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Monsieur Joseph Vendryes
Les inscriptions gauloises de Banassac-La Canourgue (Lozère)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 100e année, N. 2, 1956. pp. 169-
187.
Citer ce document / Cite this document :
Vendryes Joseph. Les inscriptions gauloises de Banassac-La Canourgue (Lozère). In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 100e année, N. 2, 1956. pp. 169-187.
doi : 10.3406/crai.1956.10587
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1956_num_100_2_10587GAULOISES DE BANASSAC-LA CANOURGUE 169 INSCRIPTIONS
Le Président rappelle que la Commission a proposé le nom de
M, Georges Ostrogorskij.
Personne ne demandant la parole, il est procédé au scrutin.
L'Académie, sur 36 votants, décide par 33 voix d'attribuer le
prix à M. Georges Ostrogorskij, professeur à Belgrade ; il y a 2 bul
letins blancs marqués d'une croix et 1 bulletin nul.
M. Albert Grenier, au nom de la Commission des Écoles fran
çaises d'Athènes et de Rome, propose à l'Académie d'attribuer en
1956 la médaille Albert Dumont à M. Serge Lancel, ancien membre
de l'École française de Rome, professeur au Lycée d'Alger. —
Adopté.
M. Joseph Vendryes étudie les inscriptions gauloises de Banassac
dans la Lozère.
COMMUNICATION
LES INSCRIPTIONS GAULOISES DE BANASSAC-LA CANOURGUE,
PAR M. JOSEPH VENDRYES, MEMBRE DE L* ACADÉMIE.
Banassac et La Canourgue sont deux communes du département
de la Lozère, ancien arrondissement de Marvejols ; la seconde est
même un chef-liéu de canton. Leurs territoires sont limitrophes,
séparés seulement par une petite rivière, l'Urugne, tout près de
son confluent avec le Lot. Elles portent toutes deux des noms
anciens. La Canourgue, c'est Canonica (ecclesia), siège d'une collé
giale qui subsista jusqu'à la Révolution ; cf. Longnori, Noms de
lieu, p. 365. Quant à Banassac, c'est un ancien Bannaciacus, dont
le nom est conservé sur un certain nombre de monnaies d'époque
mérovingienne ; on en trouvera l'énumération dans le Sprachschatz
de Holder, t. i, col. 341 et t. m, col. 799. C'était certainement une
localité importante de l'ancien pays des Gabali, et elle conservait
son importance au vne siècle de notre ère. Déjà en 1893 Camille
Jullian signalait combien il serait utile d'en faire une exploration
complète (v. Rev. Et Ane, i, 152).
Nous ignorons le nom que portaient les deux communes à l'époque
gauloise. En tout cas, au ier siècle de notre ère fonctionnait sur leur
emplacement une importante fabrique de poteries, dont les produits
se rencontrent dans tout le monde romain, jusqu'en Grande-Bretagne
et dans la région rhénane. On sait combien l'industrie céramique
était développée en Gaule ; voir notamment Déchelette, Les vases
céramiques ornés de la romaine, 2 vol., Paris, 1904. Dans son
travail sur Les Ateliers de céramique de la Gaule romaine publié en
1902, M. Adrien Blanchet a dressé une liste de plus de 70 centres
consacrés à cette industrie ; encore la liste s'est-elle allongée depuis.
On connaît ceux de Lezoux (Puy-de-Dôme) et de Montans (Tarn).
Celui de Banassac avait d'étroits rapports avec la Graufesenque, COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956 170
situé à une quarantaine de kilomètres au Sud, à vol d'oiseau. La
disposition des lieux offre même une frappante ressemblance : les
ateliers de la Graufesenque étaient installés sur la Dourbie tout près
de son confluent avec le Tarn, comme ceux de Banassac-La Canour-
gue sur l'Urugne tout près de son confluent avec le Lot. La proximité
d'une rivière favorisait naturellement l'exploitation de la fabrique
et facilitait l'exportation de ses produits.
Pline l'Ancien dans son Histoire Naturelle consacre un chapitre
de son livre xxxv à l'industrie de la poterie, qui tenait en effet
une place considérable dans l'outillage quotidien (cuisine, toilette,
éclairage, etc.) : maior pars hominum terrenis utitur uasis, dit-il,
xxxv, 46.161 ; et il ajoute que cette industrie rend illustres les
pays qui s'y consacrent, sic génies nobilitantur, haec per maria et
terras ultro citro portantur insignibus rotae officinis ; et il cite les
principaux centres de cette industrie : en Orient Samos et Pergame,
Sagonte en Espagne, Arezzo (Arretium, en Étrurie), Sorrente (Sur-
rentum, en Campanie), Modène (Mutina, dans l'Italie du Nord). Il
ne parle pas des ateliers de la Gaule, dont les produits pourtant
devaient lui être connus. On a trouvé en 1881 dans les ruines de
Pompéi une caisse de 90 bols décorés et de 30 lampes provenant
de la Graufesenque. Ces objets, qu'on n'avait pas eu le temps de
déballer, étaient restés empilés. Les débris de la caisse d'emballage
étaient encore visibles, quoique carbonisés (Frédéric Hermet, La
Graufesenque, t. i, p. 240). On a trouvé aussi à Pompéi des vases
provenant des ateliers de Banassac (Déchelette, op. cit., i, p. 121).
L'existence d'une fabrique de poterie à Banassac-La Canourgue
est connue depuis longtemps (v. A. de Barthélémy, Rev. Celtique,
m, p. 315). Elle a été révélée par la découverte de nombreux pots
ou fragments effectuée par les cultivateurs au cours de leurs travaux
agricoles. Il y a un siècle déjà que des collectionneurs érudits s'en
occupent. En plus de Déchelette, qui a fait l'historique de la station
(op. cit., t. 1, p. 117), M. Marius Balmelle dans son Répertoire archéo
logique du département de la Lozère, période gallo-romaine (Montp
ellier, 1937), rappelle les principales dates des fouilles et des découv
ertes, celles du Dr Trémontels en 1859 et de l'agent voyer Laurens
en 1869. L'abbé Cérès, auquel on doit les premières recherches sur
les poteries de la Graufesenque avant le travail d'ensemble du cha
noine Hermet, avait réuni une importante collection de poteries
de Banassac. Elle fut en partie dispersée après sa mort, survenue
en 1887. Un bon nombre d'objets allèrent aux musées de Rodez
ou de Mende ; quelques-uns étaient passés au musée de Saint-Ger
main, et notamment une coupe dont il sera question plus loin.
A partir de 1932, M. le Dr Charles Morel, ancien sénateur de la
Lozère, a entrepris une série d'explorations méthodiques sur le INSCRIPTIONS GAULOISES DE BANASSAOLA CANOURGUE 171
territoire des deux communes ; elles permettent de mesurer l'impor
tance de l'exploitation industrielle, de reconnaître la disposition
des lieux et l'emplacement de plusieurs fours. La fabrique s'étendait
certainement des deux côtés de la rivière, car celle-ci est à cet endroit
bordée de quais, visibles surtout sur la rive droite. Le Dr Morel a
continué ses fouilles en 1953 sur divers points. Il est bien à souhaiter
qu'elles puissent s'étendre encore, de manière à vider ce sol privi
légié de toutes les richesses archéologiques qu'il renferme.
Aucune monnaie n'a été trouvée par le Dr Morel au cours de ses
fouilles. Pour fixer approximativement la date où fonctionnait la
fabrique, on a un point de comparaison avec celle de la Grauf esenque :
les deux envoyaient de leurs produits à Pompéi avant l'an 79. Elles
devaient avoir entre elles des relations assez régulières. Parmi les
noms de potiers, qui figurent sur les estampilles, il en est qui semblent
communs aux deux stations. Cela peut tenir à des erreurs d'attribu
tion commises par les conservateurs des musées qui les possèdent.
On sait d'ailleurs que dans les collections de l'abbé Cérès des objets
des deux provenances avaient été négligemment confondus. Mais
il est possible aussi que les mêmes chefs d'atelier aient travaillé
aux deux endroits ; des échanges de potiers ont été signalés entre la
Grauf esenque et Montans (Gallia, iv, 163). Si des noms comme
Biracillus, Domitus, Geminus, Muranus, Natalis, Svarad(us), Timo
semblent particuliers à Banassac, on en observe d'autres comme
Félix, Germanus ou Mommo, qui n'y apparaissent qu'isolément
et qui sont courants à la Graufesenque. Il est permis d'hésiter en ce
qui concerne Perrus (v. Hermet, op. cit., i, p. 250). Le nom du potier
Criciro qui a travaillé à Banassac et à Lezoux (Gallia, n, p. 73) est,
sous la forme Crucuro, bien connu à la Graufesenque (Hermet, n,
pi. 89, 3-5), si toutefois c'est le même personnage.
La fabrique de la Graufesenque était en pleine activité dans la
seconde moitié du ier siècle. Les dernières fouilles opérées par
MM. André Aymard et Balsan ont prouvé qu'elle travaillait encore
un siècle plus tard ; elles ont fourni en effet une belle monnaie
d'Antonin, et quelques noms de nouveaux potiers. De plus, la
conjonction gauloise eti y est deux fois remplacée par et (voir R. Et.
Ane, lv, p. 129-130) ; enfin, des noms qui sur les graffites du cha
noine Hermet, avaient le nominatif en -os conformément à l'usage
celtique, apparaissent sur de nouveaux graffites avec le nominatif
en -us, confirmant ainsi un progrès dans la romanisation. Parmi
les estampilles recueillies sur des vases provenant de Banassac, il«
semble que les désinences en -us prédominent. On en pourrait
conclure que la fabrique de Banassac, fondée probablement à la
même époque que celle de la Graufesenque, a continué son activité
plus longtemps que cette dernière. Peut-être même que sont venus COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956 172
travailler à Banassac d'anciens ouvriers de la Graufesenque, lorsque
celle-ci eut cessé de fonctionner pour des raisons que nous ignorons,
II n'y a guère de différence dans la qualité des produits, sauf que
peut-être les poteries de Banassac sont d'une facture plus commune,
d'un rouge plus mat et d'un vernis moins brillant.
Le plus important résultat des fouilles du Dr Morel est d'avoir
mis au jour des poteries porteuses d'inscriptions en langue gauloise.
Ces poteries ont été trouvées au niveau le plus profond de la couche
archéologique et tout près de l'endroit où l'abbé Cérès avait fouillé
déjà en 1871. Par un heureux hasard, un des vases sortis de terre
par le Dr Morel est exactement semblable de forme et de proportion
à un vase provenant de la collection Cérès. Et tous deux sont por
teurs d'inscriptions en langue gauloise d'une écriture toute semb
lable. Le vase Cérès est des plus instructifs. C'est par lui qu'il
convient de commencer l'étude de ces graffites.
La découverte du vase Cérès fut annoncée en son temps par Héron
de Villefosse à la Société des Antiquaires (voir Bull. Soc. Antiqu.,
1872, p. 141). Le vase est conservé au musée des Antiquités Natio
nales de Saint-Germain sous le numéro 19665; L'inscription est
enregistrée au Corpus, t. xm, 3, p. 480, n° 10016.13. Dottin la
mentionne dans sa Langue gauloise, p. 165, et elle a été étudiée
par sir John Rhys dans The Celtic Inscriptions of Gaul, additions
and corrections, p. 68. Malheureusement, elle avait été mal lue.
C'est sur une mauvaise lecture que Rhys a travaillé, et par suite
son interprétation n'a pas à être retenue ; il n'y a même pas lieu
de la discuter. L'écriture, d'une cursive très régulière, ne prête pas
au doute ; il faut lire neddamon delgu linda (et non linot suivant les
premiers déchiffreurs), comme on en peut juger d'après la photo
graphie ci-jointe (fig. 1).
L'inscription avait été gravée avant cuisson. Il ne s'agit donc pas
d'un graffite occasionnel, inscrit sur le vase dans une intention toute
personnelle. On y doit chercher au contraire une signification ou
une portée générale. L'interprétation n'en peut être tentée qu'à
condition de se représenter l'usage auquel ces vases étaient destinés,
les conditions dans lesquelles on s'en servait et les relations que les
fabricants entretenaient avec leur clientèle. On trouve souvent sur
des vases de toute sorte des formules en latin, qui expriment des
vœux, des recommandations amicales, des salutations de bon
augure : ueni ad me arnica, bonus puer, bona puella, rarissime note,
tene me (Corp., xm, 10018. 171, c'est le vase qui parle, cf. tene
aquam Plaute, Stichus, 714), etc. Le modèle en est dans la phrase
bien connue utere felix (Corp., xm, 10016.8, et sur un vase conservé
au musée d'Alise). La formule bibe amice de meo se lit sur un vase 1. — Agrandie trois fois. Fig.
Fig. 2.
Fig. 3. COMPTES RENDUS DE l/ ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956 174
trouvé à Pompéi et provenant de Banassac (Déchelette, op. cit., i,
p. 121). Des vases trouvés à Banassac même portent Remis féliciter,
Sequanis féliciter, Gabalibus féliciter, Lingonis féliciter, avec de
singulières méprises sur la forme du datif pluriel (Corp., xm, 10012).
Les fabricants se faisaient de la réclame en vantant l'usage des
poteries de terre cuite : tam bene fictilibus. Cf. Martial, xiv, 98 :
Aretina nimis ne spernas uasa monemus ;
lautus erat Tuscis Porsenna fictilibus.
C'était une idée originale qu'avaient les potiers de Banassac
d'adresser des souhaits à leurs clients en leur faisant croire que les
pots avaient été faits spécialement à leur intention.
Sur un vase de terre noire conservé au musée de Mayence (il n'est
pas dit qu'il vienne de Banassac) se
lit l'inscription accipe m[e sijtiens et
trade sodali (voir la photographie
ci-jointe, fig. 4). L'inscription est
enregistrée dans le Corpus, xm,
10016.4, mais elle y a été complét
ée par l'intercalation devant trade
du mot potus de façon à consti
tuer un hexamètre. Le mot aurait
été sauté par le graveur, peut-être
faute de place, puisque l'inscription
se déroule autour de la panse du
vase. La correction est ingénieuse,
mais elle n'est pas indispensable.
La phrase peut se comprendre telle
qu'elle est gravée. C'est une invi
tation faite au buveur de ne pas
manquer de passer la coupe à son
voisin ; on lui rappelle ainsi qu'il
n'est pas seul à boire. La formule
Fig. 4. devait être banale ; on la retrouve
sur un autre vase, mentionnée aussi au Corpus, xm, 10018.81 :
escipe et trade sodali.
Cela nous reporte aux habitudes romaines. Dans sa Vie quoti
dienne à Rome, p. 311, M. Carcopino rappelle l'usage imposé aux
buveurs de passer la coupe à leur voisin après l'avoir vidée, en jo
ignant à ce geste un souhait de bon augure. Les Gallo-Romains pra
tiquaient sans doute le même usage. En dehors des repas familiaux,
dont M. P. M. Duval, La Vie quotidienne en Gaule, p. 111, fait une
description charmante, et des repas funéraires (silicernia) dont
le recueil d'Espérandieu fournit des représentations (v. notamment GAULOISES DE BANASSAC-LA CANOUHGUE 175 INSCRIPTIONS
t. v, 4041 et 4156, t. vm, 6449), ils connaissaient certainement aussi
les commissationes, où les convives couchés sur des triclinia se pas
saient les coupes à la ronde. Le buveur ne devait pas oublier ses
voisins. La coupe elle-même prenait la parole pour le lui rappeler.
C'est du moins ce qu'on peut conclure aussi de la phrase gauloise,
qui reçoit de ce qui précède une interprétation des plus vraisemb
lables.
Le mot neddamon, comme le supposait Rhys, est bien à lire ned*
âamon ; c'est-à-dire qu'il contient le son que les Gaulois ont noté 80
et dd et plus tard simplement ss ; c'était une sorte d'affriquée,
inconnue de l'alphabet latin (v. J. Loth, R. Celt, xxxii, p. 416 et xli,
32 ; J. Rhys, Celtic Inscriptions of Gaul, p. 11-12). Le groupe dd
est parfois ramené à dd dans l'écriture. Un même nom propre peut
donc être écrit tantôt AQQedomaros, tantôt Addedomaros ou Adde-
domaros et tantôt Assedomaros (v. Et. Celt., v, p. 245). Même l'écriture
cursive conserve l'usage du dd barré ; on le trouve par exemple
dans le mot Teddillos (Corp., xm, 10016.34). Mais il n'y a pas lieu
de douter que neddamon ne soit à lire neidamon. Il s'agit en effet
du superlatif conservé en gaélique comme en brittonique sous la
forme de v. irlandais nessam (ML, 55 c 1), de gallois nessaf, de m. bre
ton nessaff (Cathol.), breton moderne nésa. Il signifie « le plus pro
che » et a un exact correspondant en italique : ombrien nesimei
(adverbe), osque nessimas (nom. pi. fém.), nesimum (gén. pi.), nesi-
mois (dat. pi.). Le latin l'a remplacé par le superlatif proximus. Il
est encore aujourd'hui d'usage courant en irlandais comme en gal
lois et en breton. C'est le prochain ou le voisin, celui qui suit, qui
vient après. En moyen gallois le verbe dynesau a entre autres sens
celui de « succéder » (Bruts du Red Book, 274.29 et 275.9) ; il est
formé du comparatif nés « plus proche » (Mab. R. B. 11.8 = W.B.
17.20). Dans un passage du récit de Peredur, nessaf désigne clair
ement un voisin de table : « l'homme aux cheveux gris, dit le texte,
se plaça au haut bout de la table, et la vieille femme au plus près de
lui, yn nessaf idaw » (R. B. 216.24 = W. B. 147.1).
C'est le même sens qu'on peut attribuer à neddamon de l'inscrip
tion gauloise. Cette forme pourrait être un accusatif singulier masc
ulin ou un neutre ; mais elle doit être prise ici pour un génitif plur
iel, c'est-à-dire l'exact équivalent de l'osque nesimum. En celtique
comme en italique, le génitif pluriel des thèmes en -o- était -om
devenu -om. Le latin a conservé quelques exemples de cette dési
nence (v. Ernout, Morphol. lat., p. 52 et Meillet-Vendryes, Traité,
2e éd., p. 441, § 659) ; mais il l'a de bonne heure remplacée par la
désinence -ôrum, sous l'influence de la flexion pronominale. L'équi
valent du gaulois neddamon serait en latin proximorum.
Le mot delgu doit se rattacher à la racine *delgh- conservée en COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956 176
celtique et en germanique. C'est celle du gothique tulgus adjectif
signifiant « ferme, stable » et du verbe ga-tulgjan qui traduit pepauS-
oai « assurer » dans l'Épître aux Romains, xv,8. Elle existe en irlan
dais dans plusieurs composés, mais elle s'est surtout développée
en brittonique, où elle traduit en général le sens de « tenir » : gallois
data ou daly, issu de *dlgh- (Pedersen, Vgl. Gr., i, 52 et 106). En
breton la gutturale se maintient sous la forme c'h après l ; le parti
cipe passé est dalc'het « tenu » ; l'infinitif derc'hel présente l'état plein
de la racine, mais la liquide l s'est changée en r par dissimilation
sous l'influence de la désinence -et (Ernault, Zeitsch. f. Celt. PhiL, n,
514). Le gaulois delgu ne peut être que la première personne du sin
gulier de l'indicatif présent. C'est le vase lui-même qui parle, comme
dans la phrase latine accipe me du vase de Mayence. Sur le sens
qu'on peut donner à delgu, voir plus loin.
Reste le mot linda, qui ne peut être que le régime direct de delgu.
C'est apparemment l'accusatif pluriel du mot couramment employé
en gaélique comme en brittonique pour désigner la boisson. Ce mot
est lind en irlandais et llynn en gallois. Il est souvent associé au mot
qui désigne la nourriture, ce qui en précise le sens. Une expression
courante çn irlandais est biad 7 lind « nourriture et boisson » (L. IL,
8217, Acall. na Sen. 5317, etc.) comme en gallois bwyt a llynn (Mab.,
R. B., 13.30 = W. B., 21.32; 32.28 = 47.1 ; 165.13 = 227.13;
216.19 = 146.31, etc.). En irlandais lind désigne la boisson en génér
al ; si l'on veut préciser de quelle boisson il s'agit, on a recours à
un composé; ainsi lind-bracha veut dire simplement « de malt »,
BNE, i, 97,6 et cuirm-lind simplement « bière », Acall. 4687 (cf. corm-
lind, Celtica, n, 151). En somme l'expression celtique biad 7 lind
ou bwyd a llynn correspond au latin cibus et potio (cibo et potione
completi, Cic, Tusc, v, 35, 100) ou cibus et potus (cibi potusque, Tac,
Ann., xni, 16), au grec aixoiai xaï noxoïai (Eurip., Suppl., 1110).
La forme du pluriel linda appelle quelques observations. Le mot
lind de l'irlandais est un ancien thème neutre en -u- ; le génitif sin
gulier en est lenda (lenna, L. U., 1717 ; do chaithem bid 7 lenda « à
consommer nourriture et boisson », P. H., 5238). A supposer que
le gaulois ait possédé le même thème neutre en -u- , il est malaisé
d'en imaginer la forme à l'accusatif pluriel, car la flexion des thèmes
neutres en -u- n'est pas connue en gaulois. Si l'on en juge par les
langues voisines, elle n'était peut-être pas des mieux assurées. En
latin par exemple les thèmes neutres en -u- ne subsistent guère qu'à
l'état de traces ; ils tendent de bonne heure à passer à la flexion
des thèmes en -o- (v. Ernout, Morphol. lat., p. 105). Le brittonique
ne permet pas de les distinguer, et rien ne décèle le thème primitif
du mot llynn en gallois. D'autre part, l'irlandais présente pour les
mots de ce type, précisément au nominatif-accusatif pluriel, une INSCRIPTIONS GAULOISES DE BANASSAOLA GANOURGUE 177
double flexion : d'une part dér « larmes » (ML, 23 a 13), d'autre part
dira (L. U., 505, 2285) ; de même mind « insignes » ou rind « étoiles »
à côté de berna « broches » ou doirsea « portes » (v. Strachan, Middle-
irish declension, p. 28-29). Les formes sans désinence peuvent remont
er à une ancienne forme en -u (cf. skr. mddhû au nom. ace. pi.) ;
mais comme le dit Thurneysen, Gramm., p. 198, l'influence des
thèmes en -o- a dû s'y exercer de très bonne heure, car c'est cette
même influence qui explique les formes en -a (cf. dans les thèmes
en -o- les doubles formes scél et scéla « récits », Thurn., op. cit., 176
et Pedersen, VgL Gr., n, 84). On pourrait admettre une même action
analogique en gaulois.
Mais il y a plus. Le nom de la boisson en irlandais (lind) et en
gallois (llynri) ne peut être séparé d'un homonyme qui désigne l'él
ément liquide en général (masse d'eau, étang, lac), et cet homonyme
se présente sous forme d'un ancien thème neutre en -es- avec pas
sage accidentel à la flexion des thèmes en -o- (Pedersen, op. cit., i,
37). Un mot neutre *lindu- au sens de « boisson » a donc pu de bonne
heure être fléchi en celtique comme s'il était un thème *lindo~. Le
fait est que pour d'autres mots le passage d'un à l'autre est
attesté en gaulois : le vieux mot nantu- « vallée » (cf. le nom des
Nantuates) est donné sous la forme nanto dans le Glossaire d'End-
licher, et le vieux mot ritu- « gué » devient -riton (-ritum), d'où
Andereton dans le Ravennas, Camborito dans Y Itinéraire d'Antonin.
On est donc en droit de considérer linda comme l'accusatif plu
riel du mot neutre qui signifiait la boisson ; et la phrase gauloise
peut se traduire « je tiens les boissons des suivants » ; ce serait en
latin proximorum tenêô potîis. C'est une recommandation faite au
buveur de ne pas vider la coupe entièrement, ou seulement de ne
pas oublier, après avoir bu, de passer la coupe à ses voisins. Une
objection peut venir à l'esprit du fait des dimensions de la coupe.
Celle-ci, de forme circulaire, ne mesure en effet que 102 millimètres
de diamètre extérieur, 70 de diamètre intérieur et 34 de hauteur.
Si le buveur doit laisser du liquide à ses voisins, il n'aura pu lui-
même en absorber beaucoup et les voisins n'en trouveront guère
après lui. C'était peut-être un liquide très spiritueux, qui devait
être étendu d'eau avant d'être absorbé. Mais il faut faire observer
que le vase de Mayence, qui présente l'inscription trade sodali (plus
haut, fig. 4), est lui-même de proportions assez exiguës ; il n'a que
14 centimètres de hauteur ; y compris le pied et le goulot ; la panse
elle-même dans sa plus grande largeur n'a que 7 centimètres. On
peut croire qu'il n'était recommandé au buveur de passer sa coupe
au voisin que lorsqu'il l'avait vidée lui-même. Mais de plus, le sens
à donner au verbe delgu prête à discussion. Le présent celtique
exprime souvent la disposition où l'on est d'accomplir l'action mar-