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ART POUR L'ART l'

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis AARRTT PPOOUURR LL''AARRTT ll'' Plus qu'une école, plus qu'un véritable mouvement, l'art pour l'art est une formule qui doit beaucoup de sa fortune au redoublement frappant du mot art, qui la clôt sur elle-même.

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Ajouté le : 27 mars 2014
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ART POUR L'ART l'

Plus qu'une école, plus qu'un véritable mouvement, l'art pour l'art est une formule qui doit beaucoup de sa fortune au redoublement frappant du mot art, qui la clôt sur elle-même. Elle apparaît d'abord sous la plume de Victor Cousin dont la pensée spiritualiste postule une autonomie du beau : « Il faut de la religion pour la religion, de la morale pour la morale, de l'art pour l'art. » De son côté, le jeune Théophile Gautier exprime sans ambages la nécessité vécue de cloisons étanches que l'exercice de l'art se doit de dresser autour de lui, par mesure de protection. L'esprit bourgeois qui domine, à partir de la monarchie de Juillet, n'a pas été tendre à l'égard du romantisme passionnel que l'idée de progrès laissait indifférent. Les critiques et les journalistes que Gautier prend pour cibles dans sa Préface à Mademoiselle de Maupin (1835) ne craignent pas d'imputer aux auteurs romantiques les crimes et débordements souvent asociaux de leurs personnages dramatiques ou romanesques. C'est là le collier moraliste qu'on veut passer au cou de l'écrivain qui renâcle. Il est un deuxième collier, utilitariste celui-là, que brandissent, de l'autre bord, les « républicains ou saint-simoniens ». Utilité, ce « grand flandrin de substantif » fait bondir Gautier qui affirme tout net le divorce absolu du beau et de l'utile : « L'endroit le plus utile d'une maison, ce sont les latrines », dit-il en une phrase faite pour choquer et qui n'y manquera pas.

Il faut bien voir que cette morale et cette utilité ne sont pas si éloignées que cela de certaines tendances romantiques. Gautier n'est pas plus en accord avec le sentimentalisme mou de certains de ses collègues (dont s'accommoderait volontiers la critique moraliste) qu'avec l'engagement dans le siècle d'un Victor Hugo, par exemple. Le poème « Préface » d'Émaux et Camées (1852) se fait une gloire du retrait : Sans prendre garde à l'ouragan [entendre : les événements de 1848]/qui fouettait mes vitres fermées,/Moi, j'ai fait « Émaux et Camées ». L'artiste, hors du monde, se souciera de son métier qui lui prendra toute son énergie, d'autant plus qu'il jouera la difficulté en travaillant le « bloc résistant » de la forme. Notons que dans la formule l'art pour l'art, ainsi que dans la plupart des métaphores qui l'illustrent, la littérature tend à s'identifier aux arts plastiques, peinture et sculpture.

Libérée de sa fonction didactique, de sa fonction morale ou politique, la littérature doit encore gagner son impersonnalité. C'est là que Gautier déborde le romantisme et anticipe nettement Flaubert ou le Parnasse. De son côté, Baudelaire lui empruntera sans réserve l'idée d'autonomie du poème, tout en refusant, dans le même temps, d'y borner sa conception de la mission poétique. Dans sa fameuse lettre au même Baudelaire, Victor Hugo se montre très œcuménique : « Je n'ai jamais dit : l'Art pour l'Art ; j'ai toujours dit : l'Art pour le Progrès. Au fond, c'est la même chose [...]. » Peut-être Hugo pressent-il que la fonction sociale de l'œuvre échappe largement aux intentions de l'auteur. Les plus hauts sommets du métier littéraire, à cette époque, ne se sont-ils pas vu opposer deux retentissants procès en démoralisation : Madame Bovary et Les Fleurs du mal ?

Le conflit théorique que sous-entend cette formule de l'art pour l'art n'a pas commencé avec le xixe siècle et n'a pas cessé avec lui. Au xxe siècle, un débat voisin opposera les « formalistes » et les tenants de « l'engagement ». Les appellations changent, l'interrogation subsiste sur la façon dont l'écrivain se situe entre le souci de la forme et la fonction sociale de la littérature. Gautier avait, sur la question, un avis péremptoire qui entendait désaliéner la littérature : « Les livres suivent les mœurs et les mœurs ne suivent pas les livres. »

Auteur: JACQUES JOUET
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