Cet ouvrage et des milliers d'autres font partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour les lire en ligne
En savoir plus

Partagez cette publication

Olivier Pastré
Informatisation et emploi : de faux débats autour d'un vrai
problème
In: Revue d'économie industrielle. Vol. 16. 2e trimestre 1981. pp. 44-56.
Abstract
The analysis of the impact of computerization on employment is subject to contradictory interpretations. Is technical progress
creating or inhibiting employment ? The aim of this article is methodological. The definition of a rigourous methodological
framework as presented here is the only way to make empirical studies comparable. Moreover it is shown that only a careful
analysis of the economie and social environment of technical progress in each country and in each period allows forecasts to be
made about the impact of microelectronics on labour and employment.
Résumé
L'étude des effets de l'informatisation sur l'emploi a donné lieu à de nombreuses présentations contradictoires. Le progrès
technique est-il créateur ou «dévoreur» d'emploi ?
L'objet de cet article est avant tout d'ordre méthodologique. La définition qui est faite ici d'un cadre de référence rigoureux (unité
de temps d'espace et d'action) permet la comparaison entre études empiriques apparamment inconciliables. Par ailleurs, la prise
en compte de la dynamique propre de l'emploi dans chaque pays et au cours de chaque période définit les conditions de validité
de toute prévision en matière de conséquences sociales du progrès technique. Au terme de cette analyse, l'informatisation
n'apparaît plus comme une panacée ou un fléau mais comme un élément du système de régulation macroéconomique.
Citer ce document / Cite this document :
Pastré Olivier. Informatisation et emploi : de faux débats autour d'un vrai problème. In: Revue d'économie industrielle. Vol. 16.
2e trimestre 1981. pp. 44-56.
doi : 10.3406/rei.1981.2007
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rei_0154-3229_1981_num_16_1_2007Informatisation et emploi :
de faux débats autour d'un vrai problème.
des « elles garnie d'une effets Les habitants augmentent bienfaisants façon Arithmétique machines car, comme plus William ». remplacent le morale de Politique celle-ci, nombre la PETTY poly- les Olivier P ASTRE
Commençons par citer les conclusions tirées de trois études récentes traitant de
l'impact de l'information sur l'emploi : quatre millions de chômeurs en plus en
Angleterre, à l'horizon 1990 (1) ; « un impact sur la demande de travail qui ne
dépasse pas celui de nombreuses autres innovations technologiques
antérieures » (2) ; un bilan globalement très positif (3). Rares, il est vrai, sont les
thèmes où s'établit un consensus général en matière d'analyse économique. Sur le
thème de la micro électronique, l'éventail des conclusions paraît toutefois part
iculièrement large. Les trois études citées ici ne sont pas les seules en effet. On
pourrait, à l'envie, multiplier les oppositions, en comparant les résultats des prin
cipales recherches effectuées depuis deux ou trois ans sur le thème.
Face à cette apparente « cacophonie », de nombreux « surveys », récents ont
eu beau jeu de conclure à l'impossibilité de trancher et de mener ainsi à bien une
étude globale des effets de cette technologie sur l'emploi. Pour reprendre
l'expression utilisée dans le survey, sinon le plus complet, du moins, analytique-
ment, le plus fouillé, on est en face d'une situation d'« indécidabilité » (4).
(1) C. Jenkins & Shermann : « The collapse of work », Eyre Metheun, Londres, 1979.
(2) J. Sleigh et alli :« The Manpower Implications of Micro-electronic Technology », Department of
Employment, HMSO, 1979, p. 14.
(3) A. Fourçans & J.C. Tarondeau : « L'impact réel de l'automatisation », Revue Française de Ges
tion, n°21, pp. 40-48.
(4) J.L. Missika : « Les Débats sur Informatique et Emploi. Comparaison Internationale », Minis
tère de l'Industrie, 1980. Parmi les autres surveys récents, il convient de citer :
• P. Kendall et alii : « The Impact of Chip Technology on Employment and the Labour
Market », METRA, Londres, 1980.
• F. Gèze, F. Ginsbourger : « Informatisation et Emploi : un Survey » ; A. CT., Paris, 1980.
• C.E.E. : « L'emploi face à la nouvelle technologie de la micro-électronique », Session du
Comité Permanent de l'Emploi, Bruxelles, 26.2.80.
• M. Gaspard : « Automation et Télématique ; structure et volume d'emploi ». Ministère des
Finances (D.P.), Paris, 1979.
• C. Hines, G. Searle : « Automatic Unemployment », Earth Resources Reasearch Ltd, Londres
1979.
• B. Giraud : « Informatisation et Changements dans les Organisations à l'Horizon 1990 », Stra-
ford, Paris, 1980.
44 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n°16 2' trimestre 1981 Compte tenu de l'importance même du sujet traité, devenu empiriste par nécess
ité scientique plus que par goût personnel, nous voudrions commencer par faire
deux remarques concernant la multiplication de ces « surveys ».
Une simple constatation tout d'abord. Sur un thème que seules, nous le ver
rons, peuvent faire avancer de nouvelles recherches, les analyses critiques des tr
avaux déjà effectués sont aujourd'hui presque plus nombreuses que ces travaux
eux-mêmes : thème si fondamental mais aussi si périlleux qu'il favorise l'exégèse
plus que la recherche...
Mais là n'est pas l'essentiel. Ce qui importe, ce sont les conclusions. Tous ces
« surveys » distinguent deux catégories de travaux concernant les effets de
l'informatisation sur l'emploi, les « optimistes » et les « pessimistes », traçant
entre ces deux thèses une frontière qui semble à tout jamais infranchissable. La
critique est dès lors facile et les deux écoles peuvent être renvoyées dos à dos.
Pour les pessimistes, ce qui compte avant tout ce sont les gains de productivité
que permet théoriquement de réaliser l'informatisation. Il est alors facile de mont
rer que les gains de productivité, selon leur imputation, peuvent aussi se traduire
par une baisse des prix, un élargissement du marché, et, de ce fait, une
demande de travail maintenue sinon accrue. Pour les « optimistes », ce qui est
mis en avant, outre les créations liées à la construction des matériels informati
ques, ce sont justement ces baisses de prix qui sont mises en avant
ainsi que l'amélioration de la position des secteurs informatisés face à la concur
rence internationale qui en découle. Face à une position aussi caricaturale, il est
aisé de démontrer qu'un équilibre rétabli à long terme, peut masquer de nomb
reux dysfonctionnements à plus brève échéance.
Pour les auteurs de ces « surveys », s'attribuant d'eux-mêmes le rôle de Salo
mon, il ne semble point être d'alternative entre ces deux positions parcellaires.
Les exégètes opposent ainsi les éléments « noirs » aux éléments « blancs »
reconstruisant ainsi un véritable jeu... d'échec.
Au risque de passer pour quelque peu naïf, alors même que ces multiples « sur
veys » incitent au plus grand fatalisme, nous voudrions montrer ici qu'il est
encore possible de mener à bien une véritable analyse économique de l'impact de
l'informatisation sur l'emploi, si tant est, bien entendu, que soient évités un cer
tain nombre de faux débats.
Les difficultés ne doivent pas être sous-estimées. 11 est vrai ainsi que l'informat
isation ne constitue pas un phénomène exogène et, à ce titre, il est extrêmement
périlleux de vouloir l'isoler. Cela est vrai au niveau micro-économique où la déci
sion d'informatisation relève de la politique générale d'investissement aussi bien
qu'au niveau sectoriel où elle s'inscrit dans la dynamique concurrentielle de cha
que industrie prise séparément. Le repérage et l'analyse des variables influant sur
les modalités d'informatisation constituent dans ce domaine la priorité (5).
(5) Dans ce domaine, selon que l'on considère le secteur des biens de production ou celui des biens de
consommation, les données du problème varient considérablement : voir, sur ce point, M. Gas
pard, art. cité.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE —n°16 2> trimestre 1981 45 Il est vrai aussi que, en matière d'utilisation, les degrés de libertés sont nom
breux qui interdisent tout raisonnement par trop mécaniste. Ceci a une double
conséquence. Tout d'abord, les générations de matériels se suivent et ne se re
ssemblent pas. Ce qui est vrai de l'informatique centralisée ne l'est plus de l'info
rmatique répartie. Depuis l'ENIAC, l'ordinateur de l'Université de Pennsylvanie
lancé en 1945, l'informatisation s'est développée par étapes, chacune d'elles étant
caractérisée par des modes d'organisation du travail spécifiques et, de ce fait, par
un enchaînement particulier de relations de causes à effets en matière d'emploi.
Mais aussi, comme l'ont montré les sociologues, les degrés de liberté sont nom
breux en ce qui concerne les possibilités d'utilisation d'un même matériel. S'il
existe un lien entre la technologie et l'organisation du travail, les travaux de
C. Perrow et S. Woodward étant là pour le montrer, ce lien est infiniment plus
complexe que certains ne le pensent.
Si tous ces éléments appellent de manière urgente de nouvelles recherches, dans
l'état actuel des connaissances il est déjà possible d'établir, sinon certaines vérités
intangibles, du moins certaines constantes. A condition toutefois que soient
éclairés un certain nombre de points de méthodes. Et c'est là où certains « sur
veys » prêtent le plus le flanc à la critique.
Contrairement à ce que l'on pourrait attendre en effet, de travaux par voca
tions analytiques, ces « surveys », face aux résultats contradictoires auxquels
aboutissent les recherches sur l'informatisation, ont conclu soit à la partialité des
auteurs, soit à l'inadéquation des méthodes. Ce que nous voudrions montrer ici,
c'est que l'hétérogénéité si souvent soulignée des résultats, n'est en fait qu'appar
ente. Fondées sur des hypothèses différentes, les études consacrées aux consé
quences sociables de la technologie électronique ne pouvaient qu'aboutir à des
résultats contradictoires sans que le caractère économique de la variable ou la
bonne foi des chercheurs soit ici en cause. C'est parce que le cadre des recherches,
généralement passé sous silence, va du plus classique au plus rococo, que les
tableaux qu'il contient donnent de la réalité une vision si différente.
Reconnaître l'évidence selon laquelle à des hypothèses différentes correspon
dent généralement des conclusions contradictoires, permet, nous semble-t-il
d'éviter au moins trois faux débats. Comme pour le théâtre, la mise en lumière
des conséquences sociales de l'informatisation exige en effet que soient définies
trois unités : unité d'action, unité de lieu et unité de temps.
1. L'UNITÉ D'ACTION
Concerne principalement les effets négatifs de l'informatisation. Dans ce
domaine, il convient en effet de distinguer les supressions brutes en termes de
postes de travail des suppressions nettes, ces dernières étant les seules dont on
puisse considérer qu'elles se traduisent véritablement en termes d'emploi.
Les gains de productivité que permet de réaliser l'informatisation, conduisent
certes toujours à des économies de main d'oeuvre. Ceci toutefois ne se traduit pas
nécessairement par des suppressions d'emplois. Un certain nombre d'éléments
jouent ainsi davantage dans le sens d'une restructuration de l'emploi au sein des
organisations que dans celui d'une véritable diminution du nombre d'emplois
occupés.
46 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 16 2' trimestre 1981 l'on part des capacités théoriques d'un système informatique, trois correctSi
ifs doivent ainsi être apportés pour obtenir une vision exacte de l'impact de ce
type d'investissement sur Yemploi. Le premier concerne bien entendu les créa
tions d'emplois. Si la substitution capital-travail existe, le phénomène de complé
mentarité entre ces deux facteurs de production n'en a pas moins un rôle à jouer.
Ne prenons ici qu'un exemple. L'automatisation conduit souvent à une augment
ation du travail posté en vue d'accélérer l'amortissement et la rentabilisation
d'un matériel informatique qui, bien qu'enregistrant d'impressionnantes baisses
de prix à capacité constante, reste un investissement coûteux. Augmenter le tra
vail posté et passer, par exemple, de deux à trois équipes conduit à augmenter de
près d'un tiers le nombre d'emplois, et donc de compenser la diminution de pos
tes de travail nécessaires au fonctionnement de l'appareil productif (6). Il ne
s'agit ici que d'un exemple. Pour donner une image plus générale du phénomène
de complémentarité capital-travail qui accompagne tout investissement, il n'est
qu'à rappeler l'existence de 180.000 informaticiens d'entreprises en France en
1978.
Mais à ce premier phénomène s'ajoute l'extraordinaire capacité de gaspillage
qu'offre l'informatisation. Si tout système informatique permet de réaliser des
gains de productivité supérieurs à la plupart des autres formes de mécanisation,
la sous-utilisation de ces matériels interdit de considérer les chiffres théoriques
comme des approximations de la réalité. Les taux d'utilisation étant bien souvent
inférieurs à 30 <7o des capacités théoriques, il faut se garder ici de confondre le
réalisable et le réalisé (7).
Mais ce qui nous semble le plus important, ce sont les possibilités de réaffecta
tion au sein même des organisations qui s'informatisent des personnels « chas
sés » en quelque sorte par la machine. Un effet de suppression/création
d'emplois joue qui se concrétise par une transformation du contenu du travail
des personnels que l'informatisation permet d'économiser. Joue ici l'apparition
de nouvelles fonctions : 70 % des entreprises anglaises ayant répondu à la vaste
enquête du Ministère du Travail en 1972, ont ainsi déclaré utiliser à des degrés
divers leurs systèmes informatiques pour effectuer des tâches qi'elles ne faisaient
pas auparavant (8). Peut jouer aussi parfois le développement, sinon artificiel du
moins anticipé, de certaines tâches. C'est par le développement de ses services
(6) La prudence avec laquelle s'effectue souvent l'informatisation, offre un autre exemple de ce phé
nomène. Les suppressions d'emploi ne se manifestent pas toujours immédiatement. Souvent, en
effet, l'introduction d'un ordinateur dans une organisation conduit, dans un premier temps, à
l'existence de deux structures parallèles : le même travail est effectué manuellement et automati
quement. Le personnel de service informatique vient donc d'abord augmenter la masse des effect
ifs. C'est seulement à la fin de la période d'étude et de mise en oeuvre qu'a lieu une réduction (au
moins relative) des effectifs.
(7) Les potentialités théoriques des matériels informatiques éclairent, comme le note J.L. Missika, un
curieux paradoxe. IL est en effet étonnant de constater que ce sont presque toujours les construct
eurs de matériels informatiques qui, pour convaincre de l'efficacité de leurs produits, offrent des
effets de l'informatisation sur l'emploi les visions les plus pessimistes (cf. la récente étude de Si
emens qui fixe à 25 % des tâches de bureau le potentiel d'automatisation à l'horizon 1990).
(8) Deparment of Employment : « Computer in Offices — 1972 », H. M. S.O., 1972.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE —n°162' trimestre 1981 47 commerciaux que l'industrie bancaire française espère ainsi absorber sans lice
nciements les économies de main d'oeuvre rendues possibles par l'accélération de
son informatisation (9).
L'informatisation apparaît moins ici comme une économie du chômage
qu'une économie de la mobilité. C'est moins en termes de niveau d'emploi qu'en
termes de qualité que le problème se pose. L'enjeu social se déplace : il s'agit
moins de garder un emploi que de garder son emploi. C'est l'appareil de format
ion, élément essentiel de recyclage du capital humain, qui seul, dans ce domaine,
évitera ou au contraire accentuera les dysfonctionnements.
Nous reviendrons sur ce problème essentiel de « recyclage » des compétences
que rend indispensable l'informatisation. De nombreux facteurs interviennent
qui peuvent contribuer à rendre ce recyclage plus ou moins efficace. Parmi ceux-
ci figure, bien entendu, le caractère plus ou moins exposé à la concurrence inte
rnationale (ou plus ou moins dynamique) de l'entreprise ou de secteur considéré.
Mais il est deux acteurs qui jouent, à ce niveau un rôle déterminant. Ce sont
l'Etat et les syndicats ; le premier, en accélérant ou en freinant le rythme d'infor
matisation de même qu'en favorisant l'assouplissement du système éducatif peut
contribuer de manière déterminante à l'adaptation du alors que le
second, par son action en matière de lutte contre les licenciements, fait de ce recy
clage une contrainte et non plus une variable.
Contentons-nous ici de noter que si l'informatisation provoque d'importantes
suppressions de postes de travail, celles-ci ne se traduisent pas toujours par des d'emplois. Cette première distinction est essentielle : sans malheu
reusement que cela soit toujours clairement explicité, la plupart des estimations
effectuées à ce jour en matière de conséquences sociales négatives de l'informati
sation concernent, en effet, les seuls postes de travail (10).
On a ainsi beaucoup parlé des conclusions du rapport Nora en matière
d'emploi : 30 % de suppressions de postes de travail dans les banques et les assu
rances à l'horizon 1990. Les syndicats professionnels concernés ont violement
remis en cause de telles estimations. A tort nous semble-t-il. Bien que l'emploi y
soit traité de manière trop succincte (comme le reconnaissent d'ailleurs leurs
auteurs), rendons justice à cette recherche exploratoire qui souligne bien les limi
tes de telles prévisions : ces impressionnantes suppressions de postes de travail
« ne signifient pas qu'il faudra licencier. Elles mesurent en effet les masses de
personnels supplémentaires qui seraient aujourd'hui nécessaires en l'état actuel
des techniques de production afin de satisfaire la demande à venir et que la tél
ématique dispensera d'embaucher » (11).
(9) P. Ranchón et N. Dubrulle : « Informatisation et Emploi dans le Secteur des Banques et Assuranc
es », Centre d'Etude de l'Emploi, Paris, 1980.
A noter que par ce biais, serait rétablir un contact avec la clientèle que l'informatisation des gui
chets risque de rompre ou tout au moins de rendre plus distant.
(10) L'exemple le plus clair des dangers que présente une analyse en terme de « postes de travail » qui
refuse de dire son nom, nous est donné par l'estimation de P. Berger qui a fait quelque bruit en
France. Fondé sur une série d'hypothèses particulièrement simplificatrices (doublement de la
productivité de l'ensemble du secteur tertiaire), l'auteur aboutit à une prévision faisant état de 6
millions de nouveaux chômeurs. P. Berger : « Bientôt 7 millions de chômeurs », Informatique et
Gestion, juin 1977, p. 7.
(11) S. Nora, A. Mine : « L'Informatisation de la Société », Seuil, 1979.
48 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n°16 2' trimestre 1981 lisant plus attentivement ce rapport, nombre de commentateurs se seraient En
ainsi évité l'ouverture d'un bien injuste procès d'intention (12).
2. L'unité de lieu.
Si l'informatisation bouleverse complètement les conditions dans lesquelles le
travail est effectué là où sont installés les systèmes informatiques, son impact ne
se limite pas là. La prise en compte ou non des effets indirects que comporte ce
type particulier d'investissement, affecte très sensiblement les prévisions que l'on
peut faire en matière d'emploi.
Ces effets indirects se font sentir au niveau de la fabrication du matériel informat
ique. Dans la mesure où, dans certains cas, il y a création de machines nouvelles,
il y a création indirecte d'emplois dans les secteurs produisant les composants
nécessaires au bon fonctionnement de ces machines. A contrario, dans la mesure
où l'informatisation permet bien souvent la miniaturisation de machines déjà
existantes, l'impact indirect peut s'avérer négatif comme l'a amplement démont
ré l'exemple des centraux téléphoniques. Mais là n'est pas l'essentiel. En ce qui
concerne l'importance relative des fabricants par rapport aux utilisateurs de
matériel informatique, les ordres de grandeur sont de 1 à 10 voire à 100 (13).
Au niveau de l'utilisation des systèmes informatiques, le meilleur exemple
d'effets indirects est fourni par les de transfert électronique des fonds.
La mise en place de tels systèmes par les banques devrait conduire à des suppres
sions d'emplois dans les banques elles-mêmes (effets directs) mais aussi et surtout
dans les entreprises branchées sur de tels systèmes. Le raccordement d'une entre
prise à un tel système revient en effet pour celle-ci à abandonner une partie de sa
gestion financière au profit de la banque qui contrôle le système. Les emplois
touchés le seront ainsi davantage au sein du service comptable de l'ensemble des
grandes entreprises que dans le département financier de quelques banques.
Autre exemple d'effets indirects de l'automatisation sur le niveau d'emploi, la
télécopie qui affectera moins l'emploi dans les bureaux (service courrier des
entreprises) que dans les postes, le courrier d'entreprise représentant environ
60 °7o du courrier traité par les centres de tri.
Mais les effets indirects ne concernent pas seulement les autres entreprises. Au
sein d'une même organisation, l'impact de l'informatisation dépasse très larg
ement les frontières des services dans lesquels se trouvent installés les systèmes
informatiques. De véritables « ondes de choc » se propagent tout au long de la
(12) Certaines surveys sont tombés dans le piège. Ainsi le rapport de Metra déjà cité parle-t-il de sup
pressions d'emplois en évoquant les conclusions du Nora.
(13) En matière d'effets globaux sur l'emploi, les ordres de grandeur définis par H. Krupp, approxi
matifs mais extrêmement évocateurs, nous semblent devoir être toujours gardés à l'esprit :
« dans l'ensemble de l'économie, nous pouvons distinguer trois groupes : les producteurs de
micro-électronique, les producteurs de biens basés sur les composants micro-électroniques et les
utilisateurs de ces biens. En matière d'emploi, les propositions relatives entre ces trois catégories
sont de 1 contre 10 contre 100. Appliquées à la R.F.A., ces proportions signifient : quelques
dizaines de milliers de personnes produisent les composants, quelques centaines de milliers con-
truisent des équipements à l'aide des dits composants et quelques millions d'autres encore utili
sent ces ». H. Krupp : « Aperçu des effets techniques, économiques et sociaux de la
micro-électronique », Institut Fraunhofer, Karlsruhe, 1980.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE —n°16 2' trimestre 1981 49 pyramide hiérarchique qui démultiplient les effets primaires du progrès techni
que. De même que l'investissement a un effet multiplicateur en matière de pro
duction, il a un effet multiplicateur en matière d'emploi.
Il est toutefois entre ces deux variables, une différence de taille : contrairement
à ce qui se passe pour Y, pour L le multiplicateur peut jouer en termes négatifs
aussi bien que positifs. La « chaîne de services » mise en lumière par A. Sauvy
peut ainsi bien accentuer le chômage que contribuer à le résorber (14). Cet effet
multiplicateur, tout investissement substituant le capital au travail, en est bien
évidemment porteur. Mais l'informatisation joue ici de manière spécifique, et ce
à deux niveaux. En facilitant sinon la décentralisation au moins la déconcentrat
ion, elle multiplie les lieux d'emploi. On a souvent dit que l'informatique (et plus
particulièrement la télé-informatique) abolissait le temps et la distance. En ce qui
concerne cette seconde contrainte, il est évident que l'informatisation, en accen
tuant Péparpillement des centres de production, contribue à l'éclatement des
effets sur l'emploi. Mais, et c'est là le deuxième point, l'informatisation ne cons
titue pas un tout homogène. \J intégration croissante des matériels en contribuant
à la constitution de systèmes informatiques interdépendants, accroît l'impor
tance relative des effets indirects (15).
De très nombreuses recherches évacuent de leur champ d'analyse les effets
indirects de l'informatisation. Ceci est particulièrement sensible dans les études
de cas présentées bien souvent hors de leur contexte méthodologique. Si la vision
donnée par ces études est volontairement partielle, il est regrettable que la présen
tation qui en est faite soit si souvent, involontairement espérons-le, partiale...
3. L'unité de temps.
On est là au coeur de la polémique séculaire sur le chômage technologique.
Depuis que cet affrontement a opposé Ricardo à Say, périodiquement le débat
reprend, avec toujours la même intensité. L'argumentation de Jean-Baptiste Say
et de ses successeurs, de Me Culloch aux « nouveaux économistes », est bien con
nue. Extension des marchés via la baisse des prix et apparition de nouvelles acti
vités sont les plus sûrs garants des potentialités du progrès technique en matière
de créations d'emplois.
Il est incontestable que l'informatisation est à l'origine de la création de nom
breux produits et services nouveaux de même qu'elle constitue, pour certaines
industries, un élément déterminant en matière de concurrence internationale.
Sans elle, nombre de secteurs n'auraient pas connu un développement aussi
rapide et de créations d'emplois aussi nombreuses. Il n'en est pas moins incontes
table que l'extension des marchés bien que l'apparition d'activités nouvelles
sont des virtualités qui exigent du temps pour se réaliser. G. Friedrichs résume
très bien le problème ainsi posé : « à très longue échéance, la micro-électronique
(14) A. Sauvy : « La Machine et le Chômage », chapitre 14, Dunod, 1980.
(15) Voir sur ce point O. Pastré et J. Toledano : « Automation et Emploi : l'hétérogéité des consé
quences sociales du progrès technique » in Commissariat au Plan : « Emploi et Système Product
if », Documentation Française, 1979.
50 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n" 162' trimestre 1981 offre à la fois des améliorations de qualité si marquées qu'il en résulte un accrois
sement de la demande et des produits nouveaux qui certainement assurent des
emplois nouveaux. Toutefois, il y aura un retard important entre la période où
l'utilisation de la micro-électronique est donnée par les innovations de processus
et celle où l'innovation dans les produits commence par l'emporter... Je ne pré
vois pas que la période d'innovation et de lancement de produits de consommat
ion doive s'ouvrir avant quelques cinq ou dix ans, sous réserve de quelques
exceptions » (16).
Si le chômage peut ainsi être considéré comme un investissement à long
terme (17), il n'en est pas moins vrai que son coût peut à court terme complète
ment déséquilibrer le bilan social d'une entreprise, d'un secteur ou d'une nation.
Le cadre temporel défini par chaque étude prédétermine ainsi ses résultats.
Comme en matière électorale, à échéance, les données du débat sont rad
icalement nouvelles. Ainsi les risques sont-ils grands de vouloir comparer les
résultats de consultations dont les échéances ne sont pas identiques.
Effets bruts ou nets, effets directs ou indirects, effets à court ou à long terme :
les hypothèses sont nombreuses entre lesquelles tout chercheur désireux de défi
nir les effets de l'informatisation sur l'emploi est obligé de faire un choix. La liste
ne se limite d'ailleurs pas aux trois seules alternatives évoquées ici. La nature des
matériels informatiques retenus devrait aussi être prise en considération. Elle
aussi permettrait de mieux comprendre pourquoi les recherches effectuées à ce
jour aboutissent à des résultats apparemment aussi contradictoires. Les auteurs
de surveys ont beau jeu de cataloguer les chercheurs comme « pessimistes » ou
« optimistes » selon les estimations qu'ils proposent. Ce faisant toutefois, ils ne
mettent en lumière qu'une chose : la superficialité de la lecture à laquelle ils se
sont livrés.
On ne peut comparer que ce qui est comparable ; ce premier élément de
méthode, aussi trivial qu'il puisse paraître, est essentiel pour éclaircir le débat.
Aussi est-ce par lui qu'il nous a semblé indispensable de commencer. Lisant ces
lignes, le lecteur pourrait croire que le problème de mesure des effets de l'info
rmatisation sur l'emploi se pose dans les mêmes termes en toutes circonstances.
C'est là une abusive simplification de la réalité. Faciliter les comparaisons,
comme nous venons de le faire, n'implique pas, comme nous allons le voir, que
tout soit comparable. Après nous être efforcés d'éliminer ce qui obscurcissait
articiellement les comparaisons entre recherches effectuées sur un même thème, il
nous reste à mettre en lumière ce qui les spécifie véritablement. Par analogie aux
disciplines scolaires, on peut dire qu'il existe deux dimensions à la relation « Pro
grès Technique-Emploi », qui se doivent impérativement d'être prises en compte.
Ce sont la Géographie et l'Histoire.
(16) G. Friedrichs : « La micro-électronique : une nouvelle dimension du changement technologi
que », Communication à la Conférence du Club de Rome : « La Prochaine Décennie : Dangers
et Chances », Berlin, 1979, pp. 28-29.
(17) L'aphorisme est de B. Sherman du T.U.C anglais. Cité in J.L. Missika, op. cit., p. 22.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 16 2» trimestre 1981 51 LA GEOGRAPHIE.
Au terme du survey probablement le plus complet réalisé à ce jour, la société
de Conseil Metra constate que parmi les huit pays étudiés, quatre ne semblent pas
avoir entrepris de recherche d'envergure pour mesurer les effets probables de
l'informatisation sur l'emploi. Ces quatre pays sont les Etats-Unis, le Japon, le
Canada et la Suède. Si l'on considère l'importance relative des différents pays
dans le marché mondial des ordinateurs, on ne peut être que stupéfait par ces
résultats. Ces quatre pays se classent, en effet, parmi les pays les plus informatis
és en première, deuxième, troisième et neuvième position. Les plus informatisés
seraient-ils les moins conscients des bouleversements qu'est susceptible d'induire
leur politique de développement industriel ? Un premier élément de réponse vient
tout de suite à l'esprit. Les quatre pays considérés étant parmi les principaux
constructeurs de matériel informatique, d'éventuels effets négatifs de l'informat
isation sont, plus que dans d'autres pays comme la France ou la R.F.A., contre
balancés par d'importantes créations d'emplois dans ce secteur.
Compte tenu du faible poids relatif des constructeurs en terme d'effectifs,
aussi bien que de la tendance à la délocalisation de certaines productions (18),
ceci ne peut pas tout expliquer. Ceci n'est qu'un élément d'un phénomène plus
général. Ce qu'il faut bien voir, c'est que l'informatisation est un
endogène à la croissance des économies nationales et se pose de ce fait dans cha
que pays en termes spécifiques. Les prévisions techniques ne suffisent pas. Entre
les modalités de généralisation de l'informatisation dans un pays donné et les
conditions économiques nationales, il est un lien dialectique qu'il est dangereux
de vouloir trancher. Nous ne prendrons ici que deux exemples, particulièrement
significatifs nous semble-t-il, de la dimension géographique du débat informati
que.
Les Etats-Unis tout d'abord. On ne peut manquer d'être frappé par le peu
d'intérêt accordé à ce problème dans ce pays pourtant généralement enclin à con
sacrer de nombreux « hearings » à tout nouveau problème économique. Com
ment expliquer notamment que le dernier document publié par l'A.F.L. - d.O.
sur 1' automation date de 1966 (19) ?
Certes, les conclusions optimistes de la Commission Nationale de la Technolog
ie de 1' Automation et du Progrès Technique, (20) mise en place en 1964 par le
(18) Se pose ici un autre problème d'ordre géographique, celui de la division internationale du travail
à laquelle sont soumis les producteurs de matériel informatique. Deux chiffres donnent une idée
approximative de l'ampleur de ce phénomène. Les effectifs de l'industrie électrique en Corée du
Sud ont augmenté de 121 °7o entre 1972 et 1976 alors qu'ils diminuaient d'environ 10 % dans les
pays développés. Par ailleurs, au sein du Groupe General Electric, l'emploi des usines américai
nes a baissé de 10 % entre 1970 et 1977 (passant de 310.000 à 279.000) tandis qu'il augmentait de
20 % dans les filiales étrangères (de 88.000 à 105.000).
(19) AFL-CIO : « Labor Looks at Automation », 1966. Il n'est pas dit ici qu'aucune recherche
n'existe aux Etats-Unis sur les effets de l'informatisation sur l'emploi. Un certain nombre de tr
avaux émanant de l'administration, des universités ou des syndicats de certaines branches ont vu
le jour ces dernières années. La présentation qu'en fait J.L. Missika (cp. cit., pp. 49-82) incite
toutefois à penser que contrairement à ce qui se passe dans la plupart des pays européens, il ne
s'agit là que d'efforts relativement isolés, aucun véritable débat n'ayant été insituté au plan
national.
(20) National Commission on Technology, Automation and Economie Progress : « The Employ
ment Impact of Technological Change », G. P. O., 1966. Cette Commission, au terme de multi
ples « hearings », concluait que la croissance du chômage enregistrée depuis la guerre de Corée
ne pouvait être en aucun cas, imputée au changement technologique, mais à l'action conjointe de
l'élévation de la productivité, de la de la population active et de la croissance insuffi
sante de la demande globale.
52 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 16 2' trimestre 1981

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin