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L'exubérance de l'état en France de 1914 à 1918 - article ; n°1 ; vol.3, pg 41-52

De
13 pages
Vingtième Siècle. Revue d'histoire - Année 1984 - Volume 3 - Numéro 1 - Pages 41-52
The exuberance of the state in France from 1914 to 1918, Fabienne Bock.
During the First World War, not only were the institutions of the French republic not shaken — the power of the state grew over many areas of social and economic life. Industrial and agricultural production, foreign trade, the distribution of the labor force and industrial relations were partially managed by a host of semi-official bodies, commissions, committees or offices which proliferated in relative anarchy. Even if in the 1920s France was relieved to go back to non intervention and was proud of a degree of désétatisation, the 1914-1918 war was an ambiguous stage in the growth of the state apparatus in the twentieth century.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Fabienne Bock
L'exubérance de l'état en France de 1914 à 1918
In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°3, juillet 1984. pp. 41-52.
Abstract
The exuberance of the state in France from 1914 to 1918, Fabienne Bock.
During the First World War, not only were the institutions of the French republic not shaken — the power of the state grew over
many areas of social and economic life. Industrial and agricultural production, foreign trade, the distribution of the labor force and
industrial relations were partially managed by a host of semi-official bodies, commissions, committees or offices which
proliferated in relative anarchy. Even if in the 1920s France was relieved to go back to non intervention and was proud of a
degree of désétatisation, the 1914-1918 war was an ambiguous stage in the growth of the state apparatus in the twentieth
century.
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Bock Fabienne. L'exubérance de l'état en France de 1914 à 1918. In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°3, juillet 1984. pp.
41-52.
doi : 10.3406/xxs.1984.1690
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1984_num_3_1_1690ARTICLES
L'EXUBERANCE DE L'ETAT
EN FRANCE DE 1914 à 1918
Fabienne Bock
L'Etat moderne, omniprésent et omnip des attributions de l'Etat. De larges
otent, serait né en France de la Grande secteurs de la vie économique et sociale de
Guerre, celle de 1939-1945 l'ayant ensuite la nation sont passés sous son contrôle —
passablement fortifié. Pourtant, à lire de façon certes provisoire — mais « l'ét
cette minutieuse description de ce que atisme » entrevu a suscité beaucoup d'in
Pierre Renouvin nommait joliment dès quiétudes. Inquiétudes exprimées par
1925 «l'exubérance de la végétation Etienne Clémentel qui, douze ans après la
administrative », on conviendra que l'a guerre, fait en quelque sorte écho à Sembat
ccouchement eut lieu dans une belle lorsqu'il écrit :
confusion. Mieux encore : la République « Une des grandes leçons que le monde
victorieuse retrouvant aussitôt son inno économique doit tirer de l'histoire de la guerre,
cence parlementaire, la France des c'est que toute crise mondiale entraînera
années 1920 se croyant délivrée de «la désormais fatalement, en dehors des pertes
cangue de l'étatisme», une nouvelle sanglantes en hommes et des destructions
confusion s'installe... Etrange «crois innombrables de richesses de toutes sortes, la
sance» de l'Etat qui eut à connaître mainmise de chaque Etat sur son activité
nationale, la réquisition et la mobilisation de l'impéritie, le hiatus et la restriction
toutes les usines et de tous les ateliers : en un mentale.
mot, cette ingérence de l'Etat, cette dictature
économique qu'industriels et commerçants sont
Dans les années qui précèdent la unanimes à combattre pendant les années de
première guerre mondiale, on paix ... Que ceux qui auraient le courage de
s'interroge dans les milieux considérer de sang-froid la possibilité d'une
politiques et militaires sur l'aptitude de nouvelle guerre mondiale ... songent qu'elle ne
mettrait pas seulement en péril leur existence ou l'Etat républicain à conduire une guerre
celle de leurs proches, mais qu'elle jetterait moderne en respectant les institutions et la
infailliblement sur leurs épaules cette lourde pratique parlementaires qui se sont établies cangue de 1'" étatisme " dont ils redoutent le
en France depuis les années 1880 : «Faites poids par-dessus tout » 2.
un roi, sinon faites la paix », écrit en 1913 le
socialiste Marcel Sembat l... Or la Républi L'étatisme ou la paix ... C'est une
que parlementaire survit à l'épreuve sans alternative dont l'intérêt ne saurait être
remanier durablement son mode de fonc sous-estimé quand elle est énoncée par un
tionnement et sans pour autant désarmer
les critiques visant la faiblesse du pouvoir 1. M. Sembat, Faites un roi, sinon faites la paix, Paris, exécutif ou les insuffisances du système des Figuière et Cie, 1913.
2. E. Clémentel, La France et la politique économique partis. Mais la guerre fait surgir un autre interalliée, Paris, New Haven, 1931. Publication de la dotation
Carnegie pour la paix internationale. problème, imprévu, celui de l'extension
-41- ARTICLES
homme qui, ayant été ministre du Comm compte les sous-secrétariats d'Etat. Il y en
erce et de l'industrie d'octobre 1915 à avait trois en 1914, on en a créé vingt
janvier 1920, a été amené à prendre une pendant la guerre pour des périodes plus
part importante dans le processus d'étatisa ou moins longues : le sous-secrétariat aux
tion contre lequel il met en garde. Son Beaux-Arts, rattaché au ministère de
jugement est, par ailleurs, largement parta l'Instruction publique, créé en août 1914,
gé par ses contemporains qui ont tous été ne disparaît que sous le cabinet Clemenc
frappés par le développement des compét eau, après avoir été occupé sans disconti
ences, souvent considérées comme des nuer par un seul titulaire, Albert Dalimier.
incompétences 3, de l'Etat et de ses ser A l'inverse, le sous-secrétariat au Travail
vices, par ce que Pierre Renouvin nomme n'a duré que le temps du deuxième cabinet
« l'exubérance de la végétation administrat Briand et du cabinet Ribot, lequel est
ive » 4. Car, pour que l'Etat se charge d'ailleurs le plus fourni de la période, avec
d'organiser l'ensemble des activités natio quatorze ministères et douze sous-
nales, encore faut-il qu'il en ait les moyens. secrétariats.
Or rien avant la guerre ne l'y avait préparé. L'improvisation qui préside à la créa
Bien plus, la mobilisation a, dans les tion, à la suppression et à l'affectation d'un
premiers mois de la guerre, vidé les sous-secrétariat est particulièrement mise
en lumière par l'exemple du sous- bureaux, et c'est avec une capacité de
gestion amoindrie qu'il faut faire face à des secrétariat à la Marine marchande qui erre
tâches sans commune mesure avec ce qui de ministère en ministère : existant avant la
faisait l'ordinaire des activités des adminis guerre, il est supprimé en août 1914 ;
trations centrales et des ministères. La rétabli le 15 mars 1915, il est rattaché à la
guerre fait brusquement émerger les Marine, puis il passe aux Travaux publics
contraintes d'une économie militarisée face (du 14 décembre 1916 au 7 avril 1917);
auxquelles les hommes politiques devront rattaché au Ravitaillement du 7 avril au 4
improviser des réponses techniques aussi juillet 1917, il retourne aux Travaux
bien que politiques. Sous la pression des publics de juillet à novembre 1917 et passe
circonstances, naîtront de nouveaux orga enfin au Commerce dans le cabinet
nismes étatiques ou semi-étatiques dont on Clemenceau ! Chaque changement est a
peut tenter d'analyser la signification ccompagné d'un arrêté qui précise sur quels
politique et la place dans le développement services s'exerce son autorité et où s'arrê
de l'Etat contemporain. tent ses compétences. Le besoin de s'adapt
er à des circonstances nouvelles, les
conflits entre les différents ministres
O L'ÉTAT CIRCONSCRIT concernés peuvent certes expliquer cette SE FAIT OMNIPRÉSENT
histoire mouvementée, mais elle témoigne
Si l'on considère d'abord le nombre des avant tout de l'absence d'une vue d'en
ministères, on doit constater qu'il a, semble de la structure et du développement
somme toute, peu augmenté : douze minis des organes centraux de l'Etat.
tères en juillet 1914, deux de plus à la
signature de l'armistice, celui de l'Arme
1922 3.(parmi Cf. A. d'autres). Delemer, Le bilan de l'étatisme, Paris, Payot, ment et celui du Blocus et des régions
4. P. Renouvin, Les formes du gouvernement de guerre, libérées, l'accroissement est modeste. Mais Paris, New Haven, Publication de la dotation Carnegie pour la
la perspective change si l'on prend en paix internationale, 1925.
-42- L'ETAT EN 14-18
Le cabinet Clemenceau, avec ses douze la mobilisation économique. Ils ont été
affectés à des ministères ou à des sous- ministères et dix sous-secrétariats dont
quatre rattachés à la Guerre, est marqué secrétariats différents, qu'on créait puis
par une innovation importante, la constitu supprimait. La situation interne des grands
tion d'un sous-secrétariat à la présidence ministères est telle que des projets de
du Conseil. La voie avait été ouverte par la réorganisation générale sont esquissés.
décision de Ribot de créer un secrétariat Mais ni le projet de Lyautey concernant la
administratif que Painlevé transforme en Guerre, ni celui de Clémentel pour le
secrétariat général par un décret du 13 Commerce ne seront mis à exécution. Plus
septembre 1917. Y sont rassemblés des déroutante encore est l'absence de coordi
services d'études, d'information et de nation entre les différents ministères qui
coordination interministériels : le besoin de disposent de services parallèles pour traiter
rationaliser et de centraliser la gestion des mêmes questions. Sans même parler du
gouvernementale a, dans des circonstances GQG dont les services doublaient ceux de
exceptionnelles, triomphé de la vieille la Guerre mais aussi du Commerce, au
réticence à créer des services propres à la début du conflit, les exemples de la
présidence du Conseil. confusion qui règne se trouvent par
Par ailleurs, les services des différents dizaines ; les conflits de compétence sont
ministères se sont considérablement étoff particulièrement nombreux entre la
és. Services nouveaux au ministère de la Guerre, l'Armement et le Commerce. En
Guerre (Service des régions envahies, 1918 encore, malgré les tentatives de
Service Alsace-Lorraine, Service économi rationalisation, les demandes de dérogat
que) et au ministère du Commerce et de ions aux prohibitions d'exportations et
l'industrie où les Services de guerre d'importations émanant des services du
comprennent des techniques, ministère de la Guerre ne sont pas
chargés d'organiser « la production et la communiquées au ministère du Commerce
consommation en France en jonction avec qui assure pourtant, en principe, une totale
le ministre de l'Armement, le ministère du centralisation dans ce domaine.
Ravitaillement général et la direction de Une situation aussi confuse ne s'expli
l'Intendance». Huit sections spécialisées que pas seulement par l'empirisme et
(métaux, machines et forces motrices, l'impéritie. Les conflits personnels, voire
des divergences politiques ont eu leur part. textiles et papiers, produits chimiques,
etc.) en dépendent. Un autre service a pour Mais sans doute faut-il tenir compte aussi
fonction d'inventorier les stocks et de de la difficulté qu'ont eue les hommes qui
préparer les réquisitions ; un troisième gère gouvernaient l'Etat à passer brutalement de
les importations et un quatrième s'occupe ce qu'on peut appeler « l'Etat circonscrit »,
des inévitables «questions diverses». En pour reprendre l'expression de R. Delorme
fait, tous les ministères, même la Justice ou et C. André 5, qui intervient peu dans la vie
l'Instruction publique, ont créé des ser économique et sociale de la nation avant
vices nouveaux pour répondre aux circons
tances.
Mais là aussi l'improvisation a été la
5. R. Delorme et C. André, L'Etat et l'économie, un essai règle. Des services ont vu leurs compét d'explication de l'évolution des dépenses publiques en France
1870-1980, Paris, Le Seuil, 1983. En 1912, les dépenses de l'Etat, ences élargies, d'autres ont été créés à collectivités locales exclues, se montent à 8,8 % de la production
mesure que se posaient les problèmes liés à intérieure brute (PIB); elles atteignent 27,8% en 1920.
-43- ARTICLES
1919, la deuxième édition du Tableau
premier mobilisation 1914, à conflit un Etat économique mondial. contraint La difficulté qu'impose de gérer n'est la le enregistre une augmentation de leur
nombre, qui approche de trois cents. Créés
pas seulement technique, née de l'absence pour la plupart par décret, voire par simple
de moyens et de méthodes de gestion arrêté ministériel, tous n'ont pas été
annoncés zu Journal officiel et il est difficile modernes. C'est aussi une difficulté à
penser le phénomène lui-même et à de retrouver leurs actes de naissance et plus
accepter la logique du développement encore les traces de leurs activités.
étatique. Le recours à des organismes de Certes, le phénomène n'est pas entièr
type semi-officiel, tels que les commissions ement nouveau. Il existait avant la guerre un
ou comités, qui se multiplient à un rythme nombre non négligeable de commissions
de plus en plus rapide à partir de 1916, a rattachées aux différents ministères. Mais,
sans doute constitué une forme de réponse d'une part, la République en a créé moins
à cette double difficulté, même si leur entre 1875 et 1914 qu'en quatre années de
nombre élevé et le flou de leurs contours et guerre, d'autre part, leurs activités rele
de leurs attributions ont encore contribué à vaient essentiellement des fonctions régle
obscurcir le fonctionnement de l'Etat et des mentaires de l'Etat ou concernaient les
administrations centrales. statuts des personnels des administrations.
Elles avaient un rôle consultatif et n'inter
venaient pratiquement pas dans la vie O LA FIÈVRE DES COMMISSIONS
économique, exception faite des quelques
La complexité de l'Etat central est secteurs déjà étatisés (arsenaux, réseaux des
encore accrue par le développement anar- chemins de fer de l'Etat). Les organismes
chique et proliférant d'une série d'orga qui voient le jour durant la guerre ont
nismes baptisés commissions 6, comités, d'autres missions et une autre composition.
offices, dont les attributions ne sont pas Les premières créations ont lieu dès les
clairement définies par les qualificatifs qui premiers jours de la guerre : le 6 août, une
les accompagnent. Une commission peut commission « d'information sur les res
être « consultative », « supérieure », « mixt sources venant de l'extérieur destinées à
e », un comité « technique » ou « d'initiati l'approvisionnement» est annoncée au
ve », un office « central » etc. : les adjectifs ministère du Commerce. Le 7, un comité
sont interchangeables et n'ont pas de d'initiative, au ministère de l'Agriculture,
est chargé d'étudier « les questions relatives conséquence sur la nature réelle des
organismes considérés ; seuls les offices aux battages et toutes mesures pour
sont, théoriquement du moins, dotés de maintenir l'activité agricole ». Sans pouvoir
ressources propres. Le Tableau général des réel, ces deux organismes, également
Ministères, publié par le ministère de la composés pour l'essentiel de hauts fonc
Guerre le 2 février 1918, tente de les tionnaires, sont chargés de rassembler les
recenser : les « principaux comités ou données techniques préparatoires au travail
commissions s'occupant de questions rela de leurs ministres respectifs, établissant un
tives à l'état de guerre » sont alors au embryon de coordination interministérielle
nombre de 281. Mais, dès le mois de juin,
un additif dactylographié apporte des
corrections, créations, suppressions, chan 6. Il n'est pas question ici, bien entendu, des commissions
gements d'affectation, et, au début de parlementaires qui relèvent d'un tout autre domaine.
-44- L'ETAT EN 14-18
auront alors pour objet principal de sur des objets précis concernant la vie
permettre l'organisation de l'économie économique du pays 7.
sous la surveillance de l'Etat. On peut dès En revanche, la commission supérieure
« chargée d'étudier les questions concer lors distinguer schématiquement trois
nant le ravitaillement civil, la main- grands ensembles d'organismes en fonction
des objectifs qui leur sont assignés : assurer d'œuvre rurale, le chômage, l'assistance et
l'hygiène », créée le 6 août par décret l'approvisionnement en matières premières
conjoint des ministres de la Guerre et de et en denrées de première nécessité ;
l'Intérieur, et la commission «chargée régulariser la production agricole et indust
d'étudier les offres pour créer des ambul rielle avec l'aide technique et financière de
ances et des hôpitaux », créée le 7 par le l'Etat ; gérer la main-d'œuvre et les
ministre de la Guerre, se distinguent très rapports sociaux.
nettement des précédentes, non par leur
O L'APPROVISIONNEMENT mission, également informative, mais par
leur composition : sénateurs, députés et Les problèmes d'approvisionnement
hauts fonctionnaires pour la première, avaient été envisagés au début du conflit du
présidée par Léon Bourgeois, flanqué de
point de vue des besoins militaires, l'armée cinq vice-présidents (deux sénateurs et pouvant recourir aux réquisitions, mais les
trois députés) ; parlementaires, directeurs besoins de la population civile avaient été des services de l'Assistance publique et
laissés au jeu du marché libre, ou à ce qui notabilités (membres de l'Institut et prési
en restait. A la fin de l'année 1915, il dentes d'associations charitables) pour la
devient évident qu'une réglementation seconde, présidée par Louis Barthou. Plus
s'impose, d'abord pour le blé, puis pour qu'à une nécessité technique, c'est à une
tous les produits importés dont le volume fonction politique que répondent ces deux augmente d'ailleurs du fait des perturbat
organismes. Ils permettent de concrétiser ions liées à la guerre et des besoins l'Union sacrée qui s'est réalisée au Parl
croissants de l'armée elle-même. Ce sont
ement en associant à des tâches de mobilisa ces nécessités que traduisent les créations tion nationale des parlementaires jouissant
de commissions, à rôle consultatif, chard'une certaine notoriété comme Barthou et gées d'évaluer les stocks disponibles d'un Bourgeois qui ne participent pas direct
produit donné et de contrôler son prix de ement à la coalition gouvernementale.
vente : ainsi, en janvier, apparaissent des La fonction technique — rassembler
commissions pour les « huiles et essences informations et propositions — et l'aspect
du pétrole » (celle-ci présidée par Edouard politique — assurer la participation des
Herriot), pour le sucre disponible pour la parlementaires à la préparation des déci
consommation générale (c'est-à-dire non sions de l'exécutif — resteront essentiels
militaire), puis, en avril, pour le café, etc. dans tous les organismes créés ultérieure
Le 16 avril 1916, une loi est votée qui ment. Toutefois, leur composition s'élargi
permet de soumettre à la taxation par ra en intégrant de plus en plus amplement simple décret une série d'articles dont la
les représentants des organisations profes plupart ont fait ou feront l'objet d'une
sionnelles. C'est que les commissions, dont
le rythme de création s'accélère à partir de
1916, à mesure qu'on prend conscience des 7. Sont concernés : la Guerre, le Commerce, l'Intérieur et
dimensions économiques de la guerre, l'Agriculture.
-45- ARTICLES
nécessaires pour accomplir cette tâche enquête par une commission ad hoc. A
économique à laquelle aucun service adminpartir de 1917, ces commissions sont
istratif n'avait été préparé. Ils ont donc eu complétées par des comités inter
ministériels 8 composés de délégués des recours à d'autres organismes, privés
principaux ministères concernés par les ceux-là, les consortiums. L'initiative en
problèmes de consommation et de product revient conjointement au comité des
ion — en général le Commerce, l'Arme Forges et à Albert Thomas, qui mettent sur
pied la première ébauche de ce type ment, la Guerre, parfois l'Agriculture et
l'Intérieur — et de représentants des d'organisme en novembre 1915. Le comité
branches professionnelles intéressées. Ces des Forges crée à Paris un service de
comités techniques ont pour tâche de centralisation des commandes des indust
centraliser les demandes d'achat à l'étran riels français et un bureau à Londres pour
ger, principalement en Angleterre, et de les répartir entre les différents fournisseurs,
veiller à la répartition des importations tandis que la commission officielle se
entre les utilisateurs publics et privés, ainsi charge d'obtenir du gouvernement britan
que de surveiller les prix pratiqués à la nique les autorisations nécessaires, l'Anglet
erre ayant institué le régime des licences revente.
d'exportations. En mars 1916, le comité La demande des Britanniques, qui
des Forges a le monopole des importations souhaitaient n'avoir à faire qu'à un seul
de fontes d'Angleterre, puis celui des interlocuteur, a joué un rôle essentiel dans
fer-blancs, puis, en août 1917, celui des la constitution de ces organismes de
aciers ordinaires par le biais du Comptoir centralisation. En effet, pendant les deux
d'exportation des produits métallurgiques. premières années de la guerre, il y avait à
L'Etat lui-même est le client du Londres deux missions françaises chargées
dont il surveille par ailleurs la gestion. des achats de blé, l'une pour l'intendance
Déposant devant la commission parlementmilitaire, l'autre pour les besoins civils, qui
aire d'enquête sur la métallurgie, Robert entraient en concurrence entre elles, d'une
Pinot, secrétaire général du comité des part, avec les acheteurs anglais, d'autre
Forges dira: «J'ai voulu servir mon pays pour procéder aux achats sur les
gratuitement ; j'ai géré pour le compte de marchés mondiaux du blé. Cette concur
l'Etat plus de 800 millions de francs » 9. rence se reportait ensuite sur les affrèt
De la même façon, le contrôle de la ements dont le taux augmentait régulièr
production et du commerce de l'alumiement en dépit des réglementations britan
nium, établi au cours de l'été 1915, est niques. La menace du gouvernement
confié à la société l'Aluminium français qui anglais de retirer un certain nombre des
était en position de monopole dans cette navires, mis par lui à la disposition de la
branche avant la guerre. Dans les secteurs France, a fortement contribué à la mise sur
non concentrés, la constitution de consor- pied d'un protocole d'accord, signé le 26
novembre 1916. Aux termes de cet accord,
Anglais, Italiens et Français décidaient 8. Le premier comité interministériel a été créé en mai 1916
d'assurer en commun l'achat et le transport à la demande de Clémentel, ministre du Commerce et avec le
concours d'Albert Thomas, alors sous-secrétaire à l'Artillerie et du blé au sein d'un même organisme, le aux munitions, pour la répartition des « bois et métaux » entre les
Wheat Executive. différents utilisateurs.
9. Déposition de R. Pinot, le 17 septembre 1919, devant la Mais les comités interministériels ne commission d'enquête parlementaire sur la métallurgie, sous- Briey, AN, C 7724. disposaient pas en général des moyens
-46- L'ETAT EN 14-18
manifeste, quelle que soit leur couleur tiums est encouragée, en particulier par
politique : ils ne sont pas préparés à voir Clémentel, ministre du Commerce et de
l'industrie pendant la presque totalité de la dans l'Etat autre chose qu'un arbitre
au-dessus des intérêts individuels n. guerre, ainsi que par Louis Loucheur,
ministre de l'Armement après le retrait
d'Albert Thomas. Ainsi est créée, en O TOUT POUR LA PRODUCTION
septembre 1917, la société anonyme Miner
Le souci d'augmenter et de régulariser la ais et métaux qui regroupe la plupart des
production industrielle et agricole se manifproducteurs de plomb et zinc (dont
este dès 1915, comme en témoigne la Penarroya) dans l'intention de procéder à
création par le ministre de la Guerre des toutes les opérations concernant le plomb,
comités consultatifs d'action économique, en liaison avec le comité interministériel du
par un décret du 25 octobre 1915. Leurs zinc, du plomb et de l'étain 10. Clémentel
missions sont définies par une instruction encourageait particulièrement ce type de
du 3 décembre 12, qui les invite à « rechercréations dans lesquelles il voyait l'amorce
cher toutes les mesures d'intérêt général d'une restructuration de l'industrie fran
ainsi que celles qui intéressent l'ensemble çaise appelée à se compléter, la paix
de la région et qui sont de nature à revenue, par des ententes avec les indust développer l'activité agricole, industrielle
riels des pays alliés pour faire pièce à la et commerciale de la région ». Présidés par puissance de l'industrie allemande et éven
le préfet du département où siège le comité tuellement américaine. Pendant la durée de
régional (précisé par décret), ils comprenn
la guerre en tout cas, les consortiums ont ent l'intendant militaire, des fonctionjoué un certain rôle, mais la règle selon
naires et des élus locaux ainsi que des laquelle les bénéfices afférents aux opéra
représentants de l'industrie, du commerce tions menées pour le compte et avec l'aide
et de l'agriculture, nommés par le ministre de l'Etat devaient être nuls ou très faibles,
de la Guerre parmi les membres des ne semble pas avoir été respectée avec
Chambres de commerce et des Chambres autant de rigueur que ce qu'affirme Robert
consultatives des arts et manufactures. Des Pinot pour le comité des Forges. Les
sous-comités départementaux, dont la enquêtes menées par les députés sur les
composition est calquée sur celle des agissements de l'Aluminium français et de
comités régionaux, sont également prévus Minerais et métaux témoignent de moins
dans chaque chef-lieu de département. Si de scrupules dans la gestion des fonds
leur rôle a surtout consisté à transmettre au d'Etat et de l'utilisation de la caution de
pouvoir central les doléances des régions, il l'Etat pour développer des activités pure
n'en demeure pas moins que cette mesure ment privées et éliminer des concurrents.
allait dans le sens des idées régionalistes Elles révèlent aussi les réticences d'un dont le député Jean Hennessy 13 s'était fait certain nombre de fonctionnaires présents
dans les comités interministériels pour ce
type de collaboration entre l'administra
tion et les industriels qui, par ailleurs, ont 10.11. Commission Issu du comité d'enquête interministériel sur la des métallurgie, bois et métaux. sous-
l'avantage d'être représentés au sein même
commissions aluminium et zinc-plomb-étain, AN, C 7722, du comité chargé de contrôler le consor 7723, 7724.
12. Journal officiel du 5 décembre 1915. tium qu'ils animent. Quant aux députés de 13. J. Hennessy, La réorganisation économique de la
la commission d'enquête, leur gêne est France, Paris, s.d.
-47- ARTICLES
l'avocat quelques années auparavant. L'his devient le seul acheteur des industriels qui
torien Henri Hauser 14 considère aussi que ont reconverti leurs activités dans la
le régionalisme avait marqué quelques production des matériels de guerre. Les
points, même si la définition de la région commissions que crée Albert Thomas ont
portait la marque du ministère qui l'avait alors pour fonction principale de surveiller
créée : il s'agissait des régions de corps les conditions dans lesquelles s'effectuent
d'armée de la zone de l'intérieur. les principaux marchés. En juillet 1915,
une loi autorise les services du sous- Moins ambitieuses dans leurs objectifs
que ces comités régionaux, des commiss secrétariat aux Munitions et à l'artillerie à
ions nombreuses ont été créées par le consentir des avances aux industriels four
ministre de l'Agriculture, Jules Méline, nisseurs de l'administration de guerre pour
afin d'étudier les moyens de développer les la création et le développement de l'outil
productions spécialisées ou d'améliorer les lage nécessaire. Le 12 septembre, est
rendements. Le 5 juin 1916, une commiss instituée une commission des contrats qui
ion est chargée d'envisager les moyens de se trouve confrontée à toute les difficultés
développer l'industrie fruitière ; le 23 d'application d'une disposition aussi génér
octobre, une commission où siègent des ale. Composée de représentants de l'admi
nistration, du patronat et d'ingénieurs, elle députés, des sénateurs, des représentants
de l'administration et les délégués des est d'abord présidée par Albert Claveille,
sociétés d'agriculture s'intéresse aux directeur général des Chemins de fer de
moyens de développer la « culture mécani l'Etat, puis par le conseiller d'Etat Arthur
que». Sur la base de ses conclusions, le Fontaine, quand Claveille est appelé à
ministère de l'Agriculture débloquera, en prendre la direction générale du service des
1917, 30 millions de francs pour l'achat de fabrications au sous-secrétariat à l'Artille
tracteurs. L'Etat intervient dans les rela rie et aux munitions. Ses rapports permett
tions commerciales entre les producteurs ront de préciser les règles financières et
de betteraves et les industriels du sucre et, à administratives nécessaires dans ces rela
la demande des betteraviers, charge une tions entièrement nouvelles entre l'Etat et
commission (le 5 décembre 1916) d'étudier le patronat.
les moyens d'augmenter le rendement en De la même façon, le ministre du
sucre à l'hectare. Michel Augé-Laribé, Commerce constitue, en octobre 1915, un
secrétaire général de la Confédération comité consultatif chargé d'étudier « les
nationale des associations agricoles, qui est prix d'achat et de cession et les conditions
chargé de faire pour la dotation Carnegie le générales des marchés de l'Etat » composé
bilan de l'agriculture française après la de quatorze membres, trois sénateurs, cinq
guerre 15, juge l'action de l'Etat intolérable députés et six représentants de l'administ
dans la mise en œuvre des réquisitions et ration. Sa tâche était immense et les
des taxations, insuffisante en ce qui enquêtes menées par les députés au sein de
concerne les aides et subventions. Ce point la commission parlementaire des Mar-
de vue n'est pas vraiment nouveau mais il
prend, à la faveur de la guerre, une ampleur
14. H. Häuser, Le problème du régionalisme, Paris, New qui ira en se développant, et ce jusqu'à nos Haven, Publication de la dotation Carnegie pour la paix
jours. internationale, s.d.
15. M. Augé-Laribé, L'agriculture pendant la guerre, Paris, Dans le domaine industriel enfin, l'e New Haven, Publication de la dotation Carnegie pour la paix
ssentiel des mesures tient à ce que l'Etat s.d.
-48- L'ETAT EN 14-18
chés 16 laissent à penser qu'il n'a pu l'offre et la demande d'emploi et qui coiffe
intervenir que sur un nombre limité de les offices de placement publics et privés
questions. qui existaient auparavant. Sa composition
Il faut remarquer que dans ces circons reflète l'esprit d'unanimité nationale qui
tances exceptionnelles, qui, non seulement règne dans les premiers temps de la guerre :
faisaient de l'Etat le principal acheteur de l'Etat, le patronat, les ouvriers s'y retrou
la production industrielle, mais qui lui vent, encore que dans des proportions
attribuaient une fonction d'incitation au inégales, car la participation ouvrière est
développement d'industries nouvelles, se modeste et n'est pas issue des organisations
sont révélées quelques personnalités mar ouvrières elles-mêmes mais d'un organisme
quantes dans le personnel politique et déjà institutionnalisé.
administratif. On pense bien sûr à Albert Le ministre de l'Agriculture, Fernand
Thomas et à Etienne Clémentel qui David, fait une démarche semblable en
préfigurent les « ministres techniciens » de annonçant en mars 1915 la constitution
la deuxième moitié du vingtième siècle ; d'une « commission de la main-d'œuvre
mais le rôle d'Albert Claveille est égal agricole » de quarante membres : dix
ement important, et ce haut fonctionnaire membres de droit représentant les mi
passera de l'administration au gouverne nistres du Travail, de l'Intérieur, des
ment en devenant sous-secrétaire d'Etat Affaires étrangères et des Colonies, les
aux Travaux publics (14 décembre 1916-12 services techniques du ministère de l'Agri
septembre 1917) puis ministre des Travaux culture et trente membres représentant les
diverses sociétés d'agriculture ou « invités à publics et des transports jusqu'en janvier
1920. raison de leur compétence », ces deux
dernières catégories permettant d'inclure
une demi-douzaine de députés et sénaO LA PAIX SOCIALE
teurs. Sous les auspices de cette commiss
L'Etat, enfin, intervient aussi dans la ion s'ouvre l'Office national de la main-
gestion de la main-d'œuvre et dans les d'œuvre agricole, doté d'une subvention de
rapports entre ouvriers et patrons par le 12 000 francs par le ministère de l'Agricul
biais de comités et offices constitués dans ture, complétée par quelques versements
ce but. Dès novembre 1914, les ministres des sociétés d'agriculture. Maigre finance
de l'Intérieur et du Travail et de la ment qui limite ses possibilités d'action, et
prévoyance sociale créent un « comité le réduit au rôle de bureau de renseigne
central pour le déplacement des chômeurs ments. Il réussit cependant à installer des
et réfugiés belges et français », présidé, en bureaux d'immigration dans les départe
l'absence du président du Conseil et des ments frontaliers de l'Espagne et de l'Italie.
ministres concernés, par le conseiller Il tente, pour remplacer les hommes
d'Etat Arthur Fontaine. Y siègent les mobilisés, de rétablir les courants migrat
représentants des principales organisations oires qui existaient avant la guerre. Mais
patronales (comité des Houillères, comité « ici comme ailleurs, on a fait ce qu'on a
des Forges, compagnies de chemin de fer, pu, sans étude préalable, sans plan d'en-
etc.) et «trois membres ouvriers élus du
conseil supérieur du travail » 17. Ainsi se
met en place très vite un organisme central 16. AN, C 7736, 7737, 7738.
qui joue un rôle d'intermédiaire entre 17. Réorganisé le 14 mars 1903.
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