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N°37 : Les enfants d'Hofmann - d'hofmann

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N°37 : Les enfants d'Hofmann - d'hofmann

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S D
Journal
été 2008
n°37 1,50 €
World Psychedelic Forum
L
Politique Substitution Et nos rubriques
68, année La suboxone arrive. RdR, Décroche, Cannabis,
éthylique? Passer du sub à la métha. Vie associative, Droit des UD...
Auto support et réduction des risques parmi les usagers de drogues
d’hofmann
A
U
stnafe sedessins ; damien@lesyeuxdanslemonde.org,
Ed t SomMairejournal n°37oi
Le pLan de La MiLdt ou Les MiLLe Politique et
citoyenneté p. 4
et une Manières de faire des pLans… 68, année éthylique ?
e décalage essentiel entre la lutte contre la drogue et les autres S u b s t i t u t i o n p. 7
activités gouvernementales est que la lutte contre la drogue ne Le Suboxone® c’est pour bientôtLs’adresse jamais aux gens qui en sont prétendument l’objet. Les Passer du Sub à la métha p.9
consommateurs ne sont pas les destinataires du plan mais par ordre de
préséance, les partis politiques, les associations familiales, les personnels dé c r o c h e s , s e v r a g e s
en charge du secteur, les policiers, les douaniers… Et vous ou moi ? Jamais. & a b s t n e n c e p. 10
Je dis vous ou moi, façon de parler, j’entends ancien ou futur consomma - Opiacés de transition et
teur, ou tout au moins intéressé par l’acte de consommer, engagé dans autres rotations d’opiacés
un soin relatif aux addictions, amateur de ce que les drogues engendrent
comme univers, comme culture. Bref, intéressé par les drogues. Pas pour Ca n n a b s p. 12
s’en faire une gloire ou pour le déplorer, mais pour comprendre com - Lettre ouverte à la Mildt
ment ça se passe. Brèves p. 13
Voilà la grande différence entre un plan de la Mildt et un plan de
lutte contre la pauvreté ou contre le cancer. Dans ces derniers cas, la réfé- Ré d u c t o n d e s r s q u e s p. 14
rence symbolique parfois introduite avec un trop-plein de pathos, c’est Salles de consommation à l’espagnole
le pauvre, le malade, le chômeur, la personne handicapée. C’est à lui que
l’on adresse des encouragements ou des avertissements. Quand il s’agit Vi e a s s o c a t v e p. 18
de La Drogue, les plans gouvernementaux ne s’adressent jamais aux usa - La Casa d’Avignon,
gers. On pourrait rétorquer qu’un plan de lutte contre la délinquance accueil sans condition
ne s’adresse pas non plus aux criminels. Mais alors, pourquoi parler de
maladie, légaliser les soins destinés aux addicts et faire ensuite semblant Pr o d u t s p. 20
d’oublier qu’ils sont la clé du succès... ou de l’échec d’une politique ? Les enfants d’Hofmann
Dans la vraie vie, l’usage de drogues est associé à des pratiques La vie lysergique
festives, à la convivialité, la séduction, au sexe et à la rigolade. Bien d’Albert Hofmann p. 21
des contextes absolument exclus du plan-gouvernemental-de-lutte-
contre-la-tox où les mots-clés se déclinent en sida, pauvreté, violence, o b s e r v a t o r e d u d r o t
souffrance, exclusion… prison. Comment voulez-vous que les millions d e s u s a g e r s p. 22
de nos concitoyens qui consomment ou qui vont consommer se sen- Journal d’un UD au travail
tent le moins du monde concernés par toutes ces mesures justement Un acte de foi ? p. 23
destinées à les empêcher de consommer ? Sans compter les millions
d’adolescent(e)s pour lesquels on ne prévoit rien d’autre que l’absti - n o t r e C u l t u r e p. 24
nence obligée comme une sorte de futur obligatoire. Une fiction qui Opiumania et Les Trois Trésors
disqualifie d’entrée toute possibilité de dialogue avec ceux qui ont déjà Livres, musique, etc. p. 26
en tête un petit joint par-ci, une petite cannette par-là.
Reste les parents. Des parents qui se trouvent à nouveau annexés Fo r u m p. 28
au monde virtuel de l’antidrogue. «Relégitimer les adultes dans leur
rôle », « Quand les parents mettent plus d’interdits (…) il y a un effet sur c o u r r i e r p. 30
les consommations » : le rôle des parents dans le théâtre des drogues est
un sujet inépuisable. Comme si les parents ne pouvaient pas être eux-
mêmes concernés par des consommations dures ou douces ! Directrice de la publication : Nathalie Dupont
Pour sortir de cette répression déguisée en prévention, il aurait Rédacteur en chef : Fabrice Olivet
fallu remettre le non-jugement au cœur du dispositif. Pas seulement à Secrétaire de rédaction : Isabelle Célérier
l’égard des usagers atteints d’une hépatite ou du sida, ni même des per - Coordination : Anna Malonga
sonnes en traitement de substitution, qui sont des usagers du système Maquette : Damien Roudeau
de santé. Non, le non-jugement, c’est pour votre collègue de travail B.D. : Pierre Ouin
qui se poudre le nez le samedi soir, pour le petit copain de votre fille Ont participé à ce numéro : Patricia Bussy,
qui tire sur un bédo, pour votre maîtresse qui écluse son whisky en Pierre Chappard, Jef Favatier, Jean-Pierre Galland,
cachette. Vous et nous. Pas eux, les autres, les toxicomanes. Gilac, Miguel Gonzalez, Jimmy Kempfer,
Dans le plan ce qui compte, ce ne sont pas les gens qui prennent des Bertrand Lebeau, Fabrice Olivet, Sandrine.
drogues, mais les parents de gens qui prennent des drogues, les forces de
police qui arrêtent les gens qui prennent des drogues, les gens qui ven- Imprimerie Moderne de Bayeux
dent des drogues aux gens qui prennent des drogues, et les gens payés Commission paritaire en cours
pour soigner les gens qui prennent des drogues. Tant que cette logique Asud-Journal est tiré à 15 000 exemplaires
prédomine, il n’y a pas de bons ou de mauvais plans de la Mildt, il n’y a Ce numéro a pu paraître grâce aux soutiens de Sidaction,
que des bons citoyens et des mauvais drogués. de la Direction générale de la santé (DGS).Fabrice Olivet
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iPolitique & citoyenneté

68, an e é yli e ?
Mai 68 a-t-il inventé la drogue de masse ? Pourquoi la dépénalisation de
l’usage de drogues ne figure-t-elle pas dans la liste des revendications
abouties 40 ans après ? Revue de détail des contradictions et des
*réticences du mouvement à l’égard de l’usage de psychotropes... p ar Fabrice Olivet
l est interdit d’interdire, sous les pa- glementaire de « libération ». Pire, au fil Une vraie mauvaise
vés la plage, soyez réaliste, deman- des législatures de droite comme de gau- conscience I dez l’impossible... Plus le temps che, on a depuis 40 ans vu tomber bien des
passe et plus la période ne se réduit édifices de la France de Papa, sauf celui-là : a drogue et Mai 68, c’est l’histoire
qu’à ces slogans mais surtout, la légen- suppression de l’avortement (1977), abo - d’un triple saut, à la fois escroque -
de noire de Mai fait des émules : votre Lrie historique, contradiction in-
femme vous a quitté, votre mec vous terne au mouvement, et révélateur d’une
fait chier, votre chien est mort, vous vraie mauvaise conscience française sur le
avez rendez-vous chez le dentiste… sujet. Pour comprendre pourquoi la poli-
C’est la faute à Mai 68 ! tique des drogues est précisément évitée
2par (presque ) tout le monde depuis 4
La faute à Mai 68 décennies, il faut successivement analyser
le puritanisme larvé des vrais militants en
oilà la tonalité générale. Ensuite, matière de consommation de stupéfiants,
il suffit de broder. La démission puis l’amalgame fallacieux de Mai 68 avec Vparentale, la pornographie, le la contre-culture américaine et enfin, les
matérialisme jouisseur ou, tout dernière- ravages de l’héroïne au crépuscule du
ment, les accusations de « laxisme » ou mouvement.
de complaisance envers l’usage de dro - Les véritables acteurs de Mai, les
gues… c’est la faute à Mai 68. Cohn-Bendit, les Geismar et les July ne
Or l’esprit de Mai est tout sauf un sont vraiment pas des toxicos. Un peu
programme. C’est plutôt un conglo - branchés picole peut-être mais la came,
mérat incroyable d‘attitudes, de valeurs sûrement pas. D’abord, parce que la came
et de comportements contradictoires c’est petit bourgeois. Un truc de déca -
ou même carrément divergents. Pour dent, au pire une lubie fascisante version
analyser ces divergences, rien de plus lition de la peine de mort (1982), fin de la Drieu La Rochelle ou Hermann Göring.
révélateur que le serpent de mer de la pénalisation de l’homosexualité (1982), Les militants historiques de 68 sont for-
consommation de stupéfiants. Pourquoi disparition du service militaire obliga- tement imprégnés par la vulgate marxiste.
la drogue ? D’abord, parce qu’elle n’a ja - toire vieux de deux siècles… Mais la loi du La classe porteuse de révolution est consti-
mais été véritablement revendiquée par 31 décembre 1970 qui réprime l’usage de tuée de pères et de mères de famille qui ne
les icônes du mouvement. Ensuite, parce stupéfiants, elle, tient le coup ! Cerise sur se droguent pas. On vit pour la révolution
que de toutes les revendications plus ou le gâteau, cette loi a précisément été vo- en esprit, pas pour la jouissance des corps.
moins judicieusement attribuées aux tée au lendemain des « évènements » par L’idéal féminin est militant, voire combat -
« jeunes de Mai 68 » – le pacifisme, le une chambre « bleu horizon » encore tant. C’est Rosa Luxembourg, qui combat
retour à la nature ou la tolérance en ma- sous le choc de la jeunesse aux cheveux le mariage parce que c’est un esclavage
tière sexuelle –, l’usage de psychotropes longs faisant l’amour en pleine rue sous bourgeois dont la tonalité monogame est
1n’a jamais été l’objet d’aucune mesure ré - l’emprise de la marijuana . au service exclusif de l’homme, du Patriar -
4 Asud-Journal 37 été 2008
uq ht én
68, an e é yli e ?
che. Dans un tel schéma, le plaisir des sens Une fois débarquées sur la terre de Les ravages de l’héroïne
est forcément entaché de machisme et de France, ces traditions absolument hété-
misogynie. Pour les drogues, c’est pareil. rodoxes d’un point de vue strictement ans la mémoire collective fran-
Pour les « vrais » soixante-huitards, les révolutionnaire ont été recoupées avec çaise, il y a donc eu amalgame
maos, les troksos, les drogues ont un par- quelques pousses hexagonales de dé- Dentre les militants clairement
fum de droite car elles sont associées aux antidrogue adeptes de la Stella Artois et de
anciens de l’Indo, aux légionnaires et aux la Gitane sans filtre, et les hippies issus de
bordels de Saïgon. la contre-culture américaine et totalement
apolitiques. Et si une certaine fusion a pu
Sympathy for the Devil s’opérer dans l’opposition commune à la
guerre du Viêt-Nam, là encore, le plus si-
t puis il y a les autres drogues, celles gnificatif du mouvement, ce sont les attitu-
venues plus récemment d’Outre- des, les poses, le genre.EManche ou d’Outre-Atlantique, Mais si on évoque Mai 68 et la drogue,
et celles-là ne plaisent pas beaucoup non comment ne pas trahir le secret de poli-
plus. Ne confondons pas les acteurs de chinelles des anciens de la gauche proléta-
Mai 68 avec les Rolling Stones, même si rienne devenus abonnés de l’hôpital Mar -
les mélodies des uns ont pu imprégner mottan, le centre spécialisé dans la prise
l’atmosphère respirée par les autres. En - en charge des drogués ? Comme tous les
core une fois, les laudateurs de Mao Ze- romantismes, le rêve de Mai a conduit un
dong ou du créateur de l’Armée Rouge ne certain nombre de nostalgiques au pétage
goûtent qu’à très petites doses les vaticina - de plombs, dès lors qu’il fallut redescen -
tions embrumées de ces chanteurs vague- dre sur terre. Ce fut la lutte armée pour
ment anars, dont les sujets de prédilection les uns, la shooteuse dans le bras pour les
n’ont rien de très révolutionnaire. autres (parfois les mêmes). Aux antipodes
La contre-culture américaine, elle, de la caricature épicurienne des débuts, la
est réellement liée à la consommation de fin du mouvement rime plutôt avec le ni-
psychotropes, surtout à la marijuana et au fonce bien française. Car romantisme hilisme. Les premières communautés thé-
LSD (voir p.20). Cette dilection revendi- oblige, Mai 68 avait aussi renoué avec rapeutiques dirigées par d’anciens drogués
quée des paradis artificiels restera même le les poètes maudits, Baudelaire en tête datent des années 70, et d’’aucuns se sou-
point commun de toutes les composantes avec ses Paradis artificiels, Apollinai- viennent d’un légendaire comité de rédac-
du mouvement qui commence avec les re en queue avec Alcools et entre les tion du Libé des années 80, Serge July dé-
écrivains de la Beat Generation. Que l’on deux, Rimbaud et Verlaine recuits à clarant qu’il fallait « interdire l’héroïne »
soit hippie de la Maison bleue de Frisco, l’absinthe, Gautier, Nerval et même dans les locaux du journal. Y
révolutionnaire «Hippy » à la Jerry Ru- ce brave Dumas, amateurs déclarés * Cet article a été publié sous le même titre dans
3bin ou pacifiste du Flower Power comme du Club des Haschichins. Bref, chez Le Monde Libertaire hors-série n° 34. Merci de
Jerry Garcia, on fume de la beuh. nous ausi y en a ! l’aimable autorisation de parution donnée à ASUD
Asud-Journal 37 été 2008 5
uq ht énPolitique & citoyenneté
La drogue n’a pas bonne presse, et volutionnaire et le Sex and Drugs and l’industrie porno, la formidable explo-
cela ne va pas en s’arrangeant. Fumer est Rock’n’Roll n’ont pas fait bon ménage. sion du mouvement associatif, premier
aujourd’hui hautement suspect, et boire du Peut-être aussi que, loin de favoriser employeur privé de France, autant de
vin rouge suppose de brûler rituellement une pseudo tolérance, la tradition « choses qui font marcher l’économie,
son permis de conduire. Évoquer ce phé- révolutionnaire de comptoir » si dé- sans parler de l’industrie du disque, en-
nomène à l’intérieur de 68 permet de fai- veloppée en France a donné vie à toute core un avatar des 60’s. Mais les drogues
re éclater l’hypocrisie des uns, l’amnésie une génération d’alcooliques, fumeurs n’ont jamais pu profiter de la manne libé-
des autres, et surtout l’incroyable inanité de tabac brun, lesquels demeurent les rale libertaire.
des arguments qui consistent à présenter plus hostiles à la moindre modification Les drogues souffrent d’un vice de nais-
Mai 68 comme un programme en 14 du cadre légal régissant les stupéfiants. sance. Un marché légal des drogues est tou-
points wilsoniens. Enfin, et c’est sans doute l’élément dé- jours perçu comme un marché à haut risque
cisif, loin d’être une causalité, Mai 68 où la santé de chacun est supposée passer
La drogue exclue du Marché n’est que l’écume des vastes mouve- bien après l’objectif de satisfaction des sens.
Au-delà de cette limite, votre ticket 68 n’est
ai est un symptôme. Le plus valable. L’un des messages des baby-
symptôme du caractère com- boomers de Mai est aussi la revendication Mposite et parfois contradic- à vivre en paix, en sécurité. Mai 68, la pre-
toire des aspirations d’une jeunesse mière révolution qui n’a pas fait couler le
gavée sur le plan alimentaire mais sang, nous a laissé une incroyable phobie du
élevée dans le culte des héros de la risque. La police porte plainte si les voleurs
Résistance. Il y a effectivement des répliquent, les portables des gentils mani-
héritiers de Mai. Ce précipité a ac- festants sont protégés de la convoitise des
couché d’une couleur, d’un genre de « racailles » par les CRS. Bref, le libéra-
vie que nous pouvons apprécier ou lisme soixante-huitard s’est peut-être égaré
pas, mais qui est là pour durer. Les dans un cocooning fin de siècle, pas vrai-
héritiers de Mai sont autant les Verts ment taillé pour la course en haute mer avec
ou les membres de la LCR, que ceux l’empire chinois, les Talibans et mêmes nos
que l’on a appelés les « babas cool » petits frères à la peau mate des banlieues.
dans les années 80, puis plus tard le Notre intolérance à l’égard des drogues en
mouvement « grunge » ou bien les fê- est peut-être le premier symptôme. .
tards des raves parties actuels. Ce sont
à la fois les bobos et les adeptes du
libertinage, les internautes et les trek- 1 Voir Drogues, consommation interdite. La genèse de
keurs. Bref, tous ceux qui d’une maniè- ments de fond qui agitent cette France la loi de 70 sur les stupéfiants, Jacqueline Bernat de Celis
re ou d’une autre ont fait de la consom- gaullienne, installée pépère dans le (L’Harmattan)
mation, du bonheur individuel et de la Marché commun. Un marché qui s’est 2 En 1999, à l’acmé de sa popularité comme porte-
tolérance en matière de mœurs, un art parfaitement accommodé de toutes les parole des Verts, Daniel Cohn-Bendit nous déclarait :
de vivre. Mais cet hommage universel à aspirations libertaires révélées par 68 : « absurde et inefficace, [la prohibition] est contraire aux
la consommation et au plaisir s’est ar- moins d’État, moins de dirigisme, plus droits de l’Homme » (Asud-Journal n° 16)
rêté aux portes de l’usage des drogues. de liberté en matière de mœurs, autant 3 Voir le célébrissime Do It de Jerry Rubin, le manifeste
Sans doute parce qu’à l’intérieur même de choses qui ne déplaisent pas au des Yippies, cette variante destroy et délibérément vio-
des acteurs de Mai, le puritanisme ré- marché. L’essor de la presse féminine, lente de la contre-culture amerloque des années 60.
6 Asud-Journal 37 été 2008substitution
Les laboratoires Schering-Plough
devraient commercialiser d’ici la fin Le
de l’année un nouveau traitement
de substitution opiacé (TSO) : le
Suboxone®, une association de ®Suboxone buprénorphine, le principe actif
du Subutex®, et de naloxone,
un antagoniste opiacé. Objectif c’est pour attendu de cette association : une
diminution du mésusage de la
buprénorphine (injection IV, sniff) et
de son détournement vers le marché bientôt !
clandestin. Tentons maintenant
par Bertrand Lebeau d’expliquer par quel mécanisme.
ertains récepteurs présents La prise quotidienne de l’antagoniste – On peut même préciser les choses en
dans le système nerveux cen- une rude discipline soit dit en passant – fonction du facteur temps : si la der-C tral sont comme des serrures dissuade alors de consommer un opiacé nière injection de Subutex® est proche
auxquelles peuvent se lier différentes puisque ce dernier ne pourra agir. (environ 2 ou 3 heures), il ne se passera
clés. En matière d’opiacés, ces clés sont Deux notions importantes pour la à peu près rien en termes de signes de
de 3 types : des agonistes purs comme suite de cette saga pharmacologique : manque car la buprénorphine sature les
l’héroïne, la morphine ou la méthadone, dans ce modèle « clé/serrure », les clés récepteurs auxquels elle est solidement
des agonistes partiels comme la bupré- ont une vitesse de liaison et une « affi- liée. Si elle est plus ancienne (12 à 24
norphine, et des antagonistes comme la nité » plus ou moins grande pour les heures), certains récepteurs auront été
naloxone ou la naltrexone. récepteurs. Ainsi la buprénorphine a-t- libérés et la naloxone pourra agir. Les
elle une haute affinité pour les récepteurs usagers décrivent alors un effet en deux
auxquels elle se lie et dont elle se délie temps : d’abord une sensation désagréa-Agonistes, antagonistes, etc.
lentement (d’où sa longue durée d’ac- ble liée à cette action, puis la buprénor-
Naturels (morphine), semi synthétiques tion) tandis que la naloxone se lie et se phine prend le dessus et son effet finit
(héroïne), ou synthétiques (méthadone), délie vite (courte durée d’action) mais donc par dominer.
les agonistes purs ont les mêmes proprié- avec une affinité faible. Que va entraîner l’introduction de
tés que les opiacés, en particulier la dimi- leSuboxone® sur le marché français ?
nution de la douleur et l’euphorie. Les Bien difficile à dire. La France présen-
agonistes partiels (ou agonistes/antago- Un effet en deux temps te, en effet, 3 spécificités importantes :
nistes) se comportent comme des agonis- tout d’abord, le Subutex® y a été intro-
tes lorsqu’ils ne sont pas en compétition orsque le Suboxone® est pris par duit depuis longtemps, 12 ans, ce qui
avec des agonistes purs, ou comme des voie sublinguale, la naloxone n’est le cas d’aucun autre pays, Subutex®
antagonistes dans le cas contraire. C’est Ln’agit pratiquement pas et les et Suboxone® ayant généralement été
pour cette raison qu’on ne peut associer choses se passent donc comme si l’on commercialisés pratiquement en même
prise de buprénorphine et héroïne, mor- avait pris de la buprénorphine seule. temps. Ensuite, le cadre légal français
phine ou méthadone, sauf à prendre le Que se passe-t-il en cas d’injection ? Il très « souple » a généré des prescriptions
risque d’éprouver des signes de manque. faut distinguer deux cas de figure très très larges puisque près de 100 000 usa-
Enfin, les antagonistes se comportent différents. Si la personne injecte habi- gers suivent désormais ce traitement.
comme des « fausses clés » qui prennent tuellement de l’héroïne, l’expérience ris- Enfin, en raison de ce cadre légal et de
la place de l’agoniste s’il est déjà présent que fort d’être désagréable car la naloxo- la faiblesse des procédures de contrôle,
ou qui l’empêchent d’agir. La première ne va déplacer l’héroïne et des signes de le Subutex® a fait l’objet d’un détour-
propriété est utilisée en urgence comme manque d’intensité moyenne vont ap- nement important vers le marché noir.
antidote des opiacés en cas d’overdose, la paraître. Si elle injecte habituellement Un détournement qui ne concerne
seconde comme prévention de la rechute du Subutex®, il ne va, en revanche, pas qu’un nombre limité d’usagers, de mé-
en prise quotidienne après un sevrage se passer grand-chose car la naloxone ne decins et de pharmaciens, mais massif
(Nalorex® dosé à 50 mg de naltrexone). prend pas la place de la buprénorphine. en quantités. Y
Asud-Journal 37 été 2008 7substitution
celui de Subutex®, une donnée que l’on boxone® permettra donc peut-être de L’inconnue des prescripteurs
retrouve dans les pays où l’association limiter l’injection de buprénorphine,
’introduction du Suboxone® en est déjà commercialisée. mais plus probablement de diminuer
France se déroule dans une am- Et les usagers là-dedans ? On peut le détournement vers le marché noir. Lbiance pour le moins compli- penser qu’ils sauront gérer cette nou- Elle s’ajoutera aux TSO existants :
quée. Pour certains, le principe même velle situation. De même qu’ils ont su Subutex® et génériques, méthadone
de cette association est condamnable s’adapter à l’arrivée, en 1996, d’un ago- sirop et gélule. Mais il faudra sans
en raison de sa dimension punitive. niste partiel en respectant un intervalle doute attendre plusieurs années pour
Pour d’autres, et un peu contradictoi- de temps minimal entre une injection pouvoir dire quelle sera sa place par
rement, le Suboxone® ne changera pas d’héroïne ou de sulfate de morphine et rapport à la buprénorphine seule. Les
grand-chose au détournement par voie une injection de Subutex®, ils devraient spécificités françaises étant ce qu’elles
injectable du Subutex®. D’autres enfin apprendre à « jongler » avec cette sont, de nombreux pays suivront avec
considèrent le Suboxone® comme un nouvelle association. En tentant d’évi- intérêt les tribulations du Suboxone®
Subutex® amélioré puisque moins mé- ter la polémique et la caricature, le Su- dans notre pays. .
susé et moins détourné. À cadre légal
strictement équivalent, reste à savoir ce
que feront les prescripteurs. La logique Déjà commercialisé dans plusieurs pays européens, aux États-Unis et en
voudrait que le Suboxone® soit proposé Australie, le Suboxone® a obtenu une autorisation européenne de mise sur
(imposé ?) aux patients mésuseurs de le marché. Il associe naloxone et buprénorphine dans un rapport de 1 à 4 :
Subutex®, avec des résultats qui risquent 0,5 mg de naloxone pour 2 mg de buprénorphine, 2 mg de naloxone pour 8
d’être un peu décevants. Le principal in - mg de buprénorphine. S’il n’existe pas de dosage à 0,4 mg de buprénorphine
térêt de l’association sera donc peut-être comme pour le Subutex®, la dose maximale autorisée passe, en revanche, de
un détournement de Suboxone® vers le 16 à 24 mg. Le Suboxone® est contre-indiqué chez la femme enceinte.
marché noir beaucoup plus faible que
C o m m e n t ç a s e p a s s e ?
Le passage du Sub à la métha doit se faire dans un CSST ou dans un centre hos-
pitalier, la primo-prescription de métha en médecine de ville étant interdite. Les
centres préconisent de prendre la dernière dose de Subutex® la veille à midi au
plus tard. Ils ne donnent pas la dose totale le premier jour, mais commencent par
un petit dosage (30 mg en général) puis augmentent de 10 mg en 10 mg (ou de 5
en 5) les jours suivants, jusqu’à ce que l’usager se sente bien. Il se peut que l’usa-
ger revienne 2 fois par jour les premiers jours, pour vérifier que tout se passe bien
(pas d’overdose) et ajuster la dose si nécessaire. Certains centres font revenir les
usagers 5 jours (du lundi au vendredi) la première semaine, 4 jours la deuxième,
3 jours la troisième, et ainsi de suite jusqu’à une fois par semaine s’ils considèrent
que tout se passe bien. Ce qui peut vouloir dire avoir les urines claires...
Les rapports entre la dose de Subutex® et la dose de méthadone nécessaire ne
sont pas forcément exacts. Même s’il existe une certaine proportionnalité (8 mg
de Sub = 40 à 60 mg de métha), il y a aussi pas mal d’impondérables : chaque
centre et chaque médecin a ses habitudes, influencées par ce qu’il a lu, ce qu’il
a constaté, vécu, etc. Une variabilité surtout apparente quand d’autres produits
interviennent, en particulier les benzo et l’alcool.
Quant au délai de passage en médecine de ville, il dépend également de la politi-
que du CSST... Attention : une fois que vous êtes passé à la métha, il ne faut plus
reprendre de buprénorphine, sous peine de subir une grosse crise de manque !!!
8 Asud-Journal 37 été 2008Passer du Sub à la métha
1996. Le Subutex® est mis sur le marché. Un traitement de substitution au cadre de
prescription libéral qui sera l’une des raisons de son succès chez les usagers. Mais
si ce choix convient globalement à la majorité il s’est, pour certains et pour diverses
raisons, révélé inapproprié. Ne reste alors qu’une seule option légale : la méthadone
et son cadre de prescription beaucoup plus contraignant. par Pierre Chappard
®Les injecteurs de Subutex … …et les autres
intermittence, la migraine due à la bu-
e passage du Sub à la métha a mise en place d’un prénorphine paraît assez fréquente chez
renvoie immédiatement à l’in- traitement de buprénorphine les usagers.Cjection de Subutex®. La majo- Linjectable permettrait d’éviter ces
rité des témoignages du forum d’Asud complications somatiques et sociales ma- Peut mieux faire
sur ce sujet vont d’ailleurs dans ce sens. jeures aux personnes en « échappement
Comme Thefrog, 30 ans, 4 ans d’héro thérapeutique ». Mais passer du Sub à la utant d’exemples auxquels Lau -
suivis de 7 ans de Sub en IV, qui vient métha n’est pas l’apanage des injecteurs rent Gourarier, psychiatre à La
de se faire amputer de la moitié de son de Subutex®. Outre la différence de cadre A Terrasse, ajoute que la méthado-
pouce et de son index pour avoir shooté de prescription, certains préfèrent ainsi la ne peut être proposée à ceux qui sniffent
le Sub sans précaution. Lors de son hos- méthadone et ses effets. Comme X., qui ou fument leur buprénorphine ou à ceux
pitalisation, le toxicologue lui a proposé « en a eu assez de la routine des 16mg/j sous la lan- qui, parallèlement à leur substitution,
de passer à la métha, ce qu’elle a accepté. gue d’effet pas génial » et qui a d’abord essayé sont dans une grosse consommation d’al -
Ou comme Khalie, qui a « remplacé la la métha au marché noir avant de se tour- cool et de benzodiazépines (Tranxene®,
came par des taquets de Sub » pendant 4 ans ner vers un CSST. Ne prenant pas de pro- Valium®, Lexomil®...). Elle serait égale-
avant de demander à son médecin de duits illicites par ailleurs, il a l’impression ment plus adaptée aux personnes ayant
CSST de passer à la métha, « saoulée de de « plus sentir le côté défonce du produit » et des troubles psychotiques.
se niquer les veines ». de « planer » s’il augmente les doses alors Mais si le passage à la méthadone est
Mais si la méthadone peut effective- qu’avec le Subutex®, il ne voyait pas de souvent vécu comme une amélioration,
ment aider à passer le cap de l’injection, changement. Ce qui contredit le dogme son cadre de prescription contraignant
ce n’est pas la panacée. Dans certains selon lequel les produits de substitution freine ou décourage encore certaines de-
cas, la situation peut même empirer à ne sont que des palliatifs au manque et ne mandes. Et certains CSST n’améliorent
long terme. C’est le cas de S. qui, après font pas d’effet. Pour certains usagers, les pas les choses, voire amplifient même les
6 ans d’injection de Subutex® et un pas- effets jouent au contraire un rôle central, dégâts chez ceux qui restent à leur porte.
sage à la métha, s’est mis à s’injecter du tant dans le choix du produit que dans la C’est notamment le cas des CSST qui
Skenan® acheté à Barbès en plus de son réussite du traitement. La réussite s’enten - imposent plusieurs mois d’attente avant
traitement métha. Après la lune de miel dant ici non pas par l’abstinence, mais par de pouvoir intégrer le programme…
avec la méthadone, certains usagers se la stabilisation, l’arrêt de la course à l’héro, quand ils acceptent encore des patients.
tournent ainsi vers d’autres substances et le bien-être en général... C’est aussi le cas de ceux qui n’ouvrent
comme la morphine (Skenan®) ou la Le choix de la méthadone peut aussi qu’entre 9h00 et 17h00 et qui obligent
coke en injection, obtenus au marché être motivé par les effets secondaires les usagers salariés à prendre des congés
noir. Un violent retour en arrière, non de la buprénorphine. Bien que suivi en pour passer à la métha. Sans parler des
seulement parce que la substitution CSST, E. a d’abord choisi le Subutex®, centres qui pratiquent encore des tests
ne joue plus le rôle de couper du mar- pour son image « moins tox » que la mé- urinaires coercitifs et/ou qui infantili-
ché noir, mais aussi parce qu’il devient tha et « plus facile d’accès ». Mais malgré sent les patients dans des protocoles très
extrêmement difficile d’en parler à son « son cadre infantilisant », un mal de tête lourds et sujets à caution... .
médecin qui, à part augmenter les doses persistant l’a finalement convaincu de Retrouvez les témoignages complets p.28 et
de métha, n’a de toute façon plus de so- passer à la métha. E. est loin d’être un sur le forum d’Asud : www.asud.org/forum/
lution légale pour aider son patient... cas isolé et, qu’elle soit persistante ou par
Asud-Journal 37 été 2008 9Décroches, sevrages & abstinence
Opiacés
de transition
et autres
rotations
d’opiacés
Depuis des siècles, les opiomanes,
morphinomanes, héroïnomanes… ont inventé de
multiples méthodes pour essayer de décrocher
sans (trop) souffrir. L’une d’elles consiste à passer,
durant quelques jours, à un opiacé de transition
comme les codeinés par exemple, avant de
décrocher totalement. par Gilac
ertains héroïnomanes légers sont prises peuvent soulager efficacement diminuant d’un ou deux cp par jour. On
parfois mis sous substitution par certains usagers, d’autres sont carrément peut finir par du dextropropoxyphène ou Csimple réflexe médical, au risque défoncés avec la moitié de cette quan- du tramadol, mais attention car à hautes
de devenir des méthadoniens lourds. Il est tité. L’ancienneté de la dépendance est doses, ils peuvent entraîner des effets se-
regrettable que certaines méthodes empiri- également un facteur déterminant. condaires désagréables.
ques de « décroches » n’aient toujours pas Mais en général, un usager qui Éviter les formules qui contiennent du
été validées par le secteur spécialisé. consomme depuis plusieurs mois deux paracétamol (toxique pour le foie), et tou-
grammes d’héro à 5% peut assez facile- jours se rappeler que les dosages nécessaires
Évaluer sa dépendance ment décrocher avec des codeinés et une à un sevrage sont généralement supérieurs à
bonne dose de… méthode et de rigueur. la posologie recommandée pour soigner la
n France, la « rabla » marron toux (pour la codéine, par exemple). Bien
vendue au détail contient généra- Comment procéder lire les notices et ne pas hésiter à changer de Element à peine 1 à 5% d’héroïne. produit ou à baisser le dosage en cas d’effets
oici quelques pistes basées sur secondaires désagréables.
l’expérience d’innombrables usa -Vgers et Asudiens. Commencer En pratique
par exemple avec quelques comprimés
de Dicodin® (dihydrocodeine à 60 mg u début, il faut tâtonner un peu.
le comprimé), puis baisser doucement Si quatre comprimés de Dicodin®
et passer à un opiacé moins fort comme Atrois fois par jour peuvent suffi-
la codéine. Le Tussipax® est préférable re pour certains, d’autres auront besoin
au Néo-Codion®, qui contient de nom- de plus. Les 4-5 premiers jours, il faut
breux ingrédients (extrait mou de grin- aussi savoir prendre sur soi, sans oublier
delia, de marrube blanc…) qui, à hautes que si l’on est accro, aucun de ces médi-
edoses, ne plaisent pas du tout au système caments ne défoncera. Dès le 5 jour, on
digestif et au pancréas (voir encadré). se sent généralement nettement mieux.
À 10%, beaucoup la considèrent comme Souvent cité sur les forums d’usagers, On peut alors baisser un peu et, par
« très bonne ». Deux grammes d’hé- le Tussipax® semble un bon compromis car exemple, passer à la codéine durant 3 ou
roïne à 5% contiennent donc en réalité il contient 10 mg de codéine + 10 mg de 4 jours, toujours en diminuant chaque
0,100 g d’héroïne, soit à peu près l’équi- codéthyline et des excipients neutres. Les jour un peu le dosage. Puis, quelques
valent de 100 mg de sulfate de morphi- petits comprimés de Codéthyline Houdé® jours plus tard, à la codéthyline. Cela
ne (Skenan®, Moscontin®…). Mais si 100 dosés à 5 mg (en boîte de 60 cp) sont aussi s’appelle faire une rotation d’opiacés
mg de morphine répartis en plusieurs très pratiques pour baisser en douceur en en langage médical. Dans notre cas, il
10 Asud-Journal 37 été 2008

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