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Définition de : ÉNONCÉ, linguistique

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ÉNONCÉ, linguistique En linguistique, un énoncé peut être défini comme une séquence orale ou écrite résultant d'un acte d'énonciation, c'est-à-dire produite par un sujet énonciateur dans une situation donnée. En français, la phrase minimale comporte nécessairement au moins un sujet et un verbe conjugué. En revanche, l'énoncé minimal peut être constitué d'un seul élément, de nature quelconque : des séquences comme « Bonjour ! », « Allô ? » ou « Zut ! » constituent des énoncés, mais pas des phrases. Des énoncés comme « Moi, partir ? », « Quel désastre ! », « Voir Venise et mourir », ou encore « Là, il va, je ne sais pas, moi, mais sûrement, enfin comment dire ? sûrement réagir, oui, c'est ça, réagir », ne sont pas descriptibles en termes de construction syntaxique canonique de phrases. L'énoncé peut apparaître, tantôt comme une phrase incomplète ou tronquée (« Moi ? jamais ! »), tantôt comme une phrase en quelque sorte « surchargée et bégayante » (« Ma sœur, elle, son concours, c'est pour bientôt »). Si la structure de l'énoncé se différencie souvent de celle de la phrase, c'est parce qu'il s'agit de réalités linguistiques relevant de niveaux différents du point de vue théorique. La phrase se définit en termes de schémas syntaxiques entre unités lexicales, interprétables sur le plan sémantique ; c'est « donc une unité linguistique abstraite, susceptible d'être réalisée dans une infinité de situations différentes.
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ÉNONCÉ, linguistique

En linguistique, un énoncé peut être défini comme une séquence orale ou écrite résultant d'un acte d'énonciation, c'est-à-dire produite par un sujet énonciateur dans une situation donnée. En français, la phrase minimale comporte nécessairement au moins un sujet et un verbe conjugué. En revanche, l'énoncé minimal peut être constitué d'un seul élément, de nature quelconque : des séquences comme « Bonjour ! », « Allô ? » ou « Zut ! » constituent des énoncés, mais pas des phrases. Des énoncés comme « Moi, partir ? », « Quel désastre ! », « Voir Venise et mourir », ou encore « Là, il va, je ne sais pas, moi, mais sûrement, enfin comment dire ? sûrement réagir, oui, c'est ça, réagir », ne sont pas descriptibles en termes de construction syntaxique canonique de phrases. L'énoncé peut apparaître, tantôt comme une phrase incomplète ou tronquée (« Moi ? jamais ! »), tantôt comme une phrase en quelque sorte « surchargée et bégayante » (« Ma sœur, elle, son concours, c'est pour bientôt »).

Si la structure de l'énoncé se différencie souvent de celle de la phrase, c'est parce qu'il s'agit de réalités linguistiques relevant de niveaux différents du point de vue théorique. La phrase se définit en termes de schémas syntaxiques entre unités lexicales, interprétables sur le plan sémantique ; c'est « donc une unité linguistique abstraite, susceptible d'être réalisée dans une infinité de situations différentes. En revanche l'énoncé, produit d'un acte d'énonciation particulier, « actualise » une phrase, ou des éléments de phrase dans une situation déterminée. Pour certains auteurs, la distinction entre phrase et énoncé se rattache à la distinction entre la « langue » et la « parole ». Pour d'autres, elle participerait, sur le plan du sens, de l'opposition entre la « sémantique » et la « pragmatique » : la sémantique de la phrase donnerait en quelque sorte des instructions à l'interlocuteur pour construire le sens de l'énoncé, en référence au contexte discursif et à la situation d'énonciation.

Au xxe siècle, des auteurs aussi divers que Roman Jakobson, Charles Bally, Émile Benveniste ou Antoine Culioli ont montré que la spécificité de l'énoncé est de comporter nécessairement un certain nombre de termes qui renvoient à l'énonciation elle-même, en tant que condition de production de l'énoncé. Ce sont en premier lieu les « indiciels » (ou « embrayeurs ») comme les pronoms personnels (« je » et « tu », qui désignent les deux interlocuteurs de l'acte d'énonciation, qui assument respectivement les rôles de locuteur et d'allocutaire) et les possessifs (« mon », « ton », « nos », qui mettent en relation des objets avec ces deux protagonistes). Ce sont, plus généralement, les « déictiques » (« ici », « maintenant », qui renvoient au lieu et au moment de l'énonciation). Ce sont aussi les temps verbaux (le présent, qui désigne une époque comme étant celle de l'énonciation). À partir de ces « repères », c'est de proche en proche l'ensemble des valeurs personnelles, spatiales et temporelles de l'énoncé qui se trouvent construites. De même, l'énoncé comporte des termes qui permettent au locuteur de prendre position par rapport à son contenu : modalités (assertives, interrogatives, exclamatives, appréciatives), adverbes d'énonciation (« heureusement », « hélas »...), marques de discours rapporté avec lequel le locuteur prend plus ou moins ses distances (verbes de parole ou verbes dits « d'attitude propositionnelle », guillemets, marques de discours indirect...). Tout énoncé comporte donc, d'une part, un contenu représentatif (le « dictum ») et, d'autre part, une attitude prise par l'énonciateur à l'égard de ce contenu (le « modus »).

L'énonciation est la « mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation », selon la définition d'Émile Benveniste (Problèmes de linguistique générale II, 1974). Or les conditions de cette mise en fonctionnement sont en quelque sorte inscrites dans le système même de la langue, à travers l'« appareil formel de l'énonciation ». Bien loin d'être un code neutre et objectif, la langue contient des indices permettant de construire les valeurs référentielles, c'est-à-dire un rapport au monde. Dans cette perspective, une véritable théorie linguistique des opérations énonciatives a été développée par Antoine Culioli (Pour une linguistique de l'énonciation, 1991 et 1999).

Au sein d'un contexte linguistique plus large, qu'il s'agisse d'un discours suivi ou d'un échange conversationnel, les énoncés s'enchaînent les uns aux autres, selon certaines règles qui permettent d'assurer à la fois leur cohésion et la cohérence du tout, en particulier grâce à des éléments qui reprennent un terme d'un énoncé précédent (ce sont les « anaphores ») ou qui annoncent un terme d'un énoncé ultérieur (ce sont les « cataphores »). Ces éléments sont très souvent les mêmes que ceux qui assurent l'ancrage par rapport à la situation d'énonciation (pronoms personnels, démonstratifs, temps...).

L'enchaînement contextuel des énoncés se marque également dans la structure même des énoncés. La perspective est ici celle de la « structure communicative » étudiée par les linguistes du cercle de Prague dès la première moitié du xxe siècle, et qui connaît actuellement d'importants développements. On distingue ainsi, au sein de chaque énoncé, ce qui relève du « thème » (ou « topique ») et ce qui relève du « rhème » (ou « propos », ou encore « commentaire »), c'est-à-dire respectivement ce dont on parle et ce qu'on en dit. Le thème correspond à un élément déjà introduit dans le contexte antérieur et, à ce titre, connu de l'interlocuteur ; le rhème, au contraire, constitue l'élément d'information nouveau introduit à propos du thème, dans l'énoncé considéré. À mesure que le discours se déroule, le rhème d'un énoncé peut à son tour devenir le thème de l'énoncé suivant : « Mon frère (= thème) a un chat (= rhème) ; ce chat (= thème) est gris (= rhème) ».

Les théories de l'énonciation et les théories de la structure communicative ont par ailleurs été relayées par des approches logiques de l'énoncé ; d'inspiration anglo-saxonne, ces approches ont alimenté le courant dit de pragmatique linguistique. Outre l'étude de la « référence » (en tant que distincte du « sens ») et celle des actes de langage (en particulier des énoncés « constatifs » par opposition aux énoncés « performatifs »), ce courant s'est également intéressé à la dimension des significations implicites. Dans cette perspective, on est conduit à distinguer dans un énoncé entre ce qui est « posé » et ce qui est « présupposé » (Oswald Ducrot, Dire et ne pas dire, 1972). Ainsi l'énoncé « Mon frère continue à fumer » livre plusieurs informations de statut différent : il indique d'une part, sur le mode « présupposé », que j'ai un frère et qu'il fumait déjà dans le passé, et d'autre part, sur le mode « posé », qu'il fume dans le présent. Si les informations présupposées sont présentées comme allant de soi ou déjà connues – et donc indiscutables –, en revanche les informations posées sont données comme nouvelles et pouvant donc éventuellement être remises en question par l'interlocuteur. La dimension de l'implicite concerne non seulement l'opposition entre le posé et le présupposé, mais aussi le sous-entendu (Catherine Kerbrat-Orecchioni, L'Implicite, 1986).

Auteur: Catherine FUCHS