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Définition de : DICTATURE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis DICTATURE e L'expérience des régimes totalitaires du xx siècle – notamment les fascismes et le stalinisme – a profondément modifié la perception et l'usage du concept de dictature. Son identification immédiate et spontanée avec les régimes de Mussolini, Hitler, Staline ou Mao lui confère une connotation péjorative, en favorisant son emploi comme antonyme de liberté et de démocratie. Ce discrédit profond et durable a induit plusieurs partis d'inspiration communiste, au cours des dernières décennies, à éliminer dans leurs statuts toute référence à l'idée marxiste de « dictature du prolétariat ». Cette mutation du paysage mental a occulté la signification originelle de la e dictature qui, de l'Antiquité au xix siècle, a souvent été pensée comme un attribut ou un corollaire de la démocratie. Retour sur l'histoire d'une notionRetour sur l'histoire d'une notion Dans son acception classique, ce concept désigne la domination d'une personne ou d'un groupe qui monopolise le pouvoir et l'exerce sans restrictions. Selon Franz Neumann (The Democratic and the Authoritarian State, 1957), la dictature romaine « était une magistrature dont les prérogatives, le champ d'action et la durée étaient clairement définis ». Autrement dit, il ne faut pas confondre la dictature avec une forme de pouvoir despotique, arbitraire, illégal et permanent.
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DICTATURE

L'expérience des régimes totalitaires du xxe siècle – notamment les fascismes et le stalinisme – a profondément modifié la perception et l'usage du concept de dictature. Son identification immédiate et spontanée avec les régimes de Mussolini, Hitler, Staline ou Mao lui confère une connotation péjorative, en favorisant son emploi comme antonyme de liberté et de démocratie. Ce discrédit profond et durable a induit plusieurs partis d'inspiration communiste, au cours des dernières décennies, à éliminer dans leurs statuts toute référence à l'idée marxiste de « dictature du prolétariat ». Cette mutation du paysage mental a occulté la signification originelle de la dictature qui, de l'Antiquité au xixe siècle, a souvent été pensée comme un attribut ou un corollaire de la démocratie.

Retour sur l'histoire d'une notion

Dans son acception classique, ce concept désigne la domination d'une personne ou d'un groupe qui monopolise le pouvoir et l'exerce sans restrictions. Selon Franz Neumann (The Democratic and the Authoritarian State, 1957), la dictature romaine « était une magistrature dont les prérogatives, le champ d'action et la durée étaient clairement définis ». Autrement dit, il ne faut pas confondre la dictature avec une forme de pouvoir despotique, arbitraire, illégal et permanent. À côté du pouvoir personnel et de la centralisation gouvernementale, un autre trait essentiel de la dictature romaine était en effet son fondement démocratique. Le dictateur était désigné par un consul, sur requête du Sénat. Son mandat avait normalement une durée de six mois, moins si sa mission avait été accomplie dans un plus court délai. En tant que « magistrat extraordinaire », le dictateur était nommé pour faire face à un péril majeur, aussi bien interne (une sédition) qu'externe (une guerre). Nommé dans des circonstances exceptionnelles, il était doté de pouvoirs très étendus, se soustrayant ainsi aux contraintes de la collégialité qui, dans une situation normale, présidait à toute prise de décision. Autrement dit, son action n'était pas entravée par le droit de veto des tribuns de la plèbe.

La dictature implique l'état d'exception, c'est-à-dire la suspension de l'État de droit, la limitation des libertés individuelles et éventuellement la remise en cause du droit de propriété. Mais il s'agit de mesures exceptionnelles et transitoires, autorisées par les organes légitimes de l'État. Selon la définition de Giorgio Agamben (L'État d'exception, 2003), s'inspirant sur ce point de Carl Schmitt, l'état d'exception sépare la norme de son application, afin de la préserver et de la rendre effective. Le dictateur ne peut donc pas être assimilé à un usurpateur ou à un tyran s'emparant du pouvoir par un coup d'État. Il peut suspendre, provisoirement, le droit, mais il ne peut pas modifier la loi, supprimer la Constitution ou promulguer de nouvelles lois. Cette conception de la dictature a été réaffirmée par tous les classiques de la pensée politique, de Machiavel à Bodin, de Montesquieu à Rousseau. Dans cette catégorie, on pourrait aussi classer la dictature jacobine de 1793, dont le principal instrument, le Comité de salut public, était une émanation de la Convention, la véritable source du pouvoir révolutionnaire. Disposant de pouvoirs extrêmement étendus mais toujours octroyés par une autorité légitime, la dictature demeure un organe commissarial.

Carl Schmitt a opéré une distinction essentielle entre la dictature sous sa forme classique, celle de la dictature commissariale, et la dictature souveraine, dont il présente la révolution anglaise du xviie siècle comme l'exemple typique (La Dictature, 1922). Après avoir dissous le Long Parliament, Cromwell avait instauré une dictature militaire qui ne répondait plus à aucune instance supérieure et se transformait en véritable pouvoir souverain, non plus délégué ni provisoire, mais permanent et absolu. Dans cette catégorie, Schmitt inclut aussi le concept marxiste de dictature du prolétariat et le régime soviétique instauré par les bolcheviks en Russie en 1917. Dans ce cas, la dictature n'agit plus par délégation, mais comme pouvoir constituant, créateur d'un nouvel ordre.

La dictature du prolétariat

Marx s'inspire cependant des conceptions traditionnelles de la dictature pour définir la dictature du prolétariat, une idée qu'il élabore au lendemain des révolutions de 1848 et dont il fait usage pour la première fois dans une lettre à Josef Weydemeyer en 1852. Il s'agit à ses yeux d'un État prolétarien qui prend forme, lors d'une révolution à la fois sociale et politique, après la destruction de l'État bourgeois. La révolution supprime les organes répressifs de l'État (l'armée et la police) et les remplace par une milice populaire. D'une part, l'État prolétarien exerce un pouvoir coercitif à l'encontre des anciennes classes dominantes afin d'empêcher leurs tentatives de restauration politique ; d'autre part, en expropriant les anciens possédants, il réorganise la société sur des bases égalitaires. Le communisme étant une société sans classes et sans État, la dictature du prolétariat n'est pour Marx qu'un organe transitoire qui porte les prémisses de son propre dépassement. Bref, un État qui « dépérit », en amorçant dès sa naissance un processus d'« extinction ». Cette vision fera l'objet d'un vaste débat au sein du mouvement ouvrier. En particulier, le concept de dictature de prolétariat va focaliser le conflit entre Marx et l'anarchiste Bakounine, qui décèle un trait autoritaire dans une doctrine refusant de prôner l'« abolition » de l'État.

Marx reformule sa conception de la dictature du prolétariat sous l'impact de la Commune de Paris qui en constitue à ses yeux la première tentative de mise en œuvre pratique (La Guerre civile en France, 1871). Il en indique les traits marquants, sur le plan politique, dans la démocratie (élections au suffrage universel), dans le dépassement de la division des pouvoirs par la création d'un corps unique, législatif et exécutif à la fois, et dans la suppression du parlementarisme (les délégués de la Commune disposent d'un mandat impératif et sont révocables à tout moment). Sur le plan social, l'État prolétarien doit instaurer un système d'autogestion grâce au contrôle ouvrier sur la production. À l'échelle nationale, Marx imagine la dictature du prolétariat comme une fédération de Communes autogérées.

Les apories et les limites de cette définition – notamment son hésitation entre démocratie représentative et démocratie directe et son silence sur la place du droit dans la société de transition – ne trouvent pas de solution dans l'œuvre de Lénine, qui systématise la conception marxiste de l'État à la veille de la révolution d'Octobre (L'État et la révolution, 1917). Ce point aveugle du marxisme aura des conséquences considérables pendant la guerre civile en Russie (1918-1921). Tout en défendant la révolution russe, Rosa Luxemburg reprochait aux bolcheviks leur choix de dissoudre l'Assemblée constituante, en soulignant que la tâche du socialisme consistait à transformer le contenu social de la démocratie politique, et non pas à détruire cette dernière : « La dictature du prolétariat – écrivait-elle dans La Révolution russe (1919) – réside dans le mode d'application de la démocratie. »

Auteur: Enzo TRAVERSO