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Les Grands Artistes du XVIIIe siècle

De
522 pages

BnF collection ebooks - "Qu'est devenu le vieux Paris, celui des Parisiens, bonnes gens qui naissaient et mouraient sous le même pignon que leur père et leur grand-père, qui ne voyageaient que de Paris à Versailles, à Sceaux ou à Saint-Germain, ne connaissant la mer que par le récit des combats et des naufrages, et ne faisant d'autre ascension que celle de Montmartre ou du mont Valérien."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

Éditée dans la meilleure qualité possible eu égard au caractère patrimonial de ces fonds, conservés depuis de nombreuses années par la BnF, les ebooks de BnF collection sont proposés dans le format ePub, un format ouvert standardisé, pour rendre les livres accessibles au plus grand nombre sur tous les supports de lecture.

Préface

La science est, dit-on, la divinité du siècle ; il ne paraît pas que l’art lui cède rien de son empire sur le monde : qui n’est ou ne se croit artiste en notre temps ? Qui ne se croit le droit de juger d’une toile, d’une statue ou d’un opéra ? Depuis vingt-cinq ans l’éducation artistique s’est prodigieusement développée en France ; dès avant que toute école cléricale ou laïque, que tout lycée, que tout collège, enseignassent, de par le programme universitaire, le dessin et la musique, le goût des beaux-arts pénétrait profondément la société moderne ; le décret d’un ministre donna satisfaction au besoin général, mais ne le créa pas. À Paris, il n’est pas d’ouvriers intelligents qui ne fréquentent les musées ; on les y rencontre nombreux tous les jours ; le dimanche, ils y vont en famille, et les réflexions qu’ils y font ne sont pas sans intérêt pour les artistes et pour les observateurs qui les écoutent. La curiosité du beau n’est pas le seul attrait qui pousse les travailleurs de tous états dans les galeries de Cluny ou du Louvre ; ils viennent s’y inspirer des chefs-d’œuvre, en aider leur imagination, toujours tendue vers le nouveau ; le fabricant parisien doit créer sans cesse, créer toujours, sans jamais s’arrêter ; il lui faut satisfaire à la faim de l’insatiable fantaisie, ce grand levier de notre commerce et de notre industrie. Les œuvres de la plastique, longtemps inaccessibles aux classes moyennes, sont aujourd’hui le partage de tous.

C’est au progrès des arts du dessin que nous devons le premier rang dans toutes les branches des industries de luxe ; notre goût naturel s’y appuie sur les bases solides de l’excellent enseignement de l’art industriel. Mais quels que soient les progrès des écoles de dessin professionnel, la démonstration s’y restreint à l’étude de la ligne ; l’esprit de l’art échappe à cet enseignement purement pratique dans ses moyens et dans son but. À l’éducation artistique des masses, il manque l’initiation, c’est-à-dire la connaissance raisonnée de l’œuvre, et de la condition de sa beauté.

Si l’intelligence et le goût suffisent à tous pour admirer un bel ouvrage, il faut des connaissances spéciales pour en comprendre les beautés et se les rendre profitables par l’assimilation, qui est, pour l’esprit, ce que la digestion est pour l’économie physique.

La vie pressée qui nous entraîne ne nous permet de jeter sur toute chose qu’un rapide coup d’œil ; on veut tout savoir, vite, et sans beaucoup de peine. De toutes ces connaissances diverses dévorées à la hâte et fort mal digérées, il ne reste guère ; aussi voit-on nombre de gens déraisonner sur les questions dont ils connaissent à peine les premiers mots.

Des hommes éminents, des critiques d’art autorisés, ont écrit des ouvrages de haute valeur sur les arts et les artistes ; ils ne sont et ne peuvent être connus que d’un public d’amateurs ; le prix élevé de leurs magnifiques éditions en défend la possession au grand public, même au public artiste, qui se les fait prêter ou va les lire aux bibliothèques. Ces ouvrages, quel que soit leur mérite, traités au point de vue de l’art pur et de l’esthétique, ne conviennent qu’aux artistes et aux savants. Chaque œuvre y est minutieusement décrite et scientifiquement jugée, selon son mérite et sa valeur vénale. L’histoire d’une toile ou d’une statue, depuis sa composition jusqu’à son placement dans un musée, ses changements de lieux et de propriétaires, les différents prix qu’elle a coûté à chacun d’eux, y sont soigneusement consignés ; quant à l’artiste, il disparaît souvent, éclipsé par ses œuvres. L’utilité et l’intérêt de ces études, au point de vue de l’histoire de l’art, ne sauraient être discutés ; mais elles ne peuvent satisfaire la curiosité des simples amateurs et celle des jeunes esprits, lesquels, au contraire, cherchent l’artiste dans son œuvre.

Déjà loin de nous, les grands artistes du XVIIIe siècle s’enfoncent dans les ombres de la légende et du rêve ; ils ne s’offrent à l’esprit des jeunes générations que sous la forme vague des habitants de mondes inconnus. La vision indécise des hommes et des choses ne nous suffit ; plus le désir de connaître l’objet de son admiration ou de sa sympathie est inhérent au cœur humain ; le courant moderne étend ce besoin jusqu’à la curiosité des moindres faits, quelquefois jusqu’à la minutie.

Sans descendre aux puérilités du reportage, nous avons voulu faire revivre les gloires artistiques du dernier siècle dans la société qu’ils ont éclairée de leur talent ou de leur génie, par des portraits, dont nous avons puisé les éléments dans les mémoires de leurs contemporains, dans les lettres des amateurs et des critiques, et dans leurs propres correspondances.

Les biographes de nos gloires modernes trouveront pour leurs travaux de nombreux documents ; les journaux tiennent le public au courant de la vie intime de toutes les célébrités, il n’en était point ainsi en 1700 ; les gazettes, il y en avait fort peu, s’occupaient beaucoup plus des écrivains que des artistes ; les petits vers, les madrigaux et les épigrammes passaient avant Raphaël ou Phidias, et les peintres, à quelques exceptions près, fréquentaient peu les réunions mondaines. Quant aux sculpteurs, austères et graves encore plus qu’aujourd’hui, vivant dans leurs ateliers, ils en fermaient les portes aux curiosités vulgaires.

Nous avons visé avant tout la personnalité de l’artiste, et nous le présentons avec ses grandeurs et ses faiblesses. Afin que le lecteur le puisse juger dans son œuvre et dans sa vie, nous l’avons mêlé aux évènements et aux luttes de son temps. Les considérations du milieu social où il se meut sont aussi nécessaires pour apprécier le talent d’un artiste, que pour peser les actes de sa vie privée. Quelle que soit sa force de volonté, tout homme subit la pression du courant qu’il traverse et porte son empreinte.

Au XVIIe siècle, tout est grand : Louis XIV unit au sentiment chevaleresque de l’honneur français celui de la grandesse espagnole, qu’il tenait de sa mère ; Corneille créa des héros ; les toiles de Lebrun racontent des épopées.

Au XVIIIe siècle, Molière a fait place à Beaumarchais, l’esprit a chassé le génie. Après la tragédie, la comédie. Un historien a dit du grand roi mourant : « Ce n’est point un homme, c’est un monde qui finit 1. »

Avec le XVIIIe siècle, un monde nouveau commença ; à l’austère retenue de la dernière cour succéda la licence effrénée de celle de la Régence. Se cachant sous les dehors séduisants de l’esprit et du goût le plus raffiné, le doute et l’incrédulité commencèrent d’obscurcir le raisonnement, pendant que le mysticisme et l’illuminisme troublaient les consciences. Il semble que la lutte des bons et des mauvais anges ait recommencé dans le monde, les uns soufflant l’athéisme, les autres ouvrant les portes du monde invisible, pour en découvrir aux hommes les mystérieuses puissances ; mais, éblouis de tant de clartés, les hommes s’égarèrent dans leurs rêves, et le mal triompha. Il dut cependant se farder ; il prit le masque des grâces, les vices changèrent de nom, et l’immoralité fut à la mode. On ne demandait aux plus grands coupables que de l’esprit, le respect des convenances, et la parfaite éducation qui mit la France au premier rang des nations civilisées.

Que pouvaient alors reproduire les peintres et les sculpteurs, sinon les mœurs élégantes et faciles du milieu où ils vivaient, mœurs que les écrivains traduisaient et poétisaient dans leurs ouvrages ?

Artistes et poètes vivaient d’ailleurs de cette existence que leur rendait facile la générosité de protecteurs puissants ; ils payaient de leur talent, de leur esprit, l’hospitalité fastueuse que leur offraient la noblesse et la finance. Rivalisant de luxe et de dépenses inconsidérées, marquis et banquiers s’enorgueillissaient de compter à leur table le peintre à la mode et l’auteur du dernier madrigal.

De temps en temps quelques sages élevaient leur voix prophétique contre les plaisirs raffinés et dissolvants et contre la pire des débauches, la débauche de l’esprit. Dans ses Nouveaux essais de l’entendement humain (1740), Leibnitz s’écrie : « Si cette maladie d’esprit épidémique va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révolution même qui en doit naître ; car, quoi qu’il puisse arriver, tout tournera toujours pour le mieux en général…, quoique cela ne doive et ne puisse arriver sans le châtiment de ceux qui ont contribué même au bien par leurs actions mauvaises. » Paroles terribles, qui n’ont été que trop réalisées.

Dans la seconde moitié du siècle, l’athéisme change de masque, et c’est au nom de la morale, de la justice et du droit qu’il fait tonner les anathèmes sur les coupables, les inconscients, encore longtemps sourds aux grondements des foudres populaires allumées par les pontifes de la raison. Alors tout change, tout est à la nature, et l’art se purifie : Vien, Greuze, David, reviennent aux fécondes études et à la vérité. L’art se retrempe en retournant à ses origines ; la noble simplicité d’Apelle, à la puissante conception de Michel-Ange.

Cependant cette société du XVIIIe siècle, si diversement jugée, alors encensée, enviée des étrangers, et aujourd’hui honnie, a laissé dans notre histoire un si brillant sillon, que son reflet attire encore notre démocratie, qui, elle, n’a rien inventé en dehors de la science. Notre architecture, extra composite, s’efforce de cacher sa pauvreté sous le marbre et les dorures ; des ornements dont elle cherche à se parer, bien peu accusent l’originalité. La peinture a sa marque moderne par le faire, mais non encore par le style et la pensée. Quand un artiste veut un succès de foule, il peint un sujet Louis XV ou des figures de merveilleuses. La sculpture, malgré sa supériorité marquée, n’ose aborder le complet pour les statues des héros de notre siècle ; elle est bien embarrassée lorsqu’ils ne sont ni zouaves ni lignards.

Nos ouvriers, que vont-ils étudier dans les musées ? Les meubles Louis XV, les pendules et les bijoux Louis XV. Il y a un siècle que nous vivons sur ce fonds, et peut-être un siècle passera-t-il encore avant que la France nouvelle ait trouvé dans l’art son cachet et sa formule. Un travail de rénovation est toujours long et difficile. En art comme en politique, nous en sommes encore aux germes s’agitant dans l’ombre du chaos.

1Henri Martin.
Peintres des fêtes et fantaisies champêtres
WATTEAU
Watteau

1684-1721

Qu’est devenu le vieux Paris, celui des Parisiens, bonnes gens qui naissaient et mouraient sous le même pignon que leur père et leur grand-père, qui ne voyageaient que de Paris à Versailles, à Sceaux ou à Saint-Germain, ne connaissant la mer que par le récit des combats et des naufrages, et ne faisant d’autre ascension que celle de Montmartre ou du mont Valérien ; le Paris aux rues étroites et boueuses, où la Parisienne, citée dans toute l’Europe, allait à la foire du Pont-Neuf ou à celle du Landi, sans mettre une mouche de boue sur le bas blanc, à fourchettes brodées, non plus qu’aux nœuds de ses souliers à hauts talons, aussi coquets sous le cotillon bouffant du trottin de la modiste ou de la couturière, que sous la robe à panier de la bourgeoise ou de la marquise.

En ce temps-là, rares étaient encore ceux qui venaient demander à Paris la gloire ou la fortune. Que d’appréhensions et de larmes suivaient le téméraire qui s’aventurait dans ce foyer, rayonnant sur toute la France, tantôt avec des clartés d’astre, tantôt avec des lueurs d’incendie. Que d’étonnements, que d’espoirs et que de craintes agitaient le cœur et l’esprit du jeune homme qui, du nid paternel, tombait dans le tourbillonnement du gouffre toujours dévorant et toujours produisant !

Vers l’année 1704, un enfant de la Flandre française, fluet, presque malingre, descendait, mélancolique et songeur, l’interminable rue Saint-Martin. Devant le merveilleux portail de Saint-Merri, étouffant entre les maisons qui étreignent ses bas-côtés, il s’arrêta, admira, fouillant d’un regard curieux les fines découpures du granit. Comme il allait entrer par la petite porte en tourelle, cinq heures sonnèrent ; le jeune homme passa, hâtant le pas jusqu’à la rue de la Verrerie, où la rue Saint-Martin prenait alors le nom de rue des Arcis : là, le marteau des batteurs d’or attira l’attention du flâneur devant les baies montrant la longue table de chêne chargée de sébiles pleines de petits carrés de métal. De son œil noir, profond, animant sa face pâle, le Flamand suivait chaque coup du marteau des batteurs ; debout, d’un seul côté de la table, ils aplatissaient le métal brillant sur le tas de fer durci ; avec non moins d’intérêt il s’extasiait devant la dextérité des ouvrières, assises en face, relevant, du bout de fines pinces de buis, les feuilles d’or que d’un léger souffle elles appliquent sur le papier des cahiers avec une légèreté de papillon.

Alternant avec les batteurs d’or, les tabletiers et les bimbelotiers montrent derrière leurs vitres de mignons objets d’écaille, de bois et d’ivoire, sculptés et tournés à miracle, vierges dans leurs niches fermantes, crucifix, pièces d’échiquier, petites statuettes de tous les saints patrons, étuis, bonbonnières, tabatières et jolis dévidoirs, dont nos aïeux faisaient grand usage : notre voyageur regardait tout, boutiques et passants, la crieuse de marée, la ravaudeuse coquettement accoutrée, un marchand de baume de Syrie vendant sa drogue et attroupant les gens dans le ruisseau. Malgré les horions des piétons pressés, le jeune homme ne perd pas un geste de la princesse de Bagdad, toute vêtue de gaze et de soie ; elle a bien voulu accompagner le savant pour distribuer aux Parisiens ce baume incomparable qu’elle octroie contre un demi-blanc avec des airs de déesse. Il ne faut pas moins que le carillon de la Samaritaine annonçant six heures pour arracher le provincial aux délices de la flânerie ; les marchands de chapeaux et d’habits de la rue Planche-Mibraye, dernier tronçon de la rue Saint-Martin, ne le retiendront pas. Il traverse le quai de Gèvres. Le voilà près du pont Notre-Dame, sur lequel commence le commerce de l’imagerie, dont le siège est dans la rue Saint-Jacques, quartier des imprimeurs et des éditeurs de gravures et d’estampes. Les marchands du pont Notre-Dame ne se piquaient point d’art, ils fabriquaient, à la grosse, des portraits plus ou moins ressemblants de gens en réputation et des sujets religieux, qu’ils vendaient à la douzaine aux libraires de province et aux courtiers forains. Après quelques hésitations, le Flamand entra dans la boutique la plus considérable et demanda si l’on y avait besoin d’un imagier.

« Vous êtes peintre, demanda le patron, dans quel genre ?

– J’ai travaillé chez M. Métayer, mais il n’a pas de commandes en ce moment.

– Je crois qu’il n’en a pas souvent, dit le marchand, avec un gros rire ; Métayer est un peintre sans talent, mais je ne suis pas difficile. Ainsi, vous faites la figure ?

– Oui, Monsieur, je fais aussi l’ornement. »

Avec le flair particulier aux hommes de trafic, le fabricant de tableautins regarda son interlocuteur.

« Je crois que vous ferez mon affaire ; vous paraissez intelligent et tranquille. J’ai ici un atelier, et j’ai des ouvriers et des élèves. Comment vous appelez-vous ?

– Jean-Antoine Watteau.

– Venez demain, je nourris mes élèves.

– Celui-ci ne doit pas manger beaucoup, se dit la femme du marchand, il est si maigre, si pâle.

– Je préfère être employé comme ouvrier, insista Watteau.

– Comme vous voudrez, » répondit le marchand.

Il y avait déjà plus d’une année que Jean-Antoine Watteau vivait à Paris, lorsque la nécessité du pain quotidien l’amena chez le peintre du pont Notre-Dame. Né le 10 octobre 1684, il n’avait pas vingt ans le jour où il quitta Valenciennes, ne voulant point suivre la profession de son père, Jean-Philippe Watteau, maître maçon et couvreur, lequel travaillait fort. L’enfance de Watteau fut heureuse, l’aisance de l’artisan flamand est presque la richesse ; l’enfant était frêle et choyé de sa mère, le père était dur ; mais comment forcer au labeur ces bras fluets ? il fallait attendre que la force vînt à ce chétif. La journée de Jean se passait souvent à manquer l’école pour suivre les marchands d’orviétan, les bateleurs et les saltimbanques, pour courir les marchés et les kermesses. Meublant son imagination des silhouettes de Gilles et de Scaramouche, de Colombine et d’Isabelle, sans dédaigner l’allure mesurée des gars flamands ni la grâce naïve des paysannes, Watteau n’avait qu’à fermer les yeux pour revoir en lui-même les tableaux charmants qu’il devait un jour mettre sur la toile. Il y avait à la maison une Vie des saints, grand in-folio, dont les marges se couvrirent de scènes grotesques prises sur les champs de foire et dans la rue. Le maçon voyant, les jours de pluie, Jean si occupé et si penché sur l’énorme livre, s’imagina que son fils tournait au savant. Comme il le surprenait songeur et méditant, ne prenant point de part aux jeux des garçons de son âge, il se préoccupa de chercher un protecteur à l’enfant dans une école ecclésiastique, où l’on aiderait à sa vocation. Mais ayant par hasard ouvert la Vie des saints, le maître maçon revint de sa méprise ; il porta l’in-folio chez un peintre, dont il avait réparé le pignon. L’artiste, resté inconnu, remarqua la grâce originale des croquis.

« Donnez-moi votre fils, j’en ferai un peintre, » dit-il à l’artisan.

Jean comptait douze ans ; l’âge du travail était arrivé. Le père accepta et plaça l’enfant chez le peintre, comme il l’eût placé chez un charpentier, pour le mettre en état de gagner sa vie.

Le premier maître de Watteau ne lui apprit guère que les éléments du métier ; il peignait tous les saints du paradis ; l’auréole dorée et le symbole de leur vertu ou de leur martyre les distinguaient du commun des fidèles ; quant à leur visage, il n’avait rien d’inspiré. Mais lorsque Dieu souffle sur une intelligence, il est le meilleur maître, et ses créatures sont les meilleurs modèles à suivre. Watteau continua donc ses études artistiques ; à califourchon sur le pignon du vieux logis paternel, il suivait de là les scènes de la rue ; à l’atelier, il ne se préoccupait que d’apprendre à mêler les couleurs, les œuvres de son maître ne répondant point à l’idéal qu’il sentait s’animer dans sa jeune imagination. Dès qu’il se crut assez fort dans la pratique, il entra chez un peintre dont l’industrie répondait mieux à ses instincts. Celui-là faisait des décors d’opéra. Les paysages pseudo-grecs qu’il prenait aux traditions des maîtres du décor, les dieux et les déesses, les satyres et les faunes, qu’il essayait de reproduire d’après de bons tableaux, développèrent le goût naturel de Watteau pour la grâce et la beauté ; non que son maître possédât le moindre talent, mais il lui faisait visiter les musées des villes dans lesquelles il travaillait.

Pendant un voyage à Anvers, Jean Watteau put voir les chefs-d’œuvre de Rubens, les portraits de Van Dyck, les paysages de Ruysdaël et les adorables vierges de Murillo. La tête pleine des harmonies de la couleur et de la forme, il passait de longues heures à retenir dans son esprit la grâce des lignes, la suavité des tons de la chair, la transparence des ombres, dans ces toiles que son imagination lui montrait vivantes par la concentration du souvenir.

Peu de temps après ce voyage, le père de Watteau se souvint qu’un sien grand-oncle et plusieurs autres membres de la famille avaient été peintres, sans que les Watteau en fussent plus riches ni plus renommés ; il signifia qu’il n’entendait plus fournir aux frais d’un apprentissage indéfini. « En dehors des peintres en bâtiment, la peinture n’est point un état, s’écriait-il ; mon fils sera couvreur et maçon comme moi ; je ne veux pas d’un barbouilleur de toiles. »

Malgré le chagrin de sa mère, Watteau se résolut à quitter Valenciennes, afin de suivre son goût pour la peinture ; il irait à Paris, il y pourrait étudier en travaillant ; ses besoins étaient d’ailleurs fort petits. Que lui feraient les privations, pourvu qu’il arrivât à brosser les décors de ce merveilleux Opéra, déjà célèbre dans le monde, et dont il rêvait les splendeurs d’apothéose ? Il y parvint, mais après de longs jours de misère. Watteau resta peu de temps chez Métayer, peintre des plus médiocres. Si le marchand du pont Notre-Dame ne lui garantissait que le plus strict nécessaire, il ne lui laissait guère de temps pour les études qu’il continuait de faire, sans autres modèles que ceux fournis par les saltimbanques et les marchands de la rue.

Cette maison du pont Notre-Dame était la plus achalandée et la plus connue de Paris ; le marchand, se croyant peintre, n’était en réalité qu’un adroit fabricant ; il faisait le trait de la figure ou du tableau, qui passait alors aux mains de ses ouvriers ou de ses élèves, l’un faisant le ciel, l’autre les draperies, un autre le paysage, un quatrième posait les lumières ; le maître se réservait ordinairement la figure et les mains ; ce qu’il exigeait surtout de ses aides, c’était l’habileté. Il distingua la supériorité de Watteau, et lui réservait les ouvrages les plus considérables, profitant sans vergogne de la facilité d’exécution du jeune homme et de son aptitude à tous les genres. Cependant, en raison du profit qu’il en tirait, il donna à Watteau la plus haute paie de ses ouvriers, trois livres tous les samedis ; de plus, intéressé par la douceur et la mine souffrante du jeune artiste, qui, pensait-il, irait plus haut, et dont il désirait profiter le plus longtemps possible, il lui offrait la soupe tous les jours.

Saint Nicolas était alors un saint fort à la mode ; la façon dont l’exécutait Watteau y contribua peut-être, aussi fut-il spécialement chargé de l’exécution des tableaux de ce saint ; il en connaissait si bien les moindres détails qu’il ne se préoccupait plus de la toile originale. « Je savais par cœur mon saint Nicolas, » disait-il plus tard à M. de Caylus, son ami.

Le maître ne travaillait pas à toutes les toiles, il faisait ou se procurait un sujet, qu’on nommait l’original, et que l’atelier reproduisait autant de fois que l’exigeait la vente. Cet original, quelquefois copie d’une œuvre de maître, était soigneusement mis sous clef, tous les soirs, par la marchande. Une copie de Gérard Dow, la vieille Femme consultant ses livres de compte, était alors très demandée, et Watteau en avait le monopole. Un matin, il monta à l’atelier, affreux grenier sous les charpentes du toit, sans demander l’original ; la femme du marchand ne s’aperçut de sa négligence que la matinée fort avancée. Pensant que Watteau perdait un temps si chèrement payé, elle l’appela plusieurs fois avec une croissante impatience, elle allait monter, lorsque Watteau, toujours calme et doux, portant la toile presque achevée, lui demanda l’original, pour poser les lunettes.

La monotonie de ce travail ne dégoûta pas ce volontaire et ce patient ; il l’accepta comme un moyen d’attendre une occasion qui le mît en rapport avec un véritable artiste. Il profitait courageusement de toutes les heures de liberté que lui faisaient les dimanches et les fêtes, pour dessiner d’après nature ; il consacrait à cette étude une partie de ses nuits, afin de se trouver prêt, le jour où la Providence lui enverrait un maître dont il fût honoré de suivre les leçons. Ce travail lui apportait quelque profit : il vendait ses dessins aux libraires-imagiers de la rue Saint-Jacques ; puis il composa de petits tableaux de Pierrots et de Colombines que vit par hasard le peintre Gillot. Séduit par la naïveté et l’expression des figures, Gillot, qui s’était renfermé dans les sujets de la comédie italienne, voulut connaître le jeune artiste dont l’esprit se rapprochait du sien ; il rencontra Watteau et lui proposa d’habiter et de travailler ensemble. Gillot faisait alors merveille à l’Opéra ; rien ne pouvait être plus agréable à Watteau, qui avait débuté par la peinture décorative.

Une grande sympathie de goûts et de caractère établit, entre les deux artistes, une intimité que détruisirent les causes qui l’avaient produite. Les deux peintres suivaient la même voie et poursuivaient le même idéal ; la cause de leur rupture ne fut jamais bien connue, les uns l’attribuèrent à l’inconstance de Watteau, les autres à la jalousie de Gillot ; peut-être y eut-il de ces deux sentiments. Le talent de Watteau bégayait encore, mais on pouvait préjuger qu’il s’affirmerait et commanderait l’attention des connaisseurs et du public. Gillot vieillissait, et la pensée de se voir au second rang dut lui être pénible. Quoi qu’il en soit, ils gardèrent l’un pour l’autre une estime mutuelle ; Watteau ne perdit jamais l’occasion de louer le talent de celui qu’il appelait son maître, et d’affirmer les obligations qu’il lui avait ; mais il évitait de parler de leur vie intime et ne répondait point aux curieux.

Resté seul, Watteau sentit que l’expérience et surtout les principes de l’art lui manquaient encore, mais, commençant à être connu, il s’offrit à Claude Audran pour les figures à placer dans les ornements dont cet artiste avait réveillé le goût, et pour la décoration des lambris et des plafonds.

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