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Définition de : EXPÉRIENCE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis EXPÉRIENCE Paradoxalement, le concept d'« expérience » est un des moins élucidés qui soient. Le terme grec d'empereia et ses équivalents en latin, allemand, français ou anglais contiennent la racine per-, connotant aussi bien l'ennemi et le péril (periculum) que la traversée ou le passage. En allemand, Widerfahrnis désigne l'épreuve prenant le sujet au dépourvu. Pour Eschyle (env. 525-456 av. J.-C.), il y a des choses qu'on n'apprend qu'en souffrant (Agamemnon, 177). L'homme expérimenté (empeiros) doit venir à bout de bien des épreuves avant de mériter ce nom. En déplaçant l'accent de l'adjectif vers le substantif, les premiers penseurs grecs fraient la voie à Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) qui désigne par empereia les capacités acquises de l'homme, la connaissance du particulier en tant que tel, à la différence de la technè, qui est le savoir du général. L'expérience est donc ce qu'on apprend laborieusement, « chemin faisant », au cours de la vie. Maître Eckhart (env. 1260-1327), et d'autres penseurs médiévaux avec lui, parleront plus volontiers d'itinerarium que d'experientia. Comprise comme itinéraire, l'expérience n'a rien d'une errance interminable. Tôt ou tard, elle débouche sur une « percée » décisive.
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EXPÉRIENCE

Paradoxalement, le concept d'« expérience » est un des moins élucidés qui soient. Le terme grec d'empereia et ses équivalents en latin, allemand, français ou anglais contiennent la racine per-, connotant aussi bien l'ennemi et le péril (periculum) que la traversée ou le passage. En allemand, Widerfahrnis désigne l'épreuve prenant le sujet au dépourvu.

Pour Eschyle (env. 525-456 av. J.-C.), il y a des choses qu'on n'apprend qu'en souffrant (Agamemnon, 177). L'homme expérimenté (empeiros) doit venir à bout de bien des épreuves avant de mériter ce nom. En déplaçant l'accent de l'adjectif vers le substantif, les premiers penseurs grecs fraient la voie à Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) qui désigne par empereia les capacités acquises de l'homme, la connaissance du particulier en tant que tel, à la différence de la technè, qui est le savoir du général. L'expérience est donc ce qu'on apprend laborieusement, « chemin faisant », au cours de la vie. Maître Eckhart (env. 1260-1327), et d'autres penseurs médiévaux avec lui, parleront plus volontiers d'itinerarium que d'experientia. Comprise comme itinéraire, l'expérience n'a rien d'une errance interminable. Tôt ou tard, elle débouche sur une « percée » décisive.

Le concept moderne d'expérience

En mettant l'accent sur la nécessité d'une maîtrise technique et pratique de règles et d'énoncés, Francis Bacon (1561-1626) fraie la voie à l'acception moderne du terme, que favorise le sens actif du verbe latin experiri. Bacon distingue entre l'expérience brute (experientia vaga) sans intelligence, et l'expérience contrôlée (e. ordinata), qui se présente sous deux formes : les protocoles expérimentaux (e. literata) permettent de passer méthodiquement d'expérience en expérience ; l'interprétation de la nature infère des lois générales (axiomata) des expériences particulières.

À son tour, l'empirisme classique (John Locke, George Berkeley, David Hume) assimile l'expérience à l'observation des faits du monde externe et interne, en soutenant que la connaissance provient essentiellement de l'expérience. Pour Hume (1711-1776), ce postulat implique un scepticisme d'un genre particulier. L'expérience n'est pas un pur chaos d'impressions sensibles, mais elle les associe selon les règles de l'habitude et de l'imagination. Les idées de causalité et de nécessité résultent de la répétition des régularités observées dans l'expérience.

Rompant avec Hume, Emmanuel Kant (1724-1804) établit une distinction ferme entre les jugements de perception et les jugements d'expérience, qui se caractérisent par la nécessité et l'universalité. Soucieux de ne pas confondre le pensable et le connaissable, il va chercher à clarifier la condition de possibilité des jugements d'expérience, en distinguant la déduction « empirique » des concepts à partir d'une expérience actuelle ou passée, et la déduction « transcendantale », déterminant les conditions de possibilité de l'expérience en général. Sur le versant de la sensibilité, il s'agit de l'espace et du temps comme formes a priori de l'intuition ; sur le versant de l'entendement, ce sont les concepts ou catégories dont s'occupe l'analytique transcendantale. Cette thèse suppose une subjectivité transcendantale accompagnant la synthèse des représentations.

G. W. F. Hegel (1770-1831) réfléchit lui aussi aux enjeux philosophiques du concept moderne d'expérience, en soulignant qu'ils ne concernent pas le seul entendement scientifique. Pour admettre un contenu et le tenir pour vrai, le sujet doit être là en personne et l'intégrer à la conscience de soi. En tant que « science de l'expérience de la conscience », la Phénoménologie de l'esprit (1807) dégage la logique immanente qui « travaille dans le dos de la conscience ». En se retournant réflexivement sur elle-même, la conscience transforme chaque expérience en savoir.

Empirisme logique et « empirisme transcendantal »

Au cours du xixe siècle, le terme subit une nouvelle transformation, que reflète le déplacement sémantique du mot Erfahrung (« expérience ») vers le mot Erlebnis (« vécu »), désignant les vécus psychiques ou mentaux. La psychologie expérimentale ou descriptive semble alors appelée à jouer un rôle capital dans l'émergence des philosophies de la vie au début du xxe siècle.

Les contributions les plus récentes au renouvellement du concept d'expérience émanent de deux traditions philosophiques distinctes : l'empirisme logique et la phénoménologie husserlienne.

Si, par « expérience », on entend les vécus mentaux, ceux-ci semblent bénéficier d'un quadruple privilège : il s'agit de données immédiates, ou d'une forme de connaissance « directe » (Bertrand Russell), non inférentielle ; ce sont des ressentis purement qualitatifs, que les empiristes classiques assimilent aux « qualités secondes » et que Charles Sanders Peirce rapporte à la catégorie de la « priméité » ; ils sont privés et incommunicables ; ils sont infaillibles. Même si ces critères ont fait l'objet d'une large discussion critique, les tentatives d'une élimination complète de la composante subjective se sont soldées par un échec.

On peut en dire autant de celles pour fonder la connaissance scientifique directement sur l'expérience sensible, en présentant, comme le fait Stuart Mill, les mathématiques et la logique comme des sciences « expérimentales ». Dans une conception hypothético-déductive de la science, toute théorie se compose d'un certain nombre de lois soumises au verdict de l'expérience, moyennant des procédures de vérification appropriées. Les différentes versions du « critère de signification », en vertu duquel un énoncé n'aurait de sens que si on peut indiquer les conditions de sa vérification expérimentale, ont été abandonnées sous l'influence de Karl Popper, aux yeux duquel la relation entre théorie et expérience n'est pas celle d'une confirmation nécessaire, mais d'une falsification possible.

Comment déterminer la relation entre théorie et expérience, entre le « donné » et le « construit » ? Tel est l'un des problèmes fondamentaux que l'empirisme logique cherche à résoudre. Entérinant la distinction kantienne entre vérités synthétiques et vérités analytiques, tout en l'interprétant différemment, les membres du cercle de Vienne, à partir de 1923, assimilent les vérités analytiques aux propriétés formelles du langage et de la signification.

La tentative d'une reconstruction logique du monde, c'est-à-dire d'une dérivation du « langage physicaliste » de la science à partir du « langage phénoménal », prônée en 1928 par Rudolf Carnap, fut cependant ultérieurement abandonnée par celui-ci. Comme l'a montré Nelson Goodman (La Structure des apparences, 1951), l'écart entre les concepts abstraits de la théorie scientifique et les données observationnelles ne saurait être comblé.

En définissant la phénoménologie comme un « empirisme transcendantal », Edmund Husserl prépare le terrain à une nouvelle approche de l'expérience, focalisée sur la structure intentionnelle des actes de la conscience. Tout en échappant au piège du psychologisme, l'approche phénoménologique replace le sujet transcendantal au cœur de l'expérience, en lui confiant la tâche de constituer le sens de tout donné.

La manière dont Husserl surmonte le clivage traditionnel du rationalisme et de l'empirisme permet de remonter la mauvaise pente des philosophies qui remplacent le terme d'expérience par la notion vague de « vécu ». Pour Martin Heidegger, le nihilisme se caractérise par une solidarité paradoxale entre la manipulation technologique (Machenschaft), et une pseudo-intériorité, dévorée par la soif de « vécus » toujours plus intenses.

Pour Hans Georg Gadamer, tout comme pour Heidegger, l'expérience véritable donne à l'homme la conscience de sa finitude irrévocable. L'expérience d'autrui fournit le paradigme de l'expérience herméneutique, nous confrontant à l'altérité d'un passé qui nous parle et nous interpelle avant même que nous ne l'interrogions. De son côté, Paul Ricœur accorde une place importante aux catégories d'« espace d'expérience » et d'« horizon d'attente » (Reinhart Koselleck). Alors que l'expérience tend à l'intégration, l'attente tend à l'éclatement des perspectives. Il en résulte une double tâche éthico-politique : rendre nos attentes plus déterminées et nos expériences plus indéterminées.

Pour Jean-Luc Marion (Étant donné, 1997), et Claude Romano (L'Événement et le monde, 1998 ; L'Événement et le temps, 1999), le concept d'expérience reste une des pierres de touche d'une phénoménologie radicale. L'expérience n'a pas affaire à des faits intramondains, mais à des événements. Il s'agit d'une épreuve singulière, dans la mesure où elle met le sujet radicalement en question. Ce qui prime, ici, n'est pas l'acquis, mais l'épreuve, synonyme de transformation.

Auteur: Jean GREISCH
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