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Définition de : CONTINGENCE, philosophie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis CONTINGENCE, philosophie La contingence caractérise les propositions qui peuvent être vraies ou fausses, qui sont donc indécidables d'un point de vue logique, par opposition à celles qui sont nécessairement vraies ou nécessairement fausses. Quand de telles propositions concernent la réalité, elles sont contingentes par ignorance de cette réalité ou de ce qui la détermine, ou bien elles le sont parce que les choses dont elles parlent sont elles-mêmes contingentes. Dans ce dernier cas, la contingence est une caractéristique ontologique. Des choses, des événements, des êtres sont ou ne sont pas contingents. La contingence s'oppose à la nécessité. Le contingent est ce qui arrive et peut ne pas arriver, ce qui n'est que possible non pas d'un point de vue seulement logique (ce qui n'est pas contradictoire) mais du point de vue d'une possibilité réelle. Est en question dans la contingence la détermination qui fait que ceci existe ou se produit comme étant ceci. Selon ce qui la détermine ou selon l'insuffisance de la détermination, la chose est nécessaire ou contingente. Or la détermination peut venir de l'essence, de raisons ou de causes. On peut donc distinguer des types de contingence ou des conceptions de la contingence, selon la nature des déterminations prises en compte ou exclues. La contingence dans l'ordre divin Dans la tradition ontologique grecque, qui prend sa source dans Parménide (env. 500-440 av. J.-C.
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CONTINGENCE, philosophie

La contingence caractérise les propositions qui peuvent être vraies ou fausses, qui sont donc indécidables d'un point de vue logique, par opposition à celles qui sont nécessairement vraies ou nécessairement fausses. Quand de telles propositions concernent la réalité, elles sont contingentes par ignorance de cette réalité ou de ce qui la détermine, ou bien elles le sont parce que les choses dont elles parlent sont elles-mêmes contingentes. Dans ce dernier cas, la contingence est une caractéristique ontologique. Des choses, des événements, des êtres sont ou ne sont pas contingents. La contingence s'oppose à la nécessité. Le contingent est ce qui arrive et peut ne pas arriver, ce qui n'est que possible non pas d'un point de vue seulement logique (ce qui n'est pas contradictoire) mais du point de vue d'une possibilité réelle. Est en question dans la contingence la détermination qui fait que ceci existe ou se produit comme étant ceci. Selon ce qui la détermine ou selon l'insuffisance de la détermination, la chose est nécessaire ou contingente. Or la détermination peut venir de l'essence, de raisons ou de causes. On peut donc distinguer des types de contingence ou des conceptions de la contingence, selon la nature des déterminations prises en compte ou exclues.

La contingence dans l'ordre divin

Dans la tradition ontologique grecque, qui prend sa source dans Parménide (env. 500-440 av. J.-C.), il semble impossible d'envisager une contingence de la totalité de l'être comme telle. L'être est et ne peut pas ne pas être. La contingence ne peut donc affecter qu'un domaine particulier de choses ou d'événements, l'ordre fondamental et intelligible de l'être demeurant nécessairement ce qu'il est. Ce qui détermine l'être, c'est l'ousia, l'essence, qui fait de l'être telle substance. Est contingent ce qui se produit par une déficience de la forme ou de la finalité, possible dans le domaine des choses changeantes (par exemple, les monstres dans le domaine naturel). Est contingent ce qui est accidentel par opposition à ce qui est substantiel ou encore ce qui est singulier et individuel et plus encore ce qui, dans ce domaine, est futur. En prenant l'exemple des futurs contingents, Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) fait reconnaître l'existence des propositions qui sont, elles-mêmes, contingentes.

La pensée philosophique et théologique du Moyen Âge prolonge cette tradition en y introduisant l'idée de création qui modifie considérablement la problématique de la contingence. Il y a bien toujours une nécessité de l'être comme tel, mais elle se concentre en quelque sorte et ne se vérifie qu'en Dieu, qui existe nécessairement, c'est-à-dire par essence. En dehors de lui tout est contingent, puisque tout est créé par lui. Une telle conception où du nécessaire procède le contingent pose problème. La création ne peut être une suite logique de l'essence divine, mais doit résulter d'un acte libre dont dépend la contingence du créé. Pour en rendre compte, il faut distinguer réellement l'essence et l'existence. L'essence n'étant donc pas une détermination qui suffit à rendre compte de l'existence de tout ce qui est, il faut faire intervenir la causalité. Dieu, selon certains, est cause de soi, mais les créatures dépendent d'une cause extérieure à leur être propre. La contingence des êtres créés devient un argument pour prouver l'existence de Dieu. Si un être contingent existe, son existence ne peut s'expliquer suffisamment par celle d'un autre être contingent. Tout cela revient à reconnaître que dans l'être, tout n'est pas régi par un ordre et une nécessité logiques ; il relève aussi d'un ordre qui, au-delà du logique, vise plutôt le raisonnable, le convenable, la finalité.

L'idée de la création par un Dieu intelligent et libre implique la contingence de tout ce qui est créé, tout en la plaçant sous la raison d'une intention qui ne peut être que bonne. La contingence de ce qui se passe dans le monde et en particulier de ce qui peut résulter des libres décisions de l'homme est-elle bien respectée ? Thomas d'Aquin (1225-1274) admet que Dieu connaît simultanément tout ce qui se produit avec le temps dans le monde, ce qui est nécessaire en tant que nécessaire, ce qui est contingent en tant que contingent. René Descartes (1596-1650) et G. W. Leibniz (1646-1716), quant à eux, distinguent ce qu'un être créé est nécessairement par essence (nécessité logique) et ce qu'il est nécessairement par nature (en raison de ce que Dieu lui a donné) et qui enveloppe le contingent. La nature de César inclut la possibilité de passer le Rubicon aussi bien que celle de ne pas le passer. Dans la prescience divine, il est déjà décidé qu'il passera le Rubicon ; il n'empêche que cela reste dans sa nature une possibilité, non une nécessité. Tout ce qui est contingent ne s'en trouve pas moins compris dans un ordre qui ne peut être que celui du meilleur des mondes possibles. Qu'il s'agisse d'un événement négatif ou mauvais, son existence n'en est pas moins bonne et sensée dans l'ensemble du monde ou de l'histoire.

Une pensée du possible

Les sciences modernes ont, dans un premier temps, apporté une connaissance de la nature où le déterminant n'est plus l'essence ou la raison divines, mais une causalité matérielle et efficiente excluant effectivement toute contingence. Dans la vision par Laplace (1749-1827) du système du monde qui marque l'aboutissement de la physique mécaniste fondée par Galilée (1564-1642), tout est strictement déterminé. Même les futurs ne sont pas contingents. Pour qu'une contingence soit possible, il faudrait admettre que les choses ne répondent pas à la seule détermination des causes mécaniques mais aussi à d'autres déterminations, comme la forme ou la finalité. C'est ce que les sciences modernes tendent précisément à exclure.

À partir du xixe siècle cependant, les progrès de la connaissance dans les sciences de la nature et les sciences humaines conduisent à redonner une place de plus en plus importante à la contingence dans l'étude du monde physique et historique. Si le terme est peu ou pas employé, il n'en fait pas moins retour avec le hasard et la probabilité. Le déterminisme n'est en effet soutenable que dans l'hypothèse d'un système matériel clos sans interférence avec l'extérieur. Si le déterminant est exclusivement une causalité matérielle et efficiente, la contingence peut se comprendre dès lors que l'on n'exige pas l'unité stricte ou la clôture du système. Elle est la rencontre ou l'interférence de deux séries causales indépendantes (selon la définition du hasard que donne Antoine Augustin Cournot (1801-1877)).

On peut élargir cette définition pour prendre en compte les situations historiques où intervient la liberté. Le contingent est ce qui se produit à la rencontre de deux séries indépendantes d'événements, qu'elles soient toutes deux des séries naturelles de causes et d'effets, qu'elles soient deux séries de conséquences d'actions libres, ou qu'il s'agisse de la rencontre d'une action libre avec des circonstances relevant d'une série naturelle de causes et d'effets. Avec le calcul des probabilités, les études statistiques, la théorie des jeux, les théories du chaos, les sciences reconnaissent largement aujourd'hui une réelle contingence, et en proposent un traitement.

Mais la contingence est surtout devenu un thème majeur de la philosophie contemporaine, à partir d'une réflexion relative à l'existence et à la liberté humaines. Déjà la critique kantienne de la métaphysique comportait la réaffirmation de l'irréductibilité de l'existence à l'ordre de l'essence. Merleau-Ponty lui fait suite, lorsqu'il écrit : « Tout est possible de la part de l'homme, et jusqu'à la fin. L'homme est absolument distinct des espèces animales, mais justement en ceci qu'il n'a point d'équipement originel et qu'il est le lieu de la contingence » (Signes, 1960). Ici, la contingence n'est pas le propre de tout être et de toute situation, mais seulement de l'être libre qu'est l'homme. Elle est liée à l'expérience d'une liberté qui n'est pas simple expérience du libre arbitre, de l'amplitude maximale du choix entre oui et non ou de l'acte gratuit, mais pensée du monde comme totalité, et pas seulement rapport à ce qu'il y a dans le monde. Autrement dit, ce n'est pas seulement une certaine perfection de l'homme, mais son essence même qui s'avère contingente de par sa liberté. Les événements tragiques du xxe siècle ont été une façon d'expérimenter que tout est possible de la part de l'homme, non seulement l'inhumanité de l'homme envers l'homme, mais aussi l'action radicale de défaire l'humanité elle-même. Sans doute l'homme reste-t-il limité dans ses forces et par les conditions matérielles. Mais il peut tout dans l'ordre du sens. Dans la rencontre des événements qui sont dénués de sens ou qui contrarient le sens, dans la rencontre des libertés, le sens dépend totalement de l'homme lui-même.

Auteur: Hubert FAES
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