Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Déterminants des mouvements migratoires dans l'Est de la République Démocratique du Congo

De
12 pages
Combien de personnes sont déplacées à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) ? Cette question est récurrente au sein de la communautaire humanitaire depuis 15 ans. En effet, avec le conflit rwandais de 1994, l’Est de la RDC fait face à une crise humanitaire caractérisée par des déplacements massifs et récurrents.
D’après les estimations du Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA, 2009), il y aurait 2,1 millions de personnes déplacées dans l’Est du Congo. Selon la même source, rien qu’au premier trimestre 2010, 100 000 nouvelles personnes ont été déplacées alors qu’au même moment 700 000 autres regagnaient pour la première fois leur village d’origine dans le Nord Kivu après plus d’une année de déplacement.
Voir plus Voir moins
Introduction
Comprendre les mouvements de population A l’Est de la République Démocratique du Congo Par: Sib Ollo, VAM Officer, Goma, DRC
Combien de personnes sont déplacées à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) ? Cette question est récurrente au sein de la communautaire humanitaire depuis 15 ans. En effet, avec le conflit rwandais de 1994, l’Est de la RDC fait face à une crise humanitaire caractérisée par des déplacements massifs et récurrents.
D’après les estimations du Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA, 2009), il y aurait 2,1 millions de personnes déplacées dans l’Est du Congo. Selon la même source, rien qu’au premier trimestre 2010, 100 000 nouvelles personnes ont été déplacées alors qu’au même moment 700 000 autres regagnaient pour la première fois leur village d’origine dans le Nord Kivu après plus d’une année de déplacement.
Carte1: Nombre de personnes déplacées par territoire dans l’Est de la RDC (OCHA, PAH 2010)
Cette région située à l’intersection de cinq pays (Rwanda, RDC, Burundi, Soudan et Uganda), accueille aussi bien des déplacés internes (IDPs) que des réfugiés. Pour la clarté de notre propos, il convient de bien définir les notions de déplacés internes et de réfugiés.
L’on retiendra que les déplacés internes sont des personnes qui ont quitté, pour raison de force majeure, leurs lieux d’habitation habituels et leurs moyens de subsistance tout en restant à l’intérieur des frontières 1
de leur pays. Par contre, selon la convention de 1951 des Nations Unies relative aux réfugiés et le protocole de 1967 qui en a retiré les limites géographiques et temporelles, « toute personne, qui craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de part ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se retrouve hors du pays dans lequel elle avait résidence habituelle à la suite de tels événements ne peut ou , en raison de ladite crainte ne veut y retourner ».
Dans le contexte spécifique de l’Est de la RDC, l’on rencontre ces deux catégories de population parfois dans les mêmes zones géographiques où elles établissent entre elles des relations complexes nourries par la peur, la domination et la prédation des uns sur les autres. L’on tentera dans cette note de préciser ces relations. Par la suite, l’étude se focalisera sur les déplacés internes. Elle mettra en évidence la succession des chocs subis par les ménages et leur impact sur les moyens de subsistance. Aussi, l’on tentera de mettre en évidence comment l’érosion des moyens de subsistance influe sur le sens du déplacement des ménages.
L’analyse faite dans cette note porte sur les provinces Orientale, de Maniema, du Nord et du Sud Kivu.
Cadre méthodologique
Dans cette note, notre analyse se fonde sur le Cadre Conceptuel de la Sécurité Alimentaire et . Nutritionnelle développé par le Programme Alimentaire Mondial (PAM)
Ce cadre décrit comment différents chocs affectent les moyens de subsistance des ménages et leurs impacts sur la situation alimentaire et nutritionnelle des individus.
De plus, en se basant sur les trois piliers de la sécurité alimentaire des ménages que sont la disponibilité alimentaire, l’accès à la nourriture et l’utilisation des aliments, le cadre associe les avoirs, les stratégies de subsistance et le contexte pour décrire la situation de la sécurité alimentaire des ménages. Si l’on met en rapport cette présentation du cadre conceptuel développé par le PAM et la notion de personne déplacée (introduction), l’on note que la perte ou le recouvrement des moyens de subsistance est un facteur clé à comprendre dans les déplacements dans l’Est de la RDC d’autant plus que l’insécurité est généralisée et chronique.
Ces moyens de subsistance sont définis par les normes sphères comme suit : « les moyens de subsistance se composent des capacités, des biens (y compris les moyens matériels ainsi que sociaux) et des activités requis pour se donner un moyen de gagner sa vie qui soit propice à la survie et au bien-être futur ».
Les avoirs des ménages peuvent être humains, sociaux, financiers, matériels, naturels et politiques. Dans des régions agraires (cas dans l’Est de la RDC), laterre, lecrédit, lesgroupes d’entraide, lesintrants agricoles, l’appartenance à une organisation paysanne forteet lescapacités physiquespeuvent être considérés comme les avoirs indispensables à la survie des ménages.
La bonne combinaison de ces avoirs devrait garantir aux ménages un bien être présent et futur. Par exemple, l’accès à une terre suffisante et fertile favorise une bonne récolte quand le paysan dispose d’intrants agricoles de bonne qualité, d’une main m’œuvre agricole adéquate (groupe d’entraine et capacité physique). Par le biais d’une organisation paysanne forte, il peut accéder au crédit de campagne et négocier les prix de vente de ses productions. L’amélioration de ces revenus qui en résulte favorise l’accès aux services sociaux de base, notamment à la santé et à l’éducation pour les enfants.
Cependant, pour des sociétés rurales, une telle analyse doit systématiquement prendre en compte d’autres variables comme, l’exercice du pouvoir politique, la répartition des tâches au sein des ménages, les chocs exogènes et l’ethnie.
2
Ethnies&migrations
La question ethnique est sensible dans l’Est de la RDC. Pour bien la comprendre, il faudrait se plonger dans sa monographie.
Il n’est pas question ici de revenir sur la carte ethnique de cette région. Notre objectif est de mettre en évidence les mouvements migratoires des principaux groupes ethniques. Une telle analyse permettra de faire ressortir le caractère historique de ces mouvements, les conflits séculaires qui en résultent et l’impact sur la situation actuelle des déplacements.
Nous admettons dans cette section que les mouvements de population peuvent être volontaires ou forcés.
L’Est de la RD Congo est un brassage ethnoculturel très important. Rien qu’au Sud kivu, l’on rencontre neuf grands groupes ethniques dont les Bashi, les Barega, les Bahavu, les Bavira, les Bafulero, les Barundi, les Babembe, les Banyindu, les Batwa.
Au Nord Kivu, l’on rencontre principalement les Nandé, les Rwandophones (Hutu, Tutsi) et les Hundés. La plus part des migrants présents dans le Nord Kivu sont venus de l’Est du continent africain, notamment de l’ancien royaume du Ruanda-Urundi.
Dans les Provinces Orientale et du Maniema, se retrouvent parfois les ethnies suscitées et plusieurs autres groupes. Par exemple, les Lendu, les Hema, les Mangbetu, les Azande, les Babali, Wagenia et Kumu sont très représentatifs de la Province Orientale.
Venus progressivement de L’Uganda (exemple des Nandé), du Royaume du Ruanda-Urundi (tous les Rwandophones) ou même parfois de Tanzanie comme ces descendants d’anciens esclavagistes installés à Kasongo au Maniema, toutes ces communautés se partagent une région certes riches, mais dont les ressources s’épuisent au fur et à mesure que croît la population.
Ce n’est certainement pas un hasard que les conflits ethniques soient récurrents dans les zones de forte densité de population qui soient par ailleurs celles les plus riches en ressources.
Les mouvements migratoires se sont intensifiés pendant la période coloniale belge. En effet, entre 1880 et 1927, en raison des difficultés foncières dues à la forte densité de population, la main d’œuvre agricole est forcée de migrer sur les terres fertiles. La grande majorité de ces migrants s’installent dans les provinces du Nord et du Sud Kivu où les équilibres démographiques vont être vite rompus. Par exemple dans
3
certains territoires du Nord Kivu (Rutshuru et Masisi), la population actuelle serait composée de 20% à 70% de migrants rwandophones et/ou de leurs descendants.
Dans un tel brassage, la notion de minorité ethnique peut avoir une signification importante et être source de conflit. Par exemple, la crise récente (crise du CNDP de novembre 07 à décembre 08) dans le Nord Kivu trouve en partie son origine dans la révolte de certains groupes ethniques minoritaires comme les Banyamulenge.
ème ème Les Banyamulenge sont des Tutsi venu du Rwanda en petit nombre entre le 17 et le 18 siècle. Leur nombre se serait accru en 1959 avec l’arrivée massive de réfugiés qui fuyaient les conflits interethniques (entre Hutu et Tutsi) du Rwanda. A ce jour, ils seraient entre 30 000 et 45 000 personnes. Cette communauté se serait progressivement intégrée en achetant des terres aux chefs locaux.
En 1997 dès que commence la guerre de l’AFDL (Alliance des Forces Démocratiques de Libération) contre le régime de Mubutu, ce groupe ethnique se trouve au centre du conflit.
Considérés comme une minorité à protéger par les uns, ils sont combattus par les autres pour leur soutien réel ou supposé à un camp. En réaction à cette situation, certains hommes politiques vont habilement utiliser ces rancœurs ethniques pour mettre le feu à la région.
Ainsi, l’on note que 10 ans plus tard (2007), le Général Nkuda justifiait en partie la guerre par le souci de défendre les groupes minoritaires dont les Banyamulenge contre les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR).
La présence (dans l’Est du Congo) des Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR) considérées au Rwanda voisin comme des anciens génocidaires Hutu est le résultat d’une migration forcée. En effet, plus d’un million de personnes ont fui le Rwanda après le génocide 1994 pour trouver refuge dans l’Est de la RDC.
Les Kivus (Sud et Nord) en raison de leur proximité géographique avec le Rwanda et de la présence d’une importante communauté rwandophone ont accueilli tous ces réfugiés. Dès lors, une relation complexe s’est mise en place entre les hôtes et les réfugiés.
Par exemple à Binza (Rusthuru- Nord Kivu), certains refugiés se seront mariés aux autochtones. De ce fait, l’on peut supposer qu’ils étaient bien intégrés. Nonobstant, d’autres réfugiés étaient des ex-militaires et sont rentrés armes en main dans l’Est de la RD Congo. De ce fait, profitant de leur supériorité militaire et de l’absence de l’Etat congolais, ils vont prendre le contrôle de plusieurs villages.
D’une position de réfugiés dominés, ils se retrouvent dans la position du maître et vont être parfois responsables du déplacement de plusieurs milliers d’autochtones congolais. Dans les villages sous leur contrôle, les populations civiles congolaises seront victimes du pillage de leurs biens (récoltes et animaux) et même de la perte du pouvoir politico-économique. Par exemple, Kibua (Walikalé- Nord Kivu) et Kilembwé (Fizi- Sud Kivu), ont été administrés par les FDLR pendant une dizaine d’année. Un membre de la commission électorale nationale indiquait que les bureaux de vote de Kibua ont été tenus par ce groupe armé pendant les élections générales de 2006. A quelques kilomètres de là, autour de Nyabiondo (Nord Kivu), l’exploitation de l’Or et le commerce sont encore tenus par les FDLR.
Toujours le territoire de Walikalé, en novembre 09, une évaluation menée par le Cluster Sécurité Alimentaire du Nord Kivu indiquait que les communautés autochtones allaient faire le marché sous escortes payantes (400 Francs congolais par personne) fournies par les FDLR. De plus, la même évaluation montrait qu’en raison des pillages des récoltes par ce groupe armé, les paysans congolais s’abstenaient de cultiver des saisons agricoles entières préférant vivre de cueillette et de chasse.
Acutellement, la Mission d’Observation des Nations Unies en République Démocratique du 1 Congo(MONUC) appuie l’armée nationale dans le cadre d’une opération militaire dénommée Amani Léo
1 Amani Leo remplace l'opération similaire Kimia 2, du moins du point de vue objectif. Elle est menée par les forces loyalistes contre les groupes armées résiduels réfractaires à l’intégration aux Forces Armées 4
dirigée contre tous les groupes armés réfractaires à l’intégration au sein de l’armée nationale. De ce fait, les FDLR sont les principales cibles de ces attaques. En représailles, elles s’attaquent aux moyens de subsistance des civils congolais qui se déplacent massivement.
L’instrumentalisation des ethnies à des fins politiques fait partie des pratiques héritées de la colonisation. Le conflit entre Rwandophones (Tutsi) et les Nandé (associés aux autres ethnies) en juillet1963 dans le Nord Kivu est une belle illustration de cette observation. Ce conflit qui était d’abord foncier s’est vite transformé en conflit ethnique et puis politique. De même, les conflits instrumentalisés entre Hema et Lendu dans la Province Orientale ont été très meurtriers (8000 morts selon un rapport de la MONUC) et dévastateurs. Ils ont entrainé le déplacement de 600 000 personnes (MONUC) et dévasté l’agriculture et l’élevage.
ème Des exemples sont nombreux pour illustrer comment depuis le 17 siècle, les migrations ethniques ont générés des conflits dans cette région du pays.
Ces conflits ont accru la haine tribale, déstructuré le tissu social, érodé les moyens de subsistance et plongé la région dans une situation d’insécurité alimentaire chronique.
Les chocs sur les moyens de subsistance
En 2005, la population de l’Est est estimée à 19,9 millions par le ministère du plan et représente 34% de la population totale du pays. Par conséquent, cette partie du pays compte la plus forte densité de population au km² (26 hab/km² contre 24hab/km² pour tout le pays).
Cette forte densité de peuplement à une incidence importante sur le partage des ressources naturelles d’autant plus cette population hétéroclite a des moyens de subsistances qui requièrent un juste aménagement du paysage agraire.
L’agriculture demeure le secteur d’activité dominant dans l’Est de la RD Congo. Elle occupe plus de 90% de la population active. C’est une agriculture familiale de subsistance, caractérisée par de petites surfaces agricoles utiles (45 ares en moyenne) et les associations culturales (3 spéculations en moyenne : haricot, maïs, manioc). Par conséquent les rendements sont faibles (haricot : 800-1200 kg/ha) et la production propre couvre plus de trois mois que chez 19% des ménages. L’accès à la terre, aux intrants agricoles de qualité, la sécurité et le suivi-conseil sont les déterminants de la production agricole dans l’Est de la RD Congo.
La gestion foncière est une question épineuse dans l’Est de la RD Congo. Cette difficulté résulte de l’application simultanée du régime foncier traditionnel et de la législation moderne. En effet, la loi fondamentale du pays affirme que l’Etat est le propriétaire exclusif du sol et du sous-sol. De ce fait, il est le seul a en accordé l’usufruit. Cependant, dans la réalité des faits, les chefs locaux ont une main mise importante sur les terres.
La gestion traditionnelle des terres connait des évolutions depuis l’époque précoloniale jusqu’à nos jours. En effet avant la colonisation, la terre était une propriété collective (du clan). Par conséquent, il n’existait pas d’homme sans terre. Toutefois, les femmes ont été toujours exclues de la propriété des terres.
Les migrations du fait de l’accroissement rapide de la population ont modifié ces rapports des hommes à la terre : les premiers arrivés ont établi une propriété individuelle sur les terres acquises. De fait, la société s’hiérarchise autour de la terre. Les personnes qui en possèdent sont considérées comme riches et les autres pauvres.
Congolaises. Contrairement à la précédente campagne militaire contre les groupes armés résiduels, elle bénéficie du concours des experts de la Monuc dans sa planification. Kimia 2 revisitée, l'opération Amani leo privilégie dans son exécution l'aspect protection des civils et l'aspect humanitaire. Sa mission consiste à mettre fin aux activités des groupes armés dans les provinces du Nord Kivu, du Sud Kivu, mais également du Maniema
5
La colonisation, en introduisant le régime des concessions va accentuer la privatisation de la terre. La marchandisation de celle-ci accentue les inégalités sociales. En plus des femmes qui constituent 75% de la main d’œuvre agricole, plusieurs milliers d’hommes se retrouvent sans terre. L’impact sur la sécurité alimentaire est d’autant plus négatif que les terres détenues par les riches propriétaires ne sont pas mises en valeur.
Par ailleurs, la raréfaction de la terre accentue les migrations et alimente en partie le conflit en cours. Dans le territoire de Fizi par exemple, une évaluation menée par le Cluster sécurité alimentaire du Sud Kivu en mars 2010 montre que la tribu des Fuléro qui fuit les combats dans les hauts plateaux d’Itombwe migre vers les terres riches et inexploitées des Babembe. De plus, la même enquête révèle que les Fuléro contournent les terres des Banyamulenge et font plus de quatre jours de marche forcée pour atteindre les terres des Babembe. La principale raison qui explique cette longue marche est l’accès plus facile aux terres fertiles dans le sud peu peuplé du territoire de Fizi dont les populations autochtones vivent principalement de la chasse et de la cueillette.
La situation sécuritaire dans l’Est de la RD Congo est marquée par un conflit complexe et prolongé. Cette situation dure depuis 1994. La région est dans une situation d’insécurité alimentaire chronique caractérisée par l’érosion des moyens de subsistance. Un ménage possède en moyenne quatre biens constitués essentiellement de volailles et d’outils agricoles. Cette pauvreté des ménages est la conséquence de plusieurs chocs qui ont considérablement affecté les moyens d’existence des ménages.
Quatre conflits de grande ampleur ont ébranlé la région entre 1996 (début des pillages des soldats de Mubutu) et 2008 (CNDP). Ces conflits ont été précédés ou suivis de nombreux conflits tribaux notamment dans le Masisi (Nord Kivu) et en Ituri (Province Orientale). Ces conflits ont particulièrement déstabilisé les institutions locales. Il est maintenant admis que les groupes institutionnellement faibles sont également les plus exposés à l’insécurité alimentaire. La situation politique actuelle de l’Est du Congo confirme bien cette affirmation. L’exemple ci-dessous tiré parmi tant d’autres va illustrer notre propos.
Kampeneest un village minier situé à 148 km à l’Est de Kindu (Maniema). Ce village a connu deux étapes majeures dans son histoire. Entre 1980 et 1997 ce village était administré par un chef légitime. Ce dernier avait imposé à chaque ménage de cultiver au moins 1 ha de riz avant d’accéder aux carrés miniers.
Le respect de cette prescription a permis au village d’avoir une production agricole excédentaire. Les excédents pouvaient être vendus sans compromettre les réserves alimentaires des ménages. Grâce à sa légitimité, le chef mobilisait les villageois pour l’entretien de la route. Les camions arrivaient jusqu’au centre village pour prendre les récoltes des paysans. Même durant la guerre de l’AFDL (1996-1997), la production agricole s’était maintenue et très peu de cas de malnutrition ont été traités par Caritas dans ce village. En 2003, le chef mourût. Un successeur s’installe avec la bénédiction de certaines autorités provinciales. Le village connaît une crise. L’entretien des routes s’est arrêté. La mévente des surplus de production découragent les paysans qui abandonnent totalement l’agriculture au profit de l’orpaillage. La production agricole chute et des cas de malnutrition sont constamment pris en charge dans le centre de santé tenu actuellement par des religieuses après le retrait de Caritas.
Cet exemple montre l’influence que peuvent avoir les institutions politiques dans la sécurité alimentaire des ménages. Elles déterminent et facilitent l’accès aux ressources. Les institutions réduisent les risques auxquels peuvent être exposés les ménages lors de la mise en œuvre des différentes stratégies de résilience. Ceci suppose une dynamique communautaire qui permet à l’ensemble des ménages de tirer les leçons des différents chocs et de pouvoir les anticiper dans le futur. Les discussions de groupe organisées dans l’Est du Congo montrent qu’un village sur trois vit un confit ouvert.
Ces crises déchirent les familles et fragilisent le tissu social. Les autorités devenues illégitimes ne peuvent mobiliser les communautés pour des actions d’intérêts collectifs. Le « salongo » qui permettait l’entretien des routes de desserte agricole ne se pratique plus dans les villages. La confiance entre les membres des communautés est faible. Les échanges (qui exigent un minimum de confiance) sont impossibles. Le crédit indispensable à l’accès aux biens et même à la nourriture pour certains groupes de subsistance se contracte difficilement. Le système d’épargne –crédit est en faillite.
6
Les institutions locales jouent de ce fait un rôle majeur en favorisant l’accès aux moyens de production (notamment la terre) et en suscitant les dynamiques communautaires indispensables à toute action de développement.
Trois éruptions volcaniques dont deux du Nyamulagira (2010 et 2006) et une du Nyiragongo (janvier 2002) ont secoué la région. Les dégâts causés par les laves d’une part et par les cheveux de pelée (centres volcaniques, gaz) ont un impact sur les moyens d’existence des populations. En effet, dans bien des cas, les paysans ont signalé des pertes d’animaux et des dégâts sur les cultures.
La dernière éruption volcanique du Nyiragongo (en 2002) a considérablement affectée la ville de Goma et ses alentours. Les pertes humaines et matérielles ont été importantes et ont accru la pauvreté de la population qui était déjà affectée par des années de guerre civile. Cette éruption a entrainé le déplacement de plus 400 000 personnes en direction du Rwanda (OCHA 2002). La communauté humanitaire du Nord Kivu a du mobilisé plus de 21 000 000 $ USA (OCHA Nord Kivu) pour faire face aux besoins de base des populations.
Les éruptions volcaniques ne sont les seuls types de chocs environnementaux que subissent les ménages dans l’Est de la RD Congo. En effet, des déficits pluviométriques et/ou des inondations sont parfois enregistrés dans plusieurs parties de la région.
Par exemple, d’après des statistiques fournies par l’Observation Volcanologique de Goma (OVG), les variations mensuelles sont importantes d’une année à l’autre (écart type varie entre 7 et 51 mm) entre 1966 et 2007. De ce fait, les paysans n’arrivent plus à suivre les calendriers agricoles traditionnels. Il en résulte des mauvaises récoltes du fait des semis précoces ou retardés. En 2009 par exemple, le territoire de Mahagi (Province Orientale) a connu un déficit pluviométrique qui a causé une perte de 30% (ESFA septembre 09, district d’Ituri) des productions céréalières. Tandis qu’une année auparavant, dans le territoire de Rusthuru (Nord Kivu), les paysans ont perdu de 40% (mission d’évaluation du cluster sécurité alimentaire, juillet 08) de la production de maïs en raison des pluies tardives. En mars 2010, les crues du fleuve Congo ont détruits plusieurs centaines d’hectares de cultures dans le Maniema. Depuis une dizaine d’années, le flétrissement bactérien du bananier connu sous le nom de Wilt du bananier a marqué une progression sans précédent dans les plantations de l’Est de la RD Congo.
La compilation de différentes études menées par le Cluster Sécurité alimentaire, indiquent que les provinces du Nord Kivu (Béni, Massisi et de Rusthuru) et du Sud Kivu (Kaléhé) sont durement touchés. Les récoltes ont diminué de 75%. Par conséquent, les revenus moyens annuels de 1800$US/ha générés par la culture du bananier par ménage agricole ont chuté de moitié.
Du fait de la disparition des bananiers, les opportunités de travail agricole journalier (une des principales sources de revenu) se sont réduites considérablement.
L’impact sur la sécurité alimentaire des ménages est évident. Aucun maillon de la production de banane n’est épargné par cette situation. Les petites vendeuses de produits agricoles (banane) voient leur revenu baissé de 20 à 60% tandis que les prix doublent pour les consommateurs. De nombreux emplois comme le transport à pied (femmes), l’emballage, les chargeurs sont condamnés dans le temps.
La mosaïque est l’une des quatre principales maladies du manioc qui ravage les champs des paysans dans l’Est de la RD Congo. Cette maladie signée pour la première fois en 1984 aurait atteint l’Est de la RD Congo en 2005. D’après le ministère provincial de l’agriculture du Sud Kivu, entre 1992 et 2004, la production de manioc a baissé de 25%. De ce fait, plusieurs ménages agricoles ont perdu à la fois une importante source de nourriture et de revenu.
La chute des revenus agricoles réduit fortement les capacités des ménages à accéder aux services sociaux de base, notamment à l’éducation et aux soins de santé. Ce sont les enfants qui paient dans ce cas le prix fort. En plus de compromettre les moyens de subsistances actuelles des ménages, le Wilt du bananier et la mosaïque du manioc affaiblissent la résilience des communautés.
7
La crise économique de 2008 a frappé de plein fouet l’économie du pays. L’impact sur les ménages a été désastreux d’autant plus que la région dépend de l’exportation des minerais. La fermeture de nombreuses entreprises minières a augmenté le taux de chômage notamment en milieu urbain. Parallèlement, les prix des produits alimentaires de base ont connu une hausse sans précédente, due en partie à l’augmentation des prix du carburant.
L’érosion du pouvoir d’achat associée à la perte des moyens de subsistance réduisent l’accès à la nourriture pour une large proportion des ménages.
La paupérisation des ménages ruraux accentuent l’exode rural tandis qu’en ville les jeunes migrent (ou tentent de le faire) à l’étranger. La fuite de la main d’œuvre agricole a un impact négatif certain sur la production agricole alors même qu’augmente la demande en produits alimentaires dans les centres urbains. Par conséquent le déficit céréalier augmente dans la région (-20 000 Tonnes rien qu’au Nord Kivu -enquête sur le suivi des capacités d’autosuffisance alimentaire-Food Security Cluster –Nord Kivu- janvier 2010) et plus de la moitié des ménages sont en insécurité alimentaire.
Carte 2: Sécurité alimentaire en DR Congo (OCHA, PAH 2010)
Tous ces chocs subis par les ménages accentuent fortement leur mobilité dans le temps et dans l’espace. L’un des objectifs de ces mouvements est de recouvrir rapidement les moyens de subsistance.
Les moyens de subsistance et mouvements de population
L’Est de la RDC couvre 764 002km² soit 32% de la superficie totale du pays.
8
Plus de la moitié de ces terres est cultivable. Il s’agit de sols volcaniques ou argilo-humiques riches adaptés à recevoir une gamme variée de spéculations agricoles.
Ce grand potentiel agricole a attiré des hommes et des femmes de touts les horizons et de tous les temps. En plus des communautés africaines voisines, les européens, notamment les belges ont pris possession ème des terres au 18 siècle.
L’histoire du pays indique que Léopold II, roi des belges avait établi un système d’exploitation de l’Hévéa basé sur l’esclave. Les conséquences immédiates de cette violence ont été la perte d’avoirs et la migration forcée.
Par ailleurs, les pertes humaines ont privé l’agriculture de la main d’œuvre indispensable à son développement. La chute de la production d’une part et les migrations forcées d’autre ont érodé les moyens de subsistance et accentué les conflits entre les communautés. La perte du capital humain a accentué la perte des biens matériels et déstructuré les institutions locales.
Aussi, du fait de ces migrations, les communautés s’enfoncent dans la forêt dense et adoptent un mode de vie moins sédentaire. En effet, la chasse et la cueillette sont des moyens d’accès à la nourriture encore utilisés par ¼ des ménages dans l’Est de la RD Congo.
De plus, du fait des nombreuses ressources minières disponibles dans cette région et de la compétitivité relative des matières premières minières par rapport aux produits agricoles, les communautés ont fortement adopté l’orpaillage traditionnel comme moyens de subsistance.
Les chocs extérieurs (chute du prix des matières premières, hausse de prix des produits alimentaires) détériorent les termes de l’échange et érodent le pouvoir d’achat local. Les communautés rurales sont généralement les plus affectées d’où l’exode des jeunes vers les villes, les centres miniers ou à l’étranger.
La ville de Goma est un bel exemple qui illustre bien cet autre mouvement migratoire. Entre novembre 07 et janvier 10, sept camps habités par plus de 65 000 personnes déplacées étaient installés autour de Goma.
Ces camps étaient en moyenne à une vingtaine de kilomètre des villages d’origine de ces déplacés. De ce fait, les organisations humanitaires ont constaté des mouvements réguliers de va-et-vient entre les villages d’origine et les camps.
Ces mouvements seront baptisés « mouvements pendulaires » et sont caractéristiques de l’Est du Congo. Quand ils le veulent, les déplacés allaient dans leur village d’origine cultiver ou récolter du manioc qu’ils ramenaient dans les camps.
Au même moment, en raison de leur statut de déplacés, ils recevaient gratuitement des organisations humanitaires de l’assistance alimentaire, des soins de santé, l’éducation des enfants, l’eau potable et des biens non alimentaires.
Après plus de deux ans d’assistance, quand bien même que la situation sécuritaire se soit sensiblement améliorée dans les villages, les organisations humanitaires ont continué a enregistré l’arrivée de nouveaux déplacés en provenance parfois de zones sécurisées.
Une enquête effectuée en juillet 2009 a montré que plus de la moitié de la population des camps était constituée de femmes et de jeunes et que les chefs de blocs avaient 25 ans de moyenne d’âge. De plus, la taille moyenne des ménages était de 2,3 personnes (en dessous de la taille moyenne des ménages de la province qui est de 5 personnes), ce qui porte à croire que certains membres des ménages avaient déjà rejoint les villages d’origine où ils entretiennent les champs.
Plus de la moitié des ménages dans ces camps vivaient aussi du travail journalier (agricole et non agricole) et du petit commerce informel. La proximité de la ville de Goma augmentait les opportunités pour ces
9
personnes. Ces sources de revenu sont identiques à celles des ménages pauvres de n’import quel bidonville.
L’assistance et donc la capacité de reconstituer rapidement les biens motivait-elle ces afflux ? Difficile d’y répondre par l’affirmatif ? Cependant, l’on a noté qu’un changement dans la stratégie de l’assistance alimentaire qui devrait maintenant cibler les ménages les plus vulnérables a coïncidé avec un mouvement massif de retour.
Par ailleurs, dans le Sud Lubéro, une évaluation menée par le Cluster Sécurité Alimentaire du Nord Kivu en novembre 2009 mettait en évidence que les déplacements se faisaient des zones de forte densité de population vers celles les moins peuplées, les centres miniers et les villes. De plus, cette même enquête indiquait que la recherche de terre fertile propice à l’agriculture justifiait principalement ces mouvements.
La même situation est observée à Mambassa dans la Province Orientale. Dans ce territoire à la frontière du Nord Kivu, les organisations humanitaires ont noté l’arrivée massive de migrants en provenance de Beni (Nord Kivu). Ces migrants arrivaient progressivement par famille entière avec tous les biens dont ils disposent. Ces biens sont généralement constitués d’outils agricoles, d’animaux d’élevage et quelques équipements de maison. Beni étant définie comme zone stable par la communauté humanitaire du Nord Kivu, l’insécurité ne saurait à elle seule justifier ces déplacements. La disponibilité de terre à Mambassa en raison de sa faible densité de population explique mieux cette migration.
De même, l’on observe que les déplacements vers Walikalé (Nord Kivu) s’expliquent plus par les opportunités de travail dans les carrés miniers plus que par la recherche de sécurité. Aussi, ce territoire forestier est le plus faiblement peuplé de la province du Nord Kivu. Par contre, sur l’axe Loashi-Burora-Kaanja-Nyabiondo (Nord Kivu), les populations sont restées dans les villages pour ne pas perdre leur terre en dépit de l’insécurité manifeste.
La situation de Walikalé est analogue à celle de Salamabila dans la Province du Maniema. Cette dernière n’a pas connu de conflit majeur depuis 2006. En octobre 09, l’on a enregistré l’arrivée de 4000 personnes (chiffre fourni par l’agence national des migrations) dans la cité minière de Salamabila.
Une mission inter- agences qui s’y est rendue indique que les personnes déplacées ont des liens familiaux solides dans cette cité et qu’elles avaient l’habitude de s’y rendre, deux fois par an, pour vendre leurs productions agricoles ou travailler dans les mines. De plus, cette cité fortement militarisée (base arrière de l’armé nationale) était par conséquent insécurisée. En effet, de nombreux cas d’exactions (pillages et viols) avaient été signés par les populations autochtones.
L’activité minière est sans aucun doute une raison majeure des mouvements de population dans l’Est de la RD Congo. Ces migrations vers les centres miniers sont organisés ou spontanés.
La sécurité est un facteur important à prendre en compte dans l’analyse de la situation très complexe des populations, mais elle n’est pas la condition suffisante et nécessaire qui induit le sens du déplacement des populations dans l’Est de la RD Congo.
En d’autres termes, la situation sécuritaire peut inciter ou pas le mouvement, mais le choix de la destination finale des populations tient davantage compte des opportunités existantes pour améliorer rapidement leurs conditions de vie.
L’Etat, les gouvernements provinciaux et les déplacements
10
L’Etat congolais, par le biais des gouvernements provinciaux tente de reprendre en main la gestion des déplacés dans l’Est de la RD Congo.
Dans le Nord Kivu en particulier, le GNK (Gouvernorat du Nord Kivu) a été créé en tant que principale contrepartie du HCR dans la gestion des camps de déplacés.
Par ailleurs, une direction provinciale humanitaire a été mise en place en 2009. Elle devrait définir les priorités gouvernementales en matière d’assistance humanitaire et organiser les associations locales.
En dépit de ces actions, l’appareil politique et judiciaire a globalement échoué dans la gestion des déplacés. En effet, très souvent, la gestion des camps reste étroitement liée à l’agenda politique des élus locaux. Par exemple, des élus locaux ont incité les déplacés des camps de Goma au retour dans des circonscriptions électorales alors qu’aucune mesure n’était prise pour améliorer la situation sécuritaire dans les villages d’origine.
Par ailleurs, l’analyse faite par le gouvernement de la situation des déplacés est généralement ethnicisée. De plus, ces autorités ne prennent aucune mesure particulière pour assurer la protection des personnes déplacées. Ces dernières sont les principales victimes des travaux forcés et autres violations des droits humains perpétrés par les hommes en armes.
De même, l’Etat a échoué dans la protection des organisations des déplacés, de leurs représentants et des organisations d’assistance humanitaire. Les pillages des voitures des organisations humanitaires sont récurrents. De plus, les besoins minimum des personnes déplacées, comme l’accès à la terre ne sont pas systématiquement pris en compte par l’Etat. Par conséquent, les déplacés sont généralement en insécurité alimentaire.
Incapable d’assumer ces responsabilités, le gouvernement adopte une double posture. En effet, tout en se désengageant de l’assistance en faveur des personnes déplacées, le gouvernement cherche à contrôler les activités des organisations humanitaires. Prétextant d’un manque d’impact positif de l’assistance 2 humanitaire, le ministère du plan propose un projet de loi dénommé « Edit ». Les organisations d’assistance de peur de perdre leur espace humanitaire vont, sans succès, fortement résister à Edit.
Conclusion & discussions
2 Article 1er de l’Edit: Sans préjudice des dispositions légales et règlementaires d’ordre public et national, celle du présent Edit s’appliquent aux partenaires présents et à venir, dont tout ou une partie de leurs activités humanitaires et de développement sont menées dans la province du Nord Kivu. Il s’agit notamment des Asbl locales, nationales, des Organisations Non Gouvernementales étrangères, des Organismes de coopération bilatérale et multilatérale dont le rayon d’action s’étend en tout ou en partie sur la province du Nord Kivu. Lorsqu’elles ont conclu un accord de siège avec le Gouvernement central, les institutions internationales bilatérales ou multilatérales ne sont pas soumises à certaines dispositions du présent Edit 11
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin