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BOVELLES charles de (1478-1567)

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis BBOOVVEELLLLEESS cchhaarrlleess ddee ((11447788--11556677)) Naître à Saint-Quentin dans une vieille famille picarde, grandir sous la protection de François et Charles de Hallewin, évêques d'Amiens et de Noyon, être l'élève de Jacques Lefèvre d'Étaples au collège du Cardinal- Lemoine avant d'en devenir l'un des maîtres, vivre dans le commerce des Champier, Clichtove, Budé, Bérauld, Boucher et autres humanistes, courir l'Europe des spirituels, des mystiques, des bibliothécaires et des imprimeurs à la poursuite de ce que recèlent les archives de Josse Bade, d'Alde Manuce et de Plantin, le « scriptorium » de l'abbé Trithème, les cloîtres majorquins où se cachent les inédits de Lulle, telle est la formation reçue par Charles de Bovelles, avant qu'il n'entre en religion pour se fixer en 1515 à Noyon, dans quelque demeure canoniale proche de la cathédrale. Cette date marque un tournant dans une vie vouée désormais à l'étude, féconde de trente-quatre ouvrages ou recueils d'opuscules philosophiques, théologiques, mystiques, mathématiques, linguistiques, voire poétiques. Les cinquante-deux ans qu'il reste à vivre à Bovelles le verront abandonner toute pérégrination, comme si la dispersion du cercle de Meaux, la censure dont font l'objet Briçonnet, Lefèvre et Farel, la montée des passions partisanes et de l'intolérance avaient conduit notre méditatif à infléchir sa quête de vérité en voyage intérieur.
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BOVELLES charles de (1478-1567)

Naître à Saint-Quentin dans une vieille famille picarde, grandir sous la protection de François et Charles de Hallewin, évêques d'Amiens et de Noyon, être l'élève de Jacques Lefèvre d'Étaples au collège du Cardinal-Lemoine avant d'en devenir l'un des maîtres, vivre dans le commerce des Champier, Clichtove, Budé, Bérauld, Boucher et autres humanistes, courir l'Europe des spirituels, des mystiques, des bibliothécaires et des imprimeurs à la poursuite de ce que recèlent les archives de Josse Bade, d'Alde Manuce et de Plantin, le « scriptorium » de l'abbé Trithème, les cloîtres majorquins où se cachent les inédits de Lulle, telle est la formation reçue par Charles de Bovelles, avant qu'il n'entre en religion pour se fixer en 1515 à Noyon, dans quelque demeure canoniale proche de la cathédrale. Cette date marque un tournant dans une vie vouée désormais à l'étude, féconde de trente-quatre ouvrages ou recueils d'opuscules philosophiques, théologiques, mystiques, mathématiques, linguistiques, voire poétiques. Les cinquante-deux ans qu'il reste à vivre à Bovelles le verront abandonner toute pérégrination, comme si la dispersion du cercle de Meaux, la censure dont font l'objet Briçonnet, Lefèvre et Farel, la montée des passions partisanes et de l'intolérance avaient conduit notre méditatif à infléchir sa quête de vérité en voyage intérieur.

Ce cheminement suit le transit de la lumière qui émane de sa source divine pour engendrer, selon des degrés de clarté qui sont des degrés d'être, toutes les natures et faire retour à cette origine. L'homme justement, miroir de l'univers et image de Dieu, est le point de rebroussement de ce mouvement, l'être en qui l'inflexion du rayon lumineux permet la conversion de toutes natures en leur principe. L'âme humaine s'en va errer de par le monde pour butiner en chaque chose les espèces qui s'y cachent, « mendiant auprès de la nuit pour en faire sourdre la lumière, auprès de la puissance pour en obtenir l'acte, auprès du principe pour en dégager la fin, auprès de la force en germe pour en tirer l'œuvre, auprès de la nature pour en faire sortir l'intelligence, auprès du commencement pour en tirer l'achèvement, auprès de la partie pour en extraire le tout, auprès de la semence pour en cueillir le fruit » (Le Livre du sage, chap. viii). Cette alchimie s'effectue à la faveur d'une conversion des sensibles en intelligibles, quand passant au pertuis de l'esprit les espèces quittent l'état de substance pour celui de la relation, le mode de la proprietas pour celui de la communitas (L'Art des opposés, chap. vii).

Le transit de la lumière fait précisément du voyage de l'âme le symbole d'une dialectique gnoséologique. Nulle chose n'est en l'entendement comme elle est dans la nature : selon celle-ci, chaque chose, enclose en son lieu qui est le gage de son identité, retranchée en une différence indifférente à ses voisines, demeure sans rapport avec toute autre que soi ; selon l'entendement, désigné comme le « lieu de nulle chose » (Le Livre du sage, chap. xxvi), toute différence devient opposition, toute opposition contrariété, chaque chose ne se définissant plus que dans ses rapports aux autres. Ce statut propre de l'entendement réinterprète la récapitulation mentale comme activité synthétique de la pensée et permet à Bovelles de distinguer deux niveaux dans le savoir : physique, celui-ci définit les natures en leurs propriétés ; métaphysique, il met en évidence les relations entre les choses et leurs différences respectives. Si la physique a pour objet la chose en elle-même, la métaphysique se soucie de la relation non de la substance, de l'altérité non de l'identité, de l'opposition non de la ressemblance, de la privation non de la possession, de la négation non de l'affirmation ; ainsi un usage dialectique, diacritique, différentiel de la négation permet-il à l'esprit de considérer les choses non plus en elles-mêmes mais en lui, c'est-à-dire en son intimité qui les rassemble, les compare, les pose selon leurs rationes, les exhibe dans leur puissance, leur matière, leur cause, leur principe. Ce serait peu de dire que l'objet physique se réfléchit au miroir de l'esprit, il vient l'habiter pour se confondre avec l'entendement lui-même, « forme absolue des choses, forme en laquelle toutes les formes coïncident », au point que, sans sortir d'elle-même, l'âme peut connaître le monde, non qu'elle en ait la science infuse, mais en raison de cette conversion de l'intellectus physicus en intellectus metaphysicus (Metaphysicum introductorium, chap. x, Paris, 1504).

Si l'esprit est le lieu de la véritable objectivité, le philosophe se doit de dégager les opérateurs formels dont le libre jeu permettra le développement du savoir. À disposer en abscisse les grands genres, c'est-à-dire les catégories (substance, quantité, qualité, lieu) et en ordonnée les espèces de chaque genre (soit, en première ligne, substance, vie, sensibilité et entendement), on constitue une tabulation propre à classer respectivement toutes les disciplines scientifiques, à en manifester l'homologie, à en concevoir le progrès inductif. Ce jeu, concertant des modes du signifier, assure au savoir une unité qui n'est autre que celle de l'esprit lui-même : « L'entendement est l'équivalence entre elles de toutes les sciences, leur correspondance, leur adéquation mutuelle [...]. Il infère, tire et conclut de la coïncidence de tous les ensembles leur similitude, leur proportion et leur identité [...]. Celui qui connaît une chose les connaît toutes » (L'Art des opposés, chap. xvii). À la question du fondement ontologique d'un tel système, Bovelles répond paradoxalement par une « résolution négative » : la cellule matrice du tableau reste vide, quelque régression que l'on tente, la pensée faisant dans ce rebroussement annihilant l'expérience de ses limites, mais autorisant par là le transfert de ses concepts et de ses procédures à tout domaine d'investigation (op. cit.).

Bien que salué de son temps comme summus mathematicus, signalé à l'admiration de tous par Jean Trithème, utilisé par Montaigne, qualifié par Giordano Bruno de « génie lumineux », Bovelles, qui semble avoir inspiré sur plus d'un point Leibniz et Hegel, ne sera tiré de l'oubli qu'au xxe siècle : réédition en 1927 par R. Klibansky du Livre du sage, réédition et traduction par Pierre Magnard en 1983 du Livre du néant et en 1984 de L'Art des opposés.

Auteur: PIERRE MAGNARD
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