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La fabrique des héros. Pédagogie républicaine et culte des grands hommes, de Sedan à Vichy - article ; n°1 ; vol.65, pg 13-34

De
23 pages
Vingtième Siècle. Revue d'histoire - Année 2000 - Volume 65 - Numéro 1 - Pages 13-34
L'héroïsme des vaincus de 1870 a-t-il eu plus de vertus pédagogiques que celui des vainqueurs de 1918 ? Ou l'éducation nationale des années 1930 n'a-t-elle pas été plus affectée par le prix de la victoire que l'instruction publique de la Belle Époque par les désastres de l'année terrible ? Dans quelle mesure la crise du patriotisme est-elle liée à l'interaction entre la morale scolaire et les transformations sociales au temps des masses ? Cette étude sur les images et les fonctions des héros et des grands hommes dans la pédagogie républicaine propose des réponses à ces questions, et s'efforce d'analyser les logiques sociales qui présidaient aux diverses conceptions de la formation intellectuelle et morale des citoyens.
The Making of Heroes. Republican Pedagogy and the Cult of Great Men, from Sedan to Vichy. Jean-François Chanet.
Does the heroism of the conquered of 1870 have more pedagogical worth than that of the 1918 conquerors ? Or was the national education of the 1930s more affected by the price of victory than public education of the Belle Epoque by the disasters of the terrible year ? How (much) is the crisis of patriotism linked to the interaction between school morale and the social transformation at the time of the masses ? This study on the images and functions of heroes and great men in republican pedagogy offers answers to these questions and attempts to analyze the social logic that went into the various conceptions of the intellectual and moral formation of citizens.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jean-François Chanet
La fabrique des héros. Pédagogie républicaine et culte des
grands hommes, de Sedan à Vichy
In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°65, janvier-mars 2000. pp. 13-34.
Résumé
L'héroïsme des vaincus de 1870 a-t-il eu plus de vertus pédagogiques que celui des vainqueurs de 1918 ? Ou l'éducation
nationale des années 1930 n'a-t-elle pas été plus affectée par le prix de la victoire que l'instruction publique de la Belle Époque
par les désastres de l'année terrible ? Dans quelle mesure la crise du patriotisme est-elle liée à l'interaction entre la morale
scolaire et les transformations sociales au temps des masses ? Cette étude sur les images et les fonctions des héros et des
grands hommes dans la pédagogie républicaine propose des réponses à ces questions, et s'efforce d'analyser les logiques
sociales qui présidaient aux diverses conceptions de la formation intellectuelle et morale des citoyens.
Abstract
The Making of Heroes. Republican Pedagogy and the Cult of Great Men, from Sedan to Vichy. Jean-François Chanet.
Does the heroism of the conquered of 1870 have more pedagogical worth than that of the 1918 conquerors ? Or was the national
education of the 1930s more affected by the price of victory than public education of the Belle Epoque by the disasters of the
terrible year ? How (much) is the crisis of patriotism linked to the interaction between school morale and the social transformation
at the time of the masses ? This study on the images and functions of heroes and great men in republican pedagogy offers
answers to these questions and attempts to analyze the social logic that went into the various conceptions of the intellectual and
moral formation of citizens.
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Chanet Jean-François. La fabrique des héros. Pédagogie républicaine et culte des grands hommes, de Sedan à Vichy. In:
Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°65, janvier-mars 2000. pp. 13-34.
doi : 10.3406/xxs.2000.2869
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_2000_num_65_1_2869LA FABRIQUE DES HEROS
PÉDAGOGIE RÉPUBLICAINE
ET CULTE DES GRANDS HOMMES
DE SEDAN À VICHY
Jean-François Chanet
Est-il bien sûr que la mythologie natio selon lui, « c'est dans le développement
nale soit si démonétisée aujourd'hui à même du culte organisé autour d'un Chef,
cause de notre sacralisation de la liberté de soldat illustre mais dont l'autorité s'e
l'individu ? Pour nourrir cette interrogation xprime avant tout sous la forme de pré
cruciale, Jean-François Chanet argumente ceptes, de leçons de morale sociale, que
de l'effet actuel à la cause pas si lointaine. Il Vichy témoigne le plus authentiquement
suit l'élaboration d'un héroïsme approprié de sa fidélité à un certain type de système
au temps démocratique d'avant 1914, puis conceptuel hérité de la Troisième Répu
dit l'affaissement de celui-ci dans l' entre blique 2 ». Pour qui veut étudier à la fois les
deux-guerres. Il montre, surtout, la conti principes au nom desquels la pédagogie
nuité républicaine d'une pédagogie de républicaine a accordé de l'importance au
l'exemplarité des humbles, de toutes les culte des grands hommes et la réception,
« armées des ombres ». les effets de cette pédagogie, ce paradoxe,
aussi improbable que suggestif, offre un
Le 3 décembre 1934, le maréchal bon angle d'attaque.
Pétain préside le quatorzième dîner Car à quel type de système conceptuel
annuel de la Revue des Deux Raoul Girardet se réfère-t-il, et à quelle
Mondes. Dans le discours de rigueur, après fidélité ? Ne retenir de l'école selon Ferry
avoir déploré que la France ne soit « pas que sa responsabilité dans la préparation
dotée d'un véritable système d'éducation de la revanche ou, plus globalement, la
nationale » et souligné qu'à ses yeux consolidation du sentiment patriotique,
« l'instituteur, le professeur, l'officier, parti c'est prendre, dans son programme, la
cipant à la même tâche, ont à s'inspirer partie pour le tout. Et c'est faire peu de cas
des mêmes traditions et des mêmes des appréciations contradictoires dont ses
vertus », il brosse « les traits généraux d'un résultats ont fait l'objet. À cet égard, l'aff
programme capable d'assurer à notre jeu irmation du maréchal Pétain selon laquelle
nesse le bénéfice d'une doctrine virile, l'enseignement républicain s'est éloigné
exaltant l'effort collectif, l'intérêt national, du projet de ses fondateurs, qui se propos
les gloires et les destins de la patrie 1 ». aient de fixer aux Français « comme
Avec la verve iconoclaste qu'on lui unique idéal la patrie », est, dans son
connaît, Raoul Girardet considère que inexactitude, historiquement significative.
l'orateur a ici associé les enseignants et les En 1934, l'apologie de l'école patriote, à
soldats « en une formule que n'eût pas dé laquelle a sacrifié, entre 1914 et 1918,
savouée Jules Ferry ». Et « paradoxalement », Barrés même, si prompt, avant la guerre, à
1. Revue des Deux Mondes, supplément à la livraison du 2. R. Girardet, Mythes et mythologies politiques, Paris, Le
15 décembre 1934. Seuil, 1986, rééd. 1990 (coll. - Points-Histoire ») p. 85.
13
Vingtième Siècle. Revue d'histoire, 65,
janvier-mars 2000, p. 13-34. Jean-François Chanet
dénoncer les « aliborons de l'Université 1 », qu'elle poursuit parmi les conflits qui l'an
semble avoir rejoint dans l'oubli les iment, sur les tensions, enfin, qui la traver
sent, entre le collectif et l'individuel, la attaques contre la fausse et nocive neutral
transcendance et l'égalité, ou, pour reité de l'école laïque. Celles-ci cependant
prendre une image hugolienne, entre la ne sont pas tout à fait oubliées. S'il admet
force et l'âme. la « sincérité » de leurs intentions, le Maré
chal exprime des réserves sur le dessein
commun à Jules Ferry et Paul Bert de O MON PÈRE, CE HÉROS...
donner aux Français « une formation af
franchie de toute idée religieuse » : c'était Au lendemain des désastres de 1870-
1871, la lutte pour le pouvoir entre répuadmettre, à tort, suggère-t-il, « entre la
blicains et monarchistes passe par la déscience et la morale des liens de parenté ».
monstration de la capacité à redresser le Or, dans la politique scolaire républicaine,
pays, à lui assurer l'ordre, la prospérité, à cet objectif, bien loin d'être second par
lui rendre la grandeur. Dans ce débat, qui rapport au dessein unitaire, le commande
porte à la fois sur les principes et les et le colore. Car la foi qui doit attacher les
moyens, les conservateurs mettent en citoyens à la patrie, le culte que ceux-ci
avant les périls que comporterait, pour la rendront à ses héros ont leur source dans
nation comme pour la société, un retour l'idéal, analysé par Louis Dumont, de la
aux formules de la Révolution. L'un de Grande Nation « institutrice du genre
leurs meilleurs porte-parole, Emile Mon- humain 2 ». C'est pourquoi, à « l'École, ant
tégut, s'emploie à démontrer en 1871 dans ichambre de la Caserne », Georges Lapierre
la Revue des Deux Mondes que « dès le oppose « l'École, atelier d'humanité » 3. Et
premier jour la Révolution à son insu se au Renan de La réforme intellectuelle et
mit en opposition directe avec l'idée de morale, que Pétain avait cité, celui de la
patrie », pour avoir, en rompant brutaleconférence « Qu'est-ce qu'une nation ? »
ment avec l'ancienne France, voulu constde 1882.
ruire la société nouvelle au mépris de Antagonistes, les deux conceptions ont-
« l'héritage des pères », des « autels » et des elles pu, les circonstances aidant, devenir « tombeaux »4.
compatibles, sinon complémentaires ? Dans On comprend mieux, à la lumière de ce son ambivalence même, la référence à procès d'intention, pourquoi « la connais
Renan éclaire les malentendus qui ren sance et l'interprétation du passé national, daient possible la convergence. La propos futiles ou même incongrues aux yeux des
ition de Raoul Girardet justifie qu'on républicains de 1792 ou de 1848, vont, en
réexamine à la fois, dans cette perspective, 1880, paraître essentielles à la survie du
les caractères distinctifs, la puissance et la régime 5 ». Née de la débâcle, la Troisième
portée de la pédagogie républicaine. Elle République ne peut dissocier sa propre
incite à s'interroger sur la nature des rap consolidation du relèvement de la patrie.
ports que celle-ci entretient avec le passé, Et pour réussir l'une et l'autre, elle entend
sur le contenu politique et moral de l'unité
4. É. Montégut, « La démocratie et la Révolution. Les tran
1. Cf. Le Gaulois, 7 et 22 mars 1907, et La Croix, 10 août sformations de l'idée de patrie », Revue des Deux Mondes,
1909, cités par J. Touchard, « Le nationalisme de Barrés », 15 novembre 1871, p. 422-423. Cet article a été repris par
dans Maurice Barres, Actes du colloque de Nancy, Nancy, l'auteur dans la seconde édition de ses Libres Opinions mor
Annales de l'Est, 1963, p. 166. ales et politiques, Paris, Hachette, 1888, p. 331-374.
2. L. Dumont, L'idéologie allemande : France-Allemagne et 5. Mona Ozouf, « L'idée républicaine et l'interprétation du
retour. Homo aequalisLl, Paris, Gallimard, 1991, (coll. passé national », 20e conférence Marc Bloch, faite en Sor
« Bibliothèque des sciences humaines »), p. 250. bonne le 17 juin 1998. L'auteur nous a fait l'amitié de nous
3- Ce sont les titres de deux articles de G. Lapierre dans communiquer son texte, qui a été publié dans les Annales.
L'École libératrice, 29 septembre 1934, p. 2, et, pour sa r Histoire, Sciences sociales, novembre-décembre 1998,
p. 1075-1087. éponse au Maréchal, 22 décembre 1934, p. 368-369-
14 •
'
La fabrique des héros
Y a-t-il là un « modèle français » ? Soit que s'appuyer sur tout ce qui, dans le passé,
est de nature à illustrer la continuité, l'indi les pédagogues italiens aient été influencés
visibilité même entre les deux causes, et à par l'esprit des nouveaux programmes fran
en faire cheminer la conscience, comme çais, soit qu'ils en aient d'avance partagé les
aurait dit Montégut, « dans toutes les par principes fondamentaux, on observe en
ties du corps social ». La conscience, et tout cas, sur ce point essentiel, de frap
avant tout le sentiment. En toutes choses, pantes convergences avec la littérature sco
on le sait, les fondateurs de l'École répu laire de « notre sœur latine ». Cette hiérar
blicaine ont cru aux évolutions progres chie de valeurs, en effet, n'est nulle part
sives plutôt qu'aux ruptures brutales. Il ne plus évidente que dans le célèbre Cuore
faisait aucun doute pour eux que les Lu d'Edmondo De Amicis, paru pour la rentrée
mières seraient lentes à pénétrer les d'octobre 1886, traduit dès 1892 chez Delà-
masses. De là, dans les leçons de morale, grave sous le titre Grands Cœurs4 et dès
le soin mis à éveiller et cultiver les sent lors largement diffusé dans les bibli
iments comme autant de ferments d'idées. othèques scolaires et populaires5 ou sous
De là aussi l'importance donnée à la forme d'extraits dans les manuels de lec
force du lien familial. Yves Déloye a bien ture6. Comme celui de notre Tour de la
montré les divergences entre les prédicats France par deux enfants, le plan du livre,
des manuels de morale laïques et catho où l'auteur a habilement distribué les évocat
liques sur le thème de la famille. Plus éga- ions des héros du Risorgimento, suit le ca
litaire, donc plus propice au libre épa lendrier scolaire. Dès le mois de novembre,
nouissement des aptitudes individuelles, la De Amicis a placé une lettre où le père
famille moderne par excellence est « la fa blâme son fils d'avoir manqué de respect à
mille nucléaire sur laquelle la philosophie sa mère. Leçon cruelle, car le père rappelle
des Lumières fondait le pacte social ». Les à l'enfant qu'entre tous les jours terribles qui
liens qui unissent ses membres gagnent en l'attendent, le plus terrible sera celui où il
pureté, en force affective, ce qu'ils ont perdra sa mère.
perdu d'absolu et d'arbitraire. Aussi Que ce lien dût être assez fort pour ré
l'amour filial est-il tenu pour « le principe sister même aux plus graves crises, Erck-
et le modèle de l'amour de la patrie et de mann-Chatrian le suggèrent dans leur His
l'amour de l'humanité » et l'indice du toire d'un paysan, dont la première « degré de civilisation d'un peuple2 ». Idéa édition chez Hetzel a connu plus de qua
lement, donc, les héros scolaires pren rante réimpressions diverses jusqu'en dront place sur une échelle de valeurs 1886 7. Certes, Michel Bastien a reçu du
dont le sens premier doit être fixé par le
regard de l'enfant sur ses parents. On re 4. E. De Amicis, Cuore, introd. de G. Finzi, Milan, Monda-
dori, 1984. La traduction française, non intégrale (les pastrouve là le souci de Jules Ferry de ne voir
sages les plus « nationaux » n'y figurent pas) est d'A. Piazzi. enseignée à l'école que « cette bonne et Sur l'importance de ce livre, cf. G. Pécout, Naissance de
antique morale que nous avons reçue de l'Italie contemporaine (1770-1922), Paris, Nathan, 1997,
p. 191. nos pères et mères 3 ». 5. La traduction d'A. Piazzi a été aussitôt inscrite sur les
listes des livres admis par la Commission consultative des
1. Y. Déloye, École et citoyenneté. L'individualisme répu bibliothèques populaires, communales et libres (Bulletin
blicain de Jules Ferry â Vichy controverses, Paris, Presses de administratif du ministère de l'Instruction publique,
Sciences Po, 1994, p. 57-58. Cf. aussi, du même auteur, 19 mars 1892, p. 343), puis par la Commission des bibli
« Gouverner les citoyens. Normes civiques et mentalité en othèques scolaires (ibid., 9 avril 1892, p. 434).
6. Sur la longue durée de sa diffusion en France, cf., par France », L'Année sociologique, 1, 1996, p. 87-103-
2. Clarisse Juranville, Manuel d'éducation morale et d'ins exemple, les huit extraits qui figurent dans le manuel de lec
truction civique â l'usage des jeunes filles, conforme au pr ture et morale de L. Leterrier et R. Bonnet, Sur le droit
ogramme de 1882, Paris, Larousse, & éd., s. d., p. 16-17. chemin, Paris, Delagrave, 1954.
3. J Ferry, « Lettre aux instituteurs », 17 novembre 1883, 7. Sur le détail des différentes éditions, cf. la bibliographie
dans O. Rudelle (dir), La République des citoyens, Paris, Im de B. Mahieu en appendice à G. Benoit-Guyod, La vie et
primerie nationale, 1996, II, p. 110. l'œuvre d'Erckmann-Chatrian, tome XIV de l'édition des
15 :
Jean-François Chanet
C'est là le point » et de dire pourquoi on dehors l'instruction qui le fait adhérer à la
Révolution et s'engager pour la défendre. ne peut 1'« accepter sans réserve4 ».
Son premier héros est aussi son véritable Au centre de cet imaginaire moral, c'est
instituteur, et son futur beau-père, Chauvel, naturellement au père qu'il revient d'in
le colporteur protestant devenu convent carner le courage militaire. « Tu seras sol
ionnel. Au foyer, il n'a grandi qu'entre obs dat 5 » : à ce commandement la République
curantisme et misère. Mais cette pauvreté ajoute, en adoptant, très progressivement,
est la source de ses vertus, et il se déclare la conscription universelle, « comme ton
« fier d'être le fils d'un si brave homme, père ». L'association entre la figure du
qu'on aimait tant dans notre pauvre père, les vertus viriles et le sens du devoir
village1 ». Bouleversé d'entendre sa mère militaire est essentielle pour comprendre
le maudire lorsqu'il lui annonce son inten le fond de culture et de mentalité sur
tion de rejoindre le camp de Wissem- lequel se déploie le patriotisme républic
bourg, il rappelle que « chacun avait en ain, et la captation d'héritage dont celui-
quelque sorte la Vendée dans sa propre ci a fait l'objet en 1940. En tête des
famille » et commente : « C'est bien mal exempla figureront donc, en attendant
heureux d'être détesté par ceux qu'on l'armée des soldats-citoyens, les volont
aime, et auxquels on a toujours fait tous aires, ceux de l'an II, bien sûr, mais aussi
les plaisirs qu'on pouvait. » Avoir la Ven ceux de 1870.
dée dans sa propre famille : voilà bien la Le premier qui vient à l'esprit est Pierre
situation à laquelle Ferry s'est juré de Dumont, le « brave homme » d'Edmond
mettre fin. Cela supposait non seulement About. Alors qu'il lui a fallu 250 pages, ré
le pouvoir de réaliser l'égalité d'éducation, parties en 13 chapitres, pour en arriver au donc d'« enlever la femme à l'Église 2 »,
mariage de Pierre avec Barbe Bonafigue, selon la formule finale du célèbre discours
About en consacre moins de 15, dans le d'avril 1870, mais, dans les conduites indi
même chapitre XIV, logiquement intitulé viduelles, l'aptitude au pardon, la volonté
« La famille », à la décennie qui sépare la de vaincre la rancune. La morale de Hugo,
naissance du premier fils, le 12 mai I860, celle d'Après la bataille5 et de Jean Val-
du déclenchement de la guerre. Preuve, jean, doit donc primer celle de La Font
s'il en était besoin, que dans les romans aine. En mars 1908, la Revue de l'ense
d'éducation, les raccourcis, les silences, les ignement primaire et primaire supérieur,
transitions sont aussi riches de sens que organe officieux des amicales d'institu
les récits d'exploits ou de traverses, les teurs, propose le corrigé d'un sujet donné
sillages apparents de la fortune et de l'adau concours d'entrée à l'École normale
versité 6. Tout le message, ici, tient à la cod'Auteuil. Il s'agit de commenter la morale
hérence des partis adoptés par le père de de la fable Le villageois et le serpent : « II est
famille. L'éducation morale des quatre enbon d'être charitable : / Mais envers qui ?
fants nés au cours de ces dix années est
Contes et romans populaires et nationaux, Paris, Jean-Jac 4. Revue de l'enseignement primaire et primaire supér
ques Pauvert, 1963, p. 373. Cf. aussi J.-P. Rioux, Erckmann ieur, y mars 1908, p. 347. Cf. La Fontaine, Fables, VI, 13.
et Cbatrian et ou le trait d'union, Paris, Gallimard, 1989 5. Emile Lavisse, Tu seras soldat, Paris, Armand Colin,
(coll. • L'un et l'autre »), p. 157. 1888. Ce manuel, dont l'auteur, officier de carrière, est le
frère d'Ernest Lavisse, en est à sa 18e édition en 1903. Cf. 1. Erckmann-Chatrian, Histoire d'un paysan (1789-1815),
Contes et romans populaires et nationaux, op. cit., tome I, S. Chassagne (dir.), P comme Patrie (en France entre 1850
1962, p. 462, et p. 496-500 pour les citations suivantes. et 1950), catalogue de l'exposition du Musée national de
2. J. Ferry, « Discours sur l'égalité d'éducation -, l'Éducation, Rouen, INRP, 1988, p. 49, 55 et 57.
10 avril 1870, La République des citoyens, op. cit., I, p. 75. 6. Cf., sur ce point, R. Ponton, « Traditions littéraires et
tradition scolaire. L'exemple des manuels de lecture de 3. Cf. M. Agulhon, « Victor Hugo et l'École », Le goût de
l'histoire, des idées et des hommes, Mélanges offerts à Jean- l'école primaire française quelques hypothèses de travail -,
Pierre Aguet, réunis et publiés par A. Clavien et B. Müller, Lendemains 36, Zeitschrift für Frankreichforschung + Fran
Vevey, Editions de l'Aire, 1996, p. 263- zösischstudium, 9, Jahrang 1984, p. 53-63-
16 :
La fabrique des héros
« exclusivement réservée à leur mère et à Herriot écrit à son propos : « II n'y a pas
moi ». Pierre Dumont reconnaît avoir eu d'homme que j'aie aimé, admiré et res
tort de s'être « toujours abstenu de faire pecté plus que mon père 3 ».
acte de citoyen », incapable qu'il était de
« pardonner la mort ou l'exil de [s]es plus O LES CONSOLATIONS DE LA GLOIRE
chers amis », après le coup d'État du
2 Décembre. S'il se reproche aussi l'ave Si le relèvement du pays s'est accom
uglement qui le faisait croire à une rapide pagné de l'oubli des plus cruelles vérités
victoire sur les Prussiens, du moins rap- sur la guerre perdue, il n'y a pas lieu de
pelle-t-il que « les leçons de [s]on père, ce s'en étonner. Il importait aux républicains
citoyen du monde, et surtout [s]on voyage que les Français fussent bien convaincus
autour de l'Europe, avaient tué en [lui] le que cette guerre, absurdement engagée par
patriotisme exclusif du grand-papa La l'Empereur, avait été perdue à cause de l'
France ] ». L'annonce de « nos désastres » - incompétence ou de la trahison des chefs de
« il y en eut de bien glorieux », commente- son armée. Il y allait de la légitimité du lien
t-il, « par exemple la bataille de Gravelotte, entre les deux principes du peuple souver
mais la gloire n'est pas le salut » - le ain et de la nation armée. L'unanimité qui
décide à rejoindre, à quarante-quatre ans, s'est faite autour de la réforme militaire de
la garnison de Belfort. C'est là d'abord un 1872 a conservé son ambiguïté à la défini
acte de piété familiale, une preuve de fidél tion d'un service obligatoire présenté
ité à la mémoire du grand-père, volont comme « la grande école des générations
aire en 1792 : « Ma qualité de père de fa futures4 ». Les conservateurs y voyaient
mille était-elle un cas d'exemption ? Oui, l'instrument de la discipline sociale, tandis sans doute, aux yeux de la loi, mais non que la gauche entendait, selon les termes de
pas au gré du brave homme qui s'était Jaurès, « constituer la défense de la nation enfui de Launay en laissant six enfants à la par une armée vraiment populaire 5 ». Opmaison et deux écus de cinq francs dans
poser aux errements des chefs la bravoure l'armoire 2 ».
des combattants et, de l'échec militaire de À ce premier cercle, il est juste de ratt
Gambetta, faire « un succès moral 6 », il y acher les soldats de carrière à qui la défaite
avait donc là, pour les républicains, une aret la Commune ont laissé de cruels souven
dente nécessité. irs. On songe, par exemple, à François-
Mais la « transfiguration de la défaite 7 » Nicolas Herriot, qui avait fait comme adju
n'est pas due à la seule propagande répudant la campagne d'Italie de 1859, puis,
blicaine. Au volontarisme politique a rdevenu sous-lieutenant au 37e régiment de
épondu, incontestablement, une disposition marche, la guerre de 1870. Dès la pre
de l'esprit public, qui ne peut être sans mière page de ses mémoires, Edouard
rapport avec l'enracinement du régime
1. Pour R. Girardet, l'exemple donné par l'engagement de
Pierre Dumont •■ a d'autant plus de prix qu'About avait fait 3. E. Herriot, Jadis. Avant la première guerre mondiale,
profession sous le Second Empire d'un cosmopolitisme hu Paris, Flammarion, 1948, p. 5-
manitaire nettement affiché >■ (Le nationalisme français. Ant 4. Formule employée par le duc d'Audiffret-Pasquier
hologie (1871-1914), Paris, Armand Colin, 1966, rééd. Le lorsqu'il a ouvert le débat à l'Assemblée nationale en 1872.
Seuil (coll. « Points-Histoire »), 1983, p. 51). Cf. R. Girardet, La société militaire de 1815 à nos jours, Paris,
2. E. About, Le roman d'un brave homme, Paris, Hachette, Perrin, 1998, p. 121-122.
1882, p. 262-276 pour l'ensemble des citations. Preuve 5. J. Jaurès, La guerre franco-allemande (1870-1871),
parmi d'autres de la diffusion de ce livre, comme de l'His 1907, rééd. avec une préface de J.-B. Duroselle et une post
toire d'un paysan les deux titres figurent, pour face de M. Rebérioux, Paris, Flammarion, 1971, p. 287.
50 exemplaires, sur la liste des ouvrages demandés au mi 6. M. Agulhon, •• Gambetta. La Défense nationale », dans
nistère par l'inspecteur primaire d'Aurillac, le 16 jan Hommage à Gambetta, catalogue de l'exposition du Musée
vier 1899, afin d'en doter les bibliothèques d'autant du Luxembourg, 1982, p. 45.
d'écoles cantaliennes (Archives départementales du Cantal, 7. F. Roth, La guerre de 1870, Paris, Fayard, 1990, rééd.
1 T 1002). 1993, (coll. - Pluriel »), p. 685 et suiv.
17- .
Jean-François Chanet
dans le pays. Maurice Agulhon le souli Le père Gravelotte contrevient trop vis
gnait jadis, en comparaison de la littéra iblement à l'anti-alcoolisme de l'École pour
ture suscitée par la légende napoléo pouvoir faire un héros convenable. Ce
nienne « la bibliographie de la légende pendant, il inspire aux enfants « autant
républicaine est bien pauvre l ». Or n'est- d'admiration que de crainte ». Et il a son
ce pas au légendaire républicain que se jour d'exemplarité, qui n'est pas un jour
rattachent, le plus souvent, les récits des ordinaire. Si réfractaire qu'il ait été lui-
obscurs, des sans-grade de 1870-1871 ? Il y même à la morale scolaire (nous y revien
a sans doute là une des voies ouvertes au drons), Guilloux n'exprime pas seulement
progrès de l'idée républicaine dans les ici une solidarité de pauvre. Il lui est resté
consciences et l'on peut, comme François aussi le respect de la pathétique fidélité.
Roth au terme de sa grande étude sur la Le témoignage d'André Chamson, né un
guerre de 1870, déplorer qu'elle soit, an après Guilloux, en 1900, va dans le
aujourd'hui encore, mal connue. Les sou même sens et présente un autre intérêt. Le
venirs d'enfance de Louis Guilloux et vieux paysan « qui cultivait à mi-fruit la
d'André Chamson, deux écrivains de petite vigne de grand-mère... a non seule
gauche et, à leurs débuts, deux amis 2, ment fixé pour moi un des modes du lan
mais d'origines sociales et culturelles bien gage, mais encore un type humain dont je
distinctes, contiennent à ce sujet de pré ne peux me déprendre ». Car dans la
cieux indices. Le premier évoque dans Le maison familiale du Vigan, le petit protes
pain des rêves l'inoubliable silhouette du tant cévenol, sous la garde de sa grand-
tambour de ville de Saint-Brieuc, Sylvain mère, doit s'exprimer en bon français, et
Colas, plus connu sous « le sobriquet de c'est ce « maître naïf » qui lui révèle les se
père Gravelotte » qu'il devait à sa manie crets de l'occitan défendu :
de raconter cette bataille et dont il « tirait
vanité » : « Trois grands thèmes se retrouvaient dans
ses discours : la guerre de 70, la République et « Le 14 Juillet, il défilait avec les troupes, non
la Montagne. Il commençait à me parler en plus en battant du tambour, mais en portant français, en cherchant un peu ses mots... Mais, haut la bannière des vétérans. brusquement, quand il arrivait au moment où À mesure que les années passaient et que les les Mobiles du Gard se déployaient dans les anciens serraient les rangs comme ils avaient
plaines de la Loire, il se mettait à parler en fait sous le feu, le père Gravelotte devenait
langue d'oc, d'un seul coup, comme si ce pasplus digne. On eût dit qu'il prenait conscience
sage eût été une transition naturelle de son disd'une mission qui lui eût été particulièrement
cours ... Je comprenais tout ce qu'il disait. remise, de porter aussi loin que possible dans
J'étais entraîné par l'histoire, je marchais au le temps le souvenir et la preuve d'une journée
canon et c'est en avançant de talus en talus, au d'immense douleur, dont il avait eu sa belle
péril de nos deux vies, liées par la camaraderie part. Et lui qui aimait tant à boire, que l'on
du combat, que je comprenais le sens de voyait si souvent tomber dans les rues et même
toutes les phrases ... Il me disait : rouler dans le ruisseau, il savait, au jour du
-Alors, nous avons fait la République... 14 Juillet, rester digne et ferme, autant que le
Mais on n'en a jamais fini, avec elle, c'est lui permettait son pied boiteux afin qu'on n'eût
comme avec la terre. . 4 ». pas à dire qu'il avait en rien manqué à la fidél
ité jurée à ses camarades 3. »
Là encore, l'essentiel se joue en dehors
de l'école. Et cette initiation éclaire les l1. M. Agulhon, 1848 ou l'apprentissage de la République,
Paris, Le Seuil (coll. » Points-Histoire •), Nouvelle histoire de imites de son influence. Cet apprentissage
la France contemporaine, tome 8, 1973, p. 5. humain, viril aussi, à sa manière - ce sont 2. Cf. Y. Loisel, Louis Guilloux, biographie, Spézet, Coop
Breizh, 1998, p. 67-69.
3- L. Guilloux, Le pain des rêves, Paris, Gallimard, 1942, 4. A. Chamson, Les quatre éléments, Paris, Grasset, 1935,
rééd. 1977, (coll. « Folio •), p. 64. p. 73-77.
18- La fabrique des héros
les femmes qui veillent à ce que le petit parus en 1872 et suivis en 1875 des Nou
Chamson tienne sa langue -, complète, veaux Chants du soldat6, aux Poèmes
civiques publiés en 1874 par Victor de prolonge ou, chez Guilloux, corrige, met
à l'épreuve les enseignements de l'école, Laprade -, et le premier essor de l'émula
mais ne les contredit pas. L'enrichiss tion scolaire, tout indique que la péda
ement moral qu'il apporte résulte d'une gogie officielle, en préparant les futurs c
itoyens à l'idée d'une guerre juste, pour la concurrence, vécue comme naturelle, né
cessaire, et non d'une rupture. Ces témoi défense du droit et non point l'assouviss
gnages, enfin, nous rappellent combien ement de la haine, a transformé l'esprit
le sens et les formes du souvenir ritualisé public d'autant plus profondément qu'elle
entretenait en lui « une mémoire sans sont matière à changements, condi
projet4 as- tionnés par le présent, dans l'image qu'on », sans intention agressive. Cet
donne de soi comme le regard des sagissement, et les conventions rhéto
autres. riques qui l'accompagnent, suscitent les
François Roth le souligne avec raison, si attaques croisées des nationalistes et des
la question de la commémoration de 1870 anarchistes. Au tournant du siècle, l'un
ne se pose plus en 1910 dans les mêmes d'eux, Georges Darien, auteur de Biribi,
termes qu'en 1875, « plus on s'éloigne de considère que « tout a été fait, consciem
l'événement, plus l'enseignement est le vec ment et inconsciemment, pour empêcher
teur du souvenir ] ». Quant à la présentation le peuple français d'apprendre ce que fut
en réalité la guerre de 1870-1871 » : de la guerre elle-même, peut-on contester à
Ernest Lavisse le mérite d'avoir donné la « Hommes d'État, publicistes, imagiers et gri- version la plus achevée de la vulgate mauds semblèrent prendre à tâche de diss
républicaine ? Si dans ses manuels l'élabo imuler les faits et leurs résultats logiques, imméd
ration du discours s'adapte à l'âge des lec iats ou futurs, derrière un pitoyable rideau
teurs, le fond de l'argumentation ne change d'héroïsme peinturluré par le mensonge et
pas : supériorité de l'ennemi en nombre et drapé par la sottise. Faut-il faire le recensement
en armes, pas de service militaire obliga des monuments aux héros de la guerre fatale ?
Faut-il compter les myriades de cadavres alltoire de ce côté-ci du Rhin et, du côté all
emands qu'entasse à chaque Salon, aux pieds emand, un commandement mieux instruit et
de généraux français fumants d'orgueil, la fmieux préparé, donc caractère inéluctable
éconde imagination d'artistes à l'âme tricolore ? des défaites « malgré la bravoure de nos
... Le marbre, le bronze, la toile peinte, le soldats » 2. Mais le topos de l'ennemi supér
carton enluminé, les alexandrins, les iambes, ieur en nombre et en armes n'interdit ni la les phrases du livre et les périodes du discours
protestation contre les conditions de la paix semblent s'être conjurés pour donner au
ni le souhait de la revanche. peuple une singulière idée de la lutte d'il y a
Le souhait, plutôt que le projet ? Passé trente ans 5 ».
le premier moment de lyrisme revanchard
- des Chants du soldat de Paul Déroulède,
1. F. Roth, La guerre de 1870, op. cit., p. 698. 3. Cf. B. Joly, Déroulède. L'inventeur du nationalisme,
2. E. Lavisse, Histoire de France, Paris, Armand Colin, Paris, Perrin, 1998, p. 34-39.
4. M. Ozouf, •< L'Alsace-Lorraine, mode d'emploi. La quescours élémentaire, s. d, p. 159, cours moyen, 2O éd., 1922,
p. 225, cours supérieur, 2e éd., 1925, p. 362. Sur ces manuels tion d'Alsace-Lorraine dans le Manuel général, (1871-
et leur postérité, cf. P. Nora, « Lavisse, instituteur de la 1914) », dans L'École de la France. Essais sur la Révolution,
République », dans Les lieux de mémoire, tome 1. La Répub l'utopie et l'enseignement, Paris, Gallimard, 1984 (coll.
lique, Paris, Gallimard 1984 (coll. •■ Bibliothèque illustrée « Bibliothèque des histoires »), p. 218-222. Cf. aussi, « Le
des histoires »), p- 247-289- Sur l'effort de Lavisse pour thème du patriotisme dans les manuels primaires », ibid.,
- installer la gloire et la grandeur au centre de l'école ■>, cf. la p. 185-213.
préface de M. et J. Ozouf à la réédition de ses Souvenirs 5. G. Darien, La belle France, 1900, rééd. préfacée par
(lrc éd. 1911), Paris, Calmann-Lévy, 1988, p. vii-xxvm. J.-J. Pauvert, Paris, Omnibus, 1994, p. 1183.
19 !
Jean-François Chanet
O LES TROIS INSTITUTEURS DE L'AISNE dières, vingt-cinq ans, désigné - fausse
ment, selon Chauvelon - comme le chef
Cette charge incite à revenir sur l'ambi d'une compagnie de francs-tireurs qui aidait
guïté du message et de l'interprétation de ce au ravitaillement de Paris. La version offi
type de monument, et leur variation dans le cielle de ses ultima verba, où l'on trouve
temps1. L'exemple du Monument des trois des réminiscences de Danton et de Baudin,
instituteurs de l'Aisne exécutés par les veut que sur le trajet de la prison au lieu
Prussiens en 1870, inauguré à Laon le d'exécution il ait crié : « "Venez voir, habi
27 août 1899 - trois mois, donc, avant le tants de Châlons, comment meurt un Franç
Triomphe de la République de Dalou, place ais innocent." Et devant les fusils, jusqu'au
de la Nation - est éclairant. Il l'est même dernier moment, il tint la main droite levée
d'autant plus que cette inauguration a comme pour protester de cette innocence ».
fourni à quelques partisans du syndicalisme, Emile Chauvelon décrit ensuite l'agence
réunis autour d'Henri Murgier, directeur ment du monument tel qu'il a pu le voir au
d'école à Versailles, l'occasion de lancer Salon de 1899, au centre de « l'immense
l'idée de réunir à Paris, pendant l'Exposition hall vitré de la galerie du Champ-de-Mars ».
de 1900, un congrès d'instituteurs2. Le 4 juin Sur le socle, les trois héros, de gauche à
précédent, le socialiste Emile Chauvelon droite dans l'ordre indiqué. Leroy est repré
présentait aux lecteurs de la Revue de l'e senté la main droite levée, la bouche
nseignement primaire et primaire supérieur ouverte « pour crier son innocence, pour
l'historique du projet, le récit édifiant de la protester contre une sentence imméritée ».
fin des trois héros et le parti qu'en a tiré le Peu importe que les deux explications
sculpteur, Jean Carlus, élève de Falguière 3. n'aient pas tout à fait le même sens. L'im
L'initiative de la souscription est due à un pression que doit produire ce premier
instituteur de Saint-Quentin, Lechantre, en groupe est celle de « la colère vaincue, ré
1896. Debordeaux, instituteur à Pasly, avait duite à l'impuissance, mais obstinée,
vingt-sept ans au moment de l'invasion. irréductible ». Derrière le socle, l'artiste a
Pour avoir, en vain, tenté de soulever les placé un bas-relief qui représente Debor
paysans des environs de Soissons, il fut dé deaux entraînant avec lui les paysans
noncé, arrêté et fusillé. Puis les envahisseurs armés. Enfin, au pied du monument, cinq
firent subir le même sort à son second, Poul statues d'enfants, symbolisant « l'hommage
de la jeunesse à ces trois braves gens ». ette, âgé de trente ans, organisateur de la
garde nationale dans sa commune de Vaux- Reste à définir ce que ces enfants sont sup
rezis4. Vint enfin le tour de Leroy, de Ven- posés comprendre, la leçon qu'ils retien
dront et avec eux, par eux, les spectateurs.
« La 1. Cf. "statuomanie" M. Agulhon, et ■■ l'histoire Imagerie », civique dans Histoire et décor vagabonde, urbain », Chauvelon cite d'abord, pour l'approuver,
l'article de présentation du projet qui avait tome 1. Ethnologie et politique dans la France contempor
aine, Paris, Gallimard, 1988 (coll. « Bibliothèque des paru dans L'Éclair du 28 septembre 1896 : histoires »), p. 101-136 et 137-185. « Le monument de Laon n'est pas un monu2. Cf. Laurence Ruimy, ■< Recherches sur la Revue de l'e
nseignement primaire et primaire supérieur (1890-1914) », ment de haine, mais d'amour. Il n'est point mémoire de maîtrise, université de Paris-Nord, 1994, p. 39- dirigé contre les vainqueurs — qui furent 3. É. Chauvelon, « Le Monument des trois instituteurs au
Salon », Revue de l'enseignement primaire et primaire supér des barbares cependant dans la ven
ieur, 4 juin 1899, P- 293-295 (pour l'ensemble des citations geance -, il n'est que l'exaltation des qui suivent). Sur É. Chauvelon, cf. J. Maitron (dir), Diction
naire biographique du mouvement ouvrier français, vaincus, qui surent mettre leurs actes d'ac
tome XXII, Paris, Éditions ouvrières, 1984, p. 198-200. cord avec leurs paroles et consacrer par un 4. Cf. la vignette - Honneur aux braves » représentant
l'exécution de Poulette dans l'Histoire de France de J. Guiot sublime exemple l'excellence des préceptes
et F. Mane (cours élémentaire, Paris, Delaplane, 1904). Elle qu'ils enseignaient ». Il s'agit aussi de faire est reproduite dans le catalogue de l'exposition P comme
Patrie, op. cit., p. 29. entendre que le vrai responsable de ces
■20- .
'
.
La fabrique des héros
crimes, Bismarck, ne peut avoir agi « par gravait, à ses yeux, de « la puissance crois
pur patriotisme » : sante du parti clérical 2 ». La violence du
conflit ne peut donc déboucher que sur le « La guerre de 1870, « la guerre », est pure
règlement de compte, et le héros reste ment et simplement une phase de sa lutte
pour ainsi dire prisonnier de son combat contre les idées libérales et le socialisme. Et s'il la justice. C'est pourquoi il faut avoir fit à la France cette plaie cruelle, irréparable,
l'annexion de l' Alsace-Lorraine, c'est pour per à l'esprit les pages de Notre jeunesse et de
pétuer à jamais la haine et la crainte, et la né L'Argent, où Péguy fait admirer, dans les
cessité en Allemagne du militarisme, qu'il re maîtres qui l'ont formé, « des hommes de
gardait comme le plus ferme appui des l'ancienne France 3 », si l'on veut mieux
agrariens. C'est contre la France de la Révolut comprendre l'usage que la pédagogie réion que le hobereau poméranien Bismarck at
publicaine a fait du culte des grands tisait les haines ignorantes et aveugles. »
hommes.
Que reste-t-il de cette leçon ? Le monu
ment se dresse toujours sur l'avenue de la O LA - PÉDAGOGIE PAR LE GRAND HOMME »
République, près du mur de l'École nor
male devenue IUFM. Et l'office de tou Lorsque Alain affirme, en tête de son
risme de Laon distribue aux visiteurs un propos du 3 mai 1912, que « l'enseigne
imprimé où il est dit qu'il a contribué à enment moral repose sur le culte des
tretenir « dans l'esprit de l'époque cette héros5», il rappelle, sinon une vérité
haine de l'Allemagne, sentiment général éternelle, une constante de la pensée pé
qui préparait la grande revanche de dagogique française. Mais une chose était
1914 ». Sans doute n'y a-t-il pas eu seule de concevoir des critères d'exemplarité ment, entre l'intention affichée et cette in
appropriés à la formation des élites, une terprétation, dérive dans le temps mais autre de les adapter à un enseignement bien, dès le début, mélange contradictoire.
de masse. Depuis les articles classiques Il suffit, pour s'en assurer, de relire le de Maurice Agulhon sur la « statuoma- dernier Péguy. Avec autant de lucidité que
nie » à la « haute époque » de la Troisième de ferveur, il met à nu l'intime contradic
République, on sait la part qui revenait tion entre l'idéal humaniste et la foi natio
dans cet enseignement aux monuments naliste. Nul n'a éprouvé comme lui l'acuité
publics. On connaît les catégories nouvde la déchirure franco-française, mais nul
elles de grands hommes statufiés, n'a mieux senti combien la philosophie
depuis les héros fondateurs, Vercingé- fondatrice de la pédagogie républicaine,
torix en tête, célébré comme l'inventeur ou ses idéaux animateurs, avaient pour
du patriotisme français, jusqu'aux nobut de la réduire ou de la surmonter. C'est
tables cantonaux, en passant par les martsa manière de sortir du manichéisme dans
yres des deux premières Républiques. lequel Zola s'était enfermé en faisant d'un
Christian Amalvi a analysé dans la même instituteur, Marc Froment, le héros de Vér
perspective la mise en images des tradiité, le roman où il a livré sa vision de l'af
tions ou des événements jugés fonda- faire Dreyfus. Outre que Zola a porté sur
l'Affaire elle-même, de l'avis de Bernard
2. É. Zola, Vérité, 1902, éd. de C. Becker et V. Lavielle, Lazare, le regard d'un romancier enclin à Paris, Le Livre de poche classique, 1995, p. 70.
dégager des types extrêmes l, le partage 3 C. Péguy, L'Argent, 1913, dans Œuvres en prose comp
lètes, éd. de R. Burac, tome III, Paris, Gallimard, 1992 (coll. de la société en deux camps opposés ■< Bibliothèque de la Pléiade »), p. 808.
4. M. Agulhon, « La "statuomanie" et l'histoire », cité,
1. Cf. "Dreyfusards/", Souvenirs de Mathieu Dreyfus et p. 143.
autres inédits présentés par R. Gauthier, Paris, Julliard, 1965 5. Alain, Propos, tome II, éd. de S. de Sacy, Paris, Galli
(coll. « Archives •>), p- 92. mard, 1970 (coll. « Bibliothèque de la Pléiade »), p. 251.
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