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Définition de : DROITE /GAUCHE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis DROITE /GAUCHE Depuis plus de deux siècles, les vertus simplificatrices du couple droite- gauche se sont installées dans l'imaginaire politique des sociétés contemporaines. À la fois catégories de l'entendement politique, repères chargés d'identités historiques, métaphores axiologiques et indicateurs savants, ces notions, condamnées à vieillir ensemble, concourent à la structuration de l'espace politique. Droite et gauche sont en effet des termes- boussoles qui, en instaurant un clivage aux frontières mouvantes, dessinent une topographie symbolique et conflictuelle dont le lexique manichéen facilite les effets de classement, de connaissance et de reconnaissance. Leur emploi, aujourd'hui banalisé et exporté, ne doit toutefois pas effacer le caractère éminemment problématique de ces notions qui nous rappellent toute l'actualité des propos de Ludwig Wittgenstein selon lequel « les mots n'ont pas de sens mais seulement des usages ». Genèse d'un clivage politique À l'origine, il n'y a rien ou presque. Une banale métaphore spatiale, née de manière fortuite à Versailles dans la confusion des semaines de l'été 1789, et dont la fonction consistait à nommer la disposition des représentants du peuple par rapport au trône royal. Le moment fondateur divise encore les historiens.
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DROITE /GAUCHE

Depuis plus de deux siècles, les vertus simplificatrices du couple droite-gauche se sont installées dans l'imaginaire politique des sociétés contemporaines. À la fois catégories de l'entendement politique, repères chargés d'identités historiques, métaphores axiologiques et indicateurs savants, ces notions, condamnées à vieillir ensemble, concourent à la structuration de l'espace politique. Droite et gauche sont en effet des termes-boussoles qui, en instaurant un clivage aux frontières mouvantes, dessinent une topographie symbolique et conflictuelle dont le lexique manichéen facilite les effets de classement, de connaissance et de reconnaissance. Leur emploi, aujourd'hui banalisé et exporté, ne doit toutefois pas effacer le caractère éminemment problématique de ces notions qui nous rappellent toute l'actualité des propos de Ludwig Wittgenstein selon lequel « les mots n'ont pas de sens mais seulement des usages ».

Genèse d'un clivage politique

À l'origine, il n'y a rien ou presque. Une banale métaphore spatiale, née de manière fortuite à Versailles dans la confusion des semaines de l'été 1789, et dont la fonction consistait à nommer la disposition des représentants du peuple par rapport au trône royal. Le moment fondateur divise encore les historiens. Certains évoquent la date du 22 juin et la réunion des députés du tiers état dans l'église Saint-Louis de Versailles ; d'autres parlent du vendredi 28 août lorsque l'Assemblée nationale constituante se divisa sur la question de l'étendue des pouvoirs dévolus au roi, à propos notamment de son éventuel droit de veto. À cette occasion, les partisans de pouvoirs royaux étendus se regroupèrent à droite de la salle de réunion, et ceux qui étaient hostiles à une telle extension se rassemblèrent à gauche. Cette amorce d'un jeu bipolaire matérialise dans l'enceinte parlementaire l'expression des discordes révolutionnaires, mais ne suscite pas encore d'effets d'identification. D'ailleurs le clivage droite-gauche demeurera tout au long du xixe siècle confiné au seul jeu des antagonismes d'assemblée.

Ce n'est qu'au début des années 1900 qu'il se transformera en « catégorie de base de la confrontation démocratique » au moment où les polarisations de l'affaire Dreyfus, l'affirmation des socialismes, l'émergence des partis de masse et la professionnalisation de la compétition politique vont enrichir ces notions d'une dimension socioculturelle et les ériger en symboles de mobilisation. Les catégories de droite et de gauche répondront dès lors à un double impératif : la nécessité pratique, tout d'abord, d'encadrer et d'organiser une activité électorale qui entrait dans l'âge de la démocratie de masse ; l'obligation de nature anthropologique, ensuite, de répondre aux défis posés par la reconnaissance sociopolitique des identités plurielles. À une opinion publique travaillée par une forte politisation, le clivage droite-gauche va offrir des repères classificatoires commodes autour desquels s'organiseront, dans un bricolage incessant, des manières de dire « nous » en politique.

Deux représentations sociales du monde

La solidité de ce schéma bipolaire s'explique par son élasticité et son aptitude à épouser les évolutions sociales et politiques. En France, il s'est ainsi décliné en plusieurs avatars historiques, traduisant d'abord, à la fin du xixe siècle, le clivage autour de la République, puis ceux que suscitaient la question de la laïcité, celle de l'État social et celle de l'organisation économique. Aujourd'hui, le couple droite-gauche articule une triple opposition dont les caractéristiques, en partie héritées de conflits historiques anciens, se recomposent au gré des évolutions profondes des sociétés. Une opposition tout d'abord sur le libéralisme culturel entre ceux qui mettent en avant l'ordre naturel comme source de détermination des comportements individuels et ceux qui défendent le libre choix des individus : une opposition ensuite entre deux représentations du vouloir vivre ensemble, la première liée à la communauté nationale définie de manière jalouse et inquiète, l'autre édifiée autour d'un universalisme humaniste et tolérant ; enfin, une opposition construite sur le rôle de l'État en matière économique, simple arbitre ou au contraire en charge d'un programme interventionniste. Dès lors, se reconnaître de droite ou de gauche signale des appartenances à des systèmes d'identification, des loyautés à des horizons de sens. Le clivage droite-gauche puise une partie de sa pérennité dans ces matrices culturelles suffisamment souples pour enrôler sous leur bannière les différentes conflictualités nées de nos sociétés complexes. Des enquêtes sociologiques ont montré que, malgré d'incontestables indices d'altération, les individus continuent non seulement à pouvoir se dire de gauche ou de droite – ce qui signifie que ces catégories ont un sens et que les citoyens savent, même vaguement, lequel –, mais également à formuler des ensembles structurés d'opinions, de valeurs et d'attitudes qui définissent autant d'univers culturels contrastés.

Il est toutefois devenu un lieu commun d'affirmer que la distinction entre droite et gauche serait fortement affaiblie. Divers arguments ont été présentés pour soutenir cette thèse, par ailleurs récurrente : la prétendue crise des idéologies, l'univers pluriel des grandes sociétés démocratiques qui ne saurait se résumer à un jeu bipolaire, l'apparition de nouveaux enjeux qui dépasseraient le clivage droite-gauche, l'effritement des luttes de classes, le rapprochement du programme des partis de gouvernement que le poids de l'environnement international conduit, sur bien des sujets majeurs, à mener des politiques semblables. Il est hasardeux de prédire si ce déclin est irréversible ou s'il ne marque qu'une étape nouvelle dans la recomposition culturelle du couple droite-gauche. Les clivages demeurent mais se déplacent. Les débats sur l'obsolescence présumée de la dyade droite-gauche confirment qu'il s'agit non pas de notions substantielles ou ontologiques mais de catégories relatives et historiques. Certains auteurs ont cependant été tentés de rechercher l'existence de structures élémentaires propres à la gauche et à la droite. Selon le philosophe Norberto Bobbio, la fracture primordiale se ferait ainsi autour de l'attitude par rapport à la notion d'égalité. Pour la gauche, les inégalités sont sociales et doivent, sinon disparaître, du moins être corrigées. Pour la droite, au contraire, elles sont naturelles, et il n'est pas souhaitable d'espérer leur suppression, car elles sont essentielles à la construction du social. L'acceptation ou non de ce « principe de rectification » dessinerait alors une ligne de partage des eaux entre la « psyché » de gauche et la « psyché » de droite, entre deux dimensions de l'homme. Se profilerait ici l'hypothèse disputée du prométhéisme, c'est-à-dire une conception de la nature humaine qui pose le moi dominateur face à l'ordre présumé naturel des choses.

Auteur: Michel HASTINGS