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COMPLEXE, psychanalyse

La notion de complexe est présente dès les origines de la psychanalyse : un agrégat, en partie inconscient, de représentations et de souvenirs interdépendants, chargés d'affects, dont les effets sont décelables dans les manifestations de la vie psychique. La prise en compte des complexes a contribué à la découverte de l'inconscient. Mais la notion se développe dans deux directions antagonistes. Sigmund Freud limite assez rapidement l'emploi du terme au complexe d'Œdipe et à ses corrélats, tandis que, dans la théorie jungienne, le complexe devient le fondement de la formation des symboles. La liste des complexes peut donc s'étendre à l'infini, et la critique littéraire informée de psychanalyse n'a pas manqué de l'enrichir. On parle volontiers – mais cela reste une sorte de typologie psychologique – de complexe d'abandon, d'échec, de culpabilité, ou, en s'appuyant sur des figures mythologiques, de complexe d'Électre, de Caïn, d'Oreste, de Diane, de Jocaste, d'Ajase, etc. La popularité du terme est liée à cette coexistence de deux registres contradictoires : le rôle capital du complexe d'Œdipe dans la pensée freudienne, et la vocation extensive du complexe, compris de manière très différente, dans la pensée de certains des disciples dissidents de Freud, essentiellement Carl Gustav Jung et Alfred Adler (complexe d'infériorité et de compensation).

De la psychologie à la psychanalyse

En 1897, Freud découvre au cours de son auto-analyse un de ces ensembles de représentations, d'affects et de souvenirs dans son propre psychisme : le « complexe d'Œdipe » (d'abord appelé « complexe nucléaire », puis « complexe paternel », il ne recevra son nom qu'en 1910) est constitué par les sentiments ambivalents qu'éprouve le très jeune enfant envers ses parents ; désir amoureux, puis éloignement pour le parent de sexe opposé ; hostilité, puis identification avec le parent de même sexe. Revécu à la puberté, le complexe d'Œdipe décline ou disparaît. De son dépassement ou non témoigne la réussite de la vie amoureuse et sociale à l'âge adulte. Au complexe d'Œdipe se rattachent le complexe paternel et le complexe de castration (1908). Bien que Freud n'ait cessé d'affiner sa théorie de l'Œdipe lors de remaniements successifs, il émet dès 1914 des réserves sur l'usage du terme « complexe » en psychanalyse : d'une part, la théorie des complexes de Jung ne possède pas la valeur que lui attribuent les personnes étrangères à la psychanalyse, d'autre part, « le mot “complexe” qui s'est acquis droit de cité dans la psychanalyse est employé de façon abusive, et préjudiciable à la précision des termes et des notions » (« Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique »).

Lorsque Freud écrit ces lignes, ses rapports avec Jung se sont détériorés du fait, entre autres, des divergences théoriques. Et, en stigmatisant l'abus du terme ou la direction que la théorie jungienne des complexes a prise, il se souvient qu'il avait lui-même, en 1906, reconnu à Jung le mérite d'avoir officialisé l'entrée du terme « complexe » dans la réflexion psychanalytique. Certes « complexe » était utilisé dans la langue psychiatrique de la fin du xixe siècle, en particulier dans l'œuvre de Pierre Janet dont Jung avait suivi les cours. Mais c'est Jung qui, en 1902, transposant à la psychologie les méthodes de la neurophysiologie en menant des expériences quantifiées d'associations libres à partir de mots inducteurs, a attribué à des « complexes » étrangers au moi les perturbations des enchaînements attendus entre mot et pensée. Ainsi, écrivait Freud commentant le texte de Jung, « le “complexe” est ce noyau représentatif que le mot quelconque touche et induit directement ou indirectement, par les éléments qui y sont associés » (1906). Comme Freud le dira en 1916, Jung a alors permis le passage de la psychologie expérimentale à la psychanalyse. Freud avait lui aussi utilisé le terme « complexe », dans les Études sur l'hystérie (1895), puis fondé l'analyse du rêve sur le rôle joué par un mot inducteur. Mais les expériences scientifiques de Jung venaient confirmer et prouver que la pensée appelée par le mot, apparemment aussi dépourvue de sens que le symptôme, le lapsus, l'acte manqué ou le rêve, obéissait en fait à des lois rigoureuses, puisque le phénomène était reproductible. Postuler la présence d'un ensemble de représentations actif, qui ne faisait qu'affleurer dans la conscience de l'expérience du sujet, et lui donner un nom était en effet un moment important pour la théorie en train de s'édifier.

Complexes et archétypes chez Jung

Jung continuera à considérer comme autonomes ces contenus préexistants de représentations, ces fragments psychiques, demeurant fidèle en cela à son intérêt pour les phénomènes de dissociation mentale (il avait nommé « complexes autonomes » les voix personnifiées entendues par les psychotiques, qu'il avait étudiées dans sa thèse). Plus tard, il verra dans les complexes propres à chacun le lieu d'une contiguïté avec le stade mythologique-archaïque, c'est-à-dire le lieu de la rencontre entre l'inconscient individuel et l'inconscient collectif. « Les archétypes sont des complexes que l'on vit, qui apparaissent comme un destin dans notre vie la plus personnelle. » Au complexe maternel correspond par exemple l'archétype de la Magna Mater. Étrangers non seulement à la conscience, mais aussi à la personne, les complexes, faute d'avoir été intégrés, sont la preuve de la rupture de l'unité de la personne et source de troubles psychiques : « C'est l'image émotionnelle et vivace d'une situation psychique arrêtée ; elle est douée d'une forte cohésion intérieure, d'une sorte de totalité propre » (Métamorphoses de l'âme et ses symboles, 1912). C'est une acception jungienne affadie (ou adlérienne, quand « il a des complexes » désigne un sentiment d'infériorité) qui prévaut dans l'emploi banalisé du terme au sens de déséquilibre psychologique : les complexes sont à débusquer et, idéalement, à éliminer.

La direction prise par la pensée freudienne a été sensiblement différente. Partant lui aussi de l'idée d'une autonomie du complexe, qui au sein du sujet serait greffé à la conscience tel un corps psychique étranger, Freud, après l'invention du complexe d'Œdipe, a progressivement restreint l'emploi de la notion (il parlera plus volontiers par la suite de « systèmes » ou de « séries psychiques ») et fait glisser le sens de « complexe » dans « complexe d'Œdipe » vers celui d'« expérience psychique inconsciente », universelle en ce que chacun la rencontre, mais absolument singulière dans sa configuration propre. Plus qu'un symptôme, il est la cause d'un certain nombre de manifestations s'il n'est pas allé au terme de son processus. Il peut donc être perturbateur, mais il est surtout structurant, dans la mesure où « tout être humain se voit imposer la tâche de maîtriser le complexe d'Œdipe » (Trois Essais, note 82 sur la théorie de la sexualité, 1920).

L'écart est considérable entre le complexe selon Jung (formation accidentelle, il témoigne de l'inaccompli en chacun) et le complexe d'Œdipe, auquel Freud attribue une fonction constitutive. Le sens de la notion balance entre symptôme et origine du psychisme, entre registre descriptif et registre dynamique. C'est sans doute en raison de cette indécision qu'on parle parfois plus volontiers de « l'Œdipe » que du « complexe » d'Œdipe et que le terme a connu une certaine désaffection dans les théories psychanalytiques non jungiennes.

Auteur: Odile BOMBARDE
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