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CHARRON pierre (1541-1603)

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis CCHHAARRRROONN ppiieerrrree ((11554411--11660033)) Homme d'Église et homme de lettres français, Pierre Charron est connu surtout comme moraliste. Il abandonne l'étude du droit pour celle de la théologie et est ordonné prêtre. Il se signale par son enseignement et surtout par ses sermons. Les évêques se disputent bientôt, en ces temps troublés, cet éloquent champion de la foi catholique, chez qui la clarté et l'ordre n'interdisent pas la fougue, et Marguerite de Navarre fait de lui son prédicateur ordinaire. Il publiera en 1601 un recueil de Discours chrestiens, qui reparaîtront, augmentés, trois ans plus tard. Il passe la plus grande partie de sa vie dans le sud-ouest de la France, où il poursuit une belle carrière ecclésiastique (qu'il terminera à Cahors comme vicaire général, puis à Condom comme théologal) et où, selon une tradition qui remonte à son premier biographe, « il vescut fort familierement avec messire Michel de Montaigne », qui, en lui permettant de porter ses armes après sa mort, aurait fait de lui son héritier spirituel. Il meurt — foudroyé en pleine rue par une attaque d'apoplexie — à Paris, où il surveillait la réimpression de son traité De la sagesse.
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CHARRON pierre (1541-1603)

Homme d'Église et homme de lettres français, Pierre Charron est connu surtout comme moraliste. Il abandonne l'étude du droit pour celle de la théologie et est ordonné prêtre. Il se signale par son enseignement et surtout par ses sermons. Les évêques se disputent bientôt, en ces temps troublés, cet éloquent champion de la foi catholique, chez qui la clarté et l'ordre n'interdisent pas la fougue, et Marguerite de Navarre fait de lui son prédicateur ordinaire. Il publiera en 1601 un recueil de Discours chrestiens, qui reparaîtront, augmentés, trois ans plus tard. Il passe la plus grande partie de sa vie dans le sud-ouest de la France, où il poursuit une belle carrière ecclésiastique (qu'il terminera à Cahors comme vicaire général, puis à Condom comme théologal) et où, selon une tradition qui remonte à son premier biographe, « il vescut fort familierement avec messire Michel de Montaigne », qui, en lui permettant de porter ses armes après sa mort, aurait fait de lui son héritier spirituel. Il meurt — foudroyé en pleine rue par une attaque d'apoplexie — à Paris, où il surveillait la réimpression de son traité De la sagesse. C'est ce livre (publié pour la première fois en 1601, résumé par son auteur — qui voulait répondre aux attaques dont il avait été l'objet — en un Petit traicté de sagesse, réédité dans une version prudemment remaniée en 1604) qui a assuré la gloire littéraire de Charron. Celui-ci avait pourtant déjà connu le succès avec une apologie de la religion catholique, Les Trois Veritez (1re éd. 1593). Ces trois vérités sont successivement : qu'il y a une religion, « contre tous athees et irreligieux » ; que « de toutes religions la chrestienne est la vraye contre tous mescreans, gentils, juifs, mahometans » ; que « de toutes les parties qui sont en la chrestienté la catholique romaine est la seule vraye Eglise, contre tous heretiques et schismatiques ». Cette dernière thèse, la plus importante et la plus développée, est toute d'actualité, puisqu'elle répond, au moment où le futur Henri IV vient de se convertir, au Traicté de la verité de la religion chrestienne que le protestant Du Plessis-Mornay avait dédié douze ans auparavant au roi de Navarre.

De la sagesse comprend aussi trois livres : le premier traite « de la cognoissance de soy, et de l'humaine condition », le deuxième contient « les instructions et regles generales de sagesse », le troisième énumère « les advis particuliers de la sagesse par les quatre vertus morales ». Théologien ou moraliste, Charron ne se pique pas d'apporter une matière nouvelle : de même qu'il puisait dans l'arsenal traditionnel du rationalisme chrétien ses preuves de la religion (dont une profession de foi fidéiste venait finalement atténuer la portée), de même il emprunte, avec un éclectisme qui peut aller jusqu'à la contradiction, un grand nombre de phrases — quand ce ne sont pas des paragraphes entiers — aux auteurs anciens (ou à leurs compilateurs modernes), à Juste Lipse, à Du Vair (par exemple sur l'importance de la volonté), à Bodin (en particulier la théorie des climats que celui-ci, bien avant Montesquieu, avait formulée), et surtout à Montaigne : bien qu'il ne cite jamais ni le nom de cet écrivain ni le titre de son ouvrage, il en extrait un nombre impressionnant de fragments pour les replacer dans son propre texte : sa « generale peincture de l'homme » et ses « instructions de sagesse » sont un véritable centon des Essais, et telle page sur notre incapacité d'atteindre la vérité est fabriquée grâce à l'agencement de six passages différents de Montaigne, cités quasi textuellement. Aussi a-t-on vu souvent en Charron un simple plagiaire. Mais lui ne trouvait nul inconvénient (et le xvie siècle en général aussi peu) à redire exactement ce que les autres avaient si bien dit avant lui. Ce qu'il revendique comme sien, c'est ce que Pascal appellera « la disposition des matières » : « C'est le recueil d'une partie de mes estudes [entendez de mes lectures], la forme et l'ordre sont à moi. » Et quel ordre ! Charron divise et subdivise à l'infini, classe, numérote, étiquette à perte de vue, distinguant cinq qualités fondamentales en l'homme — « vanité, foiblesse, inconstance, misere, presomption » —, cinq « grandes et capitales distinctions » entre les hommes, « douze regles et leçons de sagesse » ; et il fait de même pour les devoirs, les vertus, les maux, etc. Les divisions de Charron attristaient et ennuyaient Pascal ; elles continuent, autant que la lourdeur didactique et la méticulosité prolixe de son exposé, à occulter quelque peu les qualités de clarté, de vigueur, parfois même de saveur de son style. Et, si sa raideur (le « Que sais-je ? » de Montaigne devient chez lui un abrupt « Je ne sais ») explique les violentes accusations de scepticisme et même d'athéisme qui ont été portées contre son livre dès sa parution, on peut être étonné du succès considérable que la Sagesse a connu pendant cinq bonnes décennies : le xviie siècle a lu Montaigne davantage dans Charron que dans Montaigne et beaucoup, avec Gassendi, ont préféré au charme et à la liberté des Essais le dictionnaire méthodique, docte et grave, que Charron nous a laissé des idées de leur auteur. C'est qu'on y a trouvé, mise en une forme satisfaisant aux exigences nouvelles d'ordre et de clarté, une réponse à des aspirations de plus en plus fortement ressenties. En établissant entre religion et morale une hiérarchie et donc un cloisonnement strict (il est frappant de constater que l'auteur des Trois Veritez se garde, dans la Sagesse, de toute référence à la religion révélée), Charron élaborait une éthique purement laïque et enseignait, à partir d'une description de l'homme sans illusions, comment conquérir « la vraie preudh'homie » — ancêtre de l'honnêteté — fondée sur la seule loi de la nature et inspirée des leçons de l'Antiquité. Le respect de l'autorité religieuse — comme de l'autorité politique —, s'il pouvait rassurer certains conservateurs (d'autres seront bien plus méfiants), permettait aussi le développement d'une pensée libre et critique et en encourageait les plus grandes hardiesses : les esprits forts et surtout le cercle des libertins érudits trouveront en Charron un maître.

Auteur: BERNARD CROQUETTE
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