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Définition de : CROYANCES ET MODÈLES ÉCONOMIQUES

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Article publié par Encyclopaedia Universalis CROYANCES ET MODÈLES ÉCONOMIQUES Dans le cas d'une science de l'homme comme l'économie, on doit faire face à deux types de croyances : celles qui, sous la forme d'hypothèses, sont à l'origine de la théorie (sa représentation du monde) et celles que cette dernière attribue aux individus – le fameux homo œconomicus – et qui constituent l'un des éléments essentiels de ses modèles. C'est à ce second type de croyances, représenté par les anticipations et les conjectures, qu'on s'intéressera ici, en raison de leur rôle dans la théorie ; en fait, elles sont profondément influencées par les croyances du théoricien lui-même concernant la réalité économique et la société, telle qu'elle est ou telle qu'elle devrait être. CCrroyyaancees eet aantiicciippaatiioonss La principale caractéristique de l'homo œconomicus est d'avoir un but précis (le maximum de satisfaction ou de profit, par exemple) qu'il cherche à atteindre en tirant le meilleur parti possible des moyens et de l'information dont il dispose. Il est alors confronté à deux types d'incertitude : l'incertitude exogène – due aux divers « états de la nature possibles », événements aléatoires indépendants des décisions des hommes – et l'incertitude endogène, conséquence de ces décisions. Dans le premier cas, les croyances prennent la forme de probabilités attribuées aux états de la nature – probabilités objectives pouvant résulter de l'observation de leur réalisation dans le passé.
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CROYANCES ET MODÈLES ÉCONOMIQUES

Dans le cas d'une science de l'homme comme l'économie, on doit faire face à deux types de croyances : celles qui, sous la forme d'hypothèses, sont à l'origine de la théorie (sa représentation du monde) et celles que cette dernière attribue aux individus – le fameux homo œconomicus – et qui constituent l'un des éléments essentiels de ses modèles. C'est à ce second type de croyances, représenté par les anticipations et les conjectures, qu'on s'intéressera ici, en raison de leur rôle dans la théorie ; en fait, elles sont profondément influencées par les croyances du théoricien lui-même concernant la réalité économique et la société, telle qu'elle est ou telle qu'elle devrait être.

Croyances et anticipations

La principale caractéristique de l'homo œconomicus est d'avoir un but précis (le maximum de satisfaction ou de profit, par exemple) qu'il cherche à atteindre en tirant le meilleur parti possible des moyens et de l'information dont il dispose. Il est alors confronté à deux types d'incertitude : l'incertitude exogène – due aux divers « états de la nature possibles », événements aléatoires indépendants des décisions des hommes – et l'incertitude endogène, conséquence de ces décisions. Dans le premier cas, les croyances prennent la forme de probabilités attribuées aux états de la nature – probabilités objectives pouvant résulter de l'observation de leur réalisation dans le passé. Dans le second cas, où l'incertitude est endogène, les croyances prennent la forme de distributions de probabilités concernant les choix possibles des autres (ce genre d'incertitude est au centre de la réflexion de la théorie des jeux). Elles sont donc fondamentalement subjectives, ne serait-ce que par leur imbrication : mes croyances doivent tenir compte des croyances des autres, et vice versa. Lorsque ces croyances sont telles que chacun anticipe correctement les choix effectifs des autres, on dit que l'ensemble de ces choix forme un équilibre de Nash.

La situation est du même type dans le cas des équilibres avec anticipations rationnelles : les croyances prennent alors la forme d'un modèle – une représentation du fonctionnement de l'économie – sur la base duquel les individus prennent leurs décisions, engendrant ainsi le résultat prévu par ce modèle. Si, par exemple, tous les agents économiques croient qu'une augmentation de la masse monétaire entraîne une hausse des prix, alors ils augmentent ceux-ci dès qu'ils observent que la masse monétaire augmente, provoquant ainsi le phénomène auquel ils s'attendent. Une telle situation relève, en fait, de l'autoréalisation : en agissant sur la base de mes croyances, j'engendre la situation prévue par celles-ci (ce qui, d'une certaine façon, les justifie).

La Bourse est évidemment un endroit où les croyances – plus précisément, les anticipations – jouent un rôle essentiel. Car, si l'on s'en tient à la seule dimension spéculative, les échanges de titres n'y existent qu'en raison d'anticipations différentes : le vendeur d'un titre s'attend à ce que le prix de celui-ci baisse, l'acheteur à ce qu'il augmente. C'est aussi à la Bourse que les phénomènes tels que l'autoréalisation sont les plus visibles : ils sont à l'origine des fameuses « bulles » qui y surgissent, puis « éclatent », de façon plus ou moins régulière. Il y a bulle parce que chacun pense que les autres pensent que le prix d'un titre (ou de tel ou tel autre support, devises, immobilier, voire des oignons de tulipes, à l'origine d'une incroyable fièvre spéculative en Hollande dans les années 1630) va augmenter, et donc qu'ils vont s'en porter acquéreurs. Le prix va alors effectivement monter, et cette hausse peut se poursuivre pendant longtemps, tant que tout le monde (ou presque) y croit. La bulle gonfle, jusqu'à ce que, pour une raison ou une autre, les croyances changent plus ou moins brusquement, entraînant un processus inverse, avec effondrement des prix.

Croyances et conjectures

Pour déterminer son gain maximal, un individu (homo œconomicus) doit commencer par envisager ses gains dans toutes les éventualités possibles. Or, comme celles-ci dépendent des réactions des autres, il doit faire des conjectures concernant la forme de ces réactions. Alors que les anticipations prennent généralement la forme de nombres (quelle est l'offre que va faire telle autre entreprise, quel prix va-t-elle proposer ?, etc.), les conjectures portent sur des fonctions, au sens mathématique (par exemple, quelle est la fonction d'offre, ou de demande, d'une autre entreprise produisant le même bien que moi ?). Tout modèle qui suppose des individus à la recherche d'un gain maximal alors que leurs choix interagissent doit donc, parmi ses postulats, attribuer des conjectures à chacun de ces individus. Souvent, cette attribution est implicite. Ainsi dans le modèle dit de concurrence parfaite, il est supposé que les agents font des offres et des demandes sur la base de prix donnés (par une entité extérieure), en faisant la conjecture que leurs offres et leurs demandes n'ont aucune influence sur ces prix (on dit parfois qu'ils ont des conjectures plates, parce qu'ils pensent que les prix ne dépendent pas de ce qu'ils font). Un autre exemple de conjecture simple est la conjecture à la Cournot : une entreprise pense que, lorsqu'elle fait varier la quantité de bien qu'elle propose (ou le prix qu'elle affiche), cela n'influence pas la quantité offerte (ou le prix affiché) par les autres entreprises qui produisent le même bien qu'elle.

La différence de nature entre anticipations et conjectures, toutes deux relevant des croyances, apparaît très clairement quand on s'intéresse à la notion d'équilibre. En effet, une condition essentielle de l'équilibre est que chacun y constate qu'il a anticipé correctement le choix des autres. Tel n'est pas le cas des conjectures : ainsi, dans le modèle du duopole de Cournot, chaque entreprise fait une offre en pensant que l'autre ne modifiera pas la sienne (elle pense que l'autre a une fonction de réaction « plate ») alors que ce n'est pas vrai (puisque chacune réagit aux choix de l'autre). À l'équilibre, chacune des entreprises prévoit correctement le choix de l'autre, mais sur la base de conjectures erronées. Pour qu'il en soit autrement, il faudrait qu'elles se livrent à des « expériences » en temps réel, avec par exemple des offres successives. Ce qui les amènerait à modifier leurs conjectures, en fonction de ce qu'elles observent. D'où la mise en œuvre d'un processus d'apprentissage, durant lequel les croyances concernant les réactions de l'autre se modifieraient – et donc aussi les décisions de chacun et l'équilibre auquel ce processus conduirait éventuellement.

On retrouve ici cette particularité des situations où interviennent des êtres conscients : en raison même de cette conscience, des croyances ou représentations du monde qui l'accompagnent inévitablement, on ne peut envisager – comme dans les sciences de la nature – l'existence d'une sorte de réalité objective, « fondamentale », indépendante d'elles, qui pourrait être atteinte au moins approximativement après expériences et apprentissage. Car cette réalité, si on peut l'appeler ainsi, est intrinsèquement dépendante des croyances de ceux qui la façonnent, par leurs actions.

Auteur: Bernard GUERRIEN
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