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Définition de : EXISTENCE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis EXISTENCE Parce que nous sentons et éprouvons que nous sommes vivants, nous avons déjà une vague idée de ce qu'exister veut dire. La difficulté est d'élever cette compréhension vague au concept. C'est seulement au milieu du e xix siècle que le terme d'existence a donné naissance à un courant philosophique désigné comme « philosophie de l'existence » ou « existentialisme », appellations qu'il importe de ne pas confondre. Le concept prend d'abord forme dans un contexte dominé par les notions d'être et d'essence, occultant pour longtemps la signification la plus originelle du verbe existere, qui désigne littéralement la « sortie » et, employé au figuré, la manifestation ou la parution. « Je pense, je suis » Dès les origines de la philosophie, l'interrogation sur l'être se laisse guider par deux questions fondamentales : x existe-t-il ? et qu'est-ce que x ? La première vise le fait d'être, la seconde vise la nature ou l'essence, qui décide également de l'intelligibilité intrinsèque de toute chose. Sous l'influence de Platon, la métaphysique naissante se focalise sur l'essence (ousia) qui peut faire l'objet d'un savoir. Dans ce cadre conceptuel, l'existence ne se comprend qu'en référence à l'essence dont elle se distingue. Au Moyen Âge, cette thèse trouve son expression théorique dans la distinction de l'essence et de l'existence, initiée par Avicenne (980-1037). L'existence s'ajoute accidentellement à l'essence.
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EXISTENCE

Parce que nous sentons et éprouvons que nous sommes vivants, nous avons déjà une vague idée de ce qu'exister veut dire. La difficulté est d'élever cette compréhension vague au concept. C'est seulement au milieu du xixe siècle que le terme d'existence a donné naissance à un courant philosophique désigné comme « philosophie de l'existence » ou « existentialisme », appellations qu'il importe de ne pas confondre. Le concept prend d'abord forme dans un contexte dominé par les notions d'être et d'essence, occultant pour longtemps la signification la plus originelle du verbe existere, qui désigne littéralement la « sortie » et, employé au figuré, la manifestation ou la parution.

« Je pense, je suis »

Dès les origines de la philosophie, l'interrogation sur l'être se laisse guider par deux questions fondamentales : x existe-t-il ? et qu'est-ce que x ? La première vise le fait d'être, la seconde vise la nature ou l'essence, qui décide également de l'intelligibilité intrinsèque de toute chose. Sous l'influence de Platon, la métaphysique naissante se focalise sur l'essence (ousia) qui peut faire l'objet d'un savoir. Dans ce cadre conceptuel, l'existence ne se comprend qu'en référence à l'essence dont elle se distingue.

Au Moyen Âge, cette thèse trouve son expression théorique dans la distinction de l'essence et de l'existence, initiée par Avicenne (980-1037). L'existence s'ajoute accidentellement à l'essence. Contre cette conception, où Dieu n'a pas d'essence, Thomas d'Aquin (1224 ou 1225-1274) soutient qu'en Dieu, à la différence de la créature, l'essence et l'existence ne font qu'un. Partout ailleurs, l'existence est l'autre de l'essence. Longtemps, les preuves de l'existence de Dieu furent le lieu principal où s'élaborait la compréhension métaphysique de l'existence. Il fallut attendre Emmanuel Kant et sa Critique de la raison pure (1781) pour voir se développer la thèse d'après laquelle l'existence est un simple prédicat logique et non un prédicat réel. Le jugement d'existence n'ajoute rien à la détermination d'un objet, mais il indique seulement une valeur positionnelle. Ce qui définit l'existence, c'est son irréductibilité au concept.

Réfractaire à la rationalité conceptuelle, l'existence est-elle pour autant impensable ? La philosophie moderne a tenté de résoudre ce problème. Dans la deuxième Méditation métaphysique (1641) de René Descartes, le cogito signale la certitude qu'il a de son existence par le cri primal : « je suis, j'existe ». En conjuguant les deux verbes à la première personne, Descartes donne une orientation nouvelle à l'idée d'existence.

À sa suite, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et Friedrich Heinrich Jacobi (1743-1819) demandent à la sensibilité de nous procurer ce que la raison nous refuse : la certitude de notre propre existence et, si possible, celle de Dieu. Pour celui qui accepte l'axiome rousseauiste d'après lequel « exister pour nous, c'est sentir » (L'Émile, 1762), l'existence va de pair avec un sentiment originaire, celui de la pure jouissance de soi. C'est une expérience semblable qu'allègue Jacobi contre les partisans du savoir absolu. L'existence relève d'un savoir immédiat, qu'on peut identifier avec la foi. Cette thèse se heurte à une double difficulté. Le refus de toute médiation réduit l'existence à un ineffable. Elle est ce dont on ne peut pas parler, du moins pas dans la langue de la raison philosophique. De plus, on oublie le fait que l'existence ne se comprend pas seulement dans la plénitude du bonheur, et qu'elle inclut des sentiments négatifs, comme le désespoir et l'angoisse.

Existence et éthique

La question « qui suis-je ? » en implique une autre : « comment vivre ? » Le premier penseur de l'existence est Socrate, le fondateur de l'éthique, entendue comme quête de la vie bonne, accomplie et réussie. Rapportée au souci de soi et à la nécessité d'un examen constant de sa propre vie et de celle des autres, l'existence devient une tâche éthique.

Il y a plusieurs manières de mener à bien cette tâche, comme le montre Søren Kierkegaard dans sa description des Stades sur le chemin de la vie (1845). Le penseur danois fait de la notion d'existence le levier qui lui permet de résister à la séduction de la dialectique et du système hégélien. L'existence n'est pensable qu'en dehors du système qui cherche à l'englober. Dans les Miettes philosophiques (1844), le Post-Scriptum final non scientifique (1846), le Concept d'angoisse (1844) et le Traité du désespoir (1849), il montre que l'existence suppose un certain rapport de soi à soi et à ses propres possibles. C'est ce qu'illustre la distinction des trois stades de vie. Le stade esthétique, dont la figure paradigmatique est Don Juan, est celui de la pure jouissance et des humeurs passagères. Dans le stade éthique, l'existant se choisit lui-même, à travers un projet de vie qui donne une continuité à son existence, comme le montre la figure de l'homme marié. Le troisième stade est celui de la foi religieuse, qu'illustre la figure d'Abraham, le « chevalier de la foi ». C'est par une suite de ruptures et de « sauts » qu'on passe d'un style de vie à un autre. La compréhension kierkegaardienne de l'existence tient compte de tout ce que la pensée abstraite ignore : le concret, la temporalité, l'histoire singulière, la misère que connaît l'existant du fait qu'il est une synthèse d'éternel et de temporel. Pourtant, l'existence n'est pas rebelle à la pensée, car si c'était le cas, les différentes triades de catégories qui, d'après Kierkegaard, caractérisent l'existence (l'être, la transcendance, l'existence ; le possible, le choix, l'origine ; le maintenant, la situation, l'instant) seraient dénuées de fondement.

La postérité philosophique se demandera s'il peut y avoir une authentique « philosophie de l'existence ». Ne s'agit-il pas d'une forme honteuse de ce que V. W. F. Hegel (1770-1831) appelle « conscience malheureuse », écartelée entre la conscience de sa finitude et l'impossibilité d'atteindre l'absolu auquel elle aspire ? Si Kierkegaard est un grand penseur religieux, est-il encore un philosophe ?

Philosophie de l'existence et existentialisme

Cette question est au cœur des différentes philosophies de l'existence qui se sont développées au xxe siècle. Un grand nombre de ces philosophies ne se reconnaissent pas seulement à leurs thèmes (la singularité, le choix, le paradoxe, l'angoisse, l'épreuve, l'instant, l'absurde, etc.), mais aussi à leur écriture : les pseudonymes (Kierkegaard), le journal métaphysique (Gabriel Marcel, Enrico Castelli), la poésie (Jean Wahl), le roman (Jean-Paul Sartre, Marcel Camus), le théâtre (Marcel, Sartre). Dans le vaste éventail des penseurs de l'existence, allant des théologiens (Karl Barth) et des penseurs religieux (Nicolas Berdiaev, Martin Buber, Miguel de Unamuno) aux écrivains (Georges Bataille, Maurice Blanchot), se détachent deux grandes tentatives philosophiques qui attestent l'originalité, la fécondité, mais aussi les apories du concept.

Pour Karl Jaspers (Philosophie, 1932), la philosophie se voue à une triple tâche : s'orienter dans le monde, éclairer l'existence, interpréter les chiffres de la transcendance. L'existence n'est ni définissable ni objectivement connaissable. Elle désigne l'« Originel en nous-mêmes », lequel, n'ayant affaire qu'au possible, semble n'avoir qu'une réalité purement virtuelle en comparaison du monde objectif des faits observables.

Dans Philosophies de l'existence (1938), Jaspers montre que le passage du « monde à connaître » à l'existence n'est pas un salto mortale dans l'irrationnel. L'existence est ce « saut » (Sprung) et ce « jaillissement originel » (Ursprung) lui-même. En l'accomplissant, la raison change de visage : comprendre ne signifie plus seulement s'orienter dans le monde, mais éclairer l'existence. L'éclairement philosophique de l'existence se focalise sur trois thèmes fondamentaux : la communication existentielle, l'historicité existentielle, la liberté existentielle. Les questions les plus radicales de l'existant surgissent du cœur de situations particulières. Certaines d'entre elles nous confrontent à une énigme intellectuellement insoluble et pratiquement irrévocable. Dans chacune de ces « situations-limite », le sens même de l'existence est en jeu. Devenir soi-même exige qu'on assume sa propre historicité, y compris les situations-limite que constituent la mort, la souffrance, le combat et la faute.

Même s'il refuse d'être désigné comme un philosophe de l'existence et, plus encore, comme philosophe existentialiste, la contribution de Heidegger à la description phénoménologique de l'existence ne peut être passée sous silence. Dans Être et Temps (1927), il définit le Dasein comme l'étant pour lequel il y va de son être dans son être même. Exister est la manière d'être qui se caractérise par le devancement de soi. C'est cet être hors de soi (ek-sister) que l'analytique de l'existence a pour tâche de décrire, en dégageant ses structures fondamentales que Heidegger appelle existentiaux. Elles ont leur source dans le souci et l'affection fondamentale de l'angoisse. Il importe de maintenir une différence nette entre la description existentiale et les différentes interprétations existentielles des mêmes structures. L'ambiguïté des philosophies de l'existence s'explique par leur incapacité à respecter cette différence. La philosophie de l'existence et, à plus forte raison, l'existentialisme sont des analytiques impures de l'existence, qui perdent de vue la question fondamentale entre toutes : celle du sens de l'être.

Auteur: Jean GREISCH
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