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BUTLER (Judith)

Une dialectique des sexualités

C'est à la lumière de la problématique des (homo)sexualités que se radicalise le questionnement de Judith Butler, jetant le « trouble » dans la définition du genre, trouble qui signale son instabilité à partir du moment où la normativité du désir ne lui sert plus de caution ou de repère. Pour l'auteur, le « corps est lui-même une construction » que détermine de manière duelle l'ordre hétérosexuel en tant qu'il est articulé à la reproduction. Les « lois de la parenté » qui, selon Claude Lévi-Strauss, assurent la régulation de toutes les sociétés connues, ne requièrent pas seulement l'exogamie mais d'abord la dualisation des corps sexués. De même, l'interdit de l'inceste, tel qu'il est formulé par Freud, présuppose l'hétérosexuation du désir plutôt qu'il ne la fonde. La psychanalyse est pour une bonne part « une théorie de la famille » plutôt que du désir.

L'homosexualité est donc abordée et analysée ici non comme une inversion des catégories habituelles, une « particularité » érotique à reconnaître dans un espace politique pluriel, respectueux des vies privées, mais comme une remise en cause de l'ordre social et symbolique à travers un processus de déstabilisation des identités. Dans cette analyse et cette apologie du « trouble » sous-jacent à l'impératif dualisant des sexes et des sexualités, l'auteur laisse cependant inexpliquée la fixité morphologique sélective de l'objet du désir homosexuel comme du désir hétérosexuel, fixité plus frappante encore dans le cas du premier puisqu'elle va à l'encontre de la norme sociale. Si « une lesbienne n'est pas une femme », selon la formule de Monique Wittig à laquelle se réfère avec une sympathie critique Judith Butler, son désir n'en reste pas moins sélectif.

Les ouvrages suivants de Judith Butler mettent davantage l'accent sur les implications politiques subversives de l'homosexualité, dans la mesure où elle incarne plus généralement ce qui n'a pas de « place » dans l'ordre social et symbolique tel qu'il est institué dans les faits comme dans les représentations. Ainsi le personnage d'Antigone (Antigone's Claim, 2000), dans la tragédie de Sophocle, atteste-t-il de son irréductibilité au débat entre la famille et la Cité à laquelle le commentaire prétend généralement le ramener. Antigone meurt de ne pouvoir se situer dans l'ordre social imposé dont sa présence souligne la vanité et rend les termes caducs. C'est le moment critique en tant que tel – celui du dés-ordre – et non l'alternative à laquelle il pourrait donner lieu qui est mis en valeur par la dimension exceptionnelle du personnage.

Loin des accents triomphalistes d'une queer theory sommaire qui se veut une libération de toute forme d'identité contraignante – nouvelle version de l'universalisme –, Judith Butler souligne toujours plus fortement la réalité du deuil à laquelle est soumise toute constitution d'identité, qu'elle soit transgressive ou conforme à la norme. Deuil qui nécessite d'être assumé pour ne pas se métamorphoser en une mélancolie contaminant tout le lien social. Ainsi l'homosexualité doit-elle « réfuter la logique de l'exclusion mutuelle dont procède l'hétérosexisme » et prendre acte de son lien à l'hétérosexualité – là où l'hétérosexualité tend à dénier son lien à l'homosexualité ou à la définir comme son contraire. « Paradoxalement, écrit Judith Butler, ses restes doivent être soutenus au sein même de la cohérence d'une identité spécifiquement et rigoureusement gay. »

La question du pouvoir

La question politique – celle des formes de lutte contre le pouvoir dominant – est abordée dans The Psychic Life of Power (1997), et dans Excitable Speach : a Politics of The Performative (1996). Inspirée entre autres par Foucault et Althusser, Judith Butler souligne que le pouvoir est à la fois, et de manière indiscernable, ce qui nous constitue et ce à quoi nous nous opposons. Ce n'est pas hors de son assignation mais à partir de celle-ci – « à partir du nom que l'on nous donne » – que s'affirme une liberté qui n'est jamais pure.

Cette pensée, formée dans le creuset de la question du genre à partir de l'angle d'approche des sexualités, ne cesse de se complexifier et de se développer dans une large confrontation avec la psychanalyse et la philosophie. Identifiée aux États-Unis comme penseur relevant de la French Theory, Judith Butler s'étonne d'apparaître en Europe comme « américaine » alors que tous les auteurs dont elle s'inspire sont soit français, soit des penseurs avec lesquels débat la scène française : Althusser, Foucault, Lacan, Lévi-Strauss, voire Derrida, de même que Freud, Nietzsche ou Hegel. Peut-être est-ce parce que dans ce cortège « le spectre de Marx » s'est évanoui tandis qu'apparaît en filigrane celui de J. L. Austin : « quand dire c'est faire », même si « l'acte de discours est un acte corporel », ainsi que le précise Judith Butler.

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