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Définition de : FRONTIÈRE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis F R O N T I È R E Dérivé de front, le terme frontière évoque l'idée de faire face et d'être voisin de. e Il se diffuse dans les langues romanes à partir du xiii siècle. Tandis que les langues germaniques utilisent un mot d'origine slave (le polonais granica, qui a donné Grenze en allemand), le vocable frontier désigne en anglais une frange e pionnière, l'idée de limite frontalière étant exprimée plus tard (xvii siècle) par le terme boundary. La frontière est donc un concept né à la fin du Moyen Âge, période à laquelle la lente émergence de l'État moderne s'est fondée sur un effort de rassemblement territorial, qui supposait alors l'assignation de limites, même si ces dernières sont restées longtemps imprécises. Pourtant, l'idée de frontière existe dans les sociétés dites primitives, la délimitation territoriale pouvant s'accompagner d'une démarcation, constituée par des cours d'eau ou des marques dans le paysage. Mais la limite renvoie ici à une organisation socio-religieuse, qui encadre la relation spirituelle et quasi organique de la société au territoire (Joël Bonnemaison, Les Fondements géographiques d'une identité : l'archipel du Vanuatu. Essai de géographie culturelle, 1996). Cela lui confère un caractère sacré qui se perpétue sous des formes diverses jusqu'à l'époque contemporaine. Dans l'Antiquité chinoise et romaine, la frontière a le sens de limite de civilisation.
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FRONTIÈRE

Dérivé de front, le terme frontière évoque l'idée de faire face et d'être voisin de. Il se diffuse dans les langues romanes à partir du xiiie siècle. Tandis que les langues germaniques utilisent un mot d'origine slave (le polonais granica, qui a donné Grenze en allemand), le vocable frontier désigne en anglais une frange pionnière, l'idée de limite frontalière étant exprimée plus tard (xviie siècle) par le terme boundary.

La frontière est donc un concept né à la fin du Moyen Âge, période à laquelle la lente émergence de l'État moderne s'est fondée sur un effort de rassemblement territorial, qui supposait alors l'assignation de limites, même si ces dernières sont restées longtemps imprécises.

Pourtant, l'idée de frontière existe dans les sociétés dites primitives, la délimitation territoriale pouvant s'accompagner d'une démarcation, constituée par des cours d'eau ou des marques dans le paysage. Mais la limite renvoie ici à une organisation socio-religieuse, qui encadre la relation spirituelle et quasi organique de la société au territoire (Joël Bonnemaison, Les Fondements géographiques d'une identité : l'archipel du Vanuatu. Essai de géographie culturelle, 1996). Cela lui confère un caractère sacré qui se perpétue sous des formes diverses jusqu'à l'époque contemporaine. Dans l'Antiquité chinoise et romaine, la frontière a le sens de limite de civilisation. Malgré la construction de murs ou de palissades (la Grande Muraille ou le limes), la frontière est plus zonale que linéaire. À la fois zone de défense militaire et zone de contact, elle marque l'extension territoriale du pouvoir impérial, mais aussi celle d'un mode d'organisation sociale, qui se démarque volontairement de celui des Barbares. Au Moyen Âge, le système féodo-vassalique occulte l'idée de frontière territoriale. Le lien personnel et le fief impliquent des ruptures d'autorité, des discontinuités et des enclaves, une mosaïque territoriale qui multiplie marches, fins et confins. L'affirmation de l'État moderne à la Renaissance suppose des limites à l'exercice de la souveraineté. Les progrès de la cartographie accentuent alors le caractère linéaire de la frontière, mais sa conception demeure principalement fondée sur des droits héréditaires et historiques. À partir du siècle des Lumières, l'État-nation invente les frontières naturelles, et la défense des frontières nationales déclenche de nombreux conflits, en raison des ambiguïtés sémantiques qui pèsent sur l'idée de nation, glissant de son fondement culturel à la revendication ethnique. Enfin, la frontière peut être intérieure, accompagnant le déplacement d'un front pionnier entérinant de fait, et mythifiant parfois, la dynamique de peuplement, de mise en valeur et d'appropriation territoriale d'un État (Far West, Ouest amazonien).

La frontière constitue un objet d'étude privilégié de la géographie. Ce dernier se fond dans l'histoire de la discipline en participant à la formation et à la différenciation des écoles de pensée. Pionnière en la matière, l'école allemande impose ses conceptions déterministes et impérialistes : exprimant la stabilité, la frontière est une ligne qui contrarie la force naturelle d'expansion des peuples (Friedrich Ratzel, Géographie politique, 1897). Elles s'opposent à l'approche possibiliste de l'école française (Jacques Ancel, Géographie des frontières, 1938), qui insiste sur les processus historiques qui conduisent à la décision politique de fixer ou de déplacer une ligne frontière, modifiant par là même les conditions de vie des hommes dans le secteur remanié, et donc l'organisation de l'espace. Enfin, la démarche idiographique de l'école anglo-saxonne s'attache à reconstituer les mécanismes de fabrication des frontières, pour expliquer l'origine des conflits. Elle conclut dans le même temps à la primauté de la zone frontalière sur la ligne frontière, comme réalité concrète (Charles B. Fawcett, Frontiers, a Study in Political Geography, 1918).

En considérant la double dimension de la frontière, la géographie contemporaine s'inscrit en partie dans cet héritage. Le tracé frontalier est la traduction spatiale d'une convention juridique qui exprime matériellement l'équilibre du rapport de forces entre deux entités politiques. Dans le même temps, il contribue à la production d'espaces géographiques, distinguant des formes d'organisation socio-économique, différenciant des paysages, particularisant les symboles culturels des collectivités vivant dans des « temps sociaux » distincts (Fernand Braudel, Écrits sur l'histoire, 1969). L'influence que les frontières exercent sur l'organisation régionale de l'espace procède des fonctions qui leur sont assignées par le pouvoir politique (Paul Guichonnet et Claude Raffestin, Géographie des frontières, 1974) : fonction légale d'exercice du droit, fonction fiscale de régulation économique, fonction de contrôle des flux migratoires, fonctions militaire et idéologique (Rideau de fer de la guerre froide). Le devenir des frontières, « constructions géopolitiques datées » (Michel Foucher, Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique, 1991), dépend de l'évolution de leurs fonctions. Leur disparition engage alors un processus d'intégration territoriale qui révèle, à l'échelle régionale, des discordances de toutes natures, plus ou moins prononcées, selon le niveau de développement et le rythme d'ouverture, et surtout plus ou moins durables, car l'inertie des identités territoriales perpétue souvent le fait frontalier (frontière interallemande).

Auteur: Guillaume LACQUEMENT