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De Batavia à Saigon: Notes de voyage d'un marchand chinois (1890) - article ; n°1 ; vol.47, pg 155-191

De
38 pages
Archipel - Année 1994 - Volume 47 - Numéro 1 - Pages 155-191
37 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Claudine Lombard-Salmon
Ta Trong Hiêp
De Batavia à Saigon: Notes de voyage d'un marchand chinois
(1890)
In: Archipel. Volume 47, 1994. pp. 155-191.
Citer ce document / Cite this document :
Lombard-Salmon Claudine, Trong Hiêp Ta. De Batavia à Saigon: Notes de voyage d'un marchand chinois (1890). In: Archipel.
Volume 47, 1994. pp. 155-191.
doi : 10.3406/arch.1994.2973
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arch_0044-8613_1994_num_47_1_2973Claudine SALMON & TA Trong Hiêp
De Batavia à Saïgon:
Notes de voyage
d'un marchand chinois (1890)
I. Présentation du texte
Les marchands chinois et d'origine chinoise établis dans les Mers du sud
n'ont cessé de naviguer d'un port à l'autre, mais force est de constater qu'ils
ne nous ont guère laissé de souvenirs de leurs expériences pour les hautes
époques (*). Ce n'est qu'à partir du XIXe s. qu'ils se risquent à composer de
petits textes dans les langues locales et en chinois. Le plus ancien, dont on ait
gardé le souvenir, et qui a même fait l'objet d'une publication en thai et d'une
traduction en anglais est celui d'un capitaine de jonque, un certain Chinkak
qui, étant au service d'un noble siamois, se rendit à Bali en 1846, pour y faire
du négoce (2\ Et encore ne s'agit-il que de la transcription d'un récit oral, fait
à son retour à Bangkok, à la demande de la cour (3) qui, à l'instar de celle de
Huê au Vietnam, était désireuse de s'informer sur les pays voisins et la poli
tique des Européens dans la région W.
Le développement de la presse en malais puis en chinois, dans les années
1880, contribua sans doute à stimuler la publication de récits de voyage mais
il est encore trop tôt pour avoir une idée de l'ampleur du phénomène. Au
hasard de nos lectures, nous en avons repéré quatre (deux en malais, deux en
chinois) publiés dans la presse de Batavia et de Singapour et un cinquième (en manuscrit. Pour ce qui est des deux en malais, l'un émane de Tan
Hoelo (Chen Fulao), un Peranakan de Batavia spécialisé dans la vente des pro
duits européens qui, en 1889, se rendit à l'exposition universelle de Paris <5) et
l'autre de Na Tian Piet (Lan Tianbi, né c. 1836), un marchand originaire de
Bengkulu (Sumatra), qui sillonna Sumatra et Java en 1900-1901 (6). En ce qui
concerne ceux en chinois, ils ont été composés en 1888, par deux Peranakan
de Singapour, Tan Keong Sum (Chen Gongsan, né c. 1861) et Li Qinghui (né 156 Claudine Salmon & Ta Trong Hiêp
à Malaka, c. 1830 et m. c. 1895) qui racontèrent dans le Laî Pau (Libao) &\
l'un ses expériences lors d'un voyage de quelque huit jours à Saigon, l'autre
un périple de deux mois et demi en direction de Shanghai et du Japon, via
Hong Kong, Fuzhou, Saigon, Xiamen et Canton. Alors que Tan Keong Sum
publia son récit dans la semaine qui suivit son retour <8), Li Qinghui ne
divulga le sien qu'en 1889 (9). Quant au texte resté manuscrit, il émane d'un
marchand résidant alors à Batavia, qui se rendit à Saigon en 1890, et est inti
tulé Wang Annan riji ou «Récit d'un voyage en Annam». Il était resté complè
tement ignoré, jusqu'à ce qu'il soit signalé, en 1987, dans le catalogue du
fonds Han-nôm de Leyde (10). C'est ce texte, qui évoque les relations écono
miques entre les négociants chinois de Batavia et de Saïgon/Cholon et nous
renseigne sur la façon dont l'un d'eux voyait le monde ambiant se transformer
sous l'impact occidental, que nous présentons ici, en nous aidant des récits de
Tan Keong Sum et de Li Qinghui qui ont été réédités et étudiés récemment,
avant d'en donner une traduction (1J).
Spéculations sur l'auteur du Wang Annan riji
Bien que l'auteur n'ait pas dévoilé son identité, il est aisé de déduire de
son texte qu'il était originaire du sud de la province du Fujian, tout comme les
autres voyageurs, sauf peut-être Chinkak qui pourrait aussi fort bien être ori
ginaire de Chaozhou au Guangdong <12). En effet, tout comme Tan Keong
Sum (Chen Gongshan) et Li Qinghui, notre auteur en arrivant à Saigon,
retrouve les Baba (13) des Straits Settlements qui sont venus investir dans la
colonie française. On reviendra sur ce point plus bas. Toutefois, à la diffé
rence des deux précédents auteurs, il ne semble pas avoir appartenu direct
ement aux grandes familles de Baba ou Peranakan <14), si l'on en juge par les
amis qui vinrent prendre congé de lui à Tanjung Priok, le jour de son
départ (15>. Néanmoins, son statut social n'était pas négligeable, car il voyagea
en seconde classe sur le bateau des Messageries maritimes.
Ce n'était pas le premier voyage qu'il effectuait comme il nous l'apprend:
«J'étais déjà venu à Singapour il y a seize ans. La ville n'avait pas encore la
prospérité actuelle». Plus loin, lorqu'il relate une promenade dans Saigon, il
note également qu'il était déjà venu dans cette ville seize ans auparavant et,
de toute évidence, y avait séjourné, comme il ressort de sa remarque: «Les
jours de loisir, je me promenais dans Saigon avec d'anciens compatriotes éta
blis de longue date en Annam». Et il connaissait aussi Hong Kong.
A en juger par le style du Wang Annan riji et sa calligraphie, à supposer
qu'elle ne soit pas d'une autre main (voir planches), on peut affirmer que
l'auteur avait reçu une bonne éducation chinoise. Savoir s'il était aussi un
Peranakan, est une question à laquelle il est difficile de répondre avec certi
tude. Au premier abord, on serait tenté de répondre par l'affirmative. A l'ins
tar des deux auteurs de Singapour, il n'hésite pas à glisser des mots étrangers
(malais, français et anglais) en transcription dans son récit, là où il pourrait
fort bien employer des termes chinois. Par exemple, tout comme Tan Keong
Sum qui, parlant des tamariniers plantés de chaque côté des rues de Saigon, De Batavia à Saigon 157
emploie l'expression malaise asem (16\ notre auteur emploie celle de bilik
pour désigner les «cabines» du bateau et celle de gambir pour «gambier» (17).
Et tout comme Li Qinghui qui, parlant des banques de Shanghai, se contente
de transcrire le terme anglais «bank» au lieu d'utiliser l'équivalent chinois
yinhang, notre auteur a recours à l'expression européenne «consul», notée en
hokkien kunsun, là où il aurait pu employer le terme chinois lingshi
(guan) (18>; de même en arrivant à Saigon, il utilise un terme composite pak
(nord) nga (quai) pour désigner le «quai du nord» par opposition à celui du
sud. Pourtant, un doute subsiste sur son éventuelle identité de Peranakan car, à
la différence de Tan Keong Sum et de Li Qinghui qui se réfèrent toujours au
temps européen, notre auteur, sauf pendant la traversée entre Batavia et
Singapour durant laquelle il se réfère à l'horloge du bateau, mesure inlassable
ment la durée, selon le comput traditionnel chinois (19). Or si ce comput se
retrouve à la même époque dans les récits émanant de fonctionnaires du gou
vernement mandchou en mission à l'étranger (20\ il était, à notre connais
sance, extrêmement rare dans les mers du Sud où les puissances coloniales
avaient imposé le temps européen (21).
Ce qui déroute également c'est la façon qu'a l'auteur de décrire la géogra
phie administrative du Vietnam en s'appuyant sur les informations orales, par
fois assez confuses, qu'il obtient vraisemblablement d'un compatriote établi à
Saigon. Il ne se soucie pas d'écrire les toponymes selon leur orthographe sino-
viêtnamienne, se bornant à les noter «phonétiquement», selon la prononciation
du sud du Fujian, tout comme il l'aurait fait pour des toponymes du monde
malais.
Ce qui est sûr, néanmoins, c'est que notre auteur était établi à Batavia
depuis un certain temps, en conséquence de quoi, il se garde de toute allusion
au système colonial hollandais et se contente de comparer celui des Français,
à Saigon, avec celui des Anglais, à Singapour. La seule remarque défavorable
à l'encontre des Hollandais apparaît à l'extrême fin de son récit, lorsque sur le
voyage de retour, il est exposé à la grossièreté des soldats hollandais ramenés
d'Aceh (Sumatra nord) (22\ et encore s'arrange-t-il pour lui donner une portée
générale: «II est vrai, dit-il, qu'un Etat ne peut se passer de militaires vigou
reux, tout comme un médecin ne peut faire l'économie de médecines fortes.
Les armes sont des instruments de malheur et je dis même que les soldats peu
vent être qualifiés d'hommes de malheur. Etant logé à la même enseigne
qu'eux, jour et nuit, j'avais l'impression d'être assis sur un tapis d'aiguilles».
De quelle mission s'agissait-il?
Notre auteur «accompagne» un émissaire du gouvernement hollandais qui
lui-même reste un mystère. Il est appelé dans le texte «le sieur Qu Molin».
Certes, Qu est un patronyme chinois, mais à notre connaissance, il est très rare
dans les Mers du sud. Il se pourrait donc que l'émissaire ait été un Hollandais
dont le nom aurait été «sinisé», pratique qui n'était cependant pas fréquente à
l'époque aux Indes néerlandaises. Nos espoirs de trouver la clé du problème
dans la correspondance du consul français à Batavia avec le Ministère des 158 Claudine Salmon & Ta Trong Hiêp
affaires étrangères se sont rapidement évanouis car nous n'avons découvert,
pour les années 1889 et 1890, aucune allusion aux relations entre Batavia et
Saigon. La distance que notre auteur prend vis-à-vis de cet émissaire, le
silence absolu qu'il garde sur ses activités et le fait que le consul hollandais à
Saigon le traite à part, tout laisse à penser qu'il ne peut s'agir d'un Chinois.
De plus, le fait que le sieur Qu emmenait dans sa suite un interprète, le
sieur Yang, monté dans le bateau à Mentok, en plus de l'auteur de ce récit,
dont les fonctions restent non précisées, laisse supposer que certaines négociat
ions devaient avoir lieu dans les milieux chinois. Il n'est pas impossible que
la mission soit venue négocier des achats de riz. Selon diverses statistiques,
les importations de riz de Saigon en direction des Indes néerlandaises avaient
été interrompues entre 1885 et 1890 et elles reprirent légèrement en 1891 (23).
Il faut souhaiter que la découverte d'archives, du côté hollandais, ou à Hô-
Chi-Minh-ville, permette un jour de faire la lumière.
Les Baba et leur implantation à Saigon
Le consul hollandais à Saigon, Th. Speidel, invite notre auteur à aller
s'installer dans la maison de son employé Chan Eng Bok (Zeng Yingmu), un
«sujet anglais» apprend-t-on par ailleurs <24\ qui habitait, la «rue des Baba».
Il est assez significatif de noter que Tan Keong Sum aussi dit que les Chinois
des Straits Settlements habitent dans une même rue qu'il appelle «rue du
Fujian»: «Des Chinois nés à Malaka et à Singapour sont établis au Vietnam; il
y a de vingt à trente familles qui, pour la plupart, habitent Saïgon dans la rue
du Fujian (Fujian jie) <25); certains sont venus en famille, d'autres ont pris
femme sur place; il y en a aussi qui, étant déjà mariés, ont pris des concu
bines» (26\ Si on ne sait pas encore grand chose sur les premiers Baba de
Batavia établis à Saïgon, on est un peu mieux renseigné sur leurs homologues
des Straits Settlements.
Plusieurs d'entre-eux s'y étaient établis peu après l'installation des
Français — si ce n'est avant —, tel Tan Keng Sing (Chen Qingxing) qui fai
sait le commerce du bois de construction et s'occupait de «consignation des
navires et de commission». Sa société était déjà développée, comme en témoi
gne un avis publié dans le Courrier de Saigon du 5 août 1865: «MM Tan
Keng Sing/Tan Keng Ho (Chen Qinghe)/Tan Keng Hoon (Chen Qingyun),
(...) fournisseurs de navires, ont l'honneur de porter à la connaissance des
personnes que cela peut intéresser qu'ils ont donné une grande extension à
leur maison de commerce fondée à Saïgon en 1861, sous la raison sociale Tan
Ken(g) Sing frères/Consignation de navire. Commission/Bois de construc
tion/Exportation. Importation». La même année, Tan Keng Sing devint l'asso
cié du fermier de l'opium Ban Hap (Wanhe) <27). On sait par des sources épi-
graphiques que Tan Keng Ho, noté comme «résident en Annam», avait donné
1 000 dollars lors de la création du temple ancestral des Tan (Chen) à
Singapour, le Bao chi gong, en 1878 et 400, lors de sa finition en 1883 (28).
Song Ong Siang note que lors de sa mort, en 1877, il était toujours fermier de
l'opium et laissa derrière lui une fortune considérable tant à Saïgon qu'à
Singapour (29\ Les Chinois venus des Straits se firent très vite aussi les inter- Batavia à Saigon 159 De
médiaires dans le commerce du riz, un privilège qu'ils devaient néanmoins
partager avec les marchands cantonais qui avaient le quasi monopole de
l'exportation vers la Chine. Tan Keng Ho comptait aussi en 1874 au nombre
des plus grands négociants de riz (3°). Dans les années 1880 alors que les
décortiqueries à vapeur s'installent un peu partout dans les grands ports, un
autre Baba de Singapour, Tan Kim Ching (Chen Jinzhong, 1829-92), le fils
aîné du célèbre homme d'affaires et philanthrope Tan Tock Seng (Chen
Dusheng, 1798-1850), propriétaire de la firme Chin Seng (Zhenxing) qui avait
une succursale à Shanghai et possédait déjà une puissante décortiquerie de riz
à vapeur à Bangkok, en installait une autre à Saigon qui devait entrer en acti
vité en 1888. Si notre auteur n'y fait pas allusion, Tan Keong Sum et Li
Qinghui, en revanche, la visitent tous les deux. Le premier rapporte: «II y a à
Cholon quelque cinq ou six décortiqueries de riz (31). La firme Chin Seng en a
construit une qui va sous peu entrer en action». Chacune peut décortiquer
quatre à cinq mille piculs &2\ Quant à Li Qinghui, il nous apprend que son
administrateur était un certain Huang Jinshou, sans doute originaire de
Singapour. Enfin, il note qu'il est invité à dîner par Tan Hin Long (Chen
Xinglong) — le fils de feu Tan Keng Sing dont il vient d'être question plus
haut — qui avait hérité de toute la fortune de son père et possédait beaucoup
d'immeubles <33). Même l'endroit où descendent nos deux voyageurs de
Singapour, la firme Fujihe semble être tenue par un de leurs compatriotes (34).
On sait par ailleurs que des Chinois de Singapour possédaient deux cercles
à Saigon dans lesquels ils se retrouvaient pour se distraire mais aussi pour
traiter leurs affaires. Le premier en date intitulé «Cercle de Singapour», puis
«Cercle des Chinois de Singapour», dont la demande de création avait été pré
sentée dès 1878 par un certain Tan Sou Bian, «admis à domicile franc»,
regroupait, en 1882, dix «commerçants chinois natifs de Singapour». Il était
situé au n° 68 de la rue de Paris (à proximité de la rue du Phuc Kiên, act. rue
Phung Hung) à Cholon, juste à côté du cercle des Chinois du Fujian (sis au n°
66) (35). Le deuxième émanait de cinq «sujets anglais» originaires de
Singapour (Goh Yen Keng [Wu Xianqing], Chan Eng Bok — chez qui notre
auteur descend —, Chan Choon Tee, Tan Toan Khat et Tay Chow Beng
[Zheng Zhaoming]) et exerçant à Saigon la profession de «compradores». Dès
août 1885, ils avaient demandé l'autorisation de fonder un cercle, arguant du
fait qu'ils constituaient «une catégorie à part», mais celle-ci ne leur fut accor
dée que l'année suivante (par un décret en date du 12 mai 1886) après inte
rvention du consul britannique auprès des autorités françaises et à la suite
d'une nouvelle demande. Ce «Cercle de Chinois sujets anglais» était situé à
Cholon au n° 105 de la Rue des marins. Il comprenait dix membres, était pré
sidé par Tay Chow Beng, compradore du magasin Gien Chong Ghie (36)
(Cholon), assisté de deux vice-présidents, Goh Yen Keng, employé de la mai
son W. Haie et Cie (Saigon) et Chan Eng Bok, employé comme on l'a vu chez
Th. Speidel (Saigon).
Ils avaient aussi leur propre temple, le Fengshan si ou «Temple de la mont
agne du phénix», que l'on peut encore voir dans le 1er district de Saigon,
dans une maison privée située au carrefour de la rue Ky Con avec la rue delà Réunion do imis les in'^ncmnfs Kupoju'-ons o( Procès-verbal
Chinois de Saigon el Cliolcn pour rcglcr>la question d<*s riz.
Aujourd'hui, douze ScptcmbromiHailt cent so ixan tc-<juatorz<\ ;'i (i-.m- li.-nr^ > .pr.-<-
midi, dans la maison do Messieurs Denis frères, rue Catinat, tous k-s in';,""-"'uiits Euivj:écns et
Chinois de Saigon et do Cliolcn soussignés,
Justement alarmés do la depreciation de nos riz sur tous les martin's de consommation,
par suite de leur qualité inférieure qui doit être attribuée au mauvais nnltoyago cl au m<:lan-,'<:
qu'en font les indigènes et les petits marchands Chinois de Cholcn eux-mêmes.
Se sont réunis dans le but do prendre des mesures sérieuses pour assurer un avenir nn-illour
à notre commerce, très-compromis, si nos riz ne sont pas mieux livrés désormais.
Tout lo commerce de Saigon repose, on peut le dire, sur la production du riz: chacun est
donc intéressé h voir ce produit recherche et apprécié au dehors.
Il est donc entendu et convenu que les mesures suivantes sont prises et acceptées par tous.
Tous les négociants Chinois soussignés prennent, ris-â-vis des Européens et d'eux-mêmes,
l'engagement d'honneur de surveiller sérieusement les qualités de riz qui viendront sur le marché
de Cholcn à partir de la nouvelle campagne qui doit s'ouvrir en Décembre prochain.
Deux qualités do riz seront vendues aux négociants Européens; l'v.uc dite GOCOXG ou
riz- rond, et l'autre VINULOXG ou riz long, sur échantillons. Ces riz ne devront contenir
aucun mélange et n'avoir pas plus do trois à cinq pour cent de paddy seulement.
Une tolérance do dix pour cent do brisures sera acceptée pour lo riz rond et de quinze
pour cent pour le riz long; pour le Pyo-Chow, mêmes conditions que lo Vinhlong.
Toute livraison qui no sera pas conforme aux contrats signés donnera lieu à une indemn
ité fixée par arbitres.
Des échangions types seront déposés à la Chambre de Commerce et serviront de compar
aison en cas de contestation.
Signé: Tan-Keng-lIo Signé: Denis frères
„ Ban-Joo „ Ed. llcnard & Co
Ban-Soon „ Dierx
E-Ann Kaltenbach, Englcr & Co.
Eug-Soon-Ann Win. G. Haie & Co.
Wee-Chy-Seng & Co. A. de Orrono
Behrc & Co. Now-Nco
A. G. Hogg & Co. Tchiou-Caigy
Swec-Joo Spcidcl & Co.
Eng-Ann „ M. llibciro à Co.
Wing-Kat-Cheong
Quo»g-ricang-Tyo
Quong-Soon-Tyo
Chin-Tyo
1. Fac-similé du procès-verbal de 1874 pour régler la question du riz,
d'après Etienne Denis, 1965, face à la page 339. Batavia à Saigon 161 De
Nguyên Cong Tru. Il est toujours connu de la population sous le nom de Chua
Ong Bon xom Ba ba ou «Temple à Ong Bon (3?) du quartier des Baba» <38).
Bien que très humble, il conserve encore au dessus de la porte d'entrée un
panneau portant le nom du temple daté de la 8e lune de l'année dingy ou de
Guangxu (1897) et calligraphié de la main de Tan Keong Sum, ce Peranakan
de Singapour qui avait visité Saigon une première fois en 1888 (cf. plus
haut) (39).
On entrevoit les mailles d'un réseau reliant Singapour à Saigon et à
Batavia, via les îles Lingga et Riau.
Regard de l'auteur sur le Vietnam
Sur le plan économique, notre auteur reconnaît la bonne gestion des Franç
ais. Il note le développement de Saigon par rapport à son premier voyage, les
rues larges, ombragées, et s 'ouvrant dans toutes les directions, les fontaines
publiques, le pont moderne sur l'arroyo chinois, la densité de la population,
l'abondance des biens sur le marché et s'exclame: «Les Français excellent
dans l'harmonisation du commerce et on peut dire que la ville n'est pas infé
rieure à Hong Kong et à Singapour». Cependant, il ne se laisse pas aveugler
par cette réussite économique et bien vite pose le problème de savoir qui paie
tous ces grands travaux, pour nous préciser aussitôt que tous ces frais sont
supportés par la communauté chinoise, que les impôts ne cessent d'augmenter
et que la justice est arbitraire, en un mot, que l'administration des Français ne
vaut pas celle des Anglais et de conclure: «Récemment, le nombre des mar
chands venus s'établir ici a diminué».
Il faut ajouter à cela que le souvenir de la conquête du pays par les
Français est encore très frais dans les mémoires. Notre auteur, tout comme
Tan Keong Sum, se lamente sur le sort des Vietnamiens dont la défaite
l'afflige. Alors que le premier l'explique par la configuration géographique du
pays («une platitude excessive») et par le fait «qu'il n'y avait plus de force
vitale dans les terres d'Annam» (4°), le second l'attribue à «une mauvaise
administration et l'état d'abandon des forces armées». A la différence de
Zheng Guanying qui, en 1888, gardait l'espoir d'une revanche des Viet
namiens (41), notre auteur insiste au contraire sur leur ralliement aux colonisat
eurs: «Les Français tiennent en main la souveraineté politique, tandis que les
mandarins vietnamiens se disputent l'honneur de les servir du fait qu'ils sont
grassement payés. Les Français leur ont donné des charges de sorte
devenus leurs hommes de main... Les Vietnamiens montrent fièrement leur
contentement sans limites. A présent, ils ne connaissent que la France et ne
savent plus qu'il y a eu un Vietnam». Il ne se montre pas moins sévère à
l'endroit des colonisateurs et dit simplement: «Ils exercent leur tyrannie tout
en remplissant leurs poches d'or et d'argent».
Ces jugements laissent voir toute l'ambiguïté de la position des marchands
chinois, qui eux aussi étaient amenés à se «rallier» aux puissances coloniales,
dont ils reconnaissaient la supériorité dans le domaine de la technique et de
l'administration tout en les haïssant. Le passage des cuirassés chinois dans le
port de Saigon, que notre auteur rapporte avec beaucoup de prudence — les 162 Claudine Salmon & Ta Trong Hiêp
autorités de Batavia s'étant quant à elles toujours montrées très méfiantes à
l'égard de ces missions mandchoues — , est la seule lueur venant de l'Orient
face à la force impérialiste symbolisée par l'évocation des soldats revenant du
front d'Aceh, qui clôt le récit.
II. Récit de voyage en Annam (13 mars - 13 avril 1890)
Le matin du 23 du 2e mois lunaire de l'année gengyin (13 mars 1890)
j'accompagnai l'émissaire du gouvernement hollandais, le sieur Qu Molin qui
partait pour l'Annam. Nous prîmes le bateau à Tanjung Priok où plusieurs
connaissances: les sieurs Huang Chaomu (42\ Huang Yingpeng, Wong
Tianxiang et Zheng Bohe attendaient sur la gauche du chemin pour
m'accueillir. Nous montâmes ensemble sur le bateau afin d'examiner l'endroit
où j'allais prendre place: nous vîmes dans ma cabine (43) une couche propre,
des couvertures et matelas immaculés, des fenêtres laissant circuler un vent
frais et des sièges stables. Voyant que je serais bien logé, ils me souhaitèrent
un vent favorable et un succès rapide. Je remerciai alors mes amis et leur fis
mes adieux.
Là-dessus le bateau se mit en marche et quitta le quai. Vent calme et mer
tranquille. Les voyageurs qui s'étaient disputé les couchettes se levèrent pour
aller observer le paysage à l'entour. Passé midi, le vent s'étant un peu levé,
les vagues furent légèrement agitées, aussi les passagers, qui étaient peu habi
tués au bateau, restèrent alités comme des malades, se tenant cois toute la
nuit. Ce n'est qu'à l'aube du 24e jour que le calme revint comme au matin
précédent.
Le 25 (15 mars), ciel clair, air frais et mer étale. Vers le soir, nous arr
ivâmes à l'île de Bangka. (Nous vîmes) un vieillard d'environ soixante-dix
ans, ayant visage carré et belle barbe, avec une suite de trois à quatre per
sonnes, où il y avait à la fois des gens d'âge moyen et des jeunes, des gras et
des maigres, tous habillés impeccablement. M' étant enquis auprès de quel
qu'un les connaissant, on me dit que le vieillard était le major titulaire de
Bangka, l'homme d'âge moyen le capitaine (44\ les deux ou trois jeunes
étaient les petits-neveux du major.
A la question: «que venez-vous faire?», ils répondirent qu'ils conduisaient
à notre bord l'interprète Yang et aussi qu'ils désiraient saluer l'émissaire. En
effet, cet interprète désirait accompagner l'émissaire en Annam. Nous bavar
dâmes debout un moment. En entendant la sirène, nous comprîmes que le
bateau allait lever l'ancre. Le vieillard et sa suite firent leurs salutations
d'adieux et redescendirent dans leur petit bateau pour regagner Bangka.
L'ancre levée, on reprit le voyage. On était alors au début de l'heure you
(entre cinq et sept heures de l'après-midi), le souffle du vent se leva et des
vagues vertes se soulevèrent subitement, secouant la proue. Tous les voya
geurs restèrent prostrés. Au matin du 26 (16 mars), calme plat de nouveau.
L'horloge sonnait sept heures. A l'entour, ce n'était qu'enchevêtrement d'îles
et d'îlots, proches et lointains. On questionna ceux qui connaissaient bien les
lieux qui nous dirent qu'il s'agissait des dépendances de Riau dans lesquelles
il y a un groupe de sept îles appelé Qixing yu ou «les îles des sept étoiles» (45) De Batavia à Saigon 163
qui toutes appartiennent aux Hollandais. Dans les plus grandes, on plante sur
tout du poivre et du gambier (46) et on extrait aussi beaucoup d'étain (47).
Arrivée à midi, vent plat et soleil clair, surface de la mer resplendissante. A
bord du bateau, les passagers se baguenaudaient infatigablement. Lorsqu'il
sonna 9 heures du soir, on atteignit le port des Riau (Tanjung Pinang). Comme
il faisait nuit noire, on ne put y pénétrer et on jeta l'ancre. On livra nos mar
chandises et on prit en dépôt celles de Riau qui n'étaient pas en grandes quant
ités. Une demi-heure à peine suffit pour emplir notre vaisseau.
Au matin du 27 (17 mars), au début de l'heure yin (de 3 à 5 heures du
matin), on leva l'ancre et on repartit. Au début de l'heure chen (de 7 à 9
heures du matin), on arriva dans les eaux de Singapour et le pilote prit la suite
de la manœuvre jusqu'au milieu de l'heure chen où on atteignit le quai et on
aborda. Parmi les passagers se trouvait Mr Huang Taihe, Capitaine des Lingga
(48) dépendant de Riau, qui fit venir une voiture à cheval et m'invita à prendre
du repos dans son magasin. C'était tout près du Mazugong ou «Temple à
Mazu» (49\ en un endroit dit Telok Ayer (5°). Une fois arrivés, nous péné
trâmes ensemble. A l'intérieur, il y avait trois étages peints en blanc et en ver
millon. Les poutres étaient rehaussées de rouge et de vert. Au troisième étage,
était un salon avec un parquet recouvert de tapis chamarrés et décoré de para
vents peints, de tables basses sur lesquelles étaient disposés des plats d'argent,
des flacons d'or et des verres de cristal. Les chambres étaient tendues de ten
tures brodées, et les lits couverts de draperies en soie. Un instant après, au
deuxième étage, on servit des alcools, des viandes et des douceurs et on nous
invita à boire ensemble.
Dans l'après-midi nous reprîmes la voiture et on m'invita à une promenade
dans le 'grand' et le 'petit' Singapore <51), on alla jusqu'à Jiushan (52\ et Xin-
shan (Johor Baru) ainsi qu'à la résidence du gouverneur de Fort Canning <53).
Partout c'était grande foule et roues de voitures imbriquées, et les auberges y
étaient nombreuses. Les gens habitaient des maisons à plusieurs étages. Les
marchés étaient bien fournis en marchandises. On pourrait y passer des jours
entiers sans les épuiser. J'étais déjà venu à Singapour il y a seize ans. La ville
n'avait pas encore la prospérité actuelle. A revoir l'endroit aujourd'hui les
choses ont réellement beaucoup changé. Cela provient du fait que les Anglais
excellent comme commerçants et comme administrateurs.
Au soir du 1er jour de la 2eme lune intercalaire (21 mars), je rejoignis
l'émissaire Qu pour embarquer sur le vapeur français, un gros navire pouvant
contenir plus de 100 000 dan de marchandises (54). On ne l'avait pas encore
chargé, aussi fallait-il monter un escalier pour atteindre le deuxième pont <55)
et sur le pont supérieur était tendue une bâche. Il était inscrit «1ère classe». Il
y avait plus de vingt cabines. Les poutres, les parties décorées des chapi
teaux <56) ainsi que les portes et les fenêtres étaient laquées et incrustées de
dorures. Les ouvertures étaient garnies de rideaux en soie. Les cabines étaient
pourvues de tapis; les lits avaient un couchage blanc immaculé et des oreillers
à fleurs; et l'extérieur était fait d'une sorte de rotin blanc <57); la cuvette et la
table en pierre étaient brillantes comme un onguent. Les cabines du deuxième
pont avaient une installation semblable. Les salles de bains et les toilettes