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BRENTANO (Franz) 1838-1917

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Brentano a exercé une profonde influence sur l'évolution de la pensée philosophique au xxe siècle, ainsi que sur plusieurs courants de la psychologie moderne. Parmi ses élèves, on compte Husserl, père de la phénoménologie, Ehrenfels, pionnier dans l'étude de la « Gestalt », Stumpf, Meinong et Marty.
Brentano doit beaucoup à la philosophie antique (surtout à celle d'Aristote qu'il considérait comme son maître et auquel il consacra plusieurs ouvrages) et à la scolastique. Mais il a subi l'emprise de la méthode expérimentale, mise en vogue par l'épanouissement des sciences naturelles. Son admiration pour Aristote et pour la grande tradition explique son refus de la philosophie kantienne ; quant à l'idéal d'une philosophie comme science rigoureuse, il l'incite à critiquer sévèrement les écoles idéalistes, et en premier lieu Hegel.
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BRENTANO (Franz) 1838-1917

De la théologie
aux sciences humaines

Brentano, né à Marienberg (sur le Rhin), appartient à une famille célèbre (Clemens Brentano, le grand poète romantique, était son oncle). Il fit des études de philosophie et reçut la prêtrise en 1864. Il prit part à la controverse sur l'infaillibilité du pape et rédigea le mémorandum présenté par les évêques allemands au Vatican. Il fut professeur de philosophie aux universités de Würzburg et de Vienne. En proie à des doutes et à des conflits intérieurs, il quitta l'état sacerdotal en 1873, tout en demeurant au sein de l'Église. Son mariage provoqua l'indignation des autorités ecclésiastiques de Vienne, et le gouvernement exigea sa démission de l'Université. Il enseigna encore à Vienne en qualité de Privatdozent jusqu'en 1895, année où il partit pour Florence. Du début de la guerre à sa mort, il vécut à Zurich.

La « science de l'avenir »

Brentano considérait la psychologie comme la partie la plus importante de son œuvre, celle qui devait servir de base aux autres disciplines et rendre possible la solution des principaux problèmes philosophiques. D'après lui « science de l'avenir », elle exercera une profonde influence sur le développement de la pédagogie, de la politique et de la vie pratique en général.

Dans Psychologie du point de vue empirique (Psychologie vom empirischen Standpunkt, 1874-1911), Brentano se propose de jeter les fondements d'une psychologie, science « descriptive », en la distinguant très nettement des démarches « génétiques ». Une psychologie génétique emprunterait sa méthode aux sciences naturelles, où l'observation, l'expérimentation, l'induction et la probabilité jouent un rôle capital. Or la psychologie descriptive est une discipline où l'on atteint « d'un seul coup et sans induction » une connaissance a priori et apodictique. On atteint les faits fondamentaux de la conscience par l'inspection directe des phénomènes psychiques. Par exemple, la loi : « Rien ne peut être aimé sans être en même temps représenté à la conscience », qui appartient à cet ordre, possède un caractère absolu et universel.

Cette conception de la psychologie exercera une influence décisive sur la phénoménologie de Husserl, qui postule une connaissance a priori, fondée sur l'intuition directe des faits de conscience. Brentano apprendra à Husserl que la question descriptive, le « quoi », précède et rend possibles celles sur le « comment » et sur le « par quoi ».

Nature des phénomènes psychiques

Brentano définit la psychologie comme la science des phénomènes psychiques ; ceux-ci possèdent diverses caractéristiques.

Le phénomène psychique est une « représentation » (Vorstellung) ou se fonde sur une représentation. Les actes psychiques les plus complexes (le jugement, le vouloir, les émotions) reposent en dernière analyse sur la représentation, acte le plus élémentaire de la conscience.

Il y a une dualité inhérente au phénomène psychique : dans la représentation, le jugement ou l'émotion, la conscience « s'oriente » vers un objet ou un état donné. Cette relation, Brentano, fidèle à l'usage scolastique, la nomme « rapport intentionnel » (intentionale Beziehung) ou « intentionnalité ». Cette dualité est étrangère aux phénomènes physiques. La couleur ou le son ne s'orientent pas l'un vers l'autre, ils sont fermés en eux-mêmes. L'acte psychique (voir une couleur, entendre un son) porte en lui-même l'« intention » vers l'objet auquel il se réfère : la conscience se dépasse pour atteindre un objet « extérieur » à elle.

L'expression « rapport intentionnel » a été vulgarisée par Husserl et les phénoménologues, qui toutefois lui donnent un sens quelque peu différent.

D'après Brentano, les actes psychiques peuvent à leur tour devenir des objets intentionnels et servir de fondement à d'autres actes psychiques. Éprouve-t-on, par exemple, de la joie en écoutant un morceau de musique, la musique est l'objet intentionnel de l'acte d'écouter et celui-ci l'objet de la joie. La régression à l'infini est évitée car il ne s'agit que d'un seul phénomène (le son entendu et la joie éprouvée ne font qu'un) dans lequel on distingue, par abstraction, deux représentations orientées vers deux objets différents.

Le phénomène psychique n'est pas seulement « conscience de... », mais aussi « conscience de soi-même ». Celui qui entend un son a conscience de l'entendre, celui qui éprouve la douleur sait, par là même, qu'il l'éprouve. Cette conscience de soi est appelée par Brentano « conscience seconde » ou « perception intérieure ». À la lumière de cette conception, d'après laquelle tout acte psychique est une conscience évidente de soi-même, on peut comprendre que Brentano ait nié l'existence de phénomènes psychiques non conscients ; il critiqua, entre autres, la théorie d'Édouard von Hartmann exposée dans Philosophie de l'inconscient (Philosophie des Unbewussten, 1869).

La conscience a pour caractère essentiel l'« unité » : les phénomènes psychiques sont les parties d'un tout organique. La conscience de l'objet primaire – la couleur, le son – et celle de l'objet secondaire ne sont pas deux actes séparés mais les deux faces d'un phénomène unique. De même, la présence simultanée à la conscience de plusieurs phénomènes ne rompt pas son unité.

Une nouvelle division de la psychologie

Une des sections les plus importantes de Psychologie du point de vue empirique – et une des grandes contributions de Brentano à la science psychologique – traite de la classification des faits psychiques. Ceux-ci sont divisés, selon la nature du rapport intentionnel qui les caractérise, en représentations, jugements, phénomènes d'intérêt. On se souviendra que la classification traditionnelle est celle de la pensée, du sentiment et du vouloir. Ce qui caractérise le jugement et le distingue de la représentation, c'est le fait d'affirmer ou de nier un objet, et non pas le fait d'être une liaison de représentations, comme l'assuraient James Mill et Spencer. La forme élémentaire du jugement est : « S est » (un objet est affirmé) et non pas : « S est P ». C'est sur cette conception du jugement que Brentano fonde sa théorie du syllogisme, qui s'écarte de l'interprétation traditionnelle.

Cette classification des phénomènes psychiques sert de base à la division des disciplines normatives de la philosophie en esthétique, logique et éthique : la représentation parfaite est le Beau ; le jugement parfait le Vrai ; l'intérêt parfait le Bon.

La vérité et les valeurs

En ce qui concerne l'essence de la vérité, Brentano a tenu deux positions extrêmes. Au début, il postulait l'existence d'une « vérité en soi », existant indépendamment du sujet. Il affirmait l'existence des entités de raison (nombres, vérités, valeurs), tout en leur niant la réalité au sens où l'on dit qu'un homme ou un animal sont « réels ». Mais cette définition ontologique et « platonicienne » de la vérité fera place, dans les quinze dernières années de sa vie, à une conception gnoséologique tout à fait opposée : la « vérité en soi » et les valeurs sont des pures fictions ; il n'y a que des actes de jugement, et la vérité doit se fonder sur l'évidence de ces actes. Cette dernière théorie de Brentano exercera une profonde influence sur la philosophie du langage : on s'interrogeait à l'époque sur la possibilité de traduire les expressions abstraites (par exemple, Temps, Espace, Justice, Bien) en termes qui connotent des êtres « réels ». Brentano crut possible une telle traduction. D'autres tentatives célèbres de réduction furent celles de Russell, de Carnap et de Kotarbinski.

Dans son ouvrage De l'origine de la connaissance morale (Vom Ursprung sittlicher Erkenntnis, 1889), Brentano présente la connaissance éthique comme fondée sur les émotions : amour et haine. L'action morale ne se fonde pas sur un impératif du vouloir, ainsi que le postulait l'éthique « formaliste » et « subjectiviste » de Kant, mais sur une conscience intentionnelle évidente des faits éthiques.

C'est le point de départ de l'éthique des valeurs, que proposeront Max Scheler et Nicolaï Hartmann.

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