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Vadier, président du Comité de sûreté générale sous la Terreur

De
333 pages

BnF collection ebooks - "L'histoire militaire, oratoire, diplomatique de la Révolution a été fouillée, jusque dans ses moindres détails, par les plus nobles esprits de ce siècle. On a moins étudié le mécanisme intérieur de son gouvernement. Les hommes qui furent chargés de présider à son fonctionnement sont encore submergés par la légende sanglante de la Terreur."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


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Morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse, tous les genres y sont représentés.

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Préface

La Révolution Française a longtemps ressemblé, pour la majorité du public, à une sorte de torrent impétueux qui, roulant, emportant hommes et choses, ne laissait reconnaître dans son courant et son écume que quelques individualités éclatantes, comparables à des troncs d’arbres entraînés… La foule retenait les noms de quelques héros admirables ou tragiques. Les philosophes attribuaient à Tout le Monde, au citoyen Tout le Monde, dans le grand drame du siècle dernier, le rôle prépondérant comme si le chœur eût été le principal personnage de la tragédie. Mais, pour la foule comme pour les penseurs, les artisans les plus utiles, les acteurs les plus importants, bien qu’ils n’eussent pas tous occupé le premier plan de la scène, étaient regardés comme des comparses négligeables. C’est notre temps (ceci soit dit à sa gloire) qui, par l’étude des détails, la biographie complète des hommes, a complété, restitué, remis en pleine vérité l’histoire de cette période héroïque, douloureuse, éclatante, d’où le monde moderne est sorti, dans les cris, les larmes et la joie d’un enfantement.

Par toute une suite de monographies, on nous a fait connaître les méconnus, les calomniés et les ignorés. Et tel, qui semblait le plus obscur ouvrier de l’œuvre générale, nous est apparu comme un homme de premier ordre, tandis que les comédiens en évidence s’effaçaient malgré les retentissantes tirades de leur rôle. Chaque année nous a apporté ainsi une révélation nouvelle.

On croyait bien connaître Danton avant M. Sorel. Que de traits cependant on ignorait, relatifs à la politique étrangère ! Combien de faits a éclaircis M. Aulard ! Michelet serait heureux de ces efforts, de ces recherches, de ces voyages à la découverte de la vérité. M. Albert Tournier vient d’ajouter un livre durable à tous ces livres qui sont autant de pierres, souvent très artistiquement travaillées et sculptées – telle l’œuvre présente – ajoutées à l’édifice général dont l’avenir seul jugera l’étonnant ensemble.

M. Tournier est un artiste et un historien. On retrouvera cette double qualité dans les pages qu’on va lire et qu’il m’a été donné de parcourir sur épreuves. Ce livre mériterait une étude plus complète que notre préface. Cette étude, c’est à la critique historique qu’il appartient de la faire. L’auteur de ces quelques pages de présentation ne veut que faire connaître en peu de lignes l’auteur de cette biographie et le but poursuivi par l’écrivain.

M. Tournier est enfant de Pamiers, comme le redoutable président du Comité de Sûreté générale dont il a écrit l’histoire. Resté pyrénéen à Paris et fidèle à la terre natale, il en a célébré les gloires, peint les fiers paysages, écrivant après un Chansonnier Provençal – car il est félibre comme tout bon méridional – un livre exquis avec Paul Arène : Des Alpes aux Pyrénées. C’est surtout un volume ardent et enthousiaste intitulé : Gambetta, qui me l’a fait connaître. Livre singulièrement mouvementé, dramatique, car M. Albert Tournier a le don de vie. Il avait travaillé jadis à faire élever un monument à Lakanal, l’homme de l’instruction publique à la Convention. Il a voulu en élever un autre à l’un des triumvirs qui passent inquiétants, sur le ciel d’orage de la Révolution : Amar, Vacier, Voulland… Et, fils de l’Ariège, il a étudié avec une patience rare et une érudition puisée aux sources, la vie dramatique du représentant de l’Ariège. Ici, le félibre a fait place à l’historien.

Dans l’existence trop tôt et trop cruellement terminée de Gambetta, M. Tournier avait surtout célébré un homme de mansuétude et d’enthousiasme. Le patriotisme de Vadier est rigoureux et terrible. Aussi bien pour l’étude de ces deux hommes de gouvernement, les procédés de l’écrivain ont-ils été différents. La biographie de Gambetta est faite, par M. Tournier, de souvenirs qui auraient disparu avec les contemporains (telle, par exemple, que nous souhaiterions d’en avoir une pour un Danton) ; le portrait de Vadier est tracé d’après les documents patiemment recherchés, trouvés dans les Archives.

Mais l’une et l’autre de ces études ont ce que n’a pas toujours la froide histoire : l’attrait singulier d’une évocation. Michelet, je le répète, les eût goûtées. Et M. Tournier réagit contre la tendance actuelle de certains historiens qui, pour l’appréciation des hommes et des évènements de la fin du XVIIIe siècle sont au-dessous de l’état d’esprit des Thiers et des Mignet en pleine Restauration. Il serait même intéressant de rechercher les causes de cette orientation nouvelle. M. Tournier, lui, aime ce qu’il aime sans atténuation.

Je me rappelle une conversation de l’auteur de ce livre à Orange, à travers les rues ombreuses, pendant que j’allais préparer au Théâtre Romain une de ces représentations d’Art qui consolent des tristesses ou des cruautés de la Politique. M. Tournier me disait, avec une ferveur vaillante, les efforts, les luttes de Vadier et je songeais, en pensant à Sophocle, le poète de la pitié, que l’intégrité ne perd rien cependant à être faite aussi de tendresse et de bonté. Mais à l’heure où Vadier agissait, la sensibilité était dans les mots, l’inflexibilité dans les actes. Le terrible homme subit – et fit – la terrible loi de son temps. Macaulay, qui n’est pas un Jacobin, n’a-t-il pas écrit une admirable page sur les sombres ouvriers du salut public ?

Le but qu’a voulu atteindre et qu’a touché M. Albert Tournier est donc la mise en pleine lumière d’une des figures les plus mystérieuses et les plus inquiétantes de la fin du siècle dernier. Vadier est comme un fragment de lave refroidie du volcan. Ce fils de l’Ariège disparaît dans la tourmente comme le romain dans la nuée et il ne semble avoir laissé qu’un souvenir, celui d’une légende redoutable et farouche. La République a ses Olivier Le Dain dont s’empare l’imagination des hommes. Le conventionnel Vadier est de ceux-là.

L’homme qui, dès le 14 juillet 1791, à l’Assemblée Nationale traitait le roi de « brigand couronné » et proposait sa déchéance, qui réclamait, pour la proclamer cette déchéance, une Convention Nationale (il s’en faisait un titre plus tard), Vadier fut un farouche homme d’action.

– « Je ne fréquente pas la tribune, » disait-il, à la tribune même.

Et quelqu’un lui répondait : « Tant mieux, monsieur, tant mieux ! »

Mais cet orateur sans phrases – qui rappelait qu’à « l’heure des dragées mortifères pour le peuple au Champ de Mars » il avait été le premier « qui ait eu le courage de donner sa voix pour nommer une Convention » – avait des mots incisifs, des phrases luisantes et nettes comme un couperet. Lors du jugement de Louis XVI : « Je vote pour la mort ; je ne suis qu’un applicateur passif de la loi. »

À Danton (24 nivôse an II) il répond : « Je ne connais point de patriotisme sans vertu ni probité. » Il flétrit à propos de la Compagnie des Indes et de Fabre d’Églantine la turpitude financière. Présidant la Convention le 30 nivôse, il s’écrie un peu emphatiquement : « Tous les trônes tomberont en poudre devant la majesté de la patrie française ! »

Esprit dur et sec au surplus, répondant à une députation d’Américains qui viennent réclamer la liberté de Th. Payne, il dit nettement : « Si Payne a été l’apôtre de la liberté, s’il a coopéré puissamment à la révolution d’Amérique, son génie n’a pas aperçu celle qui a régénéré la France ! »

Dans le rapport qu’il présente aux Jacobins sur Catherine Théos (le 28 prairial an II, présidence de Fouché), il parle de l’« indignation bien difficile à contenir à la vue d’une tourbe de pygmées, d’embryons, de fous et d’imbéciles que certains meneurs moins fanatiques encore que fourbes, méchants, pervers et conjurateurs, poussent dans le crime, façonnent à la révolte, au meurtre, au massacre et à l’égorgement du peuple entier et de la liberté. » Et qui sont ces meneurs ? Quel est le meneur principal ? Vadier le dit, c’est Robespierre : « ce personnage astucieux qui a su prendre tous les masques et qui, lorsqu’il n’a pas su sauver ses créatures, les a envoyées, lui-même, à la guillotine. »

Et Vadier ajoute :

« Personne n’ignore qu’il défendit ouvertement Bazire, Chabot et Camille Desmoulins. » Hélas ! Robespierre n’avait pas assez ouvertement ni assez complètement défendu son ami Camille ! Pour Vadier, Maximilien est le tyran et on sait le rôle décisif du terrible homme au 9 thermidor.

À son tour le conventionnel de l’Ariège devait connaître la proscription et M. Tournier nous fait assister d’une façon très vivante aux débats de la Haute-Cour de Vendôme. Vadier déraciné connut toutes les tristesses des vaincus de la politique.

On lui faisait un crime de sa probité même. Rouyer, aux Cinq-Cents, parlait de « l’être exécrable aux soixante ans de vertu, Vadier. »

Le fils de Vadier voulait le défendre. Ordre du jour des Cinq-Cents. Vadier fils doit rester muet. Les adversaires de Maximilien lui avaient, en thermidor, fermé la bouche avec un caillot du sang de Danton. Robespierre avait laissé couler le sang de Camille. Celui-ci devant les Brissotins livrés à l’échafaud s’était écrié : « C’est moi qui les tue ! » La logique de la terreur poussait, l’un après l’autre, les individus à l’abîme. Et tous, travaillant à l’œuvre commune, s’égorgeaient ainsi dans la nuit ! Un rayon de pitié dans cette ombre, et que de puissants cerveaux et de grands cœurs eussent été sauvés !

Vadier survécut. Il survécut pour porter le deuil de la République et traîner dans l’exil l’amère tristesse des regrets et garder sur sa lèvre l’arrière-goût des vieilles haines. Je n’ai pas vu, au cimetière de Bruxelles, la tombe de Vadier. Le vieux conventionnel est longtemps demeuré couché dans la terre de souffrance à côté du peintre David, son collègue. David repose maintenant au Père-Lachaise et Vadier est toujours là-bas, où en 1828 on l’a enfoui. J’ai voulu jadis, développant un admirable chapitre d’Edgar Quinet, écrire un livre, annoncé et entamé : la Convention en Exil. Le sombre Vadier y aurait eu sa page que M. Albert Tournier vient d’ailleurs d’écrire magistralement. Il y a dans l’attitude inflexible du proscrit une impression de raideur sculpturale. Le vieillard erre, ruminant ses redoutables souvenirs, sous les arbres du Parc. Il voit passer ces soldats hollandais que chassera bientôt le drapeau tricolore. Il songe à tant d’espoirs détruits, à tant de rêves brutalement bafoués ! Qui sait si, pour ces cœurs de pierre, impénétrables à la crainte de la mort, hautains devant la guillotine, l’exil n’a pas été la peine la plus forte, la torture la plus cruelle, renseignement le plus profond ?

Mais non, Vadier n’avait rien appris, rien oublié. Il mourait intact dans la déroute de la liberté et la défaite de la France. Deux ans de vie encore et il eût eu sur son cercueil un pan d’étendard aux trois couleurs.

Il a mieux aujourd’hui. Il a, comme une couronne mortuaire, un livre décisif que M. Tournier dépose sur sa tombe. Et, après avoir lu les pages éloquentes consacrées par l’écrivain chaleureux à l’énigmatique conventionnel, on aura pour Vadier une pitié que, dans son implacable foi, il n’eût pas pour tout le monde, et on se dira qu’il lui sera, même par ses adversaires, beaucoup pardonné parce qu’il a beaucoup aimé le peuple et la patrie.

JULES CLARETIE.

Avant la terreur
CHAPITRE PREMIER
Avant les États généraux

Le gouvernement révolutionnaire. – Un homme de gouvernement. – Vadier. – Police politique sous l’ancien régime. – La Sûreté générale sous la Révolution. – Les ascendants de Vadier. – L’évêque François de Camps. – M. de Verthamon. – Vadier écolier. – Vadier volontaire et officier d’infanterie. – Le régiment de Piémont à la bataille de Rosbach. – Vadier agriculteur. – Vadier conseiller au présidial. – Les présidiaux sous l’ancien régime. – Une exécution capitale en 1772.

L’histoire militaire, oratoire, diplomatique de la Révolution a été fouillée, jusque dans ses moindres détails, par les plus nobles esprits de ce siècle. On a moins étudié le mécanisme intérieur de son gouvernement. Les hommes qui furent chargés de présider à son fonctionnement sont encore submergés par la légende sanglante de la Terreur. Aujourd’hui, à cent ans de distance, il est permis d’envisager avec calme et impartialité les circonstances terribles au milieu desquelles ces législateurs prirent en main le gouvernail. S’il est relativement facile d’exercer le pouvoir à des heures tranquilles, le fardeau est autrement lourd de gouverner un pays en proie aux horreurs de la guerre civile et menacé dans son intégrité par l’invasion étrangère. Les mesures prises visaient uniquement des conspirateurs ; la plupart des contre-révolutionnaires conspiraient à l’intérieur, entretenaient une correspondance suivie avec les émigrés, énervaient la défense nationale. Apitoyons-nous sur les victimes, mais plaignons aussi le sort des hommes contraints à une sévérité inflexible par la dureté impétueuse des évènements pour ne récolter au bout de leur mission que des calomnies, la proscription ou la mort.

En cette mêlée confuse, sous le ciel orageux de la Révolution française, dans des éclairs de tempête, apparaît la figure sarcastique et livide, irritée et railleuse de Vadier. Dès la Constituante, après la fuite à Varennes, il propose la déchéance du roi ; à la Convention, il réclame sa mort ; il combat ensuite énergiquement les menées fédéralistes des Girondins. L’un des plus acharnés parmi les meurtriers de Danton, il partage à l’égard du grand patriote l’erreur criminelle de ses collègues. Dans le secret des Comités, il résiste à Robespierre alors tout-puissant et au lendemain de la fête de l’Être-Suprême, où l’incorruptible, avec son bouquet d’épis noué de rubans tricolores, avait joué au grand prêtre, il raille, au plein jour de la tribune, les pontifes et leur cortège de momeries ; le disciple de Voltaire, de Diderot, des philosophes du XVIIIe siècle se dresse en face des continuateurs attardés de Rousseau, et tandis que Maximilien est au fauteuil, sérieux, impassible, attristé, un homérique éclat de rire fait prompte justice de cette tentative de recul.

Un instant éclairé par ces tragiques lueurs, Vadier rentre soudain dans l’ombre : il demeure énigmatique, mystérieux, déconcertant. Présidant le terrible Comité de Sûreté générale, où Fouquier-Tinville vient prendre les ordres du gouvernement, il a charge de poursuivre les ennemis intérieurs, tandis que le Comité de Salut public veille aux frontières, les deux Comités se contrôlant d’ailleurs et approuvant réciproquement leurs actes. Son idée fixe est de punir les scélérats qui égorgent la patrie. La République qui envoie le doux Lakanal dans la tranquille Dordogne et le sauvage Carrier en plein brasier de sauvagerie vendéenne, proportionne exactement le degré de résistance à la violence des poussées hostiles.

Vadier est au centre de cette action intérieure. Patriote ombrageux, logicien implacable, sa colère pourrait n’être faite que de bonté exaspérée. Son âme est pleine de remous et de contradictions : soupçonneux et crédule, madré et naïf, capable de ménagements et susceptible de brutalité, ce sceptique a le fanatisme de la Révolution. Homme d’action et procédurier, portant des coups droits et habile à prendre ses ennemis au lacet d’un texte juridique, courageux et obéissant parfois aux suggestions de la peur, ce Gascon spirituel et sociable a des côtés primitifs de troglodyte des Pyrénées natales. Aimant son pays d’origine, qu’il a habité cinquante ans, il aide à la formation du département et peut désigner nominativement les perturbateurs du nouveau régime. Esprit essentiellement pratique, uniquement préoccupé des contingences, ennemi des chimères et du rêve, il a pourtant son idéal de patrie qu’il veut libre et forte. Homme de gouvernement et provincial aux vertus bourgeoises, il vit à l’écart des factions, aime le foyer, marie ses enfants, songe à ses moissons, escalade les sommets, puis boit jusqu’à la lie la coupe de sang et de larmes du pouvoir, se voit persécuté et parcourt les douloureuses stations du calvaire de l’exil, ayant joué son rôle à la fois bouffon et tragique, tour à tour Othello et Triboulet, Géronte et Torquemada.

Intraitable, de volonté supérieure, on le sent dominé par un amour exalté et fiévreux du peuple. Dans son style, aucune trace des nobles et pathétiques sentiments de la Gironde. La passion l’entraîne. Son éloquence s’éloigne de la haute sérénité, de la belle gravité de langage des orateurs de la Constituante. Vous chercheriez vainement dans ses discours le charme ou la grâce : sans velléités de finesse ou d’analyse, ils procèdent par attaque directe et par personnalités. Le sarcasme et la provocation ont remplacé les artifices académiques, et des prétentions au sublime y coudoient le grotesque. La note qui le concerne, fournie par le ministre de la police au gouvernement de la Restauration, retrace assez exactement les étapes mouvementées de sa carrière : « Conseiller au présidial de Pamiers à l’époque de la Révolution, il fut nommé en 1789 député du Tiers État de cette sénéchaussée aux États généraux, où il ne prit jamais la parole que pour attaquer les autorités et la royauté, sans ménager même la personne du monarque. Élu en 1792 député de l’Ariège à la Convention nationale, il y vota la mort de Louis XVI, fut un des partisans de la révolution du 31 mai, et fit poursuivre les administrations accusées de fédéralisme avec une fureur qui tenait encore plus à son caractère qu’à ses principes. Devenu successivement président de la Convention et des Jacobins et membre du Comité de Sûreté générale pendant l’époque de la plus grande terreur, il monta très souvent à la tribune et y parla quelquefois de manière à faire douter si sa raison n’était pas aliénée. L’acharnement qu’il mit depuis à poursuivre Robespierre ne put faire oublier la part qu’il avait eue à tous ses crimes ; et un mois après, il fut vivement dénoncé par Lecointre, comme un des chefs des terroristes et parut à la tribune un pistolet à la main comme prêt à se tuer si la Convention ne proclamait pas son innocence et ne rendait pas justice à ses soixante ans de vertus. Il se rapprocha alors davantage des Jacobins, essaya de faire corps avec eux pour résister au torrent de la réaction, fut compris dans le décret d’accusation porté contre Barrère, Billaud et autres, et enfin condamné à la déportation. Il parvint à s’échapper, fut arrêté de nouveau dans le courant de mai, comme complice de Babœuf et, acquitté de cette accusation, le gouvernement consulaire le mit en surveillance en 1799 et le réintégra ensuite dans ses droits de citoyen. Depuis lors, il a vécu dans l’obscurité et traîné péniblement son existence dans la capitale. » Cet homme avait excité à un très haut degré les haines de ses contemporains qui l’appellent le vieil Inquisiteur, le Démon du Midi, la Bête du Gévaudan.

Ce personnage devait piquer la curiosité. Thiers et Mignet le passent pourtant sous silence ; Louis Blanc et Michelet lui consacrent à peine deux lignes hautaines ; Vallon lui reproche d’avoir poursuivi ses ennemis avec l’acharnement de la hyène et d’être souterrainement cruel. C’est bien vite juger celui que Robespierre 1 classait parmi les hommes de tête et de cœur ; celui que son adversaire, Courtois de l’Aube, signalait comme une des grosses colonnes de l’édifice révolutionnaire.

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