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De l' « Esprit des lois » au constitutionnalisme moderne - article ; n°2 ; vol.4, pg 205-216

De
13 pages
Revue internationale de droit comparé - Année 1952 - Volume 4 - Numéro 2 - Pages 205-216
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Boris Mirkine-Guetzevitch
De l' « Esprit des lois » au constitutionnalisme moderne
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 4 N°2, Avril-juin 1952. pp. 205-216.
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Mirkine-Guetzevitch Boris. De l' « Esprit des lois » au constitutionnalisme moderne. In: Revue internationale de droit comparé.
Vol. 4 N°2, Avril-juin 1952. pp. 205-216.
doi : 10.3406/ridc.1952.8802
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1952_num_4_2_8802L'« ESPRIT DES LOIS » DE
AU CONSTITÜTIONNALISME MODERNE*
Directeur Professeur Doyen de Boris Section d« de à la à MIRKINB-GTJETZÉVITCH l'Institut l'Université Faculté l'Inititat de l'Université de des d« droit française droit hautes et de des compara Paris de études science« New-York de internationales l'Université politiques de Paris
l
En 1948, V Institut de droit comparé de l'Université de Paris
prit l'initiative de la commémoration du bicentenaire du grand livre
de Montesquieu : une séance solennelle eut lieu à la Sorbonne; des
leçons et conférences furent faites, en 194849, à Pinstitut. Et le
présent ouvrage doit dresser un bilan d'observations doctrinales et
critiques, des idées, des certitudes, des pressentiments de VEsprit
des lois.
Montesquieu est un savant au sens moderne et technique de ce
mot. Il fut sociologue, historien, philosophe politique, juriste. Tout
es les branches des sciences sociales ont été étudiées, systématisées,
perfectionnées par lui. Durkheim voyait en lui le fondateur de la
sociologie moderne (1), et le précurseur d'Auguste Comte (2). En
même temps, Montesquieu est un juriste-comparativiste, à peu de
chose près le fondateur du droit comparé (3).
Mais Montesquieu n'est pas seulement un des fondateurs de notre
# Ces pages constituent la partie de l'Introduction écrite par M. Boris Mir-
kine-Guetzévitch pour le recueil d'études qui sera publié prochainement dans 1»
Collection de l'Institut de droit comparé de l'Université de Paris : La pensée poli
tique et constitutionnelle de Montesquieu. Bicentenaire de VEsprit des Lois, 1748-
19i8.
(1) E. Durkheim, Montesquieu, sa part dans la fondation des sciences politi
ques et de la science des sociétés, Revue d'histoire politique et constitutionnelle,
1937, p. 407 et s., p. 458.
(2) Op. cit., p. 463.
(3)p. 453 : « On peut dire en toute vérité qu'il a créé le droit com
paré ». 206 DE L'« ESPRIT DES LOIS » AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE
science politique; son plus grand mérite est d'avoir intégré les phé
nomènes politiques dans le processus du devenir de la civilisation (1) .
Pour lui, le fait politique rentre dans l'ensemble de l'histoire de la
culture. Son œuvre appartient à des disciplines voisines, mais dis
tinctes, et, pour examiner l'héritage scientifique (2) de VEsprit des
lois, il a fallu faire appel à toute une équipe de spécialistes.
Les directeurs de la Section de droit public de l'Institut de droit
comparé se sont donc chargés de lancer cet appel aux juristes, his
toriens, sociologues, spécialistes de la science politique.
Les directeurs de la Section de droit public — notre excellent
collègue et ami, le Conseiller d'Etat Henry Puget, et l'auteur de ces
lignes — ont partagé la tâche de présenter, dans deux Introductions
séparées, quelques réflexions synthétiques sur le livre de Montesq
uieu. M. Puget a bien voulu prendre sur lui de traiter les divers
problèmes du droit public; il nous incombe à nous un devoir plus
limité, mais cependant complexe : examiner la science politique en
tant que science de la liberté, science de la démocratie. C'est sous
cet angle, dans sa perspective d'avenir que nous parlerons, dans
cette Introduction, de Montesquieu — non seulement de Montes
quieu tel qu'il était en 1748, mais de celui des hommes de 1789, de
1793, du Montesquieu de la démocratie moderne.
Pour statuer sur la valeur politique de VEsprit des lois, valeur
non seulement contemporaine mais celle du devenir, il faut sortir
des cadres chronologiques en subordonnant le contemporain à l'évo
lutif, en dépassant ce xviii6 siècle, qui — comme dira à l'occasion
d'un autre grand bicentenaire Lucien Fèvre — « s'avance en glis
sant sur l'aile de l'idée » (3). Car l'histoire des idées politiques, tout
en suivant l'enchaînement des générations et des idées, n'est pas
seulement la science du passé, mais celle du perpétuel avenir. On a
dit récemment : « libéraux, socialistes, communistes, fascistes, seront
les enfants avancés ou perdus du xviii6 siècle » (4) .
Si nous admettons que Montesquieu, orienté vers l'avenir, nous
intéresse en premier lieu, nous serons obligés de reconnaître que la
vraie gloire de Montesquieu réside beaucoup plus dans ses jugements
moraux que dans sa. technicité constitutionnelle. Il est vraiment
grand quand, selon l'expression de Lanson, il condamne « l'horreur
du despotisme » (5) .
Que la vie de ce combattant ait ignoré les dangers et les épreuv
es, que son style calme, serein, « académique », répugne aux apos-
(1) V. Lanson, Montesquieu, 1912, p. 9. V. les intéressantes remarques sur la
Culture politique d'André Siegfried (Préface au livre de J.-J. Chevallier, Les gran
des œuvres politiques, Paris, 1949, p. IX-X).
(2) V. David C. Cabeen, Montesquieu : a bibliography, Bulletin of the New-
York Public Library, vol. 51, 1947, p. 359 et s.
(3) Esprit de Vencyclopédie, dans L'éducation nationale, 4 janvier 1951, p. 4.
(4) Duclos, L'évolution des rapports politiques depuis 1750, Bibliothèque de la
science politique, dirigée par B. Mirkine-Guetzévitch et Marcel Prélot, lre série,
Paris, 1950, p. 12.
(5) Montesquieu. Paris, 1912, p. 16. DE L'<t ESPRIT DES LOIS » AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE 207
trophes ou au pathétique de Hugo ou de Michelet, que Montesquieu,
dans la recherche de l'impartialité scientifique, ait dit : « Je n'écris
point pour censurer ce qui est établi dans quelque pays que ce
soit » (1), il n'en reste pas moins qu'il s'est consacré entièrement à
la lutte contre le despotisme, dont il définit ainsi la nature : « un
seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses
caprices » (2).
Mais pour pouvoir parler plus ou moins librement, au milieu
du xviii6 siècle, il fallait être « philosophe » ; il fallait aussi rester
l'observateur impassible du passé et du présent et non le prophète
d'une cité future. Rousseau lui-même, le radical, le révolutionnaire,
sera obligé d'éviter les prévisions sur l'avenir et de chercher dans
l'histoire imaginaire les traces d'un contrat social qui n'a jamais été
conclu ou conçu par aucun peuple.
Le despotisme du xviii6 siècle n'acceptait aucune vision de l'ave
nir et excluait aussi totalement les critiques du régime que les pré
dictions. L'avenir, voilà l'ennemi ! l'ennemi de toutes les tyrannies
qui espèrent éterniser l'obscurantisme, l'injustice, la violence.
Le futur est toujours révolutionnaire. Clemenceau disait qu'il
reconnaîtrait toujours la plume de Jaurès parce que tous les verbes
y étaient au futur... Eh oui: les verbes au futur, c'est déjà le com
mencement de la Révolution. Et pour ne pas éveiller les soupçons
des autorités, Montesquieu parle du passé, de l'antiquité, de Rome,
de la Grèce ; il trouve, dans le classicisme démocratique, les nobles
exemples qui seront plus tard retenus et popularisés à la tribune de
la Constituante. Or, les lecteurs français, les lecteurs européens de
1748 avaient besoin d'autre chose que des récits du passé. Ils avaient
soif de visions de lendemain, de perspectives de libération. Et pour
déguiser l'avenir, Montesquieu le transpose en un présent imagi
naire — et il décrit la Constitution anglaise.
II
Qu'y avait-il de commun entre l'Angleterre de Montesquieu et
l'Angleterre réelle du milieu du xviii6 siècle ? Rien, ou à peu près
rien. A l'exemple de tant d'autres écrivains du xviii6 siècle, Mont
esquieu fait un voyage dans un pays imaginaire ; l'Angleterre de
Montesquieu c'est l'Utopie, c'est un pays de rêve.
L'Angleterre de la première moitié du xviii« siècle n'était pas
du tout ce pays magnifique de la liberté, et ne présentait que peu
de rapports avec l'idylle de V Esprit des lois. On sait bien que
le gouvernement anglais de cette époque est une oligarchie, un gou
vernement de corrupteurs et de corrompus, de médiocres et d'égoïst
es. Les mœurs politiques anglaises d'alors étaient lamentables. Le
paupérisme, l'exploitation n'étaient pas moindres en Angleterre que
(1) L'Esprit des lois, préface.
(2)des livre III, chapitre I. 208 DE L*« ESPRIT DES LOIS » AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE
sur le continent. La corruption du régime anglais poussera les colo
nies américaines à la révolte. Cette corruption était un fait patent,
connu. Et pourtant le livre qui glorifia la Constitution anglaise a
eu, quelques quatorze mois après sa publication, « vingt-deux édi
tions répandues dans toute l'Europe ».
C'est que les lecteurs de ces vingt-deux éditions ne s'intéres
saient point à l'Angleterre. UEsprit des lois leur offrait un de ces
voyages imaginaires, fort en vogue à l'époque. Que ce pays merveil
leux, ce régime de liberté, de justice, d'ordre, de civisme ait pris le
nom d'Angleterre n'était qu'un détail du récit. Personne ne pensait
qu'il s'agissait de l'Angleterre réelle. Il s'agissait de combattre le
despotisme, de critiquer les rois, les favoris, les ministres prévari
cateurs, les séides et les sbires, de décrire tout le cortège des bour
reaux et des innocents torturés, le peuple spolié, exploité, bafoué.
Montesquieu lui-même prévient ses lecteurs : « Ce n'est point à moi
à examiner si les Anglais jouissent actuellement de cette liberté, ou
non. Il me suffit de dire qu'elle est établie par leurs lois, et je n'en
cherche pas davantage » (1).
III
Pourquoi, pour exprimer ces idées libérales, Montesquieu a-t-il
choisi l'Angleterre ? Pourquoi n'a-t-il pas imaginé une île perdue
dans l'océan, où les lois auraient été respectées, où les magistrats
auraient été justes et dignes et où la vertu aurait régné (2) ?
Eh bien, parce que l'utopie absolue aurait été sans doute moins
convaincante que 1'« utopie » anglaise. L'Angleterre existait, riche,
forte, puissante (3). Bien que fort éloignée du tableau idéal qu'en
donne Montesquieu, l'Angleterre avait, cependant, un régime cons
titutionnel, le régime de certaines libertés. Ces libertés incomplèt
es, imparfaites, corrompues, existaient ; elles fonctionnaient. On
parlait politiquement en Angleterre ; on écrivait politiquement ; on
agissait politiquement. A Versailles, aucune « politique », — rien
que la volonté du monarque. A Londres, un climat constitutionnel,
un régime constitutionnel vicié, certes, mais plus libre que n'im
porte lequel des absolutismes éclairés de l'Europe continentale, et
comportant en lui-même les possibilités de remèdes et d'améliorat
ions.
Montesquieu nous décrit le régime anglais ; il le décrit comme
une application du principe de la séparation des pouvoirs: « II y a
dans chaque Etat trois sortes de pouvoirs : la puissance législative,
la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens
(1) L'Esprit des lois, livre XI, chapitre VI.
(2) Cf. Maxime Leroy, Variation sur un centenaire. Montesquieu social, Revue
politique et parlementaire, janvier 1949, p. 18-19.
(3) Sur l'influence des idées et des institutions anglaises dans l'œuvre de Mont
esquieu, v. Joseph Dedieu, Montesquieu et la tradition politique anglaise en
France. Les sources anglaises de l'Esprit des lois, Paris, 1909, p. 12 et s. DE L'tt ESPRIT DES LOIS » AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE 209
et la puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit
civil... « (1). Or, le mécanisme du régime anglais, même au début du
xviii6 siècle, n'était pas du tout celui que dépeint Montesquieu. Les
« pouvoirs » n'étaient guère séparés ; le roi, le chef de l'Exécutif,
participait à la législation, les ministres devaient déjà s'appuyer sur
la majorité parlementaire (2). Ainsi, certains éléments du gouver
nement apparaissaient déjà dans la vie anglaise. Ce
n'était pas le parlementarisme du xixe siècle ; la corruption trans
formait toute l'infrastructure de ce régime peu cohérent. Mais l'a
lternance des deux partis était le fait principal, primordial, de ce
que les Européens du xviii6 siècle pouvaient appeler « la Constitu
tion anglaise». Cette alternance de deux groupes d'intérêts, qui
exploitaient le peuple avec la même ténacité, était le trait le plus
saillant de la vie politique anglaise (3). Or, ce point principal sur
le plan historique, politique, sociologique, Montesquieu ne le men
tionne qu'en passant.
IV
Lorsque, plus tard, la Révolution française cherchera ses des
tinées constitutionnelles, pourquoi, influencée comme elle l'était
par Montesquieu, ne prendra-t-elle pas de modèle ou d'inspiration
en Angleterre ? Pourquoi, en effet, la Constituante, qui accepte
l'autorité de Montesquieu, ne le suit-elle guère dans son culte du
régime anglais ? C'est qu'en 1789, l'exemple anglais, malgré le pres
tige exceptionnel de Montesquieu, n'est point encourageant. En dépit
des éloges du livre II de VEsprit des lois, le régime anglais était con
sidéré en France comme décadent.
Pétion exprime l'opinion générale quand il le critique dans son
discours du 17 mai 1790.
« Voyez l'Angleterre, me dira-t-on ; ces fiers insulaires ont cru
qu'il suffisait au maintien de leur liberté, de la sûreté, de se réser
ver la faculté de refuser l'impôt et de rendre les ministres responsab
les. Voyez leur répondrai-je à mon tour, suivez les
événements qui ont agité cette île célèbre et vous reconnaîtrez que
ces précautions ont toujours été vaines... » (4).
Rambaud explique cette aversion de la Constituante pour le
régime anglais: «Peu de Français, à cette époque, étaient en état
de se rendre un compte exact de ce qu'était réellement la Constitu
tion britannique, et, parmi les Anglais éclairés, beaucoup n'en
avaient pas encore une idée très nette. On était frappé de certains
(1) Livre XI, chapitre VI.
(2) Cf. Esmein-Nézard, Eléments de droit constitutionnel français et comparé,
8« éd., Paris, 1927, tome I, p. 499.
(3) Cf. LasM, Le Gouvernement parlementaire en Angleterre (Bibliothèque de
la Science politique), 1950, p. 44 et s.
(4) Archives parlementaires, XV, p. 540. Cf. le discours de Fabbé Maury, sur
la différence profonde de l'Assemblée et du Parlement anglais (Moniteur, I, p. 459). 210 DE l'« ESPRIT DES LOIS » AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE
vices de cette Constitution, qui d'ailleurs ont été corrigés ou atté
nués depuis. Ces vices, c'étaient surtout la corruption électorale
dont les ministres étaient les principaux agents, les intrigues des
chefs de parti qui se disputaient le pouvoir et amenaient des crises
ministérielles trop fréquentes, enfin le excessif que le roi de
cette époque, George III, avait réussi, par tous ces moyens, à s'arro
ger. Cette Constitution semblait trop compliquée à des esprits qui
étaient alors affamés de simplicité, de clarté, et qui entendaient fon
der la société sur la raison pure. On ne tenait compte alors que des
principes, et non de l'expérience. On croyait que, jusqu'à 1789,
aucun peuple n'avait eu d'idées raisonnables sur la Constitution
d'un Etat (1). »
Le régime anglais n'a évidemment pas pu être adopté par la
Constituante : les deux partis anglais au xvine siècle, qui prenaient
alternativement le pouvoir, n'étaient point démocratiques ; l'arri
vée au pouvoir de chacun d'eux n'apportait aucun changement aux
prérogatives de la Couronne, pas plus qu'à la situation des citoyens.
Et c'est justement l'absence de séparations idéologiques entre les
deux partis en Angleterre à la fin du xviii6 siècle qui a détourné les
hommes de 1789 de l'exemple anglais.
Alors qu'en France, rien n'aurait pu, à l'époque, concilier les
deux blocs — celui de la Révolution et celui de l'ancien régime —
que séparait un abîme d'idées, de sentiments, de haines, les deux
partis anglais ne se distinguaient en rien l'un de l'autre. C'étaient
deux groupes fondés sur la défense d'intérêts égoïstes, — deux
entreprises, deux clans, deux « machines » (2).
Le régime parlementaire anglais, à la fin du xvine siècle, est
une oligarchie, quel que soit le parti au pouvoir. Les Français le
savent bien, et l'abbé Sieyès exprime leur sentiment:
« Le gouvernement est en Angleterre le sujet d'un combat con
tinuel entre le ministère et l'aristocratie de l'opposition. La- nation
et le roi y paraissent presque comme simples spectateurs. La politi
que du roi consiste à adopter toujours le parti le plus fort. La
nation redoute également l'un et l'autre parti. Il faut pour son salut
que le combat dure ; elle soutient donc le plus faible pour l'empê
cher d'être ainsi tout à fait écrasé. Mais si le peuple, au lieu de lais
ser le maniement de ses affaires servir de prix dans cette lutte de
gladiateurs, voulait s'en occuper lui-même par de véritables repré
sentants, croit-on, de bonne foi, que toute l'importance que l'on
attache aujourd'hui à la balance des pouvoirs ne tomberait pas avec
un ordre de choses qui seul la rend nécessaire ? (3) »
(1) Histoire de la civilisation contemporaine en France, Paris, 1906, p. 20 Cf.
Seignobos : « Vers la fin du xvnie siècle, le régime parlementaire à l'anglaise, com
promis par des scandales, condamné par Fopinion, paraissait décrépit et prêt à
périr... », Etudes de politique et d'histoire, 1931, p 193.
(2) Cf. Dedieu, Op. cit., p. 336 et s., Paul Janet, Histoire de la science politi
que dans ses rapports avec la morale, 4e éd., tome II, Paris, 1913, p. 495.
(3) Qu'est-ce que le tiers état, édition critique par Edme Champion, Société
d'histoire de la Révolution française, 1888, note p. 62. DE L'« ESPRIT DES LOIS » AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE 21 i
Sieyès n'a pas bien saisi l'esprit, ni la technique du parlemen
tarisme ; mais il condamne le pseudo-parlementarisme des deux faux
partis, des deux « blocs » d'intérêts, que sépare seulement le désir
d'accaparer le pouvoir.
Sieyès conteste le caractère libéral, démocratique, du régime
anglais. Il attaque indirectement Montesquieu lorsqu'il critique la
Constitution anglaise: «Nous n'aurions pas tant de foi aux insti
tutions anglaises, si les connaissances politiques étaient plus ancien
nes ou plus répandues parmi nous... J'ai bien peur que ce chef-,
d'oeuvre tant vanté ne pût soutenir un examen impartial, fait d'après
les principes du véritable ordre politique... Voyez la représentation
nationale, comme elle est mauvaise dans tous ses éléments, de l'aveu
des Anglais eux-mêmes... Est-ce dans les vrais principes qu'a été
puisée l'idée de séparer le pouvoir législatif en trois parties, dont
une seule est censée parler au nom de la nation ? Si les seigneurs et
le roi ne sont pas les représentants de la nation, ils ne sont rien dans
le pouvoir législatif, car la nation seule peut vouloir pour elle-même,
et, par conséquence, se créer des lois... » (1). Et il termine sa criti
que ce passage ironique : « On aurait tort de décider en faveur
de la Constitution britannique, précisément parce qu'elle se soutient
depuis cent ans et qu'elle paraît devoir durer pendant des siècles...
Le despotisme ne dure-t-il pas aussi, ne semble-t-il pas éternel dans
la plus grande partie du monde ? » (2) .
Sieyès reconnaît cependant que certaines institutions juridiques
peuvent garantir la liberté même dans un pays qui n'a pas de bonne
Constitution :
« ...il y a sûrement de l'erreur à attribuer au seul pouvoir de la tout ce qu'il y a de bien en Angleterre. Il y a évidem
ment telle loi qui vaut mieux que la Constitution elle-même. Je veux
parler du jugement par jurés, le véritable garant de la liberté indi
viduelle en Angleterre, et dans tous les pays du monde où l'on aspi
rera a être libre (3). »
On oppose trop souvent Montesquieu à Rousseau. On oppose
non seulement la philosophie politique de ces deux auteurs célèbres,
mais deux types de mentalité réformatrice: évolutive et révolution
naire. Historiquement, ce n'est pas exact. Janet s'insurgeait déjà
contre la validité historique et politique de ce qu'on peut appeler la
controverse Montesquieu -Rousseau :
« II y a, dit- on, deux parties dans la Révolution, une bonne et
une mauvaise. Dans la première qui est la bonne, c'est l'influence
(1) Op. cit, p. 61.
(2) Op. cit., p. 62.
(3) Op. p. 63. Salle s'exprime dans le même sens : « L'Angleterre ne jouit
pas de la liberté politique ; elle jouit seulement de la liberté civile au moyen de
ses excellentes lois criminelles... » (discours du 1er sept. 1789). 212 DE L'« ESPRIT DES LOIS » AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE
de Montesquieu qui est toute -puissante ; dans la seconde qui est
mauvaise, c'est l'influence de Rousseau qui règne sans partage.
Montesquieu, c'est l'Assemblée constituante ; Rousseau, c'est la
Convention. Selon nous, rien de moins juste et de plus inexact qu'un
pareil partage...
« Lisez les discussions et les discours de l'Assemblée consti
tuante : c'est le langage de Rousseau beaucoup plus que de Montesq
uieu. Pour quelques discours de Mounier et de Mirabeau, où se
reconnaît la trace de V Esprit des lois, vous en trouverez une foule,
où les pensées, les paroles, les formules de J.-J. Rousseau abondent
à chaque pas. Beaucoup d'entre eux ne sont que des chapitres déta
chés du Contrat social-
« Mais veut- on des preuves plus décisives ? Quels sont les actes
premiers, essentiels, irrévocables de la Révolution française, ceux
qui ont séparé sans retour l'ancien régime et le nouveau ? C'est le
serment du Jeu de Paume, la nuit du 4 août, et la Déclaration des
droits. Or, dans chacun de ces actes solennels, c'est l'influence de
Rousseau qui éclate, et non pas celle de Montesquieu (1). »
Cependant Janet n'a pas remarqué que la Constituante a créé
un Montesquieu stylisé, rigide, implacable théoricien de la sépara
tion des pouvoirs (2), un Montesquieu géométrique, bien différent du sociologue si attentif à la réalité, aux faits, au climat,
à la nature. Certes, diffère en tout de Rousseau. Mais
le premier n'annonce-t-il pas le second ? Maxime Leroy constate :
« Montesquieu dit quelque chose de nouveau : s'il aime le gou
vernement de son pays (J'aime le gouvernement où je suis né) il le
critique cependant plus sensiblement qu'il ne paraît à une première
lecture. Il est bon royaliste, sans doute, mais tout de même, il
exprime des préférences pour un régime mixte, à l'anglaise, et une
admiration, à peine voilée qui donne à penser, pour la démocratie
républicaine. C'est une nouveauté ; il y a là, dans ce classement, un
commencement de prosélytisme. Et ne pourrait- on pas dire plus ?
Que Montesquieu, moraliste constitutionnel, penchait vers une répu
blique aristocratique ? Il appelait, préparait le Contrat social qui
est, lui, à n'en pas douter, le premier appel à une révolution politi
que, la première affirmation que l'Etat le meilleur n'est pas néces
sairement celui où l'on est né ; il y a une hiérarchie des régimes poli
tiques... » (3).
(1) Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale, 3* éd.,
Paris, 1887, p. 455-456.
(2) Nous ne parlons pas ici de la théorie de la séparation des pouvoirs, le pré
sent recueil contenant notre article à ce sujet.
(3) Histoire des idées sociales en France. — I. — De Montesquieu à Robes
pierre, Paris, 1946, p. 131. Cf. Henri Michel, L'idée de l'Etat, 2" éd., Paris, 1896,
p. 33 et s. Cf. Charles J. Beyer. Le problème du déterminisme social dans l'Esprit
des lois, The Romanic Review, New- York, avril 1948, p. 105. DE L'« ESPRIT DES LOIS ï AU CONSTITUTIONNALISME MODERNE 213
VI
Quelle a été l'influence directe de Montesquieu sur les hommes
et sur les idées de la Kévolution française ?
Pour la génération de 1789, V Esprit des lois était déjà un vieux
livre. Certains des encyclopédistes n'étaient pas des admirateurs de
ses théories constitutionnelles ; ils les considéraient comme dépass
ées, rétrogrades ; pour eux, Montesquieu était déjà un conservateur.
Selon la juste remarque de J.-J. Chevallier ils « reprochèrent à Mont
esquieu d'être trop historien et pas assez philosophe, de justifier le
fait, de rendre compte, avec une sorte d'approbation irritante, d'un
nombre considérable d'institutions absurdes, au lieu de les condamn
er purement et simplement au nom du droit naturel, de la raison
pure, faisant table rase de tous les préjugés. En ce sens, V Esprit
des lois leur parut arriéré » (1) .
Cependant, certains passages de V Esprit des lois sur la répu
blique ont frappé non seulement les contemporains, mais les hom
mes de 1789, les hommes de 1793 (2), les hommes du Gouvernement
révolutionnaire (3) .
Les hommes de la Révolution ont apprécié un Montesquieu
« stylisé », un Montesquieu républicain.
La célèbre définition de Montesquieu de la vertu républicaine a
impressionné toute la gauche. Dans une de ses maximes « sibylli
nes » (4), Montesquieu dit que le principe des monarchies est l'hon
neur, tandis que le principe fondamental d'une république est la
vertu. Ce n'est pas la vertu individuelle : « La vertu, dans une répu
blique, est une chose très simple: c'est l'amour de la république;
c'est un sentiment et non une suite de connaissances ; le dernier
homme d'Etat peut avoir ce sentiment, comme le premier. Quand le
peuple a une fois de bonnes maximes, il s'y tient plus longtemps que
ce qu'on appelle les honnêtes gens. Il est rare que la corruption com
mence par lui. Souvent il a tiré de la médiocrité de ses lumières un
attachement plus fort pour ce qui est établi » (5) .
(1) Jean-Jacques Chevallier, Les grandes œuvres politiques. De Machiavel à nos
jours, préface d'André Siegfried, Paris, 1949, p. 140.
(2) Cf. Sorel, op. cit., p. 153 et s. ; Chevallier, op. cit., p. 111.
(3) Cf. Les paroles de Buonarroti concernant les hommes du gouvernement
révolutionnaire : « ... ils savaient qu'avant de conférer au peuple l'exercice de leur
souveraineté, il fallait rendre général l'amour de la vertu... » Gracchus Babeuf
et la conjuration des égaux, préface et notes par A. Eanc, Paris, 1869, p. 23.
(4) L'expression est de Duguit, Traité de droit constitutionnel, 3e éd., tome II,
lr« partie, Paris, 1928, p. 665.
(5) L'Esprit des lois, livre V, chapitre II.

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