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Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines qui forment actuellement le département du Gard

De
427 pages

BnF collection ebooks - "Parmi les nombreux écrivains dont la révocation de l'édit de Nantes priva la France, plusieurs appartiennent, par leur naissance et leur éducation, à des localités qui font actuellement partie du département du Gard. Quelques-uns d'entre eux, par exemple, Des Vignoles, Chauvin, Saurin, Bourguet, doivent être mis au nombre des hommes les plus remarquables de la fin du dix-septième siècle et du commencement du dix-huitième."

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CHAPITRE PREMIER
Écrivains réfugiés à l’étranger, par suite de la révocation de l’édit de Nantes

Parmi les nombreux écrivains dont la révocation de l’édit de Nantes priva la France, plusieurs appartiennent, par leur naissance et leur éducation, à des localités qui font actuellement partie du département du Gard. Quelques-uns d’entre eux, par exemple, Des Vignoles, Chauvin, Saurin, Bourguet, doivent être mis au nombre des hommes les plus remarquables de la fin du dix-septième siècle et du commencement du dix-huitième. La commune destinée de ces savants qui, obligés pour cause de religion, de quitter la France, contribuèrent à répandre le goût des lettres et des sciences au milieu des peuples du Nord, encore peu formés à la vie littéraire, nous a semblé une raison suffisante pour les réunir dans un même chapitre.

Claude Brousson

La vie de Claude Brousson appartient plutôt à l’histoire du protestantisme en France qu’à une histoire littéraire. C’est, en effet, moins par ses écrits que par la part qu’il prit aux évènements religieux de son temps, qu’il mérite d’occuper une place dans la mémoire de la postérité. Né à Nîmes en 1647, il fut d’abord avocat à la chambre mi-partie de Castres et ensuite au parlement de Toulouse. En 1683, ce fut dans sa maison que les seize députés des églises protestantes de France organisèrent un plan de résistance aux efforts que faisait le gouvernement pour la conversion des protestants. Forcé de sortir de France, même avant la révocation de l’édit de Nantes, il y revint à plusieurs reprises pour soutenir ses coreligionnaires dans leurs croyances. C’est Claude Brousson qui établit ce qu’on a appelé les assemblées du désert. Poursuivi sans relâche, il trouva cependant le moyen de composer plusieurs sermons dont il distribuait des copies dans les lieux qu’il ne pouvait visiter que rarement ; il les fit imprimer plus tard sous le titre de Manne mystique du désert. Ces discours se distinguent par la douceur et la modération du langage, par les sentiments de résignation dont ils sont pleins et par l’absence de toute parole de haine contre ceux qu’il devait, à juste titre, considérer comme de détestables persécuteurs. On a encore de Ch. Brousson une Confession de foi des Prédicateurs du désert, écrit qu’il envoya à la cour avec dix-sept de ses sermons, pour lui faire connaître la doctrine professée par les protestants et pour se justifier de l’accusation de prêcher la rébellion. On lui doit enfin un commentaire du Nouveau-Testament, ouvrage dans lequel il se proposait, entre autres, de prouver que la traduction protestante des saintes Écritures est tout à fait conforme au texte original.

Saisi à Oléron, il fut amené à Montpellier où il fut condamné à mort et exécuté sur la place du Peyrou, le 4 novembre 1698. M. Borel, dans son Histoire de l’église réformée de Nîmes, et M. Peyrat, dans son Histoire des Pasteurs du Désert, donnent des détails pleins d’intérêt sur cet homme remarquable.

Marc-Antoine de La Bastide

Né dans les Cévennes vers le milieu du dix-septième siècle, Marc-Antoine de La Bastide s’établit, à ce qu’il paraît, jeune encore à Paris. Ses connaissances et son attachement au culte protestant le firent choisir, déjà avant 16701, pour un des anciens du consistoire de cette ville. Le premier écrit par lequel il se fit connaître fut dirigé contre un projet de réunion des diverses églises chrétiennes, projet mis en avant par d’Huisseau, pasteur à Saumur2. Trois ans après, il prit la plume contre un adversaire bien autrement redoutable. Pour rendre plus facile la conversion des protestants au catholicisme, conversion à laquelle le gouvernement attachait alors la plus grande importance, Bossuet crut devoir leur montrer que les croyances de l’église catholique ne sont pas au fond aussi différentes qu’ils le pensaient, de celles qu’ils professaient eux-mêmes ; c’est ce qu’il fit dans son Exposition de la doctrine de l’Église catholique, ouvrage qu’il publia à la fin de 1671. Sur les instances de l’académicien Conrart, qui était son ami3, La Bastide entreprit de prouver que le livre de Bossuet était loin d’être une exposition fidèle de la véritable doctrine catholique. Dévoilant l’intention cachée dans laquelle avait été composé cet ouvrage et exposant à son tour la doctrine catholique telle qu’elle est réellement, il fit voir l’opposition qui la sépare, sur une foule de points essentiels, de celle des réformés, et il manifesta son étonnement qu’un évêque eût pu trouver tant de conformité entre l’une et l’autre4. Les attaques de La Bastide, appuyées par plusieurs autres écrits dans le même sens, dus à des protestants, mirent Bossuet dans un embarras d’autant plus grand, que les jésuites lui adressaient précisément le même reproche d’avoir défiguré la doctrine catholique dans son Exposition. Sa bonne foi d’écrivain et de théologien était engagée et gravement compromise dans ces discussions. Pour se tirer de ce mauvais pas, il fit tous ses efforts pour faire approuver son livre par la cour de Rome. Tout ce qu’il put obtenir, après plusieurs années de négociations, ce fut des lettres de quelques cardinaux et un bref du Pape, qui le louait et le remerciait de ses peines ; mais les cardinaux ménagèrent leurs expressions avec tant de prudence, qu’il ne leur échappa pas un mot qui pût les rendre garants de la doctrine de l’évêque français, et le bref était écrit avec tant de circonspection, qu’il ne renfermait rien d’où l’on pût conclure que le Pape approuvait le livre, et que les éloges donnés à l’auteur étaient une décision dogmatique. Muni de ce bref, de ces lettres et de l’approbation de quelques évêques, Bossuet publia, en 1680, une nouvelle édition de son Exposition de la doctrine de l’Église catholique, et la fit précéder d’un long avertissement destiné à prouver que sa doctrine était solennellement approuvée. La Bastide prit de nouveau la plume pour montrer que le triomphe de l’évêque était chimérique, et que les lettres qu’il produisait ne pouvaient pas le mettre à couvert du reproche d’avoir infidèlement exposé la doctrine de son Église5. Sans vouloir ici décider entre Bossuet et La Bastide, nous dirons seulement que Bayle donna une entière approbation à l’ouvrage de ce dernier. « J’ai vu, écrit-il à Minutoli, le 25 mars 1680, la seconde réponse de M. de La Bastide à M. l’évêque de Condom ; elle m’a bien plu. Il y a de l’esprit et de l’adresse ; et surtout je trouve l’endroit bon où il détruit le poids et l’autorité du bref du Pape et des autres approbations, que M. de Condom a obtenue et dont il a fait faire tant de cancan6. »

En 1672, La Bastide publia une traduction du traité de Ratramne : De corpore et sanguine Domini (du corps et du sang du Seigneur)7 ; c’était encore de la controverse contre l’Église catholique qu’il faisait en traduisant un ouvrage dirigé contre la doctrine de la transsubstantiation, telle que Pascase Radbert l’avait formulée au neuvième siècle.

À la révocation de l’édit de Nantes, La Bastide passa en Angleterre. Là, il continua de s’occuper des intérêts de la religion qu’il professait. À l’occasion d’un écrit anonyme qui parut en 1690, sous le titre d’Avis important aux réfugiés sur leur prochain retour en France, et qui souleva une répulsion d’autant plus vive parmi les réfugiés, qu’ils le crurent d’abord l’œuvre d’un d’entre eux, il composa un opuscule pour les désabuser et pour faire voir que l’auteur de cet écrit ne pouvait être que Pélisson qui, après avoir depuis longtemps abandonné le protestantisme, avait été chargé par le gouvernement de présider à la conversion de ses anciens coreligionnaires. Cet opuscule a été imprimé dans l’Histoire de Bayle8 (Amsterd., 1716, pages 297-362).

Le travail littéraire le plus considérable de La Bastide fut une révision d’une grande partie de la traduction des psaumes, en vers français, usitée dans le culte reformé. Conrart, qui était aussi un zélé protestant, avait revu les cinquante premiers9 ; les pasteurs et les professeurs de Genève avaient continué et achevé son œuvre10. Mais soit que la révision faite à Genève ne fût pas digne de prendre place à côté du travail de l’académicien français, soit que la révision des psaumes eût été entreprise en commun par Conrart et par La Bastide, celui-ci retoucha les cent derniers, et, joignant son ouvrage à celui de son ami, il entreprit de faire recevoir cette nouvelle traduction par les réfugiés de Londres. Il y eut à ce sujet de grandes discussions. Les uns prirent parti pour la version nouvelle, et les autres pour le vieux style de Marot et de Bèze11. Le sentiment de ces derniers prévalut pendant longtemps, et ce n’est que bien des années après la mort de La Bastide qu’on adopta, dans le culte réformé, une traduction dans laquelle on fondit ensemble les travaux de Conrart, de La Bastide et des pasteurs et professeurs de Genève. C’est celle qui se chante encore aujourd’hui dans les temples protestants.

1Histoire de l’Édit de Nantes, tome III, seconde partie, page 146.
2Histoire de l’Édit de Nantes. Nous verrons plus loin que J. Graverol s’éleva également contre d’Huisseau.
3Réponse au livre de M. l’évêque de Condom, etc. La Bastide ne mit pas son nom à ce livre ; mais en le dédiant à Courart, il se désignait d’une manière assez claire.
4Hist. de l’Édit de Nantes, tome III, seconde partie, page 234.
5Histoire de l’Édit de Nantes, tome III, seconde partie, pages 234-236.
6Bayle, Lettres, tome I, page 164. Comp., Bayle, Epistola de scriptis adespotis, dans Œuvres diverses, tome IV, page 166.
7Cette traduction eut une seconde édition en 1717.
8Bayle, Lettres, t. III, p. 926.
9Les Psaumes retouchés sur l’ancienne version de Clément Marot, Charenton, 1677, in-12.
10Les cent cinquante psaumes parurent à Genève en 1679, chez Samuel de Tournes. Voir Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de France, par Petitot, tome XLVIII pages 23, 24 et 26.
11Bayle, Lettres, tome III, page 940.
François Térond

François Térond, né à Valleraugue en mai 1639, est connu par une nouvelle traduction en vers des psaumes de David et par quelques poésies religieuses destinées à servir de cantiques pour le culte réformé auquel il appartenait. Cet essai ne fut pas plus heureux que ceux de Conrart, de La Bastide et des pasteurs et professeurs de Genève.

Forcé de quitter la France pour cause de religion, il se retira à La Haye. Une particularité assez insignifiante attira sur lui l’attention du stathouder, depuis Guillaume III, roi d’Angleterre. Térond habitait une maison située en face du palais de ce prince. Devant sa fenêtre s’élevait un arbre immense qui interceptait presque complètement le jour, de sorte que, pour ne pas renoncer au travail, il était obligé d’avoir continuellement de la lumière. Cette circonstance étant venue par hasard à la connaissance du prince, l’ordre fut donné d’abattre immédiatement cet arbre. On prétend que Térond devint plus tard son chapelain. Il mourut à la Haye, le 19 avril 172012.

12Bayle, Nouvelles Lettres, La Haye, 1709, t. I, p. 241 et 242. – Bayle, Lettres, Amst., 1729, t. III, p, 940, note 3. – Histoire de Bayle et de ses ouvrages, Amst., 1716, p. 3 et 184.
Étienne Chauvin

Étienne Chauvin, fils d’un marchand de Nîmes, où il naquit le 18 avril 1640, fut ministre de la religion réformée. À la révocation de l’édit de Nantes, il chercha un asile en Hollande. Pendant quelques années, il desservit l’église de Rotterdam ; plus tard, il pourvut à son existence en prenant dans sa maison des pensionnaires auxquels il donnait des répétitions ; enfin, il réussit à améliorer sa position par les écrits qu’il publia. Il paraît cependant que ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à se faire connaître du public. Les libraires hollandais du dix-septième siècle n’étaient pas plus disposés que les éditeurs du dix-neuvième à se mettre en frais pour des ouvrages sérieux, surtout quand ils étaient d’écrivains encore inconnus. Jordan13 nous a conservé sur ce sujet une anecdote qu’il lui avait probablement entendu raconter. Porté par la nature de son esprit aux études scientifiques, Chauvin avait fait un ouvrage sur la physique ; c’était son début dans le monde savant : il offrit son manuscrit à un libraire. « Monsieur, lui demanda celui-ci, avez-vous fait des chansons – Non ! répondit Chauvin. – J’en suis fâché, répliqua le libraire, si vous vouliez en faire, je serais sûr du débit et je vous les paierais bien. » Chauvin, qui ne se sentait pas d’aptitude pour ce genre de composition, emporta tristement son manuscrit.

Cependant, il jouissait déjà d’une certaine réputation. Il était regardé, et avec raison, comme un homme versé dans les sciences et dans la philosophie. Il s’occupait avec succès de physique expérimentale, et en même temps il avait étudié avec soin l’histoire de la philosophie et les systèmes de l’école cartésienne à laquelle il faisait profession d’appartenir. Quand, en 1688, une longue maladie obligea Bayle de suspendre ses leçons, Chauvin fut chargé de le remplacer14. Il eut même, pendant quelque temps, l’espérance d’occuper définitivement cette position, soit qu’il crût que Bayle ne pourrait plus reprendre ses leçons, soit qu’il pensât que son enseignement avait été assez goûté pour qu’on voulût le conserver. Ce n’était là qu’une illusion. La chaire de philosophie qu’on avait donnée à Bayle n’avait été créée que pour lui, et s’il n’avait pas pu continuer ses leçons, elle aurait été supprimée15.

En 1694, Chauvin entreprit la publication d’un journal dont il paraissait un numéro tous les deux mois, sous ce titre : Nouveau Journal des Savants. Cette entreprise offrait peu de chances de succès. « On commence, dit Bayle, en annonçant à Minutoli l’apparition de ce journal, à se lasser de cette sorte d’écrits, et je ne sais si le sel et les agréments de ce nouveau journal réveilleront le goût languissant : j’en doute16. » Bayle ne se trompa pas ; cette publication périodique n’eut pas le même succès que l’Histoire des Ouvrages des Savants, que faisait paraître à cette époque Basnage de Beauval. Chauvin avait plus d’érudition que de goût ; il était plus versé dans les sciences que dans les lettres ; son journal, qui se ressentait de ces dispositions, devait offrir peu d’intérêt à la masse ordinaire des lecteurs. Il prit cependant une nouvelle importance en 1696. Chauvin, appelé en 1695 à Berlin, où le génie de Frédéric-Guillaume, surnommé à juste titre le Grand Électeur, avait déjà commencé de fixer les lettres et les arts, avait été nommé professeur et inspecteur du Collège français, établissement qui, dirigé par des réfugiés, mais fréquenté à la fois par des Français et des Allemands, fournit, pendant plus d’un siècle, une foule d’hommes remarquables à toutes les carrières de l’État, et qui, dès l’origine, forma une école presque aussi complète que les universités de second ordre17. Le Nouveau Journal des Savants devint, dès ce moment, l’organe littéraire des écrivains établis dans le Brandebourg.

La société royale des sciences de Berlin, peu de temps après sa fondation, admit Chauvin dans son sein. En rendant ainsi hommage à l’étendue et à la profondeur de ses connaissances, elle acquit un membre qui non seulement lui fit honneur, mais qui, encore, lui rendit de notables services. « Il concourut, avec un certain nombre de ses confrères, à établir plusieurs genres de correspondances scientifiques, entre autres avec les médecins les plus experts de la Prusse, satisfaits de pouvoir se grouper autour d’une autorité centrale en matière de science. À ces correspondances remontent les rapports qui, de bonne heure, se formèrent entre l’académie de Berlin et l’université de Halle, rapports de mutuelle influence et de parfaite union, auxquels cette université a dû une Société des Sciences naturelles, et la Prusse une bonne partie de sa gloire littéraire18. »

Chauvin avait apporté à Berlin la réputation d’un maître exercé, d’un penseur sérieux, d’un consciencieux érudit et d’un naturaliste distingué. Cette réputation, il la devait à des ouvrages de philosophie, consacrés en général à la discussion des importantes questions de théologie naturelle si vivement agitées par les grands écrivains de la fin du dix-septième siècle. En 1692, il publia un écrit sur la connaissance de Dieu (De cognitione Dei), écrit dans lequel il demandait tour à tour à la philosophie et à la physique expérimentale, des preuves pour l’existence de Dieu et des inductions satisfaisantes sur ses perfections invisibles. L’année suivante, il développa, en l’étendant plus loin, ce même ordre d’idées dans un ouvrage sur la religion naturelle (De naturali religione), et la même année il fit paraître, pour défendre quelques-unes de ses opinions qu’on avait attaquées, un nouveau volume intitulé : Éclaircissements sur le livre de la Religion naturelle. L’ouvrage qui contribua le plus à sa réputation, est un dictionnaire philosophique (Lexicon rationale sive thésaurus philosophicus, Rotterd., 1692, in-fol.) Composé sur le modèle du Lexicon philosophorum (1633), auquel un sage éclectique, Rodolphe Goclenius, avait attaché son nom cinquante ans auparavant, le Lexique ou Trésor de Chauvin est à la fois plus étendu, plus complet, non moins judicieusement ordonné, ni moins habilement rédigé. Cet essai d’encyclopédie est une sorte de pendant dogmatique et systématique, une manière de contre-pied du plus fameux ouvrage de Bayle, du Dictionnaire historique et critique. C’est une œuvre immense, beaucoup plus instructive qu’attachante, où l’on heurte contre mille réminiscences scolastiques, contre des formes trop arides, trop sévères, mais qui fut pourtant fort utile, puisque les devanciers de Brucker, et Brucker lui-même, y puisèrent presque autant qu’à l’ouvrage de Bayle19. « Le Lexique de Chauvin mérite encore plus de fixer l’attention, si on le considère comme le résumé du mouvement cartésien, ou, pour mieux dire, comme le dictionnaire de la philosophie cartésienne20. Sous ce rapport, il a droit à une place dans l’histoire de cette école, la plus importante qui se soit produite en France dans les temps modernes. Chauvin a été le représentant du cartésianisme pur parmi les Français réfugiés en Prusse, comme le genevois Chouet, le maître de Bayle, le fut dans l’école de Calvin et de Bèze. » De même que le professeur de Genève, Chauvin, après 1700, se livra chaque jour davantage à l’étude de la physique et voulut combler ainsi les principales lacunes de la doctrine de Descartes. Tout en appréciant les obligations que cette doctrine lui a, l’on peut reprocher à Chauvin de n’avoir pas assez séparé les sciences naturelles des sciences morales et de la philosophie spéculative21. En métaphysique, en morale, en psychologie, ajoutons-le, il s’entendait presque toujours avec Leibnitz, dont il repoussa néanmoins les hypothèses les plus célèbres et les plus contestées22.

Chauvin passa le reste de ses jours à Berlin, occupé d’études philosophiques et principalement de physique expérimentale23. Il mourut dans cette ville en septembre 1725.

13Jordan, chargé par Frédéric II, de l’administration et de la direction des universités de la Prusse, fut un des hommes qui contribuèrent le plus aux progrès des lettres et des sciences dans ce pays. Voir Formey, Éloges des Académiciens de Berlin, t. I, p. 26-32, et Bartholmess, Hist. philos, de l’Académie de Prusse, t. I, p. 143 et 269.
14Bayle, Lettres, t. I, p. 290.
15La ville de Rotterdam fonda deux chaires : l’une pour Bayle et l’autre pour Jurieu, dans le but unique de donner à ces deux hommes remarquables un moyen d’existence. Bayle, Lettres, t. I, p. 306, 307.
16Bayle, Lettres, t. II, p. 544, 545.
17Bartholmess, Histoire philosophique de l’Académie de Prusse, t. I, p. 6 et 7.
18Bartholmess, Histoire philosophique de l’Académie de Prusse, t. I, p. 48.
19Bartholmess, Histoire philosophique de l’Académie de Prusse, t. I, p. 47.
20Le Lexicon rationale a eu plusieurs éditions ; la meilleure est celle de Leuwarden, 1713, in-folio, avec figures.
21Il faut reconnaître qu’en cela même il était fidèle à l’esprit et à la tendance de Descartes.
22Bartolmess, Histoire philosophique de l’Académie de Prusse, t. I, p. 47 et 48.
23On doit encore à Chauvin un mémoire inséré dans les Miscellanea Berolin., sous le titre de Nova circa vapores hypothesi.
Jean Graverol

Jean Graverol, sans posséder des connaissances aussi variées et aussi étendues que son frère François Graverol, se rendit recommandable par sa vie autant que par ses écrits. Né à Nîmes le 28 juillet 1647, ou, suivant la note fournie par Graverol de Flogrhevar aux continuateurs de Moréri, le 11 septembre 1636, il se consacra au ministère évangélique, qu’il exerça d’abord à Lyon, et ensuite, quand le protestantisme fut proscrit, à Amsterdam et à Londres. Bayle24, Charles Spon, ainsi que son fils, Jacob Spon, et plusieurs autres savants non moins célèbres faisaient grand cas de ses talents et de ses ouvrages, et lui étaient attachés par les liens de l’amitié.

Le premier écrit qu’il publia fut une réponse à l’ouvrage que d’Huisseau, pasteur à Saumur, avait fait paraître en 1670, sur la réunion des diverses communions chrétiennes. Ces projets avaient été si souvent suivis de la défection de leurs auteurs, que, quelque louable que parût être leur but, ils n’étaient accueillis par les protestants qu’avec défiance ; celui d’Huisseau fut d’autant plus mal reçu qu’il paraissait à une époque où le gouvernement et le clergé redoublaient d’efforts pour gagner les protestants au catholicisme. Nous avons déjà vu que La Bastide avait écrit contre lui. J. Graverol l’attaqua à son tour, dans un ouvrage intitulé : De Religionum conciliatoribus (Lausanne, 1674), et publié sous le pseudonyme de Rolegravius, anagramme de Graverolius.

En 1682, il fit paraître un livre de controverse : L’Église protestante justifiée par l’Église romaine sur quelques points de controverse (Genève in-12). Cet écrit, qui fut publié sans nom d’auteur, passa d’abord pour être de Bruguier, et piqua la curiosité de Bayle25. L’année suivante, il vengea, dans un court opuscule, la mémoire de Théod. de Bèze des traits lancés contre ce réformateur par le P. Maimbourg, à l’occasion d’une épigramme contenue dans ses Juvenilia. « J’ai lu cette courte dissertation avec bien de plaisir, dit Bayle ; la latinité en est fort belle et il y a des traits de lecture fort curieux26. »

Les évènements qui suivirent la révocation de l’édit de Nantes ne laissèrent pas assez de repos et de liberté d’esprit à J. Graverol pour poursuivre le cours de ses travaux littéraires. Il ne reparut dans l’arène qu’en 1694, et ce fut pour combattre un adversaire redoutable. L’auteur de la Theoria telluris sacrœ (1689), Thomas Burnet, continuant ses recherches sur la Genèse, fit paraître, en 1693, un ouvrage intitulé : Archeologiœ philosophicœ sive Doctrina antiqua de rerum originibus, libri duo. (Deux livres d’archéologie philosophique ou de la doctrine antique des origines des choses.) Th. Burnet voulait y prouver que le récit que Moïse fait de la création ne peut pas être pris dans le sens littéral, surtout à cause des nombreuses contradictions qu’il renferme, et qu’il ne doit être regardé que comme une allégorie et un ingénieux symbole. Cette théorie parut à J. Graverol porter une grave atteinte à l’autorité des livres saints ; il crut devoir la réfuter et, dans ce but, il composa un traité, qu’il publia en 1694, sous ce titre : Moses vindicatus, sive asserta historiœ creationis mundi, aliarumque rerum quales a Mose narrantur veritas adversus Th. Burneti archeologias philosophicas (Moïse vengé ou preuves de la vérité de l’histoire de la Création du monde et des autres récits de Moïse, contre les archéologies philosophiques de Th. Burnet). Cette dissertation est aussi savante que pesante et fastidieuse, tandis que l’ouvrage de Th. Burnet brille autant par l’élégance du style que par la vivacité de l’imagination. Aussi, la Théorie de la terre et l’Archéologie philosophique trouvent encore des lecteurs, et le Moyse vengé n’en a plus depuis longtemps27. À peu près vers la même époque parurent deux autres productions de l’ancien pasteur de Lyon ; l’une était un éloge de son ami, Jacob de Spon ; elle fut insérée dans les Nouvelles de la République des Lettres, journal publié par Bayle ; l’autre était un traité sur les Points fondamentaux de la religion chrétienne (Amst., 1697).

J. Graverol avait conservé un vif attachement pour sa ville natale. Pour se distraire des ennuis qu’il éprouvait dans son exil, il composa une Histoire abrégée de la ville de Nîmes, où il est parlé de son origine, des beaux monuments de l’antiquité qui s’y voient, des hommes illustres qu’elle a produits, de ses martyrs, etc. (Londres, 1703.) Cet ouvrage n’a qu’une médiocre valeur ; mais le sentiment qui l’a dicté doit en faire excuser la faiblesse ; et d’ailleurs l’auteur ne pouvait pas trouver à Londres les documents nécessaires pour ce travail.

Le dernier ouvrage de J. Graverol fait honneur à son jugement, et prouve qu’il avait su résister aux entraînements religieux auxquels se livrèrent, à cette époque, beaucoup de réfugiés et que les malheurs de la proscription n’étaient que trop capables de produire. Le célèbre géomètre Fatio, par une de ces bizarreries qui ne se montrent que trop souvent dans la vie des savants, s’était déclaré le défenseur des prophètes des Cévennes ; il s’était même érigé en prophète, et il prétendait prédire l’avenir et opérer des miracles. J. Graverol, persuadé que ces folies ne pouvaient que compromettre la cause des protestants français, voulut en faire justice dans trois lettres qu’il publia en 1707, sous ce titre : Réflexions désintéressées sur certains prétendus inspirés qui, depuis quelque temps, se mêlent de prophétiser dans Londres. Cet ouvrage contribua, pour sa part, à arrêter le cours de ces fanatiques excentricités qui disparurent devant le bon sens public, après avoir été toutefois couvertes de ridicule par Shaftersbury, dans sa Lettre sur l’enthousiasme.

J. Graverol termina sa carrière à Londres, en 1718.

24Bayle, Œuvres diverses, t. I, p. 499.
25Bayle, Lettres, t. I, p. 182. – Nouvelles Lettres, La Haye, 1739, t. II, p. 166.
26Bayle, Œuvres diverses, t. IV, p. 610,
27Ménard, Histoire de Nîmes, t. VI, p. 534-536. – Basnage, Histoire des Ouvrages des Savants, t. IX, p. 391, t. X, p, 345.
Alphonse des Vignoles

Alphonse des Vignoles occupe une place honorable dans les rangs des écrivains réfugiés qui continuèrent avec succès la science protestante dont les Cappel et les Bochard avaient jeté en France les premières bases. Descendant d’une ancienne famille28, il naquit au château d’Aubais, le 19 octobre 1649, d’Alphonse des Vignoles, major dans un régiment de cavalerie, et d’une fille de Louis de Baschi, baron d’Aubais. Son père le destinait à l’état militaire, comme ses autres frères, qui étaient déjà entrés dans cette carrière. Mais le jeune des Vignoles, qui avait reçu une éducation soignée et qui annonçait de bonne heure une grande aptitude à l’étude, désira se consacrer au ministère évangélique ; on ne voulut pas s’opposer à son inclination et on lui permit d’étudier la théologie d’abord à Genève, et ensuite à Saumur. Après avoir passé, en 1673, quelque temps à Paris, il visita l’Angleterre et il séjourna plus d’une année à Oxford, où il s’acquit l’amitié de Fell et de Compton, qui s’élevèrent plus tard, par leurs talents, à la dignité épiscopale. En 1675, il fut rappelé en France pour remplir les fonctions de pasteur dans le lieu de sa naissance ; il quitta bientôt cette église pour celle du Cailar. Tout en remplissant ses fonctions pastorales avec un zèle exemplaire, il se livra avec ardeur à l’étude de l’histoire, et surtout de la chronologie, pour laquelle il avait une véritable passion. Les difficultés que présente la chronologie de l’Ancien Testament et l’insuffisance des nombreux travaux entrepris jusqu’alors pour les faire disparaître, l’engagèrent à s’occuper de ce sujet et à le traiter d’après des principes plus rationnels que ceux des chronologistes antérieurs. Tandis que ceux-ci s’étaient contentés de déterminer d’abord certaines époques remarquables et avaient ensuite plié et tordu les autres faits pour les faire cadrer avec leur système, des Vignoles résolut d’étudier les faits eux-mêmes, sans aucune préoccupation systématique, et de n’admettre que les résultats que lui donnerait cette étude. C’était, il est vrai, se condamner à un long et difficile travail, mais il n’y avait pas d’autre chemin pour arriver à des résultats positifs et certains. D’ailleurs, il ne considérait pas ce travail comme une entreprise pénible, mais comme une agréable occupation pour son esprit ; d’un autre côté, il n’était pas pressé d’arriver à des conclusions, c’est lui-même qui nous l’apprend ; aussi ne faut-il pas être étonné si ces recherches commencées au Cailar ne furent achevées que longtemps après, à Berlin. La chronologie des livres saints fut l’œuvre de sa vie presque tout entière ; les autres écrits qu’il publia, à différentes époques, ne furent que des épisodes auxquelles le conduisirent parfois ses recherches, ou que des mémoires sur divers points de chronologie, qui avaient des rapports plus ou moins éloignés avec le grand ouvrage auquel il consacrait ses principaux soins.

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