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Définition de : ÉVÉNEMENT, philosophie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ÉVÉNEMENT, philosophie Le monde de la vie ne se laisse pas décomposer en faits et états de choses ; il se présente à nous comme une suite ininterrompue d'événements, arrivant à un moment donné et en un lieu déterminé, apportant du neuf qui nous affecte par son effet de surprise positif ou négatif. Un tel effet de surprise lance un défi à la pensée soucieuse de loi et d'ordre, qui semble confrontée à un hasard incontrôlable. La pensée mythique a ainsi développé un savoir relatif aux événements en les arrachant au hasard aveugle, pour les rattacher aux événements primordiaux qui se sont déroulés à l'origine des temps, dans le monde des dieux ou des ancêtres. Dans cette optique, il ne saurait y avoir de nouveauté radicale, tout ce qui arrive n'étant que la répétition d'un événement originel. Cela ne veut pas dire que, dans les sociétés primitives, tous les événements soient prévisibles et qu'il n'y ait rien de « surprenant ». Pour l'homme archaïque aussi, certains événements créent un désordre dont il faut limiter l'effet. En ce sens, l'intelligence divinatoire (Jean-Pierre Vernant) et la sagesse oraculaire, qui permettent de déterminer l'opportunité ou l'inopportunité de certaines actions, ne sont pas seulement l'autre de la raison scientifique. Comme le montre l'exemple du Yi King en Chine, la divination peut également frayer la voie à la philosophie.
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ÉVÉNEMENT, philosophie

Le monde de la vie ne se laisse pas décomposer en faits et états de choses ; il se présente à nous comme une suite ininterrompue d'événements, arrivant à un moment donné et en un lieu déterminé, apportant du neuf qui nous affecte par son effet de surprise positif ou négatif. Un tel effet de surprise lance un défi à la pensée soucieuse de loi et d'ordre, qui semble confrontée à un hasard incontrôlable.

La pensée mythique a ainsi développé un savoir relatif aux événements en les arrachant au hasard aveugle, pour les rattacher aux événements primordiaux qui se sont déroulés à l'origine des temps, dans le monde des dieux ou des ancêtres. Dans cette optique, il ne saurait y avoir de nouveauté radicale, tout ce qui arrive n'étant que la répétition d'un événement originel. Cela ne veut pas dire que, dans les sociétés primitives, tous les événements soient prévisibles et qu'il n'y ait rien de « surprenant ». Pour l'homme archaïque aussi, certains événements créent un désordre dont il faut limiter l'effet. En ce sens, l'intelligence divinatoire (Jean-Pierre Vernant) et la sagesse oraculaire, qui permettent de déterminer l'opportunité ou l'inopportunité de certaines actions, ne sont pas seulement l'autre de la raison scientifique. Comme le montre l'exemple du Yi King en Chine, la divination peut également frayer la voie à la philosophie.

Penser le singulier et la succession

Dès l'origine, le discours philosophique sur la réalité recourt aux puissances contrastées du nom et du verbe. Si on se place dans la première optique, que la pensée occidentale tend toujours à privilégier, le monde se compose de substances et d'accidents, de choses et d'états de choses constituant des faits. Dans une ontologie substantialiste, l'événement représente l'accidentel, ce dont il ne peut pas y avoir de science au sens strict. Comme le soulignent les stoïciens, il est plus facile de dire que l'arbre est vert que de dire qu'il verdoie, de parler de la nature que de l'éclosion, qui est la signification originelle du terme phusis.

Envisagé dans la seconde optique, le monde est la trame des événements et de leurs constellations, déterminant des situations favorables ou défavorables. Dès l'Antiquité grecque s'est constitué un discours relatif aux événements. C'est celui de l'historien qui, au début, se cantonne dans le rôle du chroniqueur et du conteur qui raconte les faits marquants du passé, et qui cherche à les comprendre, en cernant les connexions causales qui sous-tendent leur succession. Dans cette conception, qui fait la part belle à l'intelligence narrative (selon l'expression de Paul Ricœur) – terme aussi nouveau que celui d'intelligence divinatoire sous la plume des anthropologues récents –, les événements se caractérisent par leur singularité. Ce qui est arrivé une fois ne se répétera jamais.

L'histoire événementielle conçue sur ce modèle tend à privilégier les grands événements qui ont changé la face du monde, et prête peu d'attention aux conjonctures et aux structures économiques ou symboliques qui s'inscrivent dans la longue durée. Envisagé dans cette optique, l'événement épisodique est « l'écume de l'histoire » (Fernand Braudel), renvoyant au temps court, plus au moins dramatique, des situations de crise.

Ce n'est qu'à partir du xixe siècle que la notion reçoit une attention plus forte de la part des philosophes, sous l'influence de plusieurs facteurs. Le premier est lié au développement de la science moderne, au cours duquel le concept de fonction, qui permet d'analyser le réel en termes de processus, se substitue de plus en plus au concept de substance. À cela s'ajoute l'émergence de la conscience historique et la naissance d'une philosophie de l'histoire avant tout préoccupée par le problème de l'évolution et la question du sens ultime de l'histoire.

On ne saurait non plus oublier la contribution de la philosophie du langage à une pensée de l'événement et de l'événementiel. La réalité du langage n'est pas seulement constituée par une suite d'énoncés ; elle vit de l'acte d'énonciation : ici, l'événement se transforme en « avènement » d'un sens inédit, comme l'atteste l'invention incessante de métaphores vives.

Ce qui vaut de l'énonciation en général vaut plus particulièrement pour l'agir humain, qui ne cesse de transformer le donné. Pour Emmanuel Kant (1724-1804), toute initiative ressemble à la naissance d'un monde nouveau. Le xxe siècle se caractérise par le renouveau de la philosophie pratique qui ne saurait éluder une analyse approfondie sur le langage de l'agir, analyse dont Donald Davidson (Actions et événements, 1988) présente un exemple particulièrement remarquable en montrant en quoi l'événement doit être compris comme une action provoquée par des raisons. Dans la sphère de la philosophie pratique, le concept d'événement recoupe celui d'initiative. Débuter et commencer ne reviennent pas au même, pas plus que finir et achever. Dans Temps et récit I-III (1980-1983), Paul Ricœur montre comment la mise en intrigue narrative permet de mieux comprendre la possibilité d'un discours qui articule événements, circonstances, décisions et motivations pour en faire une unité de sens. L'intérêt de cette analyse est qu'elle jette un pont entre les récits historiques et les récits de fiction, dont les visées s'éclairent réciproquement.

L'événement contre la métaphysique

Dans cette redécouverte de la notion d'événement, la phénoménologie contemporaine n'est pas en reste. Ce qui retient l'attention des phénoménologues, ce ne sont pas les événements anonymes de la nature ou de l'histoire, attestant que quelque chose s'est passé. Le propre de certains événements est qu'ils rendent possible une scansion particulière du temps chronologique. Tout n'est pas également mémorable. C'est en référence à des événements fondateurs que nous nous orientons dans le temps.

Mais on aurait tort de confiner la notion d'événement dans la sphère de la philosophie pratique et de la philosophie de l'histoire ; tôt ou tard, elle implique une révision de l'idée de l'être. À cet égard, Martin Heidegger (1889-1976) a accompli une percée décisive, et d'abord en montrant comment l'historicité est constitutive de l'être-au-monde humain. S'étirant entre deux événements également insaisissables, la naissance et la mort, l'existence finie se comprend comme advenant à elle-même. La même thèse se radicalise encore à partir du milieu des années 1930, avec la tentative de penser l'être directement à partir de lui-même, en sa vérité propre. La notion d'Ereignis (« Avènement », ou « Appropriement ») devient chez lui le signifiant clé d'une pensée qui tourne le dos à la métaphysique, assimilée à « l'onto-théo-logie », pour laquelle la signification fondamentale de l'être était la « présence constante ». Penser l'être dans l'horizon de la temporalité originaire, c'est le penser comme Ereignis.

Si la sortie heideggérienne de la métaphysique a pu susciter un certain nombre de critiques, celles-ci n'en ont pas moins cherché, chacune à sa manière, à dépasser l'horizon d'une « métaphysique de la présence », ce qui les oblige à thématiser à neuf la question de l'événement. C'est ainsi qu'Alain Badiou (L'Être et l'événement, 1988) explore la possibilité d'une pensée de l'événement sur la base des mathématiques ensemblistes de Georg Cantor et Paul Joseph Cohen. À l'arrière-plan de cette tentative se tient la question leibnizienne des indiscernables. À travers la notion d'événement, il s'agit d'atteindre une pensée générique, incommensurable au savoir.

Dans les travaux récents des phénoménologues français, la notion d'événement connaît un regain d'intérêt. Pour Jean-Luc Marion (Étant donné, 1997), l'événement proprement dit se caractérise par les trois notes de l'irrépétable, de l'excédent, et du possible, qui l'arrachent au régime étiologique de l'explication causale. « Penser l'événement avant toute chose » : c'est sous l'égide de cette formule que Claude Romano (L'Événement et le monde, 1998 ; L'Événement et le temps, 1999) s'efforce de cerner la phénoménalité propre de l'événement au nom d'une « herméneutique événementiale » qui ne se contente pas de distinguer entre « faits intramondains » et « événements ». Tout événement véritable nous fait entrer dans un monde nouveau. Les phénomènes du deuil, du traumatisme, de la rencontre interhumaine, de la mémoire, de la naissance sont des champs de vérification phénoménologique particulièrement féconds pour une telle « herméneutique événementiale », qui engage une compréhension nouvelle du monde, du temps, du sujet et de l'expérience.

Auteur: Jean GREISCH