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De l'Africa latino-chrétienne à l'Ifriqiya arabo-musulmane : questions de toponymie - article ; n°3 ; vol.130, pg 530-549

De
21 pages
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1986 - Volume 130 - Numéro 3 - Pages 530-549
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Azedine Beschaouch
De l'Africa latino-chrétienne à l'Ifriqiya arabo-musulmane :
questions de toponymie
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 130e année, N. 3, 1986. pp. 530-
549.
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Beschaouch Azedine. De l'Africa latino-chrétienne à l'Ifriqiya arabo-musulmane : questions de toponymie. In: Comptes-rendus
des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 130e année, N. 3, 1986. pp. 530-549.
doi : 10.3406/crai.1986.14420
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1986_num_130_3_14420COMMUNICATION
de l'africa latino-chrétienne
À iJlFRIQIYA ARABO-MUSULMANE :
QUESTIONS DE TOPONYMIE,
PAR M. AZEDINE BESCHAOUCH
L'Académie, comme personne autre en cette matière, le sait bien :
notre Maghreb d'aujourd'hui, Occident de la communauté arabe et
du monde musulman, garde, non seulement dans ses paysages, mais
encore parmi les composantes de sa vie quotidienne, des traces
stables, et par chance déchiffrables, de son appartenance à l'univers
de la latinité antique.
En confrontant les informations que nous rapportent certaines
inscriptions latines de Tunisie, la prosopographie de l'Afriquu
chrétienne, quelques chroniques ou bien des annales religieuses ou
littéraires de Ylfrïqiya, et aussi tel récit de voyageur arabe de
début du xive siècle, je voudrais présenter des exemples qui illustrent
cette réalité d'histoire culturelle. Je les ai choisis dans la toponymie
tunisienne, assuré par la sollicitude constante de M. Jacques Heurgon1
et l'obligeante attention de M. Charles Pellat2 de ne fonder mes
remarques philologiques que sur les certitudes que permet une
interprétation précise des témoignages.
I. — D'ucres à UqraS
Dans la région de Tunis, du côté de la basse vallée de la Majrada/
Medjerda (l'antique Bagrada), on a copié, il y a un siècle et demi, le
texte3 d'une dédicace à Septime Sévère, faite en 193 par une cité
pérégrine dénommée VCRES (fig. 1) :
1. Bis repetita placent. Les lecteurs des CRAI savent, depuis de longues
années, une part de ce que je dois à la sollicitude et au patronage de M. Jacques
Heurgon. Ils comprendront mon plaisir à mettre en exergue l'expression de ma
vive et affectueuse reconnaissance...
2. Qu'il me soit permis de faire remarquer que le patronage de M. Charles
Pellat — qui m'honore — ne s'explique pas seulement par sa science des questions
arabes et maghrébines. Ayant été mon professeur à l'Institut d'Études islamiques
de la Sorbonne, il a bien voulu en garder le souvenir, s'intéresser à mes recherches
toponymiques et me faire profiter de ses précieux conseils. Il m'est agréable de
lui exprimer, de nouveau, ma profonde gratitude.
3. CIL, VIII, 1170. La pierre inscrite, repérée par le voyageur anglais Gren-
ville T. Temple, en 1837, et signalée dans l'ouvrage qu'il publia en collaboration
avec le célèbre explorateur de Carthage, le consul danois C. T. Falbe ( = Relation QUESTIONS DE TOPONYMIE TUNISIENNE 531
(Musée national de Copenhague — Département du Proche-Orient
et de l'Antiquité classique — Nég. n° I) 315)
Fig. 1. — Mention, en 193, de la Civitas YCRES (= CIL, VIII, 1170).
1986 35 V
1
DE LES LA GRANDS RÉGION 01 CARREFOURS
, Si'. \K4JS tfc «fc, Mi »>&«t^A
Fia. 2. QUESTIONS DE TOPONYMIE TUNISIENNE 533
«[Imp(eratori) Caes(ari)/L(ucio) Septimio S]/eve/[ro Pert]/inaci
Aug(usto)/, [pont]if(ici) max(imo), trib(unicia)/[pot]est(ate), cos-
(uli) des(ignato) II, p(atri) p(atriae),/[ci]vitas Vcres d(ecreto)
d(ecurionum),/ p(ecunia) (publica),fecitetdedic(avit)anno/ Corneli
Anullini procos(ulis)/ c(larissimi) v(iri) et Valeri Festi leg(ati)-
eius. »
« A l'empereur César Lucius Septime Sévère, Pertinax, Auguste,
grand pontife, revêtu de la puissance tribunicienne, consul désigné
pour la seconde fois, père de la patrie ; la cité (pérégrine) d'Ucres,
en vertu d'un décret municipal et aux frais du trésor de la commune,
a fait construire (cet ouvrage) et (le lui) a dédié, en l'année du
proconsul (d'Afrique) Cornélius Anullinus, personnage de rang
clarissime, et de Valerius Festus, son légat. »
Cette pierre inscrite, aujourd'hui exposée parmi les collections
du Musée national de Copenhague, est le seul document dont on
dispose pour localiser au lieu-dit Borj Bou Jâdi, non loin de Thuburbo
minus (l'actuelle Tébourba), la civitas Vcres (fig. 2 : carte).
Grâce à une autre pierre, provenant de Rome4, nous apprenons
que cette ville était, au tout début du ve siècle, le siège d'un évêché.
Les « Actes de la Conférence de Carthage en 411 » le confirment5,
puisqu'ils mentionnent l'évêque donatiste qui la représentait :
Vitalis, sans lui donner cependant de compétiteur catholique. Pour
leur part, les Actes du concile réuni à Carthage en 419 nous font
connaître6 le nom de l'évêque catholique d' Vcres, présent à la pre
mière, puis à la seconde session de ce concile : c'était Quodvultdeus7 .
Enfin, il semble assuré, d'après les états de l'Église d'Afrique en
l'an 484, que l'évêque catholique Exitiosus, qui se trouvait, à cette
date, exilé en Corse8, fût bien celui d' Vcres9.
En raison du silence des textes après le ve siècle et de l'absence de
fouilles archéologiques sur le site de Borj Bou Jâdi, l'on pense, géné
ralement, que la ville romaine a disparu, vers la fin de l'Antiquité10.
d'une excursion de Bône à Guelma et à Constantine, Paris, 1838, p. 35), a été
transportée au Danemark : cf. CIL, VIII, p. 931, xliii. Je l'ai, récemment,
retrouvée parmi les collections du Musée national de Copenhague, où elle figure
sous le n° d'inventaire ABb 150.
4. I.C.V.R., n.s., II, 4499 (= Diehl, I.L.C.V., 2144) ; cf. A. Mandouze, Proso-
pographie de l'Afrique chrétienne (303-533), Paris, 1982, p. 1161, s.v. Victor 22.
5. Gesta conlationis Carthaginiensis, I, 207, 1. 141, dans Corpus Christianorum,
ser. lat., CXLIX A (éd. S. Lancel), 1974, p. 154.
6. Concilia Africae (A. 345-A. 525), dans Corpus Christianorum, ser. lot.,
CXLIX (éd. C. Munier), 1974, p. 150, 152, 154 ; 229 et 234.
7. Cf. A. Mandouze, Prosopographie, p. 952, s.v. Quodvultdeus 13.
8. Notitia provinciarum et civitatum Africae anno 484, dans C.S.E.L., 7, p. 118 1
Proc, 26.
9. Verensis est une graphie sans doute fautive pour Vcrensis : cf. A. Mandouze,
Prosopographie, p. 379, s.v. Exitiosus 3.
10. De façon générale, il y a là un vaste champ d'étude, en raison surtout des
coupures, le plus souvent illusoires, introduites dans l'histoire et la topographie COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 534
Pourtant, tel n'est pas le cas.
Un célèbre recueil maghrébin de notices biographiques, les
Tabaqât11 — « Classes des savants de VIfriqiya » (son auteur, Abù-1-
'Arab, un descendant d'une grande famille de Kairouan, est mort
en 333 de l'Hégire — en 944/945) nous présente, dans ses dernières
pages consacrées aux savants de la ville de Tunis, un personnage
dénommé Hisâm ben al-Halil12, dont l'origine et l'époque sont fort
précieuses pour notre propos. L'identification de ses maîtres13 et
de ses disciples14 en sciences religieuses nous assure, en effet, qu'il
vivait encore vers 200 de l'Hégire, c'est-à-dire autour de l'année 816.
Mais surtout son biographe précise qu' « il est originaire d'une
localité de la campagne de Tunis qui s'appelle Uqras. »15 II s'agit,
bien évidemment, de notre antique VCRES et il n'est pas douteux
que ce toponyme était encore en usage au ixe siècle, sous l'Emirat
aghlabide.
II. — Le nom de Membressa a persisté jusqu'au xixe siècle.
Avec les historiens de la Seconde Guerre mondiale, les gens qui,
en Tunisie et en France, ont survécu aux malheurs de ces années
des villes de l'Afrique mineure, entre l'Antiquité romano-byzantine et la pre
mière période arabo- musulmane (vne-xie siècles).
Sur cette question, voir les approches lumineuses de notre ami P. A. Février,
Permanence et héritage de l'Antiquité dans la topographie des villes de l'Occident
durant le haut Moyen Âge, dans Topografla urbana e vita cittadina sull'alto
medioevo in Occidente ( = Settimane di studio del Centro italiano di studi
medioevo, XXI), Spoleto, 1974, p. 41-138.
11. Abû-l-'Arab al-Tamïmï, Tabaqât 'Ulamâ' Ifrïqiya wa Tunis, suivi du
Kitâb Tabaqât 'Ulamâ' Ifrïqiya, d'al-Husani = Classes des savants de V Ifriqiya,
dans Publications de la Faculté des Lettres d'Alger, Bulletin de Correspon
dance africaine, LI(éd. M. Ben Cheneb), 1915 ;LII (trad. M. Ben Cheneb), 1920.
12. Ibid., texte arabe p. 255 ; trad. p. 351.
13. Le plus célèbre de ses maîtres était Sufyân al-Tawrï, mort en 161 de
l'Hégire = en 777/778 : cf., sur ce jurisconsulte, Encyclopédie de l'Islam, lre éd.,
IV, p. 523-526, s.v., et aussi dans M. Talbi, Biographies aghlabides, Tunis, 1968,
la notice p. 468 et les renvois au texte des Madârik du Cadi 'Iyad.
14. Parmi ses disciples, on trouve un homme d'une grande dévotion : Dâwud
al-sûfi, dont le décès date de l'année 249 de l'Hégire = en 863/864, d'après
Tabaqât, p. 109 (éd. arabe), p. 188 (trad.).
Sur ce personnage, cf. également M. Talbi, op. cit., p. 455 avec les renvois au
texte des Madârik.
15. C'est le toponyme latin qui permet de voyeller correctement le nom de la
localité en arabe. Dans sa traduction française, l'éditeur du texte arabe, M. Ben
Cheneb, écrit Aqras. Comme le montre son essai de localisation (« Actuellement
nom d'un aqueduc près de Manouba », affirme-t-il dans la note 1, p. 351 de la
traduction), il ne s'était pas avisé du lien avec Ucres. Il est curieux de constater
que, dans leur édition — qui n'est, aucunement, un nouvel établissement du
texte — A. Chabbi et N. H. Yafl, Tabaqât..., Tunis, 1968, se contentent, le plus
souvent, de démarquer l'ouvrage de Ben Cheneb. Pour Ucres, non seulement ils
n'indiquent pas leur lecture du toponyme arabe, mais ils prétendent (note 2,
p. 226) qu'il s'agit du nom d'un endroit situé près de la Manouba, banlieue de
Tunis. QUESTIONS DE TOPONYMIE TUNISIENNE 535
terribles, se souviennent que, pour la libération de Tunis et la
préparation du débarquement des Alliés en Sicile, la bataille de
Medjez el-Bab, le 3 mai 1943, fut décisive. el-Bab est une petite ville16, proche de la capitale tuni
sienne (60 km), qui s'est développée essentiellement sur la rive
droite de la Medjerda (Majrada /antique Bagrada), en amont de la
vaste plaine deltaïque du fleuve et sur la grande voie17 qui, depuis
l'Antiquité, mène vers les principaux centres, anciens et modernes,
du Tell : Vaga (Béjà), Thibursicum Bure (Téboursouk), Mustis
(le Krib) et Sicca Veneria (Le Kef).
Implantée dans un bassin céréalier de bon rendement18, elle doit
son nom à un gué (Medjez) et à la porte romaine (el-Bab) qui le
précédait19.
Ce toponyme descriptif a fini par supplanter celui de Membressa20,
qui nous est donné, soit directement, par les sources géographiques
(Itinéraire d'Antonin et Table de Peutinger) et saint Cyprien, soit
par le truchement de l'ethnique, dans saint Augustin et les documents
relatifs aux conciles et synodes africains. La dernière mention
d'un évêque de la ville21, Victor episcopus ecclesiae Membressitanae,
date de l'année 649.
Elle n'est antérieure que de deux décennies à la fondation de
Kairouan. Or, avec la chute de la domination byzantine et la trans
formation de i'Africa en Ifriqiya, le nom de Membressa ne disparaît
pas. La forme latine, fixée par l'administration romaine, est arabisée
en « Mamrassa », « Memressa », comme l'atteste une notice biogra-
16. Atlas archéologique de la Tunisie (au 1/50.000*), f. XXVII = 29 (Medjez
el-Bab) n. 19 ; cf. CIL, VIII, p. 162. Atlas des centuriations romaines de Tunisie,
t. XXVII, 372/475.
17. Cf. P. Salama, Les voies romaines de l'Afrique du Nord, Alger, 1951, Carte
du réseau routier : les grands carrefours de la région de Carthage.
18. Cf. Jean Poncet, Paysages et problèmes ruraux en Tunisie (Publications de
l'Université de Tunis, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, 3e série, VIII),
Tunis, 1963, p. 114-116.
19. A la date de 1893, l'Atlas archéologique de la Tunisie (au 1 /50.000e) signale
dans la notice Membressa (f. XXVII = 29, n. 19) que la ville « tire son nom
arabe d'un arc de triomphe, aujourd'hui complètement détruit, mais qui existait
encore il y a quarante ans ». Il donne du reste un croquis de cet arc, « extrait
d'une aquarelle du comte Filippi, conservée à la Bibliothèque de Turin ».
20. Les références générales sont données par la notice du CIL, VIII, p. 162 :
LVIII Membressa. Cf. aussi J. Mesnage, L'Afrique chrétienne, évêchés et ruines
antiques, Paris, 1912, p. 113-114.
21. Grâce à l'admirable Prosopographie de l'Afrique nous connais
sons, plus particulièrement, les évêques suivants :
— d'une part, pour les donatistes, les deux célèbres rivaux : le maximianiste
Salvius (pendant la période 393-397) et le primianiste Restitutus (394-411).
— d'autre part, parmi les catholiques : Gennadius (présent à Carthage
en 411), Bonifatius (qui a pu échapper à la persécution vandale et se trouve « en
fuite », à la date de 484), enfin, Pascasius, dont le nom figure dans la souscription
des Actes du concile réuni à Carthage, en 525. 536 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
phique des Tabaqât = « Classes des savants de VIfriqiya », relative
à un personnage dont on sait, par la confrontation des sources
(en particulier, un autre recueil ifriqien de biographies : Riyâd
al-Nufûs d'al-Mâliki) qu'il est décédé en 204 H./819-820 J.-C, sous
le règne de l'émir aghlabide Ziyâdat Allah 1er.
Cette notice22 comporte les indications suivantes :
« Nos maîtres à Memressa nous ont rapporté que 'Abd al-Malik
ben Abu Karïma arrivait, monté sur une mule, au fleuve Bagrada
et, s'il ne voyait personne, il la poussait dans l'eau, hors du gué
(« Medjez »)... »
Indications capitales, puisqu'elles nous confirment la persistance
du nom romain, non seulement pour la ville (Membressa), mais
aussi pour le fleuve qui la baigne ( Bagrada J23. De plus, elles nous
signalent la présence du gué qui explique le premier élément du
toponyme actuel (Medjez el-Bab).
Après le xe siècle, date des Biographies d'Abù-l-'Arab, c'est le
silence des textes et tout le monde pense que le toponyme latino-
arabe n'a pu tarder à tomber en désuétude...
Mais un document, conservé aux Archives générales du Gouver
nement tunisien24, nous persuade du contraire. C'est, à la date du
1er novembre 1843 (=8 Sawwàl 1259 H.), une ampliation de
l'acte de confirmation d'une sentence arbitrale, prononcée par le
Bey de Tunis en 1783 (= 1197 H.), pour régler une controverse sur
la propriété et le bornage de terrains agricoles et de biens immeubles
sis à Medjez el-Bab. L'arbitrage en question fait droit à une requête
des Andalous de Medjez, l'une des communautés morisques installées
le long de la vallée de la Medjerda/Majrada, à la suite de leur expul
sion d'Espagne par Philippe III. Il précise25, et c'est ce qui nous
importe ici, que, dans la liste des terrains, objet du litige, quatre
sont situés à Henchir « Memressa »26.
22. Tabaqât, texte arabe, p. 248 trad. p. 340.
23. J'ai l'habitude de désigner l'oued antique sous le nom de Bagrada. En
conclusion d'un article récent, notre ami J. Gascou, Le nom de l'oued Medjerda
dans l'Antiquité romaine, dans Antiquités Africaines, t. 17, 1981, p. 15-19, écrit,
à juste titre, que « le seul nom qui pouvait avoir cours était celui de Bagrada,
en aucun cas celui de Bagradas utilisé exclusivement par les auteurs grecs pour
transposer le nom latin ». Une mosaïque inédite comportant l'inscription Bagrada
justifie cette conclusion et l'usage auquel je m'en tiens, depuis longtemps.
24. Archives générales du Gouvernement tunisien (Tunis), Série historique,
carton 62, 700/12, document n° 19.
25. A propos de ce document, voir l'étude de M. Ben Ali et N. Hlaoui, Docu
ment sur les habous andalous de Medjez el-Bab, dans Études sur les Morisques-
Andalous (Institut National d'Archéologie et d'Art, Hispano-Andalouses,
3), Tunis, 1983, p. 49-57, avec un résumé en français p. 201.
26. Il est étonnant que, mis en présence du toponyme Memressa, les auteurs
de l'article cité dans la note précédente se demandent (p. 51, n. 5) s'il y a lieu de
le mettre en rapport avec l'antique Membressa... DE TOPONYMIE TUNISIENNE 537 QUESTIONS
Nous tenons là la preuve indubitable de la persistance du topo-
nyme antique, Membressa, jusqu'au milieu du xixe siècle.
III. — Essai d'identification A' Apud Asnam
Les chroniques arabes du Moyen Âge et les historiens du Kharid-
jisme berbère — cette sorte de donatisme musulman — rapportent
que, dans les dernières années de l'Ifriqiya omeyyade, soumise au
pouvoir du Calife de Damas, une bataille régla le sort politique de la
province et, par son issue fatale à la coalition des Berbères, elle
empêcha l'effondrement de l'autorité arabe. Cette sanglante confront
ation, qui eut lieu en 743 (= 125 H.), se déroula à proximité de
Kairouan, dans une localité appelée al-Asnâm27.
A une époque aussi ancienne, nous n'avons pas trace de toponymes
descriptifs et l'on ne peut songer à expliquer le nom à'al-Asnâm
par référence au substantif pluriel de la langue arabe : al-asnâm,
les statues (ou les idoles). Cette explication, qui sera légitime28, en
1843, pour le champ de ruines de Castellum Tingitanum2s, où le
maréchal Bugeaud fonde Orléansville (aujourd'hui, de nouveau,
Al-Asnâm), ne peut être valable, à la date de 743, pour la localité
kairouanaise.
Or, il se trouve, comme le mentionne la Prosopographie de V Afrique
chrétienne30, que saint Augustin, dans une lettre de l'année 395,
signalant les dommages causés par les circoncellions à l'intérieur
de la basilique d'une localité, où demeurait le prêtre Argentius, nous
donne la précision topographique suivante : apud Asnam. Bien
évidemment, cette localisation au moyen d'une construction pré
positionnelle n'indiquait pas les approches agglomération31.
C'était, selon une pratique syntaxique courante, une modalité
de cristallisation des noms de lieux32, comparable à l'usage du locatif.
Il est assuré qu'à la manière des itinéraires routiers, Augustin a
reproduit le toponyme tel qu'on l'énonçait alors. De fait, nous
connaissons en Afrique romaine, d'une part Laribus (qui explique
27. Cf. M. Talbi, L'Emirat aghlabide, Tunis, 1966, p. 75 et 134.
28. Toutefois, comme me le fait remarquer M. Pellat, le toponyme en usage
sur place est 'asnab', forme du parler vulgaire maghrébin, la forme al-qsnâm
étant strictement réservé à la langue littéraire. C'est une raison de plus pour
refuser l'explication par un toponyme descriptif.
29. S. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie, Alger-Paris, 1911, f. 12 (Orléans-
ville), n<> 174, Cf. CIL, VIII, 9704-9724 ; 21518 et 21519.
30. A. Mandouze, Prosopographie, p. 91, s.v. Argentius 1.
31. Cf. A. Ernout et F. Thomas, Syntaxe latine, 2e éd., Paris, 1959, p. 34-35,
§ 46 et p. 109-110 § 131. Outre l'usage du latin vulgaire (apud Thebas = à Thèbes),
on trouve chez Tacite aussi apud Rhodum = à Rhodes, par exemple.
32. Cf. J. Heurgon, La fixation des noms de lieux en latin d'après les itinéraires
routiers, dans Revue de Philologie, XXVI, 1952, p. 169-178. 538 COMPTES RENDUS DE L*ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
notre actuel Lorbus/Lorbeus) et Suflbus (légèrement modifié en
Sbiba), de l'autre, ad Gallum Gallinacium, ad Atticile, ad Sava
municipium, etc.
En conclusion, je propose d'identifier la localité augustinienne
d'apud Asnam33 avec la localité préaghlabide de la banlieue sud
de Kairouan34, al-Asnâm.
FV. — Comment l'île de Meninx est devenue l'île de Girba.
Ses plages, le charme de ses paysages et la douceur de son climat
ont rendu célèbre, parmi les touristes de France et de l'Europe
occidentale, l'île de Djerba ou Jerba (en arabe Girba). Pour sa
part, l'Académie la connaît, en paiticulier, par les fouilles archéo
logiques qu'y entreprit en 1942, en sa qualité de membre de l'École
française de Rome, l'un de ses présidents, M. Paul-Marie Duval35.
On le sait bien aussi — et Pline l'Ancien nous le rappelle dans le
livre V de son Histoire Naturelle — : l'identification de cette île,
d'après le périple d'Ulysse, avec l'île des Lotophages, lui a assuré,
depuis l'Antiquité, la célébrité : Clarissima est Meninx... ab Era-
tosthene Lotophagitis appellatd36.
Elle portait le nom de la principale ville qui y prospérait.
Entre les derniers temps de la Carthage punique et le 111e siècle
de l'Empire romain, ce nom était Meninx. Les sources l'attestent,
de Polybe au Stadiasme, en passant par Tite-Live, Strabon, Pom-
ponius Mêla et Pline l'Ancien37. Le centre urbain homonyme étend
ses ruines sur un site très étendu, au lieu-dit Borj el-Kantara38, du
côté du continent. Il conserve, jusqu'à aujourd'hui, des vestiges
importants, parmi lesquels M. Duval a reconnu deux thermes, un
amphithéâtre, une esplanade qui devait être le forum de la cité,
33. A moins d'une fixation en latin d'un toponyme autochtone, assurément
pré-punique dans ce cas, il est possible d'expliquer apud Asnam par la syncope
de la voyelle i, dans apud asinam (suggestion orale de M. R. Marichal, membre
de l'Institut, que je remercie vivement de son obligeance). Cf. V. Vâànànen,
Introduction au latin vulgaire, Paris, 1963, p. 41 § 64, p. 42-43 § 66.
34. M. Talbi, L'Emirat aghlabide, p. 730 précise : « al-Asnâm (10 km S. de
Kairouan). »
35. Cf. CRAI, 1942, p. 220.
36. Histoire Naturelle, V, § 41.
37. Références générales, chronologie et commentaire dans l'excellente notice
de J." Desanges que comporte, aux pages 430-434, son édition de Pline l'Ancien,
Histoire Naturelle, Livre V, 1-46, éd. Les Belles Lettres, Paris, 1980.
38. Sur la localisation du centre urbain antique à Borj el-Kantara, cf., déjà
Ch. Tissot, Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, I, Paris, 1884,
p. 197-198, et la notice de L. Poinssot dans Tunisie, Atlas historique, géogra
phique, économique et touristique, Paris, 1936, p. 33. La pierre qui mentionne les
Meningitani ( = CIL, VIII, 22787) a été découverte remployée dans une construc
tion moderne, à Houmt Cedouikech, localité voisine du site antique.

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