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DE COSTER charles (1827-1879)

L'auteur de La Légende d'Ulenspiegel, la première grande œuvre littéraire créée en Belgique francophone après l'indépendance du pays en 1830, est né à Munich d'un père flamand et d'une mère wallonne. Il passa l'essentiel de sa vie à Bruxelles, dans des conditions matérielles souvent très difficiles. À l'exception des trois années où il fut « employé de la Commission royale chargée de la publication des lois anciennes » (1861-1864) — ce qui lui permit de perfectionner sa connaissance du français du xvie siècle dont il imitera bien des traits dans Ulenspiegel — et d'un poste de professeur de littérature à l'École de guerre à partir de 1870, il n'eut, en effet, d'autre occupation que la littérature, mais ne connut guère de son vivant le succès ni la renommée. Il étudia chez les Jésuites, puis à l'université de Bruxelles, où il acquit les idées démocrates et anticléricales qu'il ne cessa de professer par la suite. En 1847, il fonda avec quelques amis « la Société des Joyeux », au sein de laquelle il fit connaître ses premiers essais en vers et en prose. Il eut également, à cette époque, une longue relation amoureuse, aussi passionnée que malheureuse, dont on trouve le témoignage dans les Lettres à Élisa (1894), publiées après sa mort. Collaborant régulièrement, à partir de 1856, à la revue Uylenspiegel, qui joua un rôle important dans les lettres belges de l'époque, De Coster y publia notamment ses Légendes flamandes, dont il fit un volume en 1857. De style archaïque déjà — même si ce n'est pas encore la belle langue singulière d'Ulenspiegel —, écrites en alinéas très brefs où abondent les répétitions, ces adaptations du patrimoine légendaire flamand détonnèrent fortement dans le climat réaliste qui régnait alors. D'une écriture moins recherchée, les Contes brabançons (1861) n'ont pas l'originalité du premier recueil. Mais l'écrivain, à cette époque, travaillait déjà à son chef-d'œuvre qu'il publia, avec des eaux-fortes de Félicien Rops, en 1867, sous le titre La Légende d'Ulenspiegel, puis, en 1869 sous son titre définitif, La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs. L'accueil fut peu enthousiaste et abondantes les critiques formulées à l'égard de cette œuvre qui venait surprendre et déranger un milieu culturel belge habitué à une littérature de forme beaucoup plus conventionnelle. Le jury du prix quinquennal de littérature y vit un « capharnaüm pantagruélique » et préféra couronner l'œuvre d'un Potvin, écrivain aujourd'hui bien oublié, tandis que d'autres reprochaient à Ulenspiegel qui son « obscénité », qui une difficulté d'accès provoquée par la langue archaïsante forgée par l'auteur. Il fallut attendre la génération des Jeune Belgique et des écrivains comme Lemonnier ou Eckhoud pour que fût enfin proclamée, dans la dernière décade du siècle passé, l'importance de ce livre. Par la suite, De Coster publia encore un roman de mœurs, Le Voyage de noces (1872), et des relations de voyage (La Zélande, 1874, et La Néerlande, 1878), mais ces textes sont d'une qualité bien inférieure au chef-d'œuvre qui fit sa renommée posthume. La Légende d'Ulenspiegel fut traduite en de multiples langues et adaptée plusieurs fois au cinéma. Quant aux plagiats divers que l'on en fit et aux adaptations pour les enfants, on ne les compte plus.

Curieusement, ce grand livre est peut-être aujourd'hui mieux connu à l'étranger qu'en France ou même qu'en Belgique. Faut-il en attribuer la cause au fait qu'il s'insère mal dans les schémas traditionnels de l'histoire de la littérature française (peu de traces de cette œuvre par exemple, voire souvent aucune, dans les manuels scolaires) ? D'inspiration plutôt romantique à un moment où le romantisme est déjà passé de mode, La Légende d'Ulenspiegel tient de l'épopée et du roman historique mais aussi du roman picaresque et de la verve rabelaisienne, et ne manque pas non plus de traits réalistes. Si l'œuvre relate la lutte, au xvie siècle, des provinces du Nord contre l'occupant espagnol, le héros qu'elle met en scène n'apparaît jamais sous l'aspect univoque d'un héros d'épopée valorisant une identité nationale. Car le combattant qu'est Thyl Ulenspiegel est en même temps un esprit frondeur et un farceur légendaire. De Coster en trouva le modèle dans des ouvrages dérivés de vieilles compilations allemandes où étaient transcrits des récits oraux bien plus apparentés aux fabliaux qu'à la tradition épique. Personnage facétieux, peu scrupuleux de ses moyens, vagabond exubérant, Thyl est celui qui, irréductible à toute institution des rôles, arrache tous les masques pour présenter à chacun sa vérité profonde. D'où son nom Ulenspiegel, Ik ben ulen spiegel (« je suis votre miroir »), dont on sait qu'il donna aussi en français, dès le xvie siècle, le mot espiègle.

Cette ambiguïté fondamentale, qui est une des grandes richesses de ce texte mais qui le rend « inclassable », se retrouve en bien de ses aspects, comme l'a signalé Marc Quaghebeur. D'abord si De Coster ressuscite une Flandre que l'on dirait souvent sortie des tableaux d'un Breughel, c'est en français qu'il écrit son Ulenspiegel. On peut également remarquer que les aventures du héros se passent « en pays de Flandre », mais aussi, comme l'indique le titre, « ailleurs ». Et, si le burlesque s'y mêle à l'épique, le légendaire y est sans cesse relayé par l'évocation très concrète de certains faits historiques de l'époque et par la mise en scène de plusieurs acteurs réels de ce siècle sanglant (De Coster a d'ailleurs puisé abondamment dans certains ouvrages d'historiens). La construction du livre repose souvent sur un jeu de contrastes et d'oppositions comme celle, sans cesse rappelée, des figures de Thyl et de Philippe II d'Espagne, que l'auteur fait naître le même jour, l'un grandissant « en joie et folies », l'autre croissant « chétivement en maigre mélancolie ». Mais l'entrelacement des thèmes et la succession des épisodes est d'une telle richesse et d'une telle complexité que jamais ces oppositions n'apportent l'impression de répétition ou de stagnation que l'on ressent souvent à la lecture de textes à caractère épique. D'autant plus que la langue archaïsante inventée par l'écrivain, tout en gardant — quoi qu'en aient dit ses détracteurs — un extrême degré de lisibilité, est d'une intense expressivité et s'adapte parfaitement à l'univers très particulier que révèle cette œuvre.

Auteur: PAUL EMOND
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