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Définition de : CRISE, économie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis CRISE, économie La question fondamentale posée aux sciences sociales est celle de la constitution de l'ordre social et de sa compatibilité avec la liberté individuelle. Déclinée par les économistes, cette question devient celle de l'équilibre économique et de son émergence : dans une économie de propriété privée, fondée sur la liberté économique (la possibilité pour chacun de ne prendre ses décisions qu'en vertu de son intérêt propre), comment l'ordre économique peut-il émerger ? Les multiples décisions économiques égoïstes pourront-elles s'accorder avec l'intérêt collectif ? Ou bien, au contraire, l'ordre économique et le bien-être collectif seront-ils mis à mal par l'affrontement des égoïsmes individuels, lequel produirait la crise, bien plus sûrement que l'équilibre ? DDeeuuxx ttrraaddiittiioonnss eexxpplliiccaattiivveess Dans la réponse à cette interrogation fondamentale, deux grandes traditions e s'affrontent. La première, introduite dès la fin du xviii siècle et tout au long du e xix par les auteurs classiques (Adam Smith, Jean-Baptiste Say, David Ricardo), et conservée par les auteurs néo-classiques (Léon Walras, Alfred Marshall), domine jusqu'aux années 1930, puis décline avant de ressurgir dans les années 1970.
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CRISE, économie

La question fondamentale posée aux sciences sociales est celle de la constitution de l'ordre social et de sa compatibilité avec la liberté individuelle. Déclinée par les économistes, cette question devient celle de l'équilibre économique et de son émergence : dans une économie de propriété privée, fondée sur la liberté économique (la possibilité pour chacun de ne prendre ses décisions qu'en vertu de son intérêt propre), comment l'ordre économique peut-il émerger ? Les multiples décisions économiques égoïstes pourront-elles s'accorder avec l'intérêt collectif ? Ou bien, au contraire, l'ordre économique et le bien-être collectif seront-ils mis à mal par l'affrontement des égoïsmes individuels, lequel produirait la crise, bien plus sûrement que l'équilibre ?

Deux traditions explicatives

Dans la réponse à cette interrogation fondamentale, deux grandes traditions s'affrontent. La première, introduite dès la fin du xviiie siècle et tout au long du xixe par les auteurs classiques (Adam Smith, Jean-Baptiste Say, David Ricardo), et conservée par les auteurs néo-classiques (Léon Walras, Alfred Marshall), domine jusqu'aux années 1930, puis décline avant de ressurgir dans les années 1970. Cette tradition affirme que le mode de constitution spontané des grandeurs économiques est celui de l'équilibre concurrentiel d'une économie de marché : les marchés sont des « lieux », des « institutions », qui ont la vertu d'ajuster les unes aux autres les multiples décisions individuelles d'offres et de demandes, c'est-à-dire de concilier les égoïsmes. Dans ce cadre, la crise est un simple dérèglement passager de la circulation des marchandises, du crédit et de la monnaie, qui initie la phase descendante d'un cycle économique ; sa résolution est donc endogène au fonctionnement spontané du cycle (l'analyse de ces cycles des affaires est associée au nom de l'économiste français du xixe siècle Clément Juglar) ; dans le pire des cas, elle révèle l'existence de rigidités obérant le fonctionnement concurrentiel des marchés. Le remède consiste alors à éliminer ces rigidités.

À cette tradition classique s'oppose une autre tradition, selon laquelle la crise, bien plus que l'équilibre, décrit le mode de fonctionnement normal des économies de marché. Cette seconde tradition est marquée par les travaux de Karl Marx (Le Capital, 1867) sur les crises de la seconde moitié du xixe siècle, où il analyse la crise comme un révélateur des paradoxes de la dynamique d'accumulation capitaliste et comme le signe que le capitalisme est devenu, selon lui, un obstacle objectif au développement des forces productives. Dans sa lecture de la crise des années 1920 et 1930, John Maynard Keynes (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936) affirme lui aussi l'incapacité d'une économie de marché à assurer spontanément un équilibre de plein-emploi. Sans remettre en cause, pour sa part, l'efficacité microéconomique de l'économie de marché, les faiblesses qu'il souligne sur le plan macroéconomique lui paraissent révéler les difficultés rédhibitoires de nos économies à assurer la coordination des initiatives privées, et donc à fonctionner sur un mode décentralisé. Keynes en appelle alors à une intervention recentralisatrice des États, au moyen de la politique macroéconomique, pour conjurer la crise et garantir le bon fonctionnement de l'économie de marché.

Une vision syncrétique de la crise : les modes de régulation du capitalisme et leurs crises

S'inspirant de la maxime de Camille-Ernest Labrousse (1943) selon laquelle « les sociétés ont les crises de leurs structures », on peut avoir une vision globale du phénomène de la crise en partant des formes structurelles historiquement prises par le capitalisme. Cette vision est celle de la théorie de la régulation développée, à partir des années 1970, particulièrement par Michel Aglietta et Robert Boyer. L'idée est que les structures des économies capitalistes ne se réduisent pas aux marchés. Des institutions complètent les marchés et définissent à leurs côtés des modes de régulation, permettant à la croissance économique et à l'accumulation du capital de se poursuivre. L'histoire du capitalisme (et de ses crises) peut alors être lue comme celle des formes prises par les institutions de régulation. Ainsi, un mode de régulation se caractérisera par : a) l'organisation de la production, les principes de gestion et les modalités de mise en concurrence des entreprises ; b) les modalités de partage de la valeur ajoutée et la nature du rapport salarial ; c) la contrainte monétaire et les modalités d'intervention économique de l'État ; d) les modalités d'intégration des économies nationales dans le régime international, etc.

Par définition, ces formes institutionnelles et les modes de régulation qu'elles constituent ne sont pas immuables. Le fait qu'elles se soient historiquement transformées suppose, à un moment ou à un autre, une rupture, le passage d'une forme institutionnelle à une autre, d'un mode de régulation à un autre. La crise désigne précisément ce moment de rupture au cours duquel tout ce qui avait pu être jusqu'alors facteur de cohérence et de croissance devient facteur de blocage, toutes les formes institutionnelles existantes apparaissant comme autant de rigidités.

Il existe de ce point de vue différents niveaux de crise. Les « petites crises » n'affectent pas les structures ; aucun changement institutionnel n'est nécessaire pour enclencher la reprise, qui se produit spontanément dans le cadre des régulations en vigueur, comme le veut la tradition classique. Les « crises structurelles » affectent, en revanche, le mode de régulation dont la refondation peut seule résoudre la crise. Enfin, toujours envisageable, même si elle semble avoir été jusqu'à maintenant toujours évitée ou reportée, la crise du mode de production capitaliste, celle que pensait analyser Marx, est gravissime car plus aucun mode de régulation susceptible de relancer l'accumulation et la croissance ne peut en émerger.

Cette grille de lecture, en soulignant la grande plasticité du capitalisme, permet une lecture enrichie des grands épisodes de crise des sociétés capitalistes. La grande dépression de la fin du xixe siècle peut ainsi être lue comme la première manifestation de l'essoufflement d'un mode de régulation très concurrentiel et de la dynamique d'accumulation du capital qu'il portait. La crise de l'entre-deux-guerres est la crise définitive de ce mode de régulation concurrentiel, qui n'est plus à même de piloter une accumulation désormais fondée sur des secteurs dont l'expansion requiert une modification profonde des institutions du capitalisme. La sortie de crise, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale nécessitera en l'occurrence : a) une modification des modalités de partage de la valeur ajoutée (et donc du rapport salarial) permettant l'extension de la demande globale de biens ; b) une large extension des prérogatives économiques de l'État, dans le sens imaginé par Keynes ; c) une redéfinition des modalités d'organisation du système international (y compris et notamment sur le plan monétaire). De la même manière, la crise initiée au milieu des années 1970 peut être vue comme celle du mode de régulation fordiste qui devient un facteur de blocage d'une accumulation intensive, alors que les gains de productivité s'essoufflent dans les secteurs moteurs de la croissance des Trente Glorieuses. C'est à nouveau l'ensemble des formes institutionnelles qu'il s'agit de repenser : rapport salarial, modalités d'intervention de l'État, insertion dans l'économie mondialisée. En imposant de nouvelles formes structurelles, la sortie de crise implique, selon cette approche, bien plus une « re-régulation » qu'une simple « dé-régulation ».

Auteur: Christophe LAVIALLE
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