Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Définition de : ETHNOCENTRISME

De
5 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis ETHNOCENTRISME Avec la notion d'ethnocentrisme, les chercheurs (anthropologues, sociologues et historiens) sont d'emblée confrontés à une catégorie équivoque aux contours flous dans la mesure où elle contient une forte charge normative et affective. En effet, l'ethnocentrisme est un jugement ou une attitude qui consiste à dévaloriser ou méconnaître, avant toute enquête analytique, les comportements ou les valeurs des cultures étrangères à celui qui émet le jugement. Cette logique axiologique procède assurément d'un autocentrisme, puisque les autres sont jugés à l'aune de sa propre culture, soit ordinaire ou spontanée, soit reconstruite artificiellement pour les besoins de la cause. Cette notion fut employée pour la première fois par William Graham Sumner dans Folkways (1906) pour décrire un point de vue à la fois différentialiste (« je ne veux pas être assimilé aux autres ») et sociocentrique (« les autres sociétés ou cultures ne produisent du sens qu'en fonction du sens que ma société ou ma culture produit »). Un monde « pour soi » Cependant, les choses sont loin d'être aussi simples dans la mesure où le jugement ethnocentrique pourrait fort bien s'accompagner de tolérance envers les autres, fondée sur le respect et le droit à l'égalité avec la culture de l'observateur. En revanche, l'ethnocentrisme est en général condamné lorsque l'intolérance l'emporte dans l'exercice comparatif.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

ETHNOCENTRISME

Avec la notion d'ethnocentrisme, les chercheurs (anthropologues, sociologues et historiens) sont d'emblée confrontés à une catégorie équivoque aux contours flous dans la mesure où elle contient une forte charge normative et affective. En effet, l'ethnocentrisme est un jugement ou une attitude qui consiste à dévaloriser ou méconnaître, avant toute enquête analytique, les comportements ou les valeurs des cultures étrangères à celui qui émet le jugement. Cette logique axiologique procède assurément d'un autocentrisme, puisque les autres sont jugés à l'aune de sa propre culture, soit ordinaire ou spontanée, soit reconstruite artificiellement pour les besoins de la cause. Cette notion fut employée pour la première fois par William Graham Sumner dans Folkways (1906) pour décrire un point de vue à la fois différentialiste (« je ne veux pas être assimilé aux autres ») et sociocentrique (« les autres sociétés ou cultures ne produisent du sens qu'en fonction du sens que ma société ou ma culture produit »).

Un monde « pour soi »

Cependant, les choses sont loin d'être aussi simples dans la mesure où le jugement ethnocentrique pourrait fort bien s'accompagner de tolérance envers les autres, fondée sur le respect et le droit à l'égalité avec la culture de l'observateur. En revanche, l'ethnocentrisme est en général condamné lorsque l'intolérance l'emporte dans l'exercice comparatif. Dans le premier cas, le jugement ethnocentrique conduit immanquablement au relativisme culturel. Dans le second, à une forme imposée d'universalisme. Enfin, cette catégorie peut aussi déboucher sur un paradoxe, et non des moindres, si l'ethnocentrisme se retourne contre le groupe auquel appartient celui qui le produit : apparaît un phénomène d'autodévalorisation par effet pervers d'autocentrisme, l'observateur se dénigrant pour échapper à l'autoglorification. Ce fut, par exemple, un comportement relativement courant chez certains voyageurs et ethnologues découvrant le Nouveau Monde.

Les chercheurs se sont employés à repérer les raisons d'une telle pratique. La plupart du temps, ils conclurent tous de la même façon : l'ethnocentrisme serait un cas typique de stéréotype ou de préjugé. Dans tous les cas, la réalité à laquelle l'observateur a affaire aurait été au préalable tronquée, falsifiée, simplifiée ou réduite à des éléments saillants ou prégnants qui nourrissent ou favorisent les intérêts de sa culture, ou de son savoir s'il s'agit d'un anthropologue. À cela s'ajoute l'opération logique qui consiste à généraliser un trait aperçu chez un membre d'une collectivité à la totalité de celle-ci.

Le trait, la caricature, l'espèce, la racialisation, la naturalisation ou l'essentialisation sont les instruments caractéristiques de cette manière de percevoir, de classer ce qui est perçu et enfin de juger ce qui est perçu et classé. On rechercherait plutôt la stabilité que l'instabilité, l'ordre que le confus, la hiérarchie que l'égalité, la binarité (eux /nous) que la polyvalence. Telle est, en particulier, la leçon de la psychologie cognitive. C'est sans doute la raison pour laquelle le jugement ethnocentrique apparaît comme autocontradictoire : dans le même temps qu'il rejette ceux qui ne se conforment pas aux normes de la culture à laquelle il ressortit, il a besoin de ces derniers pour se positionner et se créer une identité. C'est l'ambivalence par rapport à l'altérité qui constitue sans conteste la marque la plus typique de l'ethnocentrisme.

Dès lors que l'on compare, comment s'y prendre pour éviter le piège de l'ethnocentrisme, lorsqu'il s'avère très difficile de construire un étalon qui permettrait de tout mesurer à l'aune d'une moyenne objective et acceptée par tous ? L'ethnocentrisme n'appartient-il pas, organiquement parlant, à la culture elle-même, dès l'instant où toute culture, quelle qu'elle soit, est fabriquée avant tout par des valeurs, à savoir des appréciations et des dépréciations ?

Des universels singuliers

La question de l'ethnocentrisme revient au fond à celle de notre inclination à considérer notre monde comme s'il était universel. Ce qui implique, comme on vient de le voir, que cet universel doive être perçu comme un « pour soi » et non pas comme un « en soi ». Pour le dire autrement, il existe autant d'universels qu'il y a de cultures ou de civilisations, puisque non seulement chacun d'eux émane d'un particulier, mais, de surcroît, ne se trouve jamais rempli complètement. C'est l'incomplétude de l'universalité qui permet à la fois la pratique de l'ethnocentrisme et sa récusation. Ne serait-il pas plutôt souhaitable, au lieu de lutter, avec un acharnement qui n'a d'égal que sa naïveté, contre toute forme d'ethnocentrisme, d'admettre la grande distance qui distingue et sépare les cultures et qui autorise précisément des jugements d'autant plus avisés qu'ils seront plus attentifs à l'accommodation de l'œil et de l'esprit ? Une telle option satisferait alors à l'exigence légitime d'une espèce de relativité – et non d'un relativisme – ou encore d'un multilatéralisme, comme Maurice Merleau-Ponty, voici près d'un demi-siècle, l'avait suggéré dans ses derniers cours, faisant ainsi fond sur cette raison « réfléchissante » qu'Emmanuel Kant avait érigée en instrument privilégié à la fois pour comparer d'autres cultures entre elles et pour faire un retour critique et réflexif sur les bases culturelles de la tradition anthropologique.

Néanmoins, et à un niveau plus épistémologique, n'est-ce pas la catégorie même de trait qui, faute d'avoir été suffisamment mise au jour, entrave une analyse rigoureuse de l'ethnocentrisme ?

John Stuart Mill avait déjà fait remarquer qu'aucun sous-ensemble de traits ne peut venir à bout de la liste des identifiants partagés par les membres d'une même espèce ou d'une même classe. En d'autres termes, il est impossible de reconnaître l'identité d'une classe à la totalité exhaustive de ses traits. On peut fort bien appartenir à une classe et ne pas partager la totalité de ses traits. Mill en déduit qu'aucun trait ne peut être considéré, en dernière instance, comme déterminant une définition d'appartenance. Cette analyse fut par la suite reprise par le second Ludwig Wittgenstein qui substitua l'« air et la ressemblance de famille » au trait, comme instrument opératoire devant servir à définir l'appartenance et l'identité.

Telle est sans doute l'arme la plus redoutable contre toute forme d'ethnocentrisme qui demeure, en dépit de toutes les précautions, une catégorie piège dans la mesure où tout jugement en est frappé au moment même où il prétend s'en déprendre.

Il incombe à l'anthropologie de demain de relever le redoutable défi d'un comparatisme rendu plus rigoureux par une meilleure utilisation de la commensurabilité en faisant le pari, certes risqué, que le meilleur moyen de comprendre les autres est encore de les décrire, et non pas de les juger, et, ce faisant, de se contenter de mesurer la distance qui nous sépare d'eux.

Auteur: Francis AFFERGAN