avec ses
amis pour taquiner les Français. Tu as
supposé?
— Mais... fit Yo.
— Alors, continua Picot, tout le monde
s'écrie : « Vivent les principes de 89 ! Vivre
libre ou mourir! Les peuples sont pour
nous des frères! » Ça va bien, on tape les
Russes, on massacre les Autrichiens, on
noie les Anglais, le troupier se couvre de
gloire & plusieurs généraux deviennent
maréchaux avec une haute paye. Tu y es,
n'eft-ce pas ?
— Je ne comprends pas, objecta timide-
ment Yo.
— Tu m'ennuies pour le coup, répondit
Picot, en tournant sur ses talons & en
lançant par la fenêtre d'amoureux regards
à une jeune Chinoise.
Si Yo eût été un esprit léger, s'arrêtant
à la surface sans jamais plonger au fond
Fantaisie chinoise
du gouffre de la science, nul doute qu'il ne
se fût déclaré satisfait des explications du
chasseur ; mais, par malheur, Yo était en-
têté. Il voulait comprendre, & intrépide-
ment il se mit à lire les trois journaux.
Tout à coup il remarqua un signe
échappé à ses inveftigations précédentes.
Ce signe renvoyait le lecteur au bas de la
colonne. Yo fit faire à ses yeux ce petit
travail, & sous une barre il lut les lignes
suivantes dont nous respectons la disposi-
tion typographique:
« Eft-il besoin de répéter à nos lecteurs
" ce qu'il faut, entendre par ces mots : les
" immortels principes de 89? Principes
« immortels, en effet, que ceux sur les-
« quels s'appuient les gouvernements qui
« se sont succédé depuis 70 ans. Les prin-
« cipes de 89, proclamés par nos pères sur
« les ruines de la Baftille, ont donné à
« tout homme la liberté d'aller, de rester,
« de partir, sans pouvoir être arrêté ni dé-
I.
Yo et les Principes de 89
« tenu; la liberté de parler, d'écrire, d'im-
« primer & de publier ses pensées; la
« liberté à tout citoyen d'exercer le culte
« religieux auquel il appartient, etc., etc.
« LA RÉDACTION. »
A ces derniers mots, Yo ne put plus se
contenir, & saisissant Picot par le bras :
— Eh quoi, Français mon frère, lui dit-
il, les principes de 89 forment dans ton
pays la base fondamentale du syftème po-
litique ?
— Oui.
— Et les principes de 89 accordent vrai-
ment à tout citoyen le droit de parler, d'é-
crire, d'imprimer, de se réunir à ses amis,
d'aller & venir comme il L'entend ?
— Oui!
— Oh ! alors, s'écria Yo enthousiasmé,
le pays où sont ainsi respectés, admirés &
consacrés les droits imprescriptibles de
l'homme, devient mon pays d'élection. De-
main je pars pour la France !
Fantaisie chinoise
Picot crut son ami pris de vin & ne s'in-
quiéta pas davantage de la boutade du sa-
vant docteur; mais quand, au point du
jour, il chercha son sauveur, comme il en
avait coutume, pour boire la goutte, il
trouva la maison déserte.
Yo était parti la nuit pour s'embarquer
à bord d'un fteamer anglais, en laissant
au chasseur à pied un millier de roupies
comme fiche de consolation.
CHAPITRE II
YO COMMET UN DELIT
Cinq mois après avoir perdu de vue les
côtes de l'Empire-Jaune, le docteur chi-
nois arriva à Londres, qu'il quitta bientôt
pour se rendre en France, but unique de
son voyage. Yo pensant, non sans raison,
qu'un bon observateur ne doit point se
faire remarquer, Yo, dis-je, avait coupé
son pen-ssé & remplacé sa longue robe &
ses jupes par des habits achetés chez un
tailleur en vogue.
Ainsi vêtu, le docteur, il eft vrai, n'était
pas très-joli : mais, en somme, rien, ni
dans son visage, ni dans son coftume, n'at-
Yo et les Principes de 89
tirant l'attention, il pouvait espérer passer
inaperçu, & par conséquent observer tout
à son aise ce merveilleux pays appelé la
France.
En arrivant à Londres, le premier soin
de Yo avait été de faire acheter la Décla-
ration des Droits de l'homme, autrement
dit les Principes de 89.
Le libraire lui avait vendu un petit
opuscule, sans nom d'auteur, qui conte-
nait, en même temps que la Déclaration
des droits, quelques pages hiftoriques &
quelques commentaires. Yo fut surpris en
apprenant que les principes de 89 n'avaient
été formulés qu'en septembre 1791, & il
se demanda pourquoi on avait antidaté,
au grand livre de l'hiftoire, l'avoir de la
Révolution.
Sans plus tarder, le docteur, enchanté
de son emplette, fit magnifiquement re-
lier le petit volume & résolut de le porter
au cou, suspendu par une chaîne d'or.
—J'ai ouï dire, répondit Yo à un Anglais
Fantaisie chinoise 15
qui l'interrogeait [sur cette bizarrerie, que
les chrétiens portent sur la poitrine des
amulettes qui les préservent de tout dan-
ger. La Déclaration des droits de l'homme
& du citoyen eft, à mon sens, l'amulette
du philosophe, ami de la liberté.
Ce fut ainsi que le bon Yo mit pied
sur le sol de France, à Calais, & je n'ai
pas besoin de dire que les trois premiers
citoyens qui frappèrent sa vue furent :
UN GENDARME, UN DOUANIER ET UN COM-
MISSAIRE DE POLICE.
Le gendarme étendit la main dans la
direction d'une petite porte & dit : " Vi-
site des passe-ports. »
Le douanier leva le bras dans une di-
rection opposée, en s'écriant : « Visite des
bagages. » Et les visites commencèrent.
Les douaniers firent ouvrir les malles
du docteur chinois. Comme elles étaient
remplies d'objets hétérogènes, ces fonction-
naires eurent recours aux lumières de l'un
de leurs chefs. Ce chef, n'osant assumer
16 Yo et les Principes de 89
sur lui la grave responsabilité de laisser
pénétrer en franchise des marchandises
dont il ne connaissait pas l'usage, s'em-
pressa d'en référer à son supérieur., Ce
dernier, après une longue conférence avec
deux de ses collègues, déclara que les objets
contenus dans les malles du docteur pou-
vaient être considérés comme ayant une
valeur marchande, & qu'en conséquence
il convenait de leur appliquer le droit af-
férent à la matière. Ces formalités fiscales
ne durèrent guère plus d'une heure &
demie.
Quand Yo eut payé le droit, plus le
double décime, plus 25 centimes de droit
de timbre pour la quittance, un employé
lui demanda s'il n'avait pas sur lui quel-
que écrit prohibé.
Le Chinois ayant répondu négative-
ment, l'employé insifta pour voir le con-
tenu du livre que Yo portait suspendu à
son cou.
A la lecture du titre, la figure de rem-
Fantaisie chinoise
ployé s'allongea, &, par provision, le zélé
subalterne saisit le volume qu'il remit
es mains de la police, laquelle s'empressa
de dresser procès-verbal à la charge de Yo,
docteur chinois.
Après quoi, le commissaire, ayant exa-
miné le passe-port du lettré, lui dit :
— Monsieur, vous aurez à répondre à
la juftice du délit de colportage, délit prévu
et puni par l'article 6 de la loi du 27 juil-
let 1849.
— Monsieur, fit humblement Yo, je
n'ai pas l'honneur de comprendre com-
ment j'ai pu me rendre coupable d'un délit
quelconque.
— Monsieur, répondit fort poliment le
commissaire, l'article 6 édicté des peines,
amende & prison,contre les individus qui
colportent ou diftribuent des écrits, sans
l'autorisation des préfets.
— Mais, Monsieur, reprit Yo, je ne col-
porte ni ne diftribue d'écrits. Plein d'ad-
miration pour les principes de 89, oeuvre
18 Yo et les Principes de 89
immortelle de vos ancêtres, j'ai acheté à
Londres un exemplaire desdits principes,
pour en faire ma lecture habituelle.
— Je regrette vivement, interrompit
avec une excessive courtoisie le commis-
saire, d'avoir sur ce point une manière de
voir différente de la vôtre. J'ai l'honneur
de vous saluer.
Yo, tout bouleversé & très-inquiet d'a-
voir, dès son arrivée en France, encouru
l'amende & la prison, avisa, en sortant du
cabinet du commissaire, le gendarme qui
ajuftait son baudrier.
— Monsieur, commença Yo, je suis
étranger, &, confiant dans la bienveillance
proverbiale de votre nation, je prends la
liberté de vous faire une queftion. — Me
suis-je rendu coupable du délit de colpor-
tage en apportant de Londres en France
un tout petit livre?
— Tout dépend & du livre & de la façon
dont vous cherchiez à l'introduire fraudu-
Fantaisie chinoise
leusement en France, dit le représentant
de l'autorité.
— Monsieur, le livre était intitulé : les
Principes de 89, & je le portais suspendu
sur la poitrine par une chaîne d'or.
— Selon la grammaire, le dictionnaire
& l'usage, déclara le gendarme, colporter
signifie porter au col; il eft donc évident
que vous êtes criminel. Mais rassurez-
vous, termina-t-il, mû par un bon senti-
ment, vous ne serez pas déshonoré! Le
service m'appelle. Je vous salue, Mon-
sieur.
— Voici une étrange aventure, se dit Yo
en gagnant à pas lents l'hôtel de Douvres,
& je ne conçois guère comment, dans un
pays où les principes de 89 forment les
assises gouvernementales, le fait de les
porter au cou peut conftituer un délit
entraînant amende et prison.
CHAPITRE III
DIVERS DISCOURS. — YO SE GRATTE L'OREILLE
Je me garderai bien de décrire Paris.
Tout le monde sait que c'eft une grande
ville, entourée de fortifications & proté-
gée contre elle-même par une très-respec-
table quantité de baftilles. Les loyers y
sont chers, l'impôt très-élevé & les rues
longues, droites 8c macadamisées. La po-
pulation, active, intelligente, amie des
arts, se livre de temps en temps à un
exercice violent, connu sous la double
dénomination d'émeute ou de glorieuse
révolution, selon que le susdit exercice
eft clos par un triomphe ou par une dé-
Yo et les Principes de 89
faite. Paris s'intitule modeftement la capi-
tale du monde civilisé. Je n'essaierai pas
de discuter cette opinion, qu'il partage
avec l'illuftre Montaigne.
Il nous suffira donc de savoir que Yo fut
émerveillé. Bien qu'un peu troublé par
l'incessant va-&-vient des piétons & des
voitures, le bon Chinois ne pouvait s'em-
pêcher de bénir la liberté, créatrice de
toutes les merveilles qui se déroulaient
devant lui, & de serrer sur sa poitrine ses
chers Principes de 89, dont il s'était, à son
arrivée à Paris, procuré un nouvel exem-
plaire. Pour cette âme naïve, le mouve-
ment dés promenerurs réalisait la liberté
d'aller & de venir, dé même que les li-
braires & les marchands de journaux re-
présentaient la liberté d'écrire.
On se tromperait étrangement, néan-
moins, en croyant que Yo s'adonna,
dès son arrivée, à l'étude de nos conftitu-
fions. Il visita d'abord les monuments,
les trouva, pour la plupart, laids ou in-
Fantaisie chinoise
commodes, s'étonna devant ces deux tubes
de bronze qui se dressent, l'un sur la
place Vendôme, l'autre sur la place de la
Baftille, puis, ayant fait dans un café la
connaissance d'une Française aimable qui
prétendait l'avoir beaucoup connu chez
une de ses amies, il passa quinze jours
dans une oisiveté fort active & fort coû-
teuse, goûtant toutes les cuisines, buvant
de tous les vins, & se montrant dans tous
les lieux de plaisir.
Un beau matin qu'il était sorti plus tard
que de coutume de la maison qu'habitait
l'aimable Française, Yo arriva à cet en-
droit des Tuileries qu'on a surnommé la
Petite-Provence. L'air était pur, le ciel
bleu, la feuille verte, & le soleil lançait
à travers les arbres de grandes & chaudes
traînées lumineuses.
Le lieu invitait au repos ; le bon Chi-
nois vint prendre place sur un batte déjà
occupé par un homme d'un certain âge,
de tournure fort respectable;
Yo et les Principes de 89
Avec méthode, complaisance & dignité,
le monsieur âgé s'écarta pour faire place
à Yo; il serra ses lunettes, sa tabatière,
son journal, son mouchoir, son agenda
& son, crayon, puis salua le docteur chi-
nois.
Après quelques banalités de langage,
dont la chaleur bienfaisante du soleil fit
les premiers frais, Yo eut envie de parler,
&, encouragé par la bienveillance de son
voisin :
Monsieur, lui dit-il, vous êtes Fran-
çais?
— J'ai cet honneur, répondit le vieux
monsieur en relevant fièrement la tête.
— Vous devez être bien heureux?
— Je suis enchanté, Monsieur, de jouir
de la plénitude de mes droits d'homme &
de citoyen.
— Ah ! s'écria malgré lui le docteur,
terre bénie de France, je te salue & j'aime
tes enfants. Depuis que j'ai mis le pied
sur ton sol favorisé, je n'ai encore ren-
Fantaisie chinoise
contré, si j'en excepte les douaniers & les
gendarmes de Calais, que des visages bien-
veillants & fraternels. Ce bon vieillard
que j'interroge me répond qu'il eft fier
d'être Français! Cet enfant, qui court là-bas
avec un cerceau, me tiendrait, j'en suis
sûr, le même langage, si je lui posais la
même queftion !
Le monsieur âgé se montra d'abord sur-
pris de l'exclamation du bon Chinois, mais
ce fut bien autre chose quand Yo lui dit :
— Ainsi donc, Monsieur, votre gouver-
nement vous satisfait pleinement?
— Qu'entendez-vous par. ces paroles?
interrogea-t-il à son tour, en regardant de
travers son interlocuteur.
— Je vous demande, insifta le Chinois,
si vous n'avez pas à vous plaindre de ceux
qui vous.gouvernent.
— Monsieur, fit en se levant l'homme
âgé, d'un ton sévère, je ne suis pas arrivé
à mon âge sans avoir acquis un peu d'ex-
périence. Cessez donc un rôle qui ne peut
26 Yo et les Principes de 89
que vous faire perdre du temps. Ce n'eft
pas moi qui me laisserai prendre aux pa-
roles d'un agent provocateur.
— Oh ! oh ! pensa Yo, en regardant avec
ftupéfaction s'éloigner le vieux monsieur,
voici un étrange personnage ! Et que peut-il
avoir à redouter, puisque les principes de
89 garantissent à chaque citoyen le droit
d'exprimer librement sa pensée ?
Tandis qu'il méditait, trois messieurs
vinrent se placer sur des chaises voisines
du banc occupé par Yo.
— Pour moi, Messieurs, dit en s'as-
seyant l'un des trois nouveaux venus, le
bonheur des sociétés futures réside dans
le développement confiant & parallèle du
bien-être moral & du bien-être physique :
dans la suppression fatale, résultant dé la
logique des faits, du parasitisme indus-
triel, financier, adminiftratif, commercial
& gouvernemental. L'homme rendu à lui-
même, débarrassé de toutes entraves, tout
vit, tout marche, tout avance ! Et ne m'ob-
Fantaisie chinoise 27
jeclez pas que la liberté absolue dégénère
en licence. Une liberté a toujours pour
contre-poids une autre liberté, & l'équi-
libre social se fait sans qu'il soit besoin
d'une épée jetée dans l'un des plateaux de
la balance.
— Bien parlé. Monsieur, s'écria Yo, se
mêlant à la conversation, 8c votre langage
eft celui d'un bon Français.
— Je suis Américain, répondit poliment
le monsieur, & je dis ce que je pense.
— A mon sens, continua le second mon-
sieur, l'inftruction des classes nombreuses
eft le seul remède au mal qui nous afflige.
Je ne crois guère, pour ma part, à la créa-
tion spontanée d'une civilisation quel-
conque, 8c je pense qu'une révolution dont
la synthèse n'a pas préalablement pénétré
dans tous les rangs de la société, n'eft
qu'une émeute ou qu'un massacre. L'idée
des droits naturels n'implique qu'un de-
voir, mais il eft énorme; c'eft le devoir de
connaître l'étendue & la portée desdits
28 Yo et les Principes de 89
droits naturels 8c la connaissance des
moyens les plus propres à en assurer
l'éternelle revendication. Les uns comptent
sur la politique, les autres sur la force
pour atteindre le but; moi, je fais fond sur
l'inftruction, car nous n'avons qu'un en-
nemi, & cet ennemi, c'eft l'ignorance.
— Monsieur, intervint de nouveau le
docteur chinois tout ému, vous venez de
prononcer de nobles paroles bien dignes
de l'un des fils des grands citoyens qui
formulèrent les principes de 89 !
— Je ne suis pas Français, répondit en
souriant le partisan de l'inftruction. Né
dans le grand-duché de Bade, je suis pri-
vatdocent à l'université d'Heidelberg.
— Eh bien! moi, je suis'Français, dit à
son tour le troisième assistant, & je m'in-
scris contre tout ce qui vient d'être dit.
Dieu merci ! nous avons gagné le droit de
dire notre opinion à nos voisins, & nous
avons 500,000 soldats pour la leur faire
respecter. La France eft une grande na-
Fantaisie chinoise
29
tion, & pourtant elle n'eft point libre... à
votre façon, monsieur l'Américain, ni ins-
truite... selon votre désir, monsieur l'Alle-
mand. Néanmoins, elle a fait trembler
l'Europe, & le moindre zouave a plus
d'influence sur les deftinées du monde
que tous vos pédants d'outre-Rhin. Ergo,
je conclus que notre syftème eft bon &
qu'il triomphera parce qu'il est le plus
fort.
— Comment... vous êtes Français, Mon-
sieur? demanda Yo.
— Oui, Monsieur.
— C'eft étonnant, dit naïvement le Chi-
nois, je vous aurais pris pour un Turc.
Sur cette saillie, les causeurs se séparè-
rent, & Yo, grattant de l'ongle de son petit
doigt l'extrémité de son oreille :
— Deux personnes, murmura-t-il, m'ont
parlé un langage conforme aux principes
de 89. Comment se fait-il que ces deux
personnes soient un Américain & un Alle-
mand ?
CHAPITRE IV
COMMENT YO, VOULANT APPRENDRE L'HIS-
TOIRE, PRIT UNE VOITURE, ET CE
QU'IL EN ADVINT
— Ouais ! fit Yo le lendemain matin en
se frottant les yeux & en se mettant sur
son séant, je suis un singulier personnage
& j'agis sans façon avec le pays de France.
Je ressemble à un certain juge de Sanghaï
qui condamnait ou absolvait les prévenus
sur leur mine, s'enquérant à peine du
délit dont ils étaient accusés, interdisant
la défense & ne permettant pas au procu-
reur du Fils du Ciel le pius petit réquisi-
32 Yo et les Principes de 89
toire. Et comment, poursuivit le docteur
en sautant du lit, juger sainement d'un
effet, si l'on n'a pas parcouru la gamme
d'incidents qui le sépare de la cause? De-
puis 1789, deux générations au moins ont
joui des bénéfices des principes que j'ad-
mire. Que s'eft-il passé pendant ce laps
de temps ? Comment s'appellent les grands
hommes dont on doit révérer le nom? Je
manque de méthode, ajouta Yo en s'ha-
billant, &, avant de faire des expériences,
j'ai le ftrict devoir d'apprendre l'hiftoire
de France depuis 1789 jusqu'à l'époque
contemporaine. Chose facile, après tout,
& qui ne saurait arrêter un homme habi-
tué à l'étude comme je le suis. Quelques
louis & quelques jours consacrés à l'achat
& à la lecture de bons livres me mettront
à même d'être jufte, parce que je serai
éclairé.
En descendant de chez lui, Yo prit une
voiture, pria le cocher de le conduire chez
un libraire, & les deux chevaux, avertis
Fantaisie chinoise 33
par un sifflant coup de fouet, se mirent en
marche.
La voiture roulait depuis dix minutes
environ, quand un énergique juron se fit
entendre; le cocher retint ses chevaux.
Yo se crut d'abord arrivé : mais comme
on était au milieu de la chaussée, & qu'à
droite, ainsi qu'à gauche, on ne voyait
que des cafés, force fut au docteur de
chercher un autre motif à ce temps d'ar-
rêt. En mettant la tête à la portière, il
découvrit le motif, coiffé d'un bicorne &
porteur d'une longue épée. L'agent de po-
lice (car c'en était un) prenait le nom du
cocher, le numéro de la voiture, et parais-
sait adresser de sévères reproches à l'auto-
médon. Le cocher, lui aussi, s'agitait sur
son siège 8c semblait s'épuiser en protefla-
tions dont le sens échappait au Chinois.
Aussi ce dernier, interpellant l'agent, lui
demanda-t-il pourquoi il arrêtait sa voi-
ture.
-- Monsieur, répondit l'agent, le co-
34 Yo et les Principes de 89
cher eft en contravention & je le conftate.
— Oh! Monsieur, interrompit le bon
docteur, se méprenant, je serais désolé
qu'à mon sujet il arrivât quelque chose de
fâcheux à,ce brave homme. Certes, l'ayant
pris à l'heure, je trouve que ses chevaux
trottent à bien petits pas, & vous êtes en
vérité fort obligeant de prendre ainsi les
intérêts d'un étranger; mais, tout de bon,
je ne suis pas fâché.
— Monsieur, reprit l'agent, il ne s'agit
pas de cela. Le cocher a une mèche à la
lanière de son fouet.
—C'eft exact, s'empressa de répondre
le Chinois, & cette petite mèche, qui par
le bruit qu'elle fait en coupant l'air, excite
les animaux sans qu'on soit obligé de les
frapper, me paraît une invention habile &
fort humaine. Les bêtes doivent être nos
serviteurs & non nos victimes.
— Monsieur, répliqua l'agent avec un
peu d'impatience, il eft défendu aux co-
chers de mettre des mèches à leur fouet. Je