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EMPIRE

La notion d'empire est plurivoque. Son origine latine, imperium (du verbe imperare, « commander »), renvoie à la faculté de commander, ainsi qu'à l'autorité suprême qui en est l'exercice. Dans ses acceptions politiques ultérieures, le mot a désigné tant une forme spécifique de gouvernement – un régime dans lequel le chef de l'État est un empereur – qu'un ensemble d'États, de nations ou de territoires (provinces), soumis à l'autorité d'un État central, indépendamment de la forme spécifique de son gouvernement.

Le modèle romain

Jules César fut proclamé imperator par ses soldats alors qu'il était préteur de l'Espagne, le titre désignant alors le général victorieux qu'il était. Parvenu au pouvoir suprême, César le conserva dans le contexte d'une République romaine évoluant vers la dictature à vie. Le titre comme l'appellation « César » furent repris par Octave avant que celui-ci ne se fasse décerner, en l'an 27 avant notre ère, le surnom d'Auguste (augustus, « sacré »), complétant ainsi la triade des surnoms des empereurs romains après lui. L'imperium proconsulaire d'Octave ayant été étendu par la suite à l'ensemble des territoires sous autorité romaine, jusque et y compris Rome elle-même, l'Imperator Caesar Augustus inaugura ce qu'il convient d'appeler Empire romain, au sens du régime politique, sans pour autant que celui-ci eût jamais été proclamé en tant que tel. Toutefois, l'Empire romain (Imperium Romanum ou Imperium Romanorum, « empire des Romains »), au sens du vaste domaine méditerranéen régi par Rome, se rapporte à toutes les phases de son histoire, indépendamment de la diversité des formes du gouvernement central.

C'est cette dernière acception qui est la plus usitée aujourd'hui. Il ne reste d'empire dans le monde, au sens du régime politique, que le Japon, régime impérial multiséculaire dans lequel le pouvoir de l'empereur a souvent été fortement réduit, et qui est devenu, après la Seconde Guerre mondiale, une monarchie constitutionnelle, dans laquelle l'empereur n'a pas plus de prérogatives que les divers monarques des royaumes européens. C'est dire que la dénomination d'« empire » est largement dépouillée de son contenu dans cet ultime cas d'État impérial. En revanche, la notion d'empire au sens de la domination d'un État sur un ensemble d'États et /ou de territoires connaît une vogue remarquable depuis quelques années.

À l'origine de l'expression, sans être, beaucoup s'en faut, sa première illustration, l'Empire romain en reste le paradigme majeur. Or l'hégémonie romaine se distingue d'autres dominations par la façon dont elle a su combiner la force avec l'habileté politique pour obtenir le consentement de ses administrés et de ses alliés subalternes. Loué par des auteurs aussi antithétiques que saint Augustin (La Cité de Dieu, achevé vers 426) ou Machiavel (Discours sur la première décade de Tite-Live, achevés en 1520), l'Empire romain de la période glorieuse a été érigé en modèle de virtuosité politique.

Machiavel distingue deux sortes d'empires, deux méthodes par lesquelles un État peut ériger un domaine impérial. L'une consiste à assujettir les nations vaincues : c'est la méthode suivie par Athènes et Sparte, « méthode parfaitement inutile, comme l'événement l'a bien prouvé pour ces deux républiques, qui ne périrent que pour avoir fait des conquêtes qu'elles ne pouvaient conserver ». Car, ajoute Machiavel, « vouloir gouverner par la force des villes conquises, surtout celles accoutumées à vivre libres, est un projet aussi difficile que dangereux ; et vous ne parviendrez jamais à vous en faire obéir, à moins de vous faire aider par des associés, et d'accroître considérablement votre population ».

L'autre méthode, celle que suivirent les Romains pour agrandir leur empire – poursuit Machiavel, qui en fait un éloge appuyé –, a consisté à transformer les populations des royaumes vaincus en sujets romains, et à « s'associer d'autres États, mais en se réservant le droit de souveraineté, le siège de l'empire, et la gloire de tout ce qui se fait en commun ». Rome parvint ainsi au plus haut degré de puissance. « Tous les associés qu'elle s'était donnés en Italie et qui, sous beaucoup de rapports, vivaient dans une espèce d'égalité avec elle, sauf qu'elle s'était réservé le siège de l'empire et la conduite des entreprises, allaient sans s'en apercevoir prodiguer et leurs fatigues et leur sang pour se mettre eux-mêmes sous le joug. »

Les États-Unis : un nouvel empire ?

À cette distinction classique s'ajoute celle qu'énonce Raymond Aron (République impériale : les États-Unis dans le monde, 1973) entre « empire formel » et « empire informel ». Aron cite le cas d'Athènes qui, dans l'Antiquité, « avait progressivement transformé l'alliance des Cités indépendantes, dont elle avait pris la tête pour résister à l'Empire perse, en un quasi-empire ou tout au moins un système d'inégalité », fondé sur le prélèvement de tributs. « Ce dernier exemple, ajoute Aron, illustre l'oscillation entre le sens rigoureux d'Empire romain et le sens atténué (empire athénien), la diversité des empires ou quasi-empires selon la modalité du pouvoir suprême, formel ou informel, inconditionnel ou conditionnel ; tantôt le souverain s'affirme ouvertement, tantôt il se dissimule sous une formule idéologique ou juridique de sens contraire (souveraine égalité des États selon la formule de la Charte des Nations unies). » L'Empire romain, en réalité, combinait les deux modalités, empire formel et informel tout à la fois.

Une tentative récente de théorisation du « concept d'empire », adapté à l'époque de la « mondialisation », pousse l'informalité à son comble : ni frontières, ni limites, ni nouvelle Rome, mais la totalité de l'espace en un « Empire » déterritorialisé, dans lequel les États-Unis, principale puissance mondiale, n'occupent qu'une position privilégiée (Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, 2000). L'évolution de la politique extérieure des États-Unis, depuis le 11 septembre 2001 en particulier, a plutôt accrédité l'hypothèse contraire d'une tendance de l'hégémonie américaine à se muer d'un empire informel en empire formel, à l'instar de l'hégémonie britannique à la fin de l'ère victorienne (Niall Ferguson, Empire : The Rise and Demise of the British World Order and the Lessons for Global Power, 2002).

La résurgence d'un discours ouvertement et explicitement « impérialiste » au sujet du rôle des États-Unis dans le monde, similaire au discours de « l'impérialisme » de la fin du xixe siècle, qui justifiait l'expansion des empires coloniaux au nom de la « mission civilisatrice » de l'Europe, a semblé confirmer cette tendance. De même, l'évolution de la politique mondiale redonne vigueur à certains aspects de l'analyse classique du libéral John Hobson (Imperialism : A Study, 1902) selon laquelle l'impérialisme et son corollaire le militarisme sont fondamentalement mus par les intérêts des monopoles capitalistes visant à la domination du marché mondial. Le propos de Hobson retrouve ainsi une résonance actuelle : « Soutenir qu'un État impérial soumettant d'autres peuples et leurs territoires le fait dans le but de rendre à ceux qu'il a conquis des services égaux à ceux qu'il en retire est manifestement faux : il n'a ni l'intention de rendre des services équivalents, ni la capacité de le faire, et prétendre que de tels bénéfices apportés aux gouvernés constituent un mobile ou un résultat de l'Impérialisme implique une fausseté morale et intellectuelle si grave qu'elle représente en soi un nouveau péril pour toute nation qui entretient une idée aussi fausse de la nature de sa conduite. »

Auteur: Gilbert ACHCAR
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