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Définition de : EXOTISME /MONDIALISATION, arts et architecture

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Article publié par Encyclopaedia Universalis EXOTISME /MONDIALISATION, arts et architecture Les notions d'« exotisme » et de « mondialisation », dans le domaine artistique, constituent en quelque sorte les deux facettes successives de l'histoire du rapport entre les arts occidentaux et les arts non occidentaux. On peut en effet qualifier d'« exotique » (du grec exotikos, « étranger »), sous l'influence du théoricien du postcolonialisme américain d'origine palestinienne Edward Saïd (L'Orientalisme : l'Orient créé par l'Occident, 1978, trad. franç., 1980), la vision qu'avaient les intellectuels européens des cultures du Maghreb, du Proche ou de L'Extrême-Orient, leur point de vue autocentré ayant conduit à déprécier ces cultures en les réduisant à des objets de curiosité. Il semble que depuis une cinquantaine d'années la décolonisation ait entraîné une évolution et des points de vue et du marché de l'art, et avec elle une réévaluation des arts extra-européens, phénomène que l'on peut qualifier de « mondialisation ». Des grandes découvertes au Mouvement moderne Le contact avec les pratiques artistiques des continents non européens, qui a e e fait suite aux grandes découvertes géographiques des xv et xvi siècles, s'est tout d'abord concrétisé par l'importation d'œuvres d'art et leur imitation. Puis il a conduit à l'appropriation de nouvelles techniques et de nouvelles matières, comme la porcelaine et la laque venues de Chine.
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EXOTISME /MONDIALISATION, arts et architecture

Les notions d'« exotisme » et de « mondialisation », dans le domaine artistique, constituent en quelque sorte les deux facettes successives de l'histoire du rapport entre les arts occidentaux et les arts non occidentaux. On peut en effet qualifier d'« exotique » (du grec exotikos, « étranger »), sous l'influence du théoricien du postcolonialisme américain d'origine palestinienne Edward Saïd (L'Orientalisme : l'Orient créé par l'Occident, 1978, trad. franç., 1980), la vision qu'avaient les intellectuels européens des cultures du Maghreb, du Proche ou de L'Extrême-Orient, leur point de vue autocentré ayant conduit à déprécier ces cultures en les réduisant à des objets de curiosité. Il semble que depuis une cinquantaine d'années la décolonisation ait entraîné une évolution et des points de vue et du marché de l'art, et avec elle une réévaluation des arts extra-européens, phénomène que l'on peut qualifier de « mondialisation ».

Des grandes découvertes au Mouvement moderne

Le contact avec les pratiques artistiques des continents non européens, qui a fait suite aux grandes découvertes géographiques des xve et xvie siècles, s'est tout d'abord concrétisé par l'importation d'œuvres d'art et leur imitation. Puis il a conduit à l'appropriation de nouvelles techniques et de nouvelles matières, comme la porcelaine et la laque venues de Chine. La fascination qu'a exercée ce pays au xviiie siècle en Europe est à l'origine du goût pour les chinoiseries que les plus grands des peintres, comme Watteau et Boucher, ont suivi. Mais surtout, elle a suscité de nouvelles modes dans l'art décoratif (telles les créations des Berain, au tournant des xviie et xviiie siècles, ou celles de Jean-Baptiste Pillement, dans la seconde moitié du xviiie), en architecture ou dans l'aménagement des jardins, suivant un phénomène d'hybridation où la culture chinoise est adoptée de façon superficielle, et adaptée aux attentes esthétiques des Européens. En effet, ces modèles étrangers sont réutilisés en Europe pour leurs qualités pittoresques, mais hors de leur contexte culturel et sensible. Un autre aspect de l'exotisme, celui du mythe du bon sauvage, qui oppose l'effet dépravant de la civilisation à la primitive pureté des sociétés non européennes, si important en littérature (Diderot, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre), a également eu des échos dans la théorie architecturale, notamment chez l'abbé Laugier (Essai sur l'architecture, 1753), qui cherche à fonder l'architecture sur la cabane originelle.

À la suite de l'expédition de Napoléon en Égypte, de la colonisation de l'Algérie et du développement de missions scientifiques en Méditerranée, le xixe siècle a surtout été marqué par l'orientalisme, comme l'a montré Christine Peltre (Les Orientalistes, 1997), suivant la voie indiquée par le peintre genevois Jean-Étienne Liotard (1702-1789), qui, après avoir vécu cinq ans en Turquie, adopte l'habit oriental et en revêt ses modèles. En peinture, avec Eugène Delacroix (1798-1863), Alexandre Decamps (1803-1860) ou Prosper Marilhat (1811-1847), le thème orientaliste rejoint la sensibilité romantique. Dans la seconde moitié du siècle, suivant l'évolution des arts vers le réalisme, l'orientalisme s'appuie sur une étude objective, voire ethnologique des costumes et des visages, comme l'illustre l'œuvre du sculpteur Charles Cordier (1827-1905) ou celle du peintre Gustave Guillaumet (1840-1887). Chez les architectes du xixe siècle, l'utilisation des modèles orientaux répond autant à un souci de pittoresque qu'à la volonté d'explorer l'ensemble des solutions décoratives et constructives, à une époque où ces architectes sont confrontés à de nouveaux matériaux et aux programmes issus de la révolution industrielle. La fin du siècle est marquée par l'ouverture commerciale du Japon, dont les estampes et l'art décoratif influencent profondément l'art européen (Japonisme, catal. expos., 1988).

La première moitié du xxe siècle témoigne d'une évolution dans la perception des civilisations non occidentales. D'une part, la découverte de l'Orient conduit des peintres comme Henri Matisse (voyage au Maroc en 1912-1913) et Paul Klee (voyage en Tunisie en 1914), qui refusent de recourir au pittoresque du motif exotique, à modifier en profondeur leur pratique artistique, notamment par le renouvellement de leur perception de la couleur, de la lumière ou des formes. Par ailleurs, l'Algérie et le Maroc deviennent dans l'entre-deux-guerres des terres d'expérimentation pour les architectes du Mouvement moderne, soucieux d'innovations techniques et d'expérimentation urbaine, comme l'illustrent les projets imaginés pour Alger par Le Corbusier dans les années 1930. En retour, à partir des années 1950, la découverte des procédés de construction locaux va faire évoluer les principes du Mouvement moderne : ainsi l'étude d'un bidonville algérien présentée par Roland Simounet au Congrès international d'architecture moderne de 1953, réuni à Aix-en-Provence autour du thème de l'habitat, ébranle-t-elle les principes établis de la maison moderne, en montrant l'importance du contexte culturel et social. Désormais, les architectures traditionnelles des civilisations non occidentales ne peuvent plus être considérées comme un simple réservoir de formes ornementales pittoresques. Elles deviennent une alternative, dans le domaine technologique et constructif, à l'architecture de masse et de béton de la seconde moitié du xxe siècle : l'architecte égyptien Hassan Fathy réfléchit ainsi dès la fin des années 1930 à une nouvelle architecture pour le Tiers Monde, fondée sur la participation des populations et le retour à l'authenticité culturelle du monde rural oriental, face à la corruption des modèles importés d'Occident.

Postcolonialisme et mondialisation

Le déclin de l'exotisme s'observe également dans le domaine des arts plastiques, grâce à la mondialisation du marché de l'art et au succès de théories postcoloniales comme celles de l'Antillais Frantz Fanon (1925-1961) ou de la pensée critique d'Edward Saïd. L'apparition et le développement de biennales d'art contemporain dans des pays non occidentaux, à São Paolo (1951), Sydney (1973) ou Kwangju (1995), contribuent à donner aux artistes de la région Asie-Pacifique et de l'Extrême-Orient des lieux de reconnaissance. Parallèlement, la publication par l'U.N.E.S.C.O., en 1952, de Race et Histoire de Claude Lévi-Strauss constitue une dénonciation, venue d'Europe, de la pensée évolutionniste occidentale, qui considère les civilisations non occidentales comme le chaînon manquant entre la préhistoire et les sociétés industrialisées. L'auteur y rappelle le relativisme de toute culture et préconise, devant l'internationalisation des modèles culturels, la préservation d'un « écart différentiel » entre les civilisations. Plus récemment, des initiatives françaises ont également fait évoluer le statut des arts contemporains non occidentaux, telles les deux expositions conçues par le conservateur Jean-Hubert Martin sous le titre Les Magiciens de la terre, au centre Georges-Pompidou et à la Grande Halle de La Villette à Paris, en 1989, et Partage d'exotismes, dans le cadre de la biennale d'art contemporain de Lyon, en 2000-2001. Enfin, le musée du quai Branly à Paris proposera à ses visiteurs, à partir de 2006, un aperçu de l'art moderne non occidental.

Auteur: Alice THOMINE
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