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CARAN D'ACHE emmanuel POIRÉ dit (1859-1909)

Emmanuel Poiré, dit Caran d'Ache (ce pseudonyme est une translittération fantaisiste du mot russe qui signifie « crayon »), est né à Moscou. Il est le descendant d'un grognard de l'Empire, qui, par amour, était demeuré en Pologne avant de se fixer définitivement en Russie. Caran d'Ache restera fidèle toute sa vie à l'image héroïque qu'il s'est faite de son ancêtre et de l'épopée de celui-ci dans les armées de Napoléon. Dès son arrivée en France, il contracte un engagement de cinq ans dans l'armée. Il confie ses premiers dessins à La Vie militaire. Lorsqu'il collabore à La Caricature, c'est encore avec des scènes martiales ; et quand il inaugure le théâtre d'ombres du Chat-Noir, il évoque les campagnes de la Grande Armée. Bien qu'il ait une réputation de caricaturiste, les représentations qu'il donne des guerriers de tous les âges sont dans leur ensemble loin d'être comiques. On décèle chez lui une fascination devant les grands rassemblements, un attrait pour l'ordre qui précède les batailles. Cette passion de l'alignement s'exprime par une précision quasi géométrique du trait qui aboutit à un style hiératique.

Ce que Caran d'Ache révèle de sa manière de travailler mérite d'être rapporté : « Je suis absolument incapable de copier la nature — le modèle me trouble, je ne le possède, je ne suis en état de reproduire sa physionomie qu'après qu'il a disparu. Mon œil est un appareil photographique qui retient tout, l'ensemble et le détail ; elle est d'autant plus nette qu'elle est plus lointaine. Jadis j'accompagnais mon frère aux manœuvres de Krasnoïe-Selo. Je me gardais bien de crayonner les scènes dont j'étais l'acteur ou le témoin. C'est au bout de dix ans que je les ai retracées. Elles s'étaient immobilisées et cristallisées dans ma mémoire. »

Il n'est pas, tant s'en faut, l'inventeur des histoires comiques séquentielles. Son art est directement inspiré des bandes du Suisse Rodolphe Töpfer et des histoires comiques de Wilhelm Busch, d'Oberländer et de Reinicke. En France, avant lui, Crafty et Cham avaient excellé dans ce genre. Dans Le Chat-Noir, à la suite de Caran d'Ache, cette expression fera école avec des graphistes talentueux comme Henri Somm, Does, Fernand Fau, Uzès, Poitevin...

Caran d'Ache est aussi caricaturiste, au sens habituel que l'on donne à ce mot. Mais dans ce type d'activité, il est moins convaincant qu'un Forain, par exemple. Il n'est, pour s'en persuader, que de comparer les caricatures que son illustre ami et lui-même donnent, chaque semaine, pendant dix-huit mois dans le journal antidreyfusard Psst... ! qu'ils ont fondé et qu'ils sont d'ailleurs les seuls à illustrer. Si l'antisémitisme, l'anti-intellectualisme, l'antiaméricanisme, l'antigermanisme alimentent également l'esprit de leurs productions, leurs styles diffèrent totalement. Alors que les attaques de Forain atteignent des proportions monumentales (dans la haine, cela va sans dire), celles de Caran d'Ache restent anecdotiques et d'une inspiration forcée.

La représentation qu'il donne de l'armée nous éclaire singulièrement sur la part prise par la subjectivité du « lecteur » dans l'élaboration des significations : un bel alignement de cavalerie commandé par un chef anonyme peut satisfaire un certain goût pour l'alignement, la symétrie et la répétition ; la vue d'un général français, au premier plan, peut réveiller un sentiment d'orgueil national et créer une impression de sécurité (nous sommes bien protégés !) ; Guillaume II qui déclare, à la veille de la guerre : « La paix, Dieu merci, n'est pas le désarmement », révèle une intention belliqueuse et un goût « héréditaire » pour la guerre.

Il y a un lien évident entre le goût de Caran d'Ache pour le déploiement militaire et son attitude de caricaturiste au cours de l'affaire Dreyfus. L'artiste en dessinant l'armée satisfait son goût du nombre, sa tendance à la cristallisation. Or le nombre, trop bien aligné, appelle irrésistiblement son contraire : le désordre. Si ce dernier est involontaire, il entraîne un comique sans arrière-pensée ; si, en revanche, il est volontaire, il met en cause l'essence même de l'ordre et devient objet de haine. La guerre constitue un désordre organisé et volontaire qui débouche sur une tragédie mais qui est vécue, potentiellement, comme une libération. Caran d'Ache cultive, dans ses histoires séquentielles, la rupture mécanique génératrice de comique. Dans la caricature antidreyfusarde, en revanche, il manifeste une haine profonde, collective, au nom du nombre mutilé. Pour lui qui croit à la culpabilité de Dreyfus, ce dernier est « tombé » volontairement ; il rompt l'unité de l'armée, l'unité que forme le nombre ; il trompe l'attente du désordre héroïque ; il entre forcément dans cette autre unité qui est l'ennemi, il en est la forme insidieuse : le juif.

Le cas de Caran d'Ache est exemplaire. Il reflète l'attitude d'une bonne partie des Français, déchirés par la guerre de 1870-1871, la Commune et un implacable processus d'industrialisation. Ces Français tentent de reconstituer une unité à travers l'image d'une armée héroïque, tendue vers la revanche.

Le déroulement des « bandes » réalisées par Caran d'Ache repose d'une part sur le rapport dialectique ordre/désordre, équilibre/déséquilibre et, d'autre part, sur une certaine neutralité morphologique de l'individu. Dans la caricature, le rapport de l'individualité à l'ensemble n'étant pas assuré, il en résulte souvent un manque de caractère des personnages et, parfois, une bassesse d'argumentation que la qualité du graphisme ne parvient pas à faire oublier.

Auteur: MARC THIVOLET
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