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Le thème littéraire du bourbier dans la littérature latine - article ; n°2 ; vol.117, pg 273-289

De
18 pages
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1973 - Volume 117 - Numéro 2 - Pages 273-289
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Monsieur Pierre Courcelle
Le thème littéraire du bourbier dans la littérature latine
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 117e année, N. 2, 1973. pp. 273-
289.
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Courcelle Pierre. Le thème littéraire du bourbier dans la littérature latine. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 117e année, N. 2, 1973. pp. 273-289.
doi : 10.3406/crai.1973.12886
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1973_num_117_2_12886THÈME DU BOURBIER DANS LA LITTÉRATURE LATINE 273
COMMUNICATION
LE THEME LITTÉRAIRE DU BOURBIER
DANS LA LITTÉRATURE LATINE,
PAR M. PIERRE COURCELLE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE.
Un article d'un haut intérêt a et publié par le P. Michel Aubineau
sur le thème du bourbier dans la littérature grecque profane et chré
tienne1. A ce répertoire de textes intelligemment classés pourraient
être ajoutés aujourd'hui plusieurs références qu'a fait connaître le
Lexicon de Lampe, publié trois ans plus tard, aux mots Bopêo-
piavoi, Bop6optxai, (36pêopoç, (3opêopoco, (3opêopco8y]ç2. Le P. Aubi
neau n'a d'ailleurs prétendu fournir que les principaux jalons parmi
une infinité de textes grecs. Il concluait : « Surtout, j'espère, d'autres
élargiront l'enquête, retendront à la littérature latine et médiévale.
Que de trouvailles à faire chez les théologiens et les auteurs spirituels
du Moyen Age ! »3. C'est un tel souhait que je voudrais tenter de
satisfaire en déterminant, à mon tour, quelques jalons empruntés
à la littérature latine.
Rappelons, pour commencer, que selon une formule orphique rap
portée dans le Phédon, tout homme qui sera parvenu dans le Hadès
sans avoir été purifié et initié devra gésir dans le bourbier, au lieu
d'habiter dans la société des dieux4. Platon assure en complément,
dans sa République, que la méthode dialectique tire l'œil de l'âme du
grossier bourbier où il est enfoui5. L'image du bourbier fut agréée
par les Gnostiques, selon lesquels l'âme plongée dans le monde des
corps garde son éclat en dépit de sa gangue boueuse6. Cette notice
1. M. Aubineau, Le thème du bourbier dans la littérature grecque profane et chrétienne,
dans Recherches de science religieuse, t. XLVII, 1959, p. 185-214.
2. (t. H. W. Lampe, A Patnstic Greek Lexicon, fasc. II, 1962, p. 301.
3. M. Aubineau, art. cite, p. 213.
4. Platon, Phedon, 69 c, éd. L. Robin, Paris, 1926, p. 21 : Kcd y.i\bvvevovoi xat ot
xaç teX.8Taç i\\ùv cnixoi xaxaaxT]aavxeç o\) tpcfùXoi EÎvai, àXXa xcp ôvti JiàXai alvixxEoGai
ôxt oç &v à\ivr\zoç xal àzsXeaxog etç "Aiôou àcpixTixai êv (3oq6oq£o xeioexcu, ô ôe jcexaSaç-
(ipvoç xe Y,a\ x8TeXEO|XEvoç èueîoE àq)i>co[AEvoç nsxa Bewv otîtTioei. Cf. 111 d, p. 92 : aïo^Âcrùç
ôe ijyçov jitjXoû y.ai y.ada.Q(ox£Qov xai fioQéoQiobeoxeQov.
5. Platon, Resp., VII, 14, 633 d, éd. T. Chambry, p. 174 : 'H ôia>.£xxuiT] ueBoôoç (iôvt)
tavxT) itoQËUexai, taç ûîtoBeoeiç àvaiQoùaa, eji' a\>xr\v xr\v àQ%r)v Iva PeéaioocETai,, xal x<J>
ôvxi èv |3o(}6ogcp pagëagmcj) tivi xô xfjç i(>u/f|ç ôa|i.a xaxoQ(OQVYH,evov f|QÉ(xa ëXxsi «ai àvd.
yei àvco.
6. Irenee, Aduersus haereses, 1, 6, 2, PG, t. VII, 508A : « Quemadmodum enim aurum
in caeno depositum (èv pogëoçco xaxaxEBEiç) non amittit decorem suum, sed suam naturam
custodit, cura caenum nihil nocere auro possit, sic et semetipsos dicunt, hcet in qui-
buscunque materiahbus operibus sint, nihil semetipsos noceri neque amittere spiritalem
substantiam. L'image et l'idée ne sont d'ailleurs pas spécifiquement gnostiques, car
elles apparaissaient déjà chez Seneque, Epist., XCIV, 58, éd. F. Prechac, t. IV, p. 83,
qui dit en sens contraire : « Vis scire quam falsus oculos tuos decepent fulgor ? Nihil
est istis, quamdiu mersa et inuoluta caeno suo lacent, foedius, nihil obscurius : Quidm ?
Quae per longissimorum cuniculorum tenebras extrahuntur. Nihil est îllis, dum flunt 274 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
de saint Irénée fit l'objet d'une traduction latine au 111e ou au
ive siècle1.
Quant à Plotin, il a donné une vie nouvelle, dans son traité Sur
le Beau, à l'image du bourbier et à la formule orphique (tsXst<xi) en
assurant que la boue est un enduit qui cache le Beau2 ; il prend soin
de préciser, dans son traite Sur le Bien, que les beautés d'ici-bas
sont de simples reflets de celles de l'au-delà qui, elles, ne supporte
raient pas d'être plongées dans le bourbier des corps pour s'y salir
et y disparaître3. Seule l'âme qui remonte et retire ses regards du
bourbier, ajoute-t-il dans le traité D'où vient le mal, arrive jusqu'au
Hadès et y sommeille, au lieu de tomber dans le bourbier, qu'il
identifie à la « région de dissemblance » dont avait parle Platon dans
son Politique*.
Parmi les Latins Cicéron dans sa Consolation, aujourd'hui perdue
à quelques fragments près, rappelait la théorie orphique du Phédon,
selon laquelle les hommes souillés de vices et de crimes sont, au dire
de certains Sages, refoulés dans les ténèbres et gisent dans un bour
bier au lieu de vivre en compagnie des dieux5. L'expression in caeno
iacere, calquée sur le Phédon, devait reparaître telle quelle chez
et a faece sua separantur, informius. Denique ipsos opifices mtuere per quorum manus
stérile terrae genus et infernum perpurgatur : uidebis quanta fuligine obhnantur.
Atqui ista magis inquinant animos quam corpora, et in possessore eorum quam in
artifice plus sordium est > ; Rufin, De symbolo, 12, PL, t. XXI, 351A : « Si quis uidet
paruulum in profundo caem necari,... extremum, ut ita dicam, ingrediatur caenum...
Intuere nunc, si solis radius in caem alicuius uoraginem demittatur, numquidnam aliquid
inde pollutionis acquint ? >
1. A. Siegmund, Die Ueberheferung der gnechischen Literatur in der lateinischen Kirche
bis zum XII. Jahrhundert, Munchen, 1949, p. 90.
2. Plotin, Enn., I, 6, 5, 43, éd. Henry-Schwyzer, p. 111 : Otov el xiç bvç etç ju)Xov f|
PûQëoQOV TO |AEV O3I8Q 8Î)(8 KâX'koÇ, [AT)XBXl JIQOCpCHVOl, XOÎITO ÔE ÔQ<Î>TO, O JIClQa XOV JlT)XoÙ
■i^ PoQêoQcu àjteu,a|aTO... Aio naï al teXexciI ôqBwç alvixxovxca tov (xiq xExaOaQfAEVov naï
sic "Abov KEioeaSai èv |3o2SoQ(p, ôxi xo pr] xaBctQOv fioQêoQcç ôia xanT)v qpiX,ov ota br\ «al
■Dec, o'ô xaBagal xo aà>|j,a xal0?ovai roi xouwxw.
(Sur l'or et sa gangue, cf. Platon, Resp., I, 336 e ; Cicéron, Resp., III, 5, éd. Appuhn,
p. 142 ; Ambroise, In Ps., XXXV, 1, CSEL, t. LXIV, p. 49.)
3. Ibid., VI, 7, 31, 25, p. 252 : Mt) Ya6 «v xokfi.f\aai èxeîva old èaTiv eIç pôçëoQov
otondxcov t[i6r\vai v.al Qvxàvai écarta xai àcpavioai.
4. Ibid., I, 8, 13, 13, p. 136 : ©ewqoùvti nev f\ Betogia i)Tiç èoxi tov xa>cov aàtcrô,
Yivoixevtp ôe t) (XETa^Tiiptç avxoù* yivExai yaQ îtavxartaoiv èv xcj> xfjç àvo(xoioxTixoç xoreep
(Politique, 273 d), èvBa ôv; eiç aÔTTyv eC; |3oq6oqov o^oxeivov Eaxai, jieocov..., ècoç àva-
ÔQajir) y.ai à(pEÂ,ï) ncaç tt)v ôipiv èit xoti PoqSoqov" nal xoâjxo èati xo èv "Aôov èX9o\xa
èjiixaxaôaQBElv.
5. Cicéron, Consolatw, fragm. 13, éd. Muller, p. 336, 13, ap. Lactance, Inst., III, 19, 3,
CSEL, t. XIX, p. 241, 6 : « Docent diuinae scripturae non exstmgui animas, sed aut pro
iustitia praemio adfici aut poena pro sceleribus sempiterna ; nec enim fas est aut eum,
qui sceleratus in uita féliciter fuerit, effugere quod meretur, aut eum qui ob îustitiam
miserrimus fuerit, sua mercede fraudari. Quod adeo uerum est, ut idem Tulhus in
' Consolatione ' non easdem sedes incolere mstos atque impios praedicauent : • Nec enim
' idem îlh sapientes arbitrati sunt eundem cursum in caelum patere. omnibus ', mquit,
Nain uitiis et sceleribus contammatos deprimi in tenebras atque m caeno iacere docue-
runt, castos autem animos, puros integros incorruptos, bonis etiam studns atque artibus
expolitos leui quodam et facih lapsu ad deos, îd est ad naturam similem sui peruolare.' » >
>
DU BOURBIER DANS LA LITTERATURE LATINE 275 THÈME
Sénèque, appliquée aux métaux précieux enfermés dans leur gangue1,
puis chez saint Jérôme au sens moral2. Virgile aussi, dans sa catabase
du livre VI de V Enéide, décrit au sein des Enfers un gouffre bouillon
nant de boue qu'il met en rapport avec l'Achéron, comme fera,
d'après lui, Juvénal3. Tertullien mentionne explicitement le bour
bier du Phédon, tandis qu'un Africain chrétien du début du vie siècle
décrit les Enfers en s'inspirant directement du bourbier de Virgile4.
A la suite des Tusculanes, où Ciceron utilisait probablement un
développement stoïcien sur l'égalité des fautes5, Pacien de Barcel
one6, puis Augustin dans sa Cité de Dieu7 insistent sur l'odeur
infecte qu'exhale un tel lieu. Arnobe, tout en louant Platon de ne pas
condamner l'âme à la peine de mort8, raille les châtiments mythiques
que ce philosophe prévoit aux Enfers, en particulier celui du bour
bier ; car l'âme, dit Arnobe, du fait de sa nature incorruptible, ne
peut être atteinte par aucun d'eux9.
1. Texte cité ci-dessus, p. 273, n. 6.
2. Jérôme, Epi%t. ad. Sabimanum, CXLVII, 9, éd. J. Labourt, t. VIII, p. 129, 25 :
« Quid încuruus terrae haeres et totus in caeno es ?
3. Virgile, Aen., VI, 295, éd. H. Goelzer et A. Bellessort, p. 175 :
Hinc uia Tartarei quae fert Acherontis ad undas.
Turbidus hic caeno uastaque uoragine gurga
aestuat atque omnem Cocvto éructât harenam.
Cf. Juvenal, Sat., III, 266, éd. Labriolle, p. 34 : < ... nec sperat caenosi gurgitis alnum ».
4. Tertullien, De anima, LIV, 4, éd. J. H. Waszink, p. 73, 8 : < Behquas animas ad
inferos deiciunt. Hos Plato uelut gremium terrae describit in ' Phaedone ', quod omnes
labes mundiahum sordium confluendo et îbi desidendo exhalent et quasi caeno îmmun-
ditiarum suarum grossiorem haustum et prmatum îlhc aerem stipent. Sur les sources
de ce passage, cf. le commentaire de J. H. Waszink, p. 552-553 ; cf. aussi Carmen de
resurrectwne, v. 324-326, éd. Waszink, Bonn, 1937, p. 104.
Aestual et rapido turbatm uertice flammas
in tormenta ruens fluctuauit gurgile flumen.
Torrida se cuncta caeno miscetur arena.
5. Cicéron, Tusc, IV, 24, 54, éd. G. Fohlen, p. 81 (a propos des Stoïciens) : « Nunc
autem ita disserunt, sic se dicere omnes stultos insanire, ut ' maie olere omne caenum '.
At non semper. Commoue, senties. Passage vise par Augustin, Solil., I, 11, 19, PL,
t. XXXII, 879 : « Ahud est enim exhausta pestis, ahud consopita. Ad hoc emm ualet,
quod a quibusdam doctis uins dictum est, ita omnes stultos insanos esse, ut ' maie olere
omne caenum ' quod non semper, sed dum commoues sentias > ; Tract, in Ioh, XXX, 2, 12,
CC, t. XXXVI, p. 289 : < Quid possit ahud olere caenum commotum ?
6. Pacien de Barcelone, Paraenesis, 1, PL, t. XIII, 1082C : « Caenum solet tum
maxime foetere cum moueas.
7. \ugustin, Cw Dei, I, 8, 46, CC, t. XLVII, p. 8 : « Nam pari motu exagitatum
et exhalât horribihter caenum et suauiter fragrat unguentum.
8. Arnobe, Aduersus nationes, II, 14, éd. Marchesi2, p. 82, 4 (a propos de Platon) :
« Quamuis enim uir lenis et beniuolae uoluntatis mhumanum esse crediderit capitali
animas sententia condemnare, non est tamen absone suspicatus îaci eas in flumina
torrentia flammarum globis et caenosis uoraginibus taetra. >
9. Ibid., II, 30, p. 101, 20 : • Et quis erit tam brutus et rerum consequentias nesciens,
qui animis incorruptibilibus credat aut tenebras Tartareas posse ahquid nocere aut
igneos fluuios aut caenosis gurgitibus paludes aut rotarum uolubihum circumactus ?
Quod enim contiguum non est et ab legibus dissolutioms amotum est, hcet omnibus
ambiatur flammis torrentium fluminum, uoluatur in caeno [non], saxorum immanium
montium operiatur ruinis, inhbatum necesse est permaneat et intactum neque ullum
sensum mortiferae passionis adsumere. » >
COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 276
Lactance, au contraire, loue Zenon de Cittium d'avoir admis
l'existence des Enfers, où les coupables expient leurs fautes dans le
bourbier ténébreux, alors que, selon Épicure et Lucrèce, les Enfers
seraient l'ici-bas1. A en croire Lactance, la vue de Zenon s'accorde
avec la doctrine des prophètes de la tradition judéo-chrétienne2. Le
bourbier infernal se retrouve, vers l'an 330, chez le poète espagnol
et chrétien Juvencus3, puis au début du ve siècle4 dans les Consulta-
tiones Zacchaei christiani et Apollonii philosophi où ce bourbier est
dit brûlant5, puis au début du vie siècle chez Ennode de Pavie6.
Une tout autre interprétation considère le bourbier non plus
comme lieu d'expiation future, mais comme l'ici-bas, où l'âme se
trouve plongée au sein du monde matériel et plus précisément dans
le corps. Selon un proverbe latin, caenum s'oppose à caelum comme
l'empire du Mal à l'empire du Bien7. Cicéron, dans le Songe de
Scipion, considère les pervers comme si leurs âmes se vautraient sur
terre sans pouvoir remonter au ciel8. Comme déjà plusieurs per
sonnages de Plaute9, il apostrophe tout adversaire immonde en le
1. Lactance, Inst.. VII, 7, 13, p. 608, 9 : « Esse inferos Zeno Stoicus docuit et sedes
piorum ab înpus esse disoretas, et îllos quidem quietas ac delectabiles incolere regiones,
hos uero luere poenas m tenebrosis locis atque m caeni uoraginibus horrendis : idem
nobis prophetae palam faciunt, Ergo Epicurus errauit, qui poetarum îd esse figmentum
putauit et îllas inferorum poenas quae ferantur in hac esse uita interpretatus est. »
Cf. Lucrèce, De rerum nalura, III, 978, éd. A. Ernout, p. 139 :
Atque ea nimirum quaecumque Acherunte profundo
prodita sunt esse, in uita sunt omnia nobis.
2. Outre la note précédente, cf. Lactance, III, 19, 3, texte cité ci-dessus, p. 274, n. 5.
3. Juvencus, Euangelwrum liber, IV, 65, CSFL, t. XXIV, p. 114 :
Unus item pater est, caeh qui m culmine régnât.
In uobis si quis sublimia colla leuabit,
decidet et barathn mergetur caeno.
4. Sur cette date, cf. mon art. : Date, source et genèse des « Consultalwnes Zacchaei
et Apollonii , dans Revue de l'histoire des religions, t. CXLVI, 1954, p. 174-193.
5. Consultatwnes Zacchaei christiani et Apollonii philosophi, éd. G. Morin, dans
Flonlegium patnsticum, t. XXXIV, Bonn, 1935, p. 46, 29 : ' Ille consortia diaboli
gemens perpétuas eat exsul ad tenebras, et profundae noctis mersus horroribus fla-
grantis caeni uoluatur incendus. >
6. Ennode de Paue, Opusc, CSEL, t. VI, p. 400, 12 : « Nisi te caeno perditionis
immergis, habere potes de poena doctrinam.
7. Tertulhen, De spectacuhs, 25, éd. E. Castonna, p. 350 : « Quale est enim de Ecclesia
Dei in diaboli Ecclesiam tendere, de caelo, quod amnt, in caenum ; Jérôme, Aduersus
Ruflnum, III, 12, PL, t. XXIII, 466B : Eloquentiam meam fers in caelum, ut fidem
in caenum déprimas > ; Augustin, De magiitro, IX, 25, dans Bibliothèque augustinienne,
t. VI, p. 78 : « Caenum enim nomen mutata una littera caelum est.
8 Ciceron, Somn. Scip., \ I, 29, éd. A. Ronconi, Firenze, 1961, p. 56 : « Ammus...
quam maxime se a corpore distrahet. Nam eorum animi, qui se corporis uoluptatibus
dediderunt earumque se quasi mimstros praebuerunt impuisuque libidinum uolupta
tibus oboedientium deorum et hominum îura uiolauerunt, corponbus elapsi circum
terram ipsam uolutantur > (cf. Platon, Phedon, 81 c, et mon art. : L'âme au tombeau, dans
Mélanges H.-Ch. Puech (sous prf-sse).
9. Plaute, Bacchides, 383, éd. A. Ernout, p. 34 :
De me hanc culpam demohbor îam et seni faciam palam
ut eum ex lutulento caeno propere hmc eliciat foras.
Pseudolus, 366, p. 41 : Fraudulente ! Impure ! Leno ! Caenum ! THÈME DU BOURBIER DANS LA LITTÉRATURE LATINE 277
qualifiant de bourbier, c'est-à-dire d'ordure1. L'usage se retrouve
chez les Grecs chrétiens, comme l'a montre le P. Aubineau2, notam
ment dans un poème de Grégoire de Nazianze où l'âme traite sévèr
ement le corps de « bourbier », dans un contexte manifestement issu
de Platon3.
Ambroise de Milan emploie une fois en latin, tel quel, le mot
borbor*. Il presse l'homme de se soustraire à son corps terreux,
souillé par la tare originelle et devenu désormais instrument de
convoitise ou de volupté5. Comme la carapace de tortue pour la
cithare, ce corps ne devient un instrument spirituel qu'une fois
morte la chair à la luxure6. Cette métaphore de la carapace de
1. Ciceron, Pro Sestio, VIII, 20, éd. J. Cousin, p. 133 : « Habeo quem opponam labi
îlh ac caeno ; XI, 26, p. 138 : Qua tum superbia caenum îllud ac labes amplissimi
ordims preces repudiauit ! ; In Piionem, VI, 13, éd. P. Grimai, p. 99 : « Memimstine,
caenum, cum ad te qumta fere hora cum C. Pisone uenissem, nescio quo e gurgustio
te prodire inuoluto capite soleatum, et cum isto ore foetido taeterrimam nobis popinam
inhalasses, excusatione te uti ualetudims, quod diceres uinulentis te quibusdam medi-
caminibus solere curari ? » ; XXIX, 72, p. 136 : « Sedi dem casus îllum ignarum quid
profiteretur, cum se philosophum esse diceret, istius împunssimae atque întemperan-
tissimae pecudis caeno et sordibus înquinauit ; De domo sua, X\ III, 47, éd. P. Wuil-
leumier, p. 117 : O caenum, o portentum, o scelus ! ; Philippiquei, V, 16, éd. P. t. II, p. 26 : Sed îllud os, îllam împuritatem caeni fuisse, ut hos îudices
légère auderet. Cf. Catihnaires, I, 5, 12, éd. H. Bornecque, p. 12 : < Exhaurietur
ex urbe magna et perniciosa sentma rei pubhcae > ; II, 4, 7, p. 30 : « O fortunatam rem
pubhcam, siquidem hanc sentmam urbis eiecerit. Cf. I. Opelt, Die latemischen Schimpf-
worfer und verwandle sprachhche Erscheinungen. Eine Typologie, Heidelberg, 1965.
2. M. \ubineau, art. cite, p. 197 et n. 58.
3. Grégoire de Nazianze, Poemata de seipso, XLVI, Aduersus carnem, v. 7-10, PG,
t. XXXVII, 1378A :
BoQëoQE, l\vôeaaa sieÔT|, PQtGouaa (xotaiëôiç
0t)q' àôauacO', tiXïjç èxvove (j,aQva|ievTiç,
pXdotia xaxov «ai afjna xai ôeafxoç àvacsGT]ç,
shtovoç ovgaviTiç, tt)V Xâ%o[iev 8eo9ev...
MoJvêôiç remonte a Resp., VII, 519 a ; ofjjj,a a Cratyle, 400 b-c et Gorgias, 493 a ;
Ô6a(ioç a Phedon, 67 d.
4. Ambroise, In Lucam, IX, 25, CSEL, t. XXXII, 4, p. 447, 14 : « Haec enim erant
iam torcularia Iudaeorum non uino repleta, sed borbore. »
5.Exam., VI, 8, 46, CSEL, t. XXXII, 1, p. 237, 13 (a propos de l'âme) :
« Melius enim quaerit ista, si sola sit, abducens se a corpons caeno et a cupiditate
carnah.
6. Ambroise, De interpellatwne lob et Dauid, IV, 10, 36, CSEL, t. XXXII, 2, p. 295,
18 : Cithara est caro nostra, quando peccato moritur, ut Deo uiuat ; cithara est,
quando septiformem accipit spintum in baptismatis sacramento. Testudo enim, dum
umit, luto mergitur ; ubi mortua fuerit, tegmen eius aptatur in usum canendi et piae
gratiam disciplinae, ut ' septem uocum discrimina numeris ' modulantibus ' obloqua-
tur ' (cf. Aen., VI, 646). Simihter caro nostra, si uiuat înlecebris corporahbus, in quodam
caeno umit et uoragine uoluptatum ; si luxuriae monetur atque mcontinentiae, tune
ueram uitam resumit, tune edere incipit bonorum operum dulce modulamen ; Exam.,
III, 1, 4, CSEL, t. XXXII, 1, p. 61 : Palus est luxuria, palus est intemperantia, palus
est incontinentia, in qua uolutabra hbidinum sunt, bestiarum murmura, latibula pas-
sionum, ubi mersantur quicumque mcidermt et non emergunt, ... ubi pigra testudo
caenoso haeret in gurgite ; denique aper in palude, ceruus ad fontes. Ex omni îgitur
palude, ubi quasi ' ranae ueterem canebant querellam ' (cf. Virgile, Georg., I, 378) ;
congregata est fides, congregata est puritas mentisque simphcitas » ; In Ps., XXXIX, 2,
PL, t. XIV, 1109C : ... « De lacu ac hmo istius mundi et caenulenta quadam palude >
<
COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 278
tortue est d'origine néo-platonisante1. Une purification intérieure,
dit Ambroise, est comme la purification d'une eau bourbeuse2.
L'homme lui-même s'est embourbé par le péché3. Cette bourbe, qui
remonte à la faute originelle, peut cependant être nettoyée4.
Le jeune Augustin, encore tout imprégné de néo-platonisme à
Cassiciacum, assure à Licentius que le bourbier et les ordures du
corps, qui nous enveloppent comme des ténèbres d'erreur, peuvent
être dissipés par la divinité si nous l'en prions5. Une fois devenu
évêque, Augustin fait retour sur son adolescence et caractérise
comme bourbier la vie sensuelle à laquelle il s'adonnait dès le temps
de sa puberté avec ses compagnons de plaisir6 et d'où seule la main
de Dieu l'a ensuite retiré et purifie7. Il répète dans les Enarrationes
in Psalmos que l'homme doit demander à Dieu de purifier son
amour en l'empêchant de couler vers un cloaque et en le dérivant
vers un jardin8. Dans son De baptismo il prend à son compte la
métaphore selon laquelle le rayon de lumière qui frappe le bourbier
ne saurait être pollué par lui9.
terrarum... enperet (Deus) » ; cf. Orose, Apologeticus, XXVIII, 1, CSEL, t. V, p. 649, 4 :
« Et nunc nobis nescio quis quasi rana e caeno emergit et personat : ' Quid mihi est
expectare tempus, expectare îudicium ? '
1. Favonius Eulogius, Disputatio de somnio Scipionis, XXI, 2, éd. R. E. van Wed-
dingen, dans Collection Latomus, t. XXVII, Bruxelles, 1957, p. 37, 21 : « Nam terra,
ut ait idem (Tulhus), ' nona immota semper sede ' (Somn. Scip., V, 18) consistens nullo
canore concutitur, et uelut fundamenti uice circum se actis octo cursibus deflxa hbratur,
atque ut m cithara testudo, sic ipsa mundanae harmoniae uelut machinam praebet. »
Ces vues sont attribuées a l'assertion Pythagorei dogmatis.
2. Ambroise, In Ps., CXVIII, 10, 46, 3, CSEL, t. LXII, p. 231, 13 : « Si quod intus
est mundaueris, et exteriora mundasti, ut si aqua turbidum fluat frustra lacum putes
esse mundandum, si fons profluat caenulentus ; receptacula enim tersisse nihil proderit
cum in fonte sit uitium. Ipse tibi ante purgandus es, ut fluat omne quod purum est.
Cor tuum cogitationum tuarum est scaturrigo. In illo fonte uel turbida aqua inpuri-
tatis euomitur uel smcera pietatis unda prorumpit.
3. Ibid., CXVIII, 10, 47, p. 232, 1 : « Bonam tibi aquam natura dédit, nisi eam caeno
tuo polluas. »
4. Ibid., 14, 27, 1, p. 316, 17 : « Corpus suum quod erat ante limosum et
caeno hereditanae conluuionis obstructum, ut oleum spiritale recipere non posset,
Christo parauit, ut luceat. »
5. Augustin, De ordine, I, 8, 23, CSEL, t. LXIII, p. 136, 16 : « A quibus rébus putas
nos orare, ut conuertamur ad Deum eiusque faciem uideamus, nisi a quodam caeno
corpons atque sordibus et item tenebris, quibus nos error inuoluit ?
6. Augustin, Conf., II, 3, 8, 1, éd. Labriolle, p. 34 : « Ecce cum quibus comitibus iter
agebam platearum Babylomae et uolutabar m caeno eius tamquam in cinnamis et
unguentis pretiosis ; cf. VIII, 8, 19, 7 : « Ecce ubi uolutamur in carne et sanguine. »
7. Ibid., VI, 16, 26, 2, p. 141 : Ego flebam miserior et tu propinqmor. Aderat îam
dextera tua raptura me de caeno et ablutura, et ignorabam ; Enarr. m Ps., LXXXVIII,
6, 7, CC, t. XXXIX, p. 1223 : < Vides hominem heri uoraginem ebriositatis, hodie orna-
mentum sobnetatis ; uides hominem heri caenum luxuriae, hodie decus temperantiae •
u. Ps. CIII, sermo, I, 6, 21, CC, t. XL, p. 1473 : < Nonne ista (anima) est, quae lacebat m
caeno miquitatis ? >
8. Augustin, Enarr. in Ps., XXXI, 2, 5, 26, CC, t. XXXVIII p. 228 : « Purga ergo
amorem tuum ; aquam fluentem in cloacam, conuerte ad hortum ; quales impetus
habebat ad mundum, talem habeat ad artificem mundi. >
9. Augustin, De baptismo, III, 10, 15, CSEL, t. LI, p. 206, 1 : « An uero solis uel >
THÈME DU BOURBIER DANS LA LITTÉRATURE LATINE 279
Cassien considère, comme Ambroise et Augustin, que seule la
Grâce divine peut permettre à l'homme terreux de sortir de son
bourbier par la chasteté1, du moins s'il mène une vie ascétique des
tinée à éteindre ses passions2.
En termes proches des philosophes stoïciens et néo-platoniciens
Boèce compare les passions qui obnubilent la raison à la fange sou
levée par la mer en furie et qui fait obstacle à la lumière3. Il prend
pour exemple le tyran en proie à ses passions qui obscurcissent en
lui la raison4. L'homme est son propre bourreau ; s'il sait se fier à la
raison, il découvre qu'il se trouve tantôt dans le bourbier, tantôt
parmi les astres5.
L'idée d'origine platonisante selon laquelle l'âme a chu dans le
corps, obstacle à la connaissance, a bientôt fait place dans le vocabul
aire latin — surtout chez les auteurs chrétiens — aux diverses
notions de passions, de vice, d'inconduite, de péché volontaire. Rien
de tel encore aux temps de Lucrèce6 ou de Tite-Live7, pour qui
caenum évoquait surtout la condition obscure des basses classes,
lie de la population. Mais Apulée parlant d'une femme en proie
à tous les vices compare déjà cette âme à une latrine bourbeuse8.
lucernae lux, cum per caenosa diffunditur, nihil inde sordium contrahit, et baptismus
Chnsti potest cuiusquam scelenbus inquinari ?
1. Cassien, Inst., VI, 6, CSEL, t. XVII, p. 118, 25 : » Impossibile est hominem suis,
ut ita dicam, pmnis ad tam praecelsum caelesteque praemium subuolare, msi eum
gratia Domini de terrae caeno munere castitatis eduxent. >
2. Cassien, Conh, XII, 6, 3, CSEL, t. XIII, p. 342, 11, éloge de ceux « qui per inmo-
bilem patientiae lenitatem uias Domini duras ac praecepta seruantes de caeno carna-
lium passionum extrahente eodem fuerint exaltati». Cf. XIV, 16, 5, p. 419, 25 : < Quid
enim prodest quempiam ornamentum eloquiorum caelestium et îllam pretiosissimam
scripturarum speciem consequi, si eam lutulentis openbus uel sensibus mhaerendo quasi
mmundissimam terram subigendo confnngat aut caenosis hbidinum suarum polluât
uolutabris ? Fiet enim, ut îd quod recte utentibus decori esse consueuit non solum
istos ornare non possit, uerum etiam maioris caem sordescat.
3. Boece, Cons. Philos., I, metr. 7, 11, CC, t. XCIV, p. 16 :
Mox resoluto
sordida caeno
uisibus obstat.
4. Ibid., IV, pr. 3, 1, p. 70 : « Videsne îgitur quanto in caeno probra uoluantur, qua
probitas luce fulgeat ? »
5. Ibid., IV, pr. 4, 91, p. 75 : « Studium ad peiora deflexeris : extra ne quaesieris
ultorem, tu te ipse in détériora trusisti, ueluti, si uicibus sordidam humum caelumque
respicias, cunctis extra cessantibus ipsa cernendi ratione nunc caeno nunc sidenbus
interesse uidearis.
6. Lucrèce, De rerum natura, III, 74, éd. A. Ernout, p. 101 :
Consimih ratione ab eodem semper timoré
macérât inuidia : ante oculos esse potentem,
illum aspectan, claro qui mcedit honore,
ipsi se in tenebris uolui caenoque queruntur.
7. Tite-Live, Ab urbe condda, X, 15, 9, éd. Weissenborn-Muller, p. 184 : « ... ex caeno
plebeio consulatum extraheret >.
8. Apulée, \Ietam., IX, 14, 3, éd. D. S. Robertson, p. 75 : « Nec enim uel unum
uitmm nequissimae illi feminae deerat, sed omnia prorsus ut in quandam caenosam
latnnam in eius animum confluxerant. » 280 COMPTES RENDUS DE L'ACADEMIE DES INSCRIPTIONS
Cyprien de Carthage se déchaîne contre l'homme adultère qui souille
au lupanar son corps, temple de Dieu, dans la fange d'un cloaque ou
d'un bourbier1. Vers la même date Novatien, prêtre à Rome,
emploie une expression non moins forte à propos d'une conduite
souillée par la vie charnelle2.
Lactance mentionne très souvent le bourbier. Non seulement il
connaît, par la Consolation cicéronienne, le bourbier platonicien
d'outre-tombe3, mais il compare un esprit stupide à un édifice bâti
sur un bourbier4. Il considère l'âme comme née à l'origine pour la
sainteté ; mais bien des gens s'immergent dans les douceurs éphé
mères du plaisir comme dans un bourbier, au lieu de sonder le
mystère de la divinité5. A de telles gens le diable fait perdre toute
pudeur6. Il est fatal que quiconque a plongé dans le bourbier du
vice reste enduit de fange7.
Zenon de Vérone présente la concupiscence comme une vague qui
mène au fond du bourbier soit en imagination soit en actes8 ; le
monde d'ici-bas est, à ses yeux, un bourbier infernal où les hommes
criminels tiennent lieu de vers de terre9. Hilaire de Poitiers parle de
l'âme embourbée et empuantie par son péché10. Rufin, adaptateur de
saint Basile, décrit en termes térenciens ce bourbier d'où l'on ne peut
se relever11. Augustin, dans son Sermon XL V, tient pour équivalents,
1. Cyprien de Carthage, Epist. ad Antomanum, LV, 26, éd. Bayard, t. II, p. 149 :
« Ille matrimonii expugnator alieni uel lupanar ingressus ad cloacam et caenosam uora-
ginem uulgi sanctificatum corpus et Dei templum detestabih conluuione uiolauent. »
2. Novatien, De cibis tudaicis, 3, PL, t. III, 958B (a propos de Levit., XI, 7, prohi
bant l'usage du porc) : < Reprehendit utique caenosam et luteam et gaudentem uitio-
rum sordibus uitam, bonum suum non in ammi generositate, sed m sola carne
ponentem.
3. Texte cite ci-dessus, p. 274, n. 5.
4. Lactance, Inst., V, 3, 13, CSEL, t. XIX, p. 408, 17 : « Cur denique ipse ingénu tui
monumentum hoc detestabile stultitia tamquam caeno aediflcatum constituere uoluisti,
nisi quod inmortahtatem de memoria nominis speras ?
5. Ibid., VII, 6, 2, p. 604, 6 : Haec summa rerum est, hoc arcanum Dei, hoc myste-
rium mundi, a quo sunt alieni qui sequentes praesentem uoluptatem terrestribus et fra-
gihbus se bonis addixerunt et animas ad caelestia genitas suauitatibus mortifens tam
quam luto caenoue demerserunt. >
6. Ibid., VII, 23, 8, p. 565, 23 : « His obscenitatibus animas ad sanctitatem genitas
uelut m caeni gurgite demersit, pudorem extinxit, pudicitiam flagitauit.
7. Ibid., VII, 23, 16, p. 567, 3 : Qui se caeno înmersent, caeno sit oblitus necesse
est. > Cf. le texte de Plotm, ci-dessus, p. 276, n. 2.
8. Zenon de Vérone, Tract., I, 4, 2, PL, t. IX, 292A : « Caenosi gurgitis sui procella
submergitur dum semper exaestuans libidinis turpitudo aut uentate aut imagine
perpetratur. >
9. Ibid., II, 15, 2, PL, t. XI, 442B (après un développement sur Job) : « Dominus
quoque... in huius mundi caeno uersatus est mter ebullientes diuersis scelenbus ac
hbidimbus hommes, qui ueri sunt uermes. »
10. Hilaire de Poitiers, De Tnnitate, IX, 40, PL, t. X, 312B : « Quid limosi corpons
graues animae et sordente peccatis conscientia foetidae caenosaeque mentes usque ad
iudicium diumae de se professionis înflamur ? »
11. Rufin (traducteur de Basile), In Ps., I, 6, PG, t. XXXI, 1732B : Sicut h qui in
uoraginem caeni prolapsi, quocunque se uisi fuerint conuertere uel commouere, in >
<
<
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THÈME DU BOURBIER DANS LA LITTERATURE LATINE 281
comme avait fait Zenon de Vérone, caenum et libido1. Dans tel et
tel Sermons de la collection éditée par Mai, l'auteur décrit la vie
profane comme un bourbier où l'homme est enveloppé d'erreurs2
ou de voluptés3.
Salvien accuse sans cesse ses contemporains — qu'ils soient gallo-
romains ou afro-romains — d'être dans le bourbier des mauvaises
mœurs, du fait de leurs richesses ou de leurs impudicités, tandis que
la pureté de mœurs serait le propre des Barbares4. Il s'en prend
spécialement à la ville de Carthage comme à un immense cloaque5.
Commodien, qui me paraît avoir lu Salvien6, interprète tel verset de
Psaume comme si Dieu seul pouvait relever l'homme de ce cloaque7.
Parmi les Gallo-Romains, Sidoine Apollinaire regrette de ne pou
voir prendre conseil d'un confrère dans l'épiscopat ; car le cours de
ses actions, dit-il, est embourbé ; il file à cette occasion une longue
comparaison entre l'eau courante et l'eau stagnante8. Claudianus
eodem hésitant luto ' (Terence, Phormio, 780, éd. J. Marouzeau, p. 174), ita etiam isti
libidims suae spurcitias omnibus suis motibus per dies singulos renouant. Cette expres
sion de Terence était devenue proverbiale.
1. Augustin, Sermo, XLV, 8, 283, CC, t. XLI, p. 523 : « Quae sunt coinqumationes
carnis ? Non ubi casu transit homo et tangit ahquid aut pede aut etiam facie ; aut si
contingat homim labi pede et ita cadere, ut in lutum aut in caenum ueniat, coinquinata
est faciès. Facihs est ista coinqumatio ; quomodo solet dici : ' lauatur et exit, ml est'...
Coinqumatio spiritus quae est ? Libido. Coinqumatio carnis ? Perpetrato adulteno. »
2. Pseudo- Augustin, Sermo, LXXVI, 1, éd. Mai, Noua Patrum Bibhotheca, t. I,
Rome, 1852 : < saeculum caenulentis erroribus inuolutum .
3. Augustin, De Tnnitate, XII, 9, 14, 17, p. 369 : « Caenoso gurgite carnalis uolupta-
tis immergitur ; Sermo Mai, XXVI, 4, dans Miscellanea Agostimana, t. I, Rome,
1930, p. 324, 1 : < Porci autem sunt contammati caeno uoluptatum carnahum » ; Enarr.
in Ps., IX, 14, 22, CC, t. XXXVIII, p. 65 : « Neque proiciantur margaritae ante porcos ;
qui malunt... in suarum uoluptatum caeno uolutan. >
4. Salvien, De gubernatione Dei, III, 55, CSEL, t. VIII, p. 60, 25 (a propos des
riches) : Quis enim est aut humano sanguine non cruentus aut caenosa impuritate non
sordidus ? ; IV, 24, p. 72, 2 : eodem priuilegio etiam m exercendo împudicitiae caeno
abutuntur ; VI, 43, p. 137, 10 : < Pereant adhuc quamhbet multa et quasi in caenum
proiciantur, sed tamen perire îam tanta non queunt, quia non sunt tanta quae pereant ;
VII, 7, p. 157, 6 (a propos des Barbares) : Ipsos carnalis hbidmis scelere et fornica-
tioms funestae caeno non ita pollui ; VII, 20, p. 162, 1 : Ex quo intellegi potest quan
tum caenum impudicarum sordium fuerit, ubi sub impurissimis dominis castas esse,
etiamsi uoluissent, feminas non hcebat.
5. Ibid., VII, 74, p. 179, 13 : Foetebant, ut ita dixenm, cuncti urbis îlhus ciues
caeno hbidmis... Vnam enim putes fuisse îlhc libidmum fornicationumque sentinam,
caenum quasi ex omni platearum et cloacarum labe collectum.
6. Voir mon Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., Paris, 1964,
p. 158 et 320-337. Plusieurs auteurs admettent aujourd'hui que Commodien doit être
date du Ve siècle, non du me, date traditionnelle.
7. Commodien, Imtr., II, 16 (20), CC, t. CXXVIII, p. 55 :
Iustus ego non sum, de cloaca leuatus (cf. Ps. CXII, 7).
8. Sidoine Apollinaire, Epist. ad Euphromum papam, VII, 8, 1 (en l'an 471),
éd. A. Lo>en, t. III, p. 50 : « ... aut spumosus per îactantiam aut turbidus per superbiam
aut caenosus per scientiam aut praeceps per muentutem. Qmn potius m îllo squahdum
si quid ac putre sorderet, totum îd admixta consiln tui uena dilueret. Cf. Fulgence,
Virgd. contin., éd. R. Helm, p. 92, 20 : Ergo dum ad tempus multae scientiae quis
peruenent, in temporales gurgitum cenositates morumque feculentias transit. »

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