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Définition de : COMPOSITION, arts, musique

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Article publié par Encyclopaedia Universalis COMPOSITION, arts, musique Les origines latines du mot « composition » – de componere, « réunir », « assembler » –, désignent d'emblée la problématique de la pluralité dans le travail de l'artiste, qu'il s'agisse du peintre, du sculpteur, de l'architecte, du poète, du dramaturge ou du musicien, confrontés, chacun dans la solitude de son univers mental et de sa pratique, à la nécessité de réunir, en les associant ou en les opposant, des éléments distincts. Il y a donc composition dès lors que l'« un » est dépassé et que l'on aborde la « pluralité », avec la nécessité d'articuler une deuxième, une troisième données par rapport à la première, qu'il s'agisse de lignes, couleurs, lumières pour le peintre, de plans, formes, modelé pour le sculpteur, de mots, phrases, sonorités, mouvements pour l'écrivain, le dramaturge, de matériaux, murs, ouvertures, ornements pour l'architecte, ou de lignes, accords, rythmes, hauteurs, timbres et durées pour le compositeur. La composition est ainsi ordonnancement de la pensée, à l'image du compositeur typographe assemblant les caractères de plomb dans sa réglette ou composteur. On peut distinguer dans le travail de composition le moment de la conception, de l'idée et celui de sa réalisation.
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COMPOSITION, arts, musique

Les origines latines du mot « composition » – de componere, « réunir », « assembler » –, désignent d'emblée la problématique de la pluralité dans le travail de l'artiste, qu'il s'agisse du peintre, du sculpteur, de l'architecte, du poète, du dramaturge ou du musicien, confrontés, chacun dans la solitude de son univers mental et de sa pratique, à la nécessité de réunir, en les associant ou en les opposant, des éléments distincts. Il y a donc composition dès lors que l'« un » est dépassé et que l'on aborde la « pluralité », avec la nécessité d'articuler une deuxième, une troisième données par rapport à la première, qu'il s'agisse de lignes, couleurs, lumières pour le peintre, de plans, formes, modelé pour le sculpteur, de mots, phrases, sonorités, mouvements pour l'écrivain, le dramaturge, de matériaux, murs, ouvertures, ornements pour l'architecte, ou de lignes, accords, rythmes, hauteurs, timbres et durées pour le compositeur. La composition est ainsi ordonnancement de la pensée, à l'image du compositeur typographe assemblant les caractères de plomb dans sa réglette ou composteur. On peut distinguer dans le travail de composition le moment de la conception, de l'idée et celui de sa réalisation.

L'enjeu est si fort, si prégnant le système de pensée où chaque création va s'inscrire avec ses règles, admises ou contestées, son cortège d'interdits à respecter, contredire ou infléchir, que le travail de l'écrivain, du musicien comme de l'artiste, passe le plus souvent par le stade de l'esquisse. Dessin d'un bâtiment, modello d'une sculpture, esquisse d'un tableau (on parlera de mise en place), plan d'un roman, intrigue d'une pièce, fragments poétiques ou idées musicales (thèmes, rythmes, instruments) : ce sont là bribes de l'œuvre future jetées sur une feuille, un album, un carnet, un pan de mur.

L'exécution du projet mène à un état de l'œuvre que l'on voudrait définitif. Ce stade vérifie la qualité de la pensée, révèle la validité de la composition ; en cas contraire, il suscite des regrets et suggère des modifications – on emploie le terme, tout moral, de « repentir ». L'architecte n'a guère droit à l'erreur, sinon à la marge : travaillant à grande échelle et dans le concret, il se doit de livrer une construction viable, telle – en principe – que promise, acceptée au vu de ses esquisses, précisées d'une batterie de plans. Le sculpteur est soumis aux données de la matière : cire, terre, plâtre, résine pour l'esquisse, bois, bronze, fer, pierre ou marbre pour la réalisation, mais il a appris à jouer des variables par moulage, fonte, découpage, agrandissement, réduction interposés – Rodin l'a magnifiquement montré. Le peintre peut remanier sa toile à loisir, jusqu'à sa livraison et même après (Turner se plaisait à achever ses œuvres dans la salle d'exposition), il peut la retoucher, l'agrandir, voire la découper, ou la détruire, mieux encore, la recouvrir d'une autre composition plus ou moins nouvelle, si l'état primitif lui déplaît, il peut aussi la copier, lui-même ou en atelier si elle a du succès (on songe à la dynastie industrieuse des Bruegel). L'écrivain, le poète, le dramaturge peuvent modifier leur œuvre publiée au gré des éditions, mais plus encore, avant publication ; les ajouts sur placards de Balzac, de Proust sont célèbres, comme les états des textes de Mallarmé : le Livre fut le rêve, inachevé, d'une œuvre à composition ouverte.

Le musicien peut, plus que tous, opérer des changements dans son œuvre – seule réellement dénommée, en elle-même, composition – au gré de sa volonté et de son insatisfaction ; il peut la reprendre en tout ou partie, ad infinitum, tant il est aisé de modifier une partition, même imprimée. Innombrables sont les registres à sa disposition : sa tâche est de jouer simultanément avec les paramètres de son langage. Il organise la durée – son œuvre se déroule dans le temps et use de rythmes savants, multipliés. Il occupe l'espace acoustique où l'œuvre va être exécutée (les quatre tribunes de San Marco à Venise pour les Gabrieli ou, de nos jours, les ensembles dispersés d'un Stockhausen, d'un Boulez, d'un Xenakis). Il joue des lignes mélodiques qu'il peut superposer – on parle de polyphonie à la Renaissance, plus tard de contrepoint, de Jean-Sébastien Bach jusqu'à Arnold Schönberg compris. Il joue avec la couleur des enchaînements harmoniques comme avec celle des timbres instrumentaux ou de sonorités, voire de sons inventés. Plus encore que le poète et l'homme de théâtre, le compositeur a la faculté de jouer aussi du souffle humain lorsqu'il fait appel aux instruments dits à vent, et il dispose plus encore des couleurs et des variables dans l'émission de la voix humaine en sa diversité, seule ou multipliée, du duo jusqu'au chœur assemblé.

Des règles ont, depuis l'Antiquité, tenté d'ordonner en musique la richesse infinie des combinaisons offertes par ces données ; telles la monodie du grégorien, la polyphonie complexe de la Renaissance, la basse continue de l'ère baroque, la forme sonate des temps classiques. Longtemps, le musicien s'y est plié, mais le xxe siècle lui a appris à s'évader et à introduire le hasard, lorsqu'il n'embrasse pas des systèmes plus rigides encore, tel le sérialisme intégral des années 1950. Le compositeur travaille essentiellement dans le mouvant, la variabilité : à la différence de toute autre forme d'art, affermie, existant par elle-même, une partition n'est jamais que la trace d'une pensée, notée dans une sorte de langue morte que l'interprète est chargé de traduire, d'éveiller. Aussi la composition se situe-t-elle toujours selon Vladimir Jankélévitch « quelque part dans l'inachevé ».

Auteur: Jean-Michel NECTOUX
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