Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Codage/décodage - article ; n°68 ; vol.12, pg 27-39

De
14 pages
Réseaux - Année 1994 - Volume 12 - Numéro 68 - Pages 27-39
Si la recherche en communications de masse a le plus souvent conceptualisé le processus de communication sous forme de circuit de circulation ou de boucle, il est néanmoins possible de l'appréhender comme une structure dominante complexe produite à travers l'articulation de divers moments liés et cependant distincts. A travers les mécanismes de communication télévisuelle, Stuart Hall analyse ici ces moments déterminés que sont le codage et le décodage des messages. Comment ces divers moments fonctionnent-ils? Quelles sont leurs valeurs par rapport à d'autres moments? Et, derrière ces multiples mécanismes, quels sont les enjeux à l'œuvre?
Research in mass communication has most often conceptualized the communication process as a loop. This process can nevertheless be seen as a complex dominant structure produced by the articulation of various related yet distinct moments. Stuart Hall uses the mechanisms of televisual communication to analyse the specific moments in which messages are encoded and decoded. How do these moments function? What are their values in relation to other moments? What is at stake behind these multiple mechanisms?
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Voir plus Voir moins

Stuart Hall
CCCS
Michèle Albaret
Marie-Christine Gamberini
Codage/décodage
In: Réseaux, 1994, volume 12 n°68. pp. 27-39.
Résumé
Si la recherche en communications de masse a le plus souvent conceptualisé le processus de communication sous forme de
circuit de circulation ou de boucle, il est néanmoins possible de l'appréhender comme une structure dominante complexe
produite à travers l'articulation de divers moments liés et cependant distincts. A travers les mécanismes de communication
télévisuelle, Stuart Hall analyse ici ces déterminés que sont le codage et le décodage des messages. Comment ces
divers moments fonctionnent-ils? Quelles sont leurs valeurs par rapport à d'autres moments? Et, derrière ces multiples
mécanismes, quels sont les enjeux à l'œuvre?
Abstract
Research in mass communication has most often conceptualized the communication process as a loop. This process can
nevertheless be seen as a complex dominant structure produced by the articulation of various related yet distinct moments.
Stuart Hall uses the mechanisms of televisual communication to analyse the specific moments in which messages are encoded
and decoded. How do these moments function? What are their values in relation to other moments? What is at stake behind
these multiple mechanisms?
Citer ce document / Cite this document :
Hall Stuart, CCCS, Albaret Michèle, Gamberini Marie-Christine. Codage/décodage. In: Réseaux, 1994, volume 12 n°68. pp. 27-
39.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reso_0751-7971_1994_num_12_68_26181
CODAGE/DECODAGE
Stuart HALL
Réseaux n° 68 CNET - 1994 pour la version française
CCCS pour la version originale
27 — — 28 « transition d'une forme à l'autre » (1) per
met de préserver la continuité du circuit
production-distribution-production. Elle
met également en relief la spécificité des
formes sous lesquelles le produit de ce
processus « apparaît » à chaque instant et,
par conséquent, ce qui distingue, dans
notre société et dans les systèmes médiat
iques modernes, la « production » discur
sive des autres types de production.
Ces pratiques ont pour « objet » les s
ignifications et les messages, sous forme de
signes- véhicules d'un type particulier or
ganisés, comme toute forme de communic
ation ou de langage, à travers la mise en
œuvre de codes au sein de la chaîne syn-
tagmatique d'un discours. De ce fait, les
appareils, rapports et pratiques de product
ion émergent à un moment donné (le mo
ment de « production/circulation ») sous la
les recherches en forme de véhicules symboliques constitués Traditionnellement,
communication de masse ont conçu à l'intérieur des règles du « langage ».
le processus de communication C'est sous cette forme discursive que s'ef
comme un circuit de circulation ou une fectue la circulation du « produit ». Le
boucle. Ce modèle a été critiqué du fait de processus exige donc à la fois, côté pro
sa linéarité - émetteur/message/récepteur duction, ses instruments matériels - ses
« moyens » - et ses propres ensembles de -, parce qu'il se concentre sur le registre
de l'échange de messages, et parce qu'il rapports sociaux (de production) : l'orga
lui manque une conception structurée des nisation et la combinaison de pratiques au
différents moments, en termes de structure sein des appareils médiatiques. Mais c'est
complexe de relations. Or il est également bien sous une forme discursive qu'a lieu la
possible (et utile) d'appréhender le proces circulation du produit, de même que sa
sus communicationnel comme une struc distribution auprès de différents publics.
Une fois achevé, le discours doit donc être ture produite et entretenue par l'articula
traduit - transformé, de nouveau - en pration de moments liés entre eux, mais
distincts - production, circulation, dist tiques sociales, si l'on veut que le circuit
soit complet et efficace. Si aucun « sens » ribution/consommation, reproduction. Ceci
reviendrait à l'envisager comme une n'est extrait, il ne peut y avoir de «
« structure complexe en position de domi consommation ». Si le sens n'est pas art
nance », entretenue par l'articulation de iculé dans la pratique, il ne produit pas
pratiques connexes, dont chacune garderait d'effets. L'intérêt de cette approche vient
néanmoins ses particularités et posséderait de ce que, bien que chacun des moments
sa modalité spécifique, ses propres formes soit nécessaire, en articulation, au circuit
et conditions d'existence. Cette seconde pris comme un tout, aucun moment ne
approche, calquée sur les grandes lignes peut, à lui seul, garantir pleinement le mo
du modèle de production des marchandises ment suivant avec lequel il s'articule. Cha
proposé par Marx dans les Grundrisse et cun possédant sa modalité et ses condi
Le capital, possède en outre l'avantage de tions d'existence spécifiques, il peut
constituer sa propre rupture ou interruption faire ressortir plus nettement comment la
* Cet article est un extrait remanié de « Encoding and Decoding in Television Discourse »
(Codage et décodage dans le discours télévisuel), CCCS, polycopié n ° 7.
(1) Pour une explication détaillée des implications méthodologiques de la thèse de Marx, voir HALL, 1974.
29 — ces « transitions d'une forme à l'autre » de exige, à un autre stade, d'être intégrée
de la continuité desquelles dépend le flux dans les rapports sociaux du processus de
de la production effective (c'est-à-dire la communication dans son ensemble, dont
« reproduction »). elle ne forme qu'une partie.
Aussi, sans vouloir contraindre la r A partir de cette perspective générale,
echerche à « suivre exclusivement ces on peut grossièrement caractériser le pro
pistes qui ressortent de l'analyse de cessus de communication télévisuel
contenu » (2), il n'en faut pas moins re comme suit. Les structures institution
connaître que la forme discursive du mes nelles de la télédiffusion, avec leurs pra
sage occupe (du point de vue de la circula tiques et leurs réseaux de production, leurs
tion) une position privilégiée dans rapports organisés et leurs infrastructures
l'échange communicationnel et que techniques, sont indispensables pour pro
- même s'ils ne sont que « relativement duire une émission. Pour reprendre l'ana
autonomes » vis-à-vis du processus de logie avec Le capital, il s'agit là du « pro
communication pris dans son ensemble - cès de travail » sous son mode discursif.
les moments de « codage » et de « déco La production, ici, construit le message.
dage » sont des moments déterminés. Un Dans un sens, c'est donc là que le circuit
événement historique « brut » ne peut être démarre. Bien entendu, le processus de
transmis sous cette forme par un bulletin production n'est pas dénué d'aspect « dis
d'informations télévisées, par exemple. cursif » ; il est, lui aussi, façonné de bout
Les événements ne peuvent être signifiés en bout par des significations et des idées :
que dans les formes auditives et visuelles un savoir usuel concernant les procédures
du discours télévisuel. Dès lors qu'un évé courantes de production, des compétences
nement historique passe sous le signe du techniques historiquement définies, des
discours, il devient soumis à toutes les idéologies professionnelles, une connais
« règles » formelles complexes au moyen sance institutionnelle, des définitions et
desquelles le langage fait sens. Paradoxa des suppositions, des hypothèses sur le pu
lement, l'événement doit devenir une blic, et ainsi de suite, déterminent l'élabo
« histoire », une « nouvelle », avant de ration de l'émission à travers cette struc
pouvoir constituer un événement communic ture de production. De plus, bien que ce
soient les structures de production de la tationnel. A ce moment-là, les sous-règles
formelles du discours « dominent », sans élévision qui créent le discours télévisuel,
pour autant, bien sûr, asservir jusqu'à faire celles-ci ne constituent pas un système
disparaître l'événement historique ainsi s fermé. Elles tirent des sujets et des façons
ignifié, les rapports sociaux au sein des de les traiter, des ordres du jour, des évé
quels les règles sont mises en œuvre, ni les nements, du personnel, des images du pu
conséquences sociales et politiques du fait blic, des « définitions de la situation »,
que l'événement ait été signifié de cette fa d'autres sources et formations discursives
çon. La « forme message » est la « forme de la structure socio-culturelle et politique
d'apparition » nécessaire de l'événement plus vaste dont elles constituent un él
lorsqu'il passe de la source au récepteur. ément différencié. Philip Elliott, dans sa ré
La transposition en - ou à partir de - la flexion sur la façon dont le public est à la
« forme message » (soit le mode fois « source » et « récepteur » du message
télévisuel, a succinctement exprimé ce d'échange symbolique) n'est donc pas un
« moment » aléatoire, que nous pouvons point de vue, dans un cadre de référence
retenir ou ignorer à notre convenance. La plus traditionnel. Ainsi, pour employer les
« forme message » est un moment déter termes de Marx, la circulation et la récep
tion sont bel et bien des « moments » du miné, quoique, à un autre niveau, elle ne
comprenne que les mouvements superfi « procès de production » à la télévision et
se trouvent - via un certain nombre de ciels du système de communication et
(2) HALLORAN, 1973.
30 « feedbacks » biaises et structurés - réin miques qui façonnent leur « réalisation » à
l'autre bout de la chaîne - celui de la rcorporés dans le « procès de production »
éception - et permettent aux sens signifiés lui-même. La consommation, ou réception,
du message télévisé constitue donc égale dans le discours d'être transposés dans la
ment un « moment » du processus de pro pratique ou la conscience (pour acquérir
duction dans son sens le plus large, même une valeur d'usage social ou une efficacité
si ce dernier est « prédominant », en tant politique).
que « point de départ de la réalisation » du
message. Production et réception du mes Emission en tant que
sage télévisuel ne sont, par conséquent, discours « significatif »
pas identiques, mais elles n'en sont pas
moins liées : elles constituent des moments codage décodage
différenciés au sein de la totalité que fo
rment les rapports sociaux du processus structures structures
communicationnel pris dans son ensemble. de sens 1 de sens 2
A un certain stade, cependant, les struc
tures de télédiffusion doivent produire des cadres de cadres de
messages codés sous la forme d'un dis connaissance connaissance
cours significatif. Les rapports de product
ion entre l'institution et la société doivent, rapports de rapports de
pour que le produit se « réalise », se sou production production
mettre aux règles discursives du langage.
Cette nécessité engendre un nouveau mo infrastructure infrastructure
ment différencié, durant lequel les règles technique technique
formelles du discours et du langage se ré
vèlent dominantes. Avant que ce message Bien évidemment, les « structures de
puisse avoir un « effet » (quelle qu'en soit sens 1 » et « structures de sens 2 » du
la définition), satisfaire un « besoin » ou schéma ne recouvrent pas forcément la
être affecté à un « usage », il doit d'abord même chose. Elles ne constituent pas une
« identité immédiate ». Il se peut que les être approprié en tant que discours signi
fiant, et être décodé de façon significative. codes de codage et de décodage ne soient
C'est cet ensemble de sens décodés qui « a pas parfaitement symétriques. Les degrés
de symétrie - c'est-à-dire les degrés de un effet », influence, divertit, instruit ou
« compréhension » et de « méprise » dans persuade, et ce avec des conséquences très
l'échange communicationnel - dépendent complexes sur le plan de la perception, de
des degrés de symétrie/asymétrie (relations la cognition, de l'émotion, de l'idéologie
ou des comportements. Dans un moment d'équivalence) entre les positions des
« déterminé », la structure emploie un « personnifications » des codeur-product
code et génère un « message » ; à un autre eur et décodeur-récepteur. Mais ceux-ci
moment déterminé, le « message », par dépendent à leur tour des degrés d'iden
tité/non identité entre les codes qui tranl'intermédiaire de ses décodages, dé
bouche sur la structure des pratiques so smettent parfaitement ou imparfaitement,
ciales. Aujourd'hui, nous savons pertinem interrompent ou déforment systématique
ment que cette rentrée dans les pratiques ment le message en jeu. Le manque de
de la réception par le public et de concordance entre les codes résulte larg
« l'usage » ne peut être comprise en ement des différences structurelles de rap
termes purement comportementalistes. Les ports et de position entre les diffuseurs et
processus classiquement identifiés par la leurs publics, mais il a également à voir
recherche positiviste sur des éléments iso avec l'asymétrie entre les codes de la
lés - effets, usages, « gratifications » - « source » et du « récepteur » au moment
sont eux-mêmes façonnés par des struc de la transformation en, ou à partir de, la
tures de compréhension, tout en étant pro forme discursive. Ce qu'on appelle des
« distorsions » ou des « méprises » pro- duits par des rapports sociaux et
31 — précisément du manque d'équiva Peirce, un signe iconique, parce qu' « il vient
possède certaines des propriétés de la lence entre les deux côtés de l'échange
communicationnel. Une fois de plus, ceci chose représentée » (4). Ce point a engen
dré une grande confusion dans l'étude du définit « l'autonomie relative », mais l'as
pect néanmoins « déterminé », de l'entrée langage visuel, et a donné matière à une
et la sortie du message dans ses moments vive controverse. Le discours visuel traduit
discursifs. un monde tridimensionnel sur une surface
L'application de ce paradigme rudimen- plane, il ne saurait donc bien évidemment
taire a déjà contribué à transformer notre être le réfèrent ou le concept qu'il illustre.
compréhension du terme plus ancien Le chien du film aboie, mais ne mord pas !
« contenu » de la télévision. Nous com La réalité existe en dehors du langage,
mençons tout juste à voir comment elle mais elle passe constamment par et à tra
pourrait également transformer notre com vers la médiation du langage : tout ce que
préhension de la « réception », de la « lec nous pouvons savoir et dire doit être pro
ture » et des réactions du public. En mat duit dans et par le discours. La « connais
sance » discursive n'est pas le produit ière de recherches sur la communication,
bien des découvertes annoncées ont déjà d'une représentation transparente du
fait long feu, mieux vaut donc être pru « réel » dans le langage, mais de l'articula
dent. Mais il semble y avoir des raisons de tion du langage sur des rapports et condi
croire qu'une phase nouvelle et passion tions réels. Il n'y a donc pas de discours
nante des études dites « d'audience », d'un intelligible sans l'intervention d'un code.
genre tout nouveau, est en train de s'ouv Les signes iconiques sont, par conséquent,
eux aussi des signes codés - même si leurs rir. L'usage du paradigme sémiotique de
part et d'autre de la chaîne de communicat codes fonctionnent différemment de ceux
ion promet l'élimination de ce comporte- des autres signes. Il n'y a pas de degré
mentalisme ambiant qui a si longtemps zéro dans le langage. Le naturalisme et le
« réalisme » - la fidélité apparente de la handicapé la recherche sur les mass media,
en particulier dans son approche du représentation à la chose ou au concept r
contenu. Nous avons beau savoir qu'une eprésenté - sont l'effet, la conséquence,
émission de télévision n'est pas un stimu d'une certaine articulation spécifique du
lus analogue au petit coup de marteau que langage sur le « réel » : le résultat d'une
donne le médecin sur la rotule, il semble pratique discursive.
qu'il ait été quasiment impossible aux Certains codes peuvent, bien sûr, être si
chercheurs traditionnels de conceptualiser répandus dans une communauté ou une
le processus de communication sans bas culture linguistique spécifique, et être ap
culer dans l'une ou l'autre des variantes pris à un âge si tendre, qu'il semblent non
pas construits - le fruit d'une articulation d'un béhaviorisme bon marché. Nous sa
entre signe et réfèrent - mais « naturellvons, comme Gerbner l'a souligné, que les
ement » donnés. Des signes visuels simples représentations de violence sur l'écran de
télévision « ne sont pas de la violence, semblent, dans ce sens, avoir atteint une
mais des messages sur la violence » (3), « quasi-universalité », alors qu'il est
mais nous n'en avons pas moins continué prouvé que même les codes visuels appa
remment « naturels » sont propres à une à étudier la question de la violence, et
d'autres, comme si nous étions incapables culture. Ce n'est pas qu'aucun code soit
de saisir cette distinction épistémologique. intervenu, mais plutôt que ces codes ont
Le signe télévisuel est complexe. Il est été profondément naturalisés. Le fonctio
lui-même constitué par la combinaison de nnement de codes naturalisés révèle, non
deux types de discours : visuel et auditif. Il pas la transparence et le côté « naturel » du
est de surcroît, suivant la terminologie de langage, mais la profondeur, la quasi-uni-
(3) GERBNER et ai, 1970.
(4) PEIRCE, 1931-58.
— 32 versalité des codes employés, et la force de quelques-unes.
l'habitude qu'ils engendrent. Le fait qu'ils Ce constat peut nous aider à clarifier
soient reconnus de manière apparemment une confusion entretenue par les théories
« naturelle » a pour effet (idéologique) de linguistiques actuelles, et à définir avec
masquer les pratiques de codage à l'œuvre. précision la manière dont nous utilisons,
Mais il ne faut pas se fier aux apparences. dans cet article, certains termes clés. La
En fait, ce que les codes naturalisés mett théorie linguistique emploie fréquemment
ent en évidence, c'est le degré d'accoutu la distinction entre « dénotation » et
« connotation ». Le terme « » mance qui se produit lorsqu'existent, fo
ndamentalement, un alignement et une est largement assimilé au sens littéral d'un
réciprocité - l'obtention d'une équivalence signe. Comme ce sens littéral est reconnu
- entre les phases de codage et de déco de manière presque universelle, en particul
dage d'un échange de sens. Le fonctionne ier lorsqu'on a affaire au discours visuel,
la « dénotation » a souvent été confondue ment des codes prend souvent, côté déco
dage, le statut de perceptions naturalisées. avec une transcription littérale de la « réa
lité » dans le langage - et, de ce fait, avec Cela nous conduit à croire que le signe vi
suel pour « vache » est (plutôt qu'il ne r un « signe naturel », produit sans l'inte
eprésente) l'animal vache. Mais si l'on rvention d'un code. « Connotation », en r
songe à la représentation visuelle d'une evanche, est simplement employé pour faire
vache dans un manuel d'élevage -et, plus référence à des sens associatifs moins
encore, au signe linguistique « vache » - fixés, et donc davantage soumis aux
on constate que les deux sont, à des degrés conventions et plus instables, qui varient
différents, arbitraires, par rapport au nettement d'un exemple à l'autre, et doi
concept de l'animal qu'ils représentent. vent par conséquent dépendre de l'inte
L'articulation d'un signe arbitraire - qu'il rvention de codes.
soit visuel ou verbal - avec le concept Or nous n'utilisons absolument pas la
d'un réfèrent n'est pas le produit de la na distinction dénotation/connotation de cette
ture, mais d'une convention, et le conven- manière. De notre point de vue, cette dis
tionnalisme des discours exige l'interven tinction est purement analytique. Il est
tion, le support, de codes. Eco a ainsi pu utile, en analyse, de pouvoir appliquer un
défendre l'idée que les signes iconiques critère empirique grossier pour distinguer,
« ressemblent à des objets du monde réel dans une communauté linguistique quel
parce qu'ils reproduisent les conditions conque, à un instant quelconque, les as
(c'est-à-dire les codes) de perception du pects d'un signe qui semblent être pris
téléspectateur » (5). Ces « conditions de comme son sens « littéral » (dénotation),
perception » résultent, cependant, d'une des sens plus associatifs qu'il est possible
série d'opérations extrêmement codées, de générer à partir de ce signe (connotat
quoique virtuellement inconscientes : les ion). Mais il ne faut pas confondre ces
décodages. C'est aussi vrai de l'image distinctions d'ordre analytique avec des
photographique ou télévisuelle que de dans le monde réel. Les
n'importe quel autre signe. Il est toutefois exemples où des signes organisés en di
particulièrement tentant de « lire » les scours ont exclusivement un sens « litté
ral » (c'est-à-dire presque universellement signes iconiques comme des signes natu
rels, car les codes de perception visuels consensualisé) sont très rares. Dans un dis
sont très largement répandus, et car ce type cours réel, la plupart des signes combiner
de signe est moins arbitraire qu'un signe ont aspects dénotatifs et connotatifs (tels
que nous les avons redéfinis plus haut). On linguistique : le signe linguistique
« vache » ne possède aucune des propriét peut se demander, dans ce cas, pourquoi
és de la chose représentée, tandis que le nous maintenons quand même cette dis
signe visuel paraît en posséder au moins tinction. Il s'agit essentiellement d'une
(5) ECO.
33 — d'intérêt analytique. En effet, les question sentation « naturelle ». En publicité,
signes ne semblent acquérir leur pleine va chaque signe visuel connote une qualité,
leur idéologique - être en mesure d'opérer une situation, une valeur ou une inference
une articulation avec des discours et des qui, selon son positionnement connotatif,
sens idéologiques plus larges - qu'au n intervient en tant qu'implication ou sens
iveau de leur sens « associatif » (c'est-à- implicite. Dans l'exemple de Barthes, le
dire au niveau connotatif) - car, à ce ni sweater renvoie toujours à un « vêtement
veau, les « significations » ne sont pas chaud » (dénotation), et donc à
apparemment fixées dans une perception Г activité/valeur de « tenir chaud ». Mais il
naturelle (autrement dit, elles ne sont pas est également possible, à des niveaux plus
complètement naturalisées), et Ton peut connotatif s, de lui faire signifier « l'arrivée
de l'hiver » ou « une journée froide ». Et, mieux exploiter et transformer leur fluidité
de sens et d'association (6). C'est donc au dans les sous-codes spécialisés de la mode,
niveau connotatif du signe que les idéolo le sweater peut encore connoter un style
gies situationnelles modifient et transfo élégant de haute couture, ou bien une fa
rment la signification. A ce niveau, l'inte çon décontractée de s'habiller. Mais asso
rvention active des idéologies dans et sur le cié à un arrière-plan visuel approprié, et
discours est plus facilement repérable : le positionné par le sous-code romantique, il
peut connoter « une longue marche d'ausigne y est ouvert à de nouvelles accentuat
ions et, pour reprendre les termes de Vo- tomne dans les bois » (9). Des codes de cet
losinov, il entre pleinement dans la lutte ordre mettent, à l'évidence, le signe en re
pour le sens - la lutte des classes au sein lation avec l'univers plus large des idéolo
du langage (7). Il ne s'ensuit pas que le gies au sein d'une société. Ces codes sont
sens dénotatif ou « littéral » soit extérieur les moyens par lesquels on fait signifier le
à l'idéologie. En fait, on pourrait dire que pouvoir et l'idéologie dans des discours
sa valeur idéologique est fortement fixée - spécifiques. Ils rattachent les signes aux
tant elle est devenue universelle et « natu « cartes de sens » dans lesquelles toute
relle ». Les termes « dénotation » et culture se retrouve classifiée; et ces
« connotation » ne sont donc que des outils « cartes de la réalité sociale » portent,
analytiques utiles pour établir, dans des « inscrit en elles », tout l'éventail des sens,
contextes précis, non pas la présence ou pratiques, usages, pouvoirs et intérêts so
l'absence d'idéologie dans le langage, ciaux. Barthes a noté que les niveaux
mais une distinction entre les différents n connotatifs des signifiants « communiq
iveaux où idéologies et discours se rencont uent étroitement avec la culture, le savoir,
rent (8). l'histoire, c'est par eux, si l'on peut dire,
Le niveau de connotation du signe vi que le monde pénètre le système linguis
suel, de sa référence et de son positionne tique et sémantique. Ce sont, si l'on veut,
ment contextuels dans divers champs dis des fragments d'idéologie » (10).
cursifs de sens et d'associations, constitue Le niveau prétendument dénotatif du
signe télévisuel est fixé par certains codes le lieu où des signes déjà codés se recou
pent avec les codes sémantiques profonds très complexes (mais limités ou « fer
d'une culture, et prennent des dimensions més »). Cependant, son niveau connotatif,
idéologiques supplémentaires, plus ac bien qu'également circonscrit, est plus ou
tives. On pourrait en trouver des exemples vert, sujet à des transformations plus ac
dans le discours publicitaire. Là non plus, tives qui exploitent ses valeurs polysé
il n'y a pas de représentation « purement miques. Tout signe déjà constitué de ce
denotative », et certainement pas de type est potentiellement transformable en
(6) Voir la discussion dans HALL, 1972.
(7) VOLOSINOV, 1973.
(8) Pour une clarification analogue, voir HECK.
(9) BARTHES, 1971.
(10)1967.
— 34 plusieurs configurations connotatives. Il ne codes, aux ordres de la vie sociale, du pou
faut toutefois pas confondre polysémie et voir économique et politique, et de l'idéo
pluralisme. Les codes connotatifs ne sont logie. De plus, les cartes étant « structu
pas égaux entre eux. Toute société/culture rées de façon dominante », mais non
tend à imposer, avec divers degrés d'ou fermées, le processus communicationnel
verture ou de fermeture, ses classifications ne consiste pas en l'attribution aisée, à
du monde social, culturel et politique. chaque élément visuel, de la position qu'il
Celles-ci constituent un ordre culturel do occupe dans un ensemble de codes préétab
minant, même si ce dernier n'est pas uni- lis, mais en des règles performatives -
voque, et reste contesté. Cette question de des règles de compétence et d'usage, de
la « structure des discours en situation de logique pratique - qui cherchent active
dominance » est cruciale. Les différents ment à imposer un domaine sémantique,
secteurs de la vie sociale semblent avoir ou à le faire prévaloir sur un autre, et déci
été cartographies en domaines discursifs, dent de l'intégration ou de l'exclusion de
hiérarchiquement organisés en sens domi tel ou tel élément dans des ensembles de
nants ou préférés. Les événements nou significations appropriés. La sémiologie
veaux, problématiques ou perturbants, qui formelle a trop souvent négligé cette pra
ruinent nos attentes et vont à Г encontre de tique du travail interprétatif qui constitue
nos « constructions de bon sens » - de ce pourtant, en fait, les véritables rapports des
qui, dans notre connaissance des structures pratiques de diffusion à la télévision.
sociales, semble « aller de soi » - doivent En parlant de sens dominants, nous
être affectés à leurs domaines discursifs n'évoquons donc pas un processus unilaté
avant qu'on puisse considérer qu'ils « font ral régissant la manière dont tous les évé
sens ». nements seront signifiés. Il est plutôt ques
La façon la plus courante de « cartogra- tion du « travail » nécessaire pour mettre
phier » les nouveautés, c'est de les assi en place un décodage de l'événement,
gner à l'un ou l'autre des domaines des entre les limites des définitions domin
antes à partir desquelles il a été connota- « cartes de la réalité sociale problémat
ique » existantes. Nous disons dominants, tivement signifié, et pour rendre ce déco
et non « déterminés », car il reste toujours dage plausible et légitime. D'après Terni,
possible de ranger, classer, situer et déco « par le terme lecture, nous entendons non
der un événement au sein de plusieurs seulement la capacité d'identifier et de dé
« cartes ». Mais nous parlons de « domi coder un certain nombre de signes, mais
nance » parce qu'il existe un modèle de aussi la capacité subjective de les mettre
« lectures préférées » ; or celles-ci portent en relation créative entre eux et avec
l'estampille de l'ordre institutionnel/pol d'autres signes : une capacité qui est, en
itique/idéologique et ont elles-mêmes été elle-même et pour chacun, la condition
institutionnalisées (11). Les domaines des d'une conscience complète de la totalité de
« sens préférés » renferment tout l'ordre notre environnement (12). »
social, sous la forme d'un ensemble de s
ignifications, de pratiques et de croyances : Ce qui fait ici problème, c'est la notion
la connaissance élémentaire des structures de « capacité subjective », comme si le ré
sociales, de « la façon dont les choses fèrent d'un discours télévisé était un fait
fonctionnent, en pratique », dans notre cul objectif, et le niveau interprétatif une af
ture, la hiérarchie des pouvoirs et des inté faire personnelle et individualisée. Or il
rêts, la structure des légitimations, les l semble que ce soit tout le contraire. La
imites et les sanctions. Aussi, pour dissiper pratique télévisuelle endosse précisément
une responsabilité « objective » (c'est-à- une « méprise » au niveau connotatif, il
faut se référer, par l'intermédiaire des dire systémique) pour les relations que des
(11) Pour une critique approfondie des « lectures préférées », voir O'SHEA.
(12) TERNI, 1973.
35

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin