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Définition de : GENRES LITTÉRAIRES

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Article publié par Encyclopaedia Universalis GENRES LITTÉRAIRES La classification des genres Tout commence avec Platon, qui, dans La République (385-370 av. J.-C.) distingue trois genres en fonction de leur mode d'énonciation : narratif pur (le dithyrambe), mimétique pur (la tragédie et la comédie) et mixte (l'épopée, homérique par exemple, qui fait alterner récit et dialogues). Mais c'est à Aristote que nous devons, avec La Poétique (env. 340 av. J.-C.), la première véritable classification des genres, qui servira de référence au long des siècles suivants, et dont nous restons largement tributaires. Aristote reprend de Platon le critère de la situation d'énonciation, qu'il double d'un critère à la fois social et moral. D'où les quatre fameuses catégories : imitation (ou représentation, selon la traduction du mot mimèsis) d'actions de personnages supérieurs en mode dramatique (la tragédie), imitation d'actions de personnages supérieurs en mode narratif (l'épopée), imitation d'actions de personnages inférieurs en mode dramatique (la comédie), imitation d'actions de personnages inférieurs en mode narratif (la parodie). Aristote se démarque de Platon par la suppression du narratif pur (le narratif étant chez lui assimilé au régime mixte de l'épopée), et, comme on le sait, par sa e réhabilitation de l'imitation.
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GENRES LITTÉRAIRES

Avant d'être une notion problématique, inscrite dans une histoire et lourde d'enjeux esthétiques, les genres littéraires sont, pour la plupart d'entre nous, une réalité éditoriale, indissociable de notre expérience concrète : ils circonscrivent des territoires (le rayon « poésie » d'une librairie ou d'une bibliothèque), définissent des spécialités (l'U.F.R. de théâtre à l'Université), génèrent des institutions (le prix du premier roman). Bien plus, c'est souvent à travers eux que nous appréhendons d'abord la littérature : « je cherche un bon roman policier pour le train », « il y a longtemps que je ne suis pas allé au théâtre », « la poésie lyrique m'ennuie », sont autant de formules qui rappellent que ni le texte ni même l'auteur ne sont nécessairement les objets premiers de nos choix ou de nos goûts. Cette typologie intuitive n'est certes pas des plus rigoureuses, dans la mesure où s'y mêlent des critères de natures différentes : le théâtre est une représentation, la comédie est drôle, la science-fiction traite d'un thème particulier, la nouvelle est brève, etc. Tous ces « genres », on le voit, ne se situent pas au même niveau (le roman policier est une « espèce » du roman qui ressortit lui-même, plus largement, à la fiction narrative), et se définissent par des traits sans rapport évident entre eux : sujet, mode d'énonciation, structure, registre, ton, etc. Il n'empêche que notre pratique de la lecture repose en grande partie sur ces catégories hésitantes, que nous identifions plus ou moins immédiatement, grâce aux indices paratextuels (la mention « roman » sur la couverture), à la disposition du texte sur la page (les vers dans la poésie, les répliques au théâtre), à la structure générale (le roman épistolaire, le journal intime), etc., et qui déterminent ce qu'il est convenu d'appeler, depuis Hans Robert Jauss, un « horizon d'attente » (Pour une esthétique de la réception, 1966). Que celui-ci soit parfois trompé, voire déçu par l'auteur ne change rien à l'affaire : si fréquents soient-ils, ces écarts ne remettent pas fondamentalement en cause une distribution qui fait tellement partie de notre héritage culturel qu'elle a fini par devenir, dans notre esprit, quasi naturelle. Au reste, le lecteur n'est pas seul concerné : l'écrivain lui-même se coule, plus ou moins fidèlement, dans ce moule, et, là encore, la transgression volontaire apparaît bien souvent comme un hommage du vice à la vertu.

La classification des genres

Tout commence avec Platon, qui, dans La République (385-370 av. J.-C.) distingue trois genres en fonction de leur mode d'énonciation : narratif pur (le dithyrambe), mimétique pur (la tragédie et la comédie) et mixte (l'épopée, homérique par exemple, qui fait alterner récit et dialogues). Mais c'est à Aristote que nous devons, avec La Poétique (env. 340 av. J.-C.), la première véritable classification des genres, qui servira de référence au long des siècles suivants, et dont nous restons largement tributaires. Aristote reprend de Platon le critère de la situation d'énonciation, qu'il double d'un critère à la fois social et moral. D'où les quatre fameuses catégories : imitation (ou représentation, selon la traduction du mot mimèsis) d'actions de personnages supérieurs en mode dramatique (la tragédie), imitation d'actions de personnages supérieurs en mode narratif (l'épopée), imitation d'actions de personnages inférieurs en mode dramatique (la comédie), imitation d'actions de personnages inférieurs en mode narratif (la parodie). Aristote se démarque de Platon par la suppression du narratif pur (le narratif étant chez lui assimilé au régime mixte de l'épopée), et, comme on le sait, par sa réhabilitation de l'imitation. Il revient, au xxe siècle, à Gérard Genette d'avoir mis en évidence le silence d'Aristote – comme de Platon d'ailleurs – sur la poésie lyrique, qui s'explique par le fait que tous deux assimilent la littérature à la représentation d'actions, à la relation d'événements, excluant ainsi les genres non représentatifs.

Pour l'essentiel, ce silence se poursuit jusqu'au xviiie siècle. Les théoriciens de l'âge classique n'ignorent évidemment pas l'existence de la poésie lyrique, comme l'atteste, parmi d'autres, l'Art poétique (1674) de Nicolas Boileau. Mais, en partie parce qu'ils s'intéressent surtout aux genres « supérieurs » (tragédie, épopée), en partie parce que, héritiers d'Aristote (qu'ils connaissent surtout par l'intermédiaire d'Horace), ils ne savent que faire des formes non imitatives, ils se contentent, la plupart du temps, de les mentionner en les énumérant (ode, sonnet, élégie, satire, etc.), sans leur accorder une véritable place dans le système général. À la fin du xviiie siècle, Charles Batteux s'efforcera d'intégrer les genres lyriques en démontrant qu'ils ressortissent, eux aussi, à l'imitation – en l'occurrence de sentiments. Assez peu convaincante, cette théorie n'en contribue pas moins à officialiser la fameuse triade lyrique-épique-dramatique (attribuée donc souvent à tort à Aristote), qui servira par la suite, et jusqu'à aujourd'hui, tantôt de référence, tantôt de repoussoir, et souvent des deux à la fois.

Dépasser la notion de genre ?

C'est le cas dans le romantisme, en particulier allemand, qui insiste d'abord sur l'historicité et l'artificialité des genres, lesquels, de réalités immanentes pour les classiques, deviennent des objets d'étude à replacer dans leur contexte historico-culturel. Ainsi, à une approche rhétorique, qui prétendait dégager des invariants, mais aussi établir des normes censées refléter l'ordre naturel des choses, se substitue une esthétique, qui s'attache aux enjeux de la valorisation de telle ou telle forme. Le lyrique, le dramatique, l'épique deviennent des catégories esthétiques très générales, qui n'induisent pas de formes strictement définies, et qui peuvent et doivent coexister dans une même œuvre, comme le réclame Victor Hugo dans la Préface de Cromwell (1827). Au reste, cet appel au mélange des genres n'est ni vraiment nouveau (le baroque en est l'exemple), sinon dans sa théorisation, ni si trangressif qu'il y paraît, si l'on veut bien admettre que le mélange vient confirmer la pureté.

Plus radical peut sembler le mouvement qui, à partir de la seconde moitié du xixe siècle, et tout au long du xxe, prône moins la mixité que le dépassement pur et simple des catégories génériques. D'où, après l'émergence, dans un premier temps, de nouvelles formes hybrides que l'on s'efforce de nommer et de circonscrire (drame bourgeois, poème en prose, roman poétique...), l'effacement progressif de cette taxinomie infinie, au profit de la notion de « texte ». Le point culminant de cette tendance sera atteint avec le surréalisme, qui ira jusqu'à privilégier l'action (la vie) à une quelconque forme littéraire. Encore faut-il noter que ce projet d'« œuvre totale » (Mallarmé), si déconnecté soit-il en principe des genres au sens strict, privilégie la poésie lyrique au détriment du roman, voire du théâtre. Malgré les attaques dont elle fait l'objet, la triade est donc d'une résistance étonnante.

Deux questions, au moins, restent cependant posées. D'abord, celle du rapport entre la tripartition canonique et les genres (ou sous-genres, ou espèces) concrets qui s'y rapportent. Assez simples à l'origine (dramatique = tragédie et comédie ; narratif = épopée et parodie), les choses se sont naturellement compliquées à mesure que les formes se multipliaient, jusqu'à aboutir à des classifications extrêmement complexes. Comme on l'a vu, il paraît difficile d'établir des critères communs, et peut-être vaut-il mieux renoncer que de risquer l'incohérence. De plus, certaines formes nouvelles sont apparues, tandis que d'autres sont devenues obsolètes. Ainsi, si nous voyons bien encore aujourd'hui à quoi correspond le dramatique (le théâtre) et le lyrique (à quoi nous avons fini par assimiler plus ou moins toute la poésie, à mesure que disparaissaient ses formes narratives et didactiques), l'épique a de quoi nous laisser perplexes, l'épopée n'ayant plus guère d'existence aujourd'hui. Or, dans la quadripartition aristotélicienne (dramatique haut, dramatique bas, narratif haut, narratif bas), il n'était presque rien dit du dernier terme (la parodie). Cette case demeurée vide semble faite pour accueillir le roman, qui n'est autre qu'une représentation d'actions de personnages inférieurs en mode narratif. Ainsi, aujourd'hui, le terme « épique » désigne-t-il pour nous essentiellement le mode de représentation narratif, incluant donc le roman, et ces autres formes de fiction narrative que sont le conte et la nouvelle.

La deuxième question est de savoir s'il est possible d'échapper à la tripartition lyrique-épique-dramatique. Certaines approches, venant des sciences du langage, ont pu proposer de nouvelles distinctions : fictif /non-fictif (Käte Hamburger), prose /poésie (Jean-Paul Sartre), récit /discours (Émile Benveniste), fonction poétique, intransitives /autres fonctions, transitives (Roman Jakobson), etc., mais aussi « actes de langage » (John Langshaw Austin), « actes illocutoires » (John Searle), ou encore « formes simples » (Jolles), etc. Cependant loin de remplacer les grands genres de référence, ces catégories, peut-être parce qu'elles ressortissent à des domaines extra-littéraires (linguistique, philosophique), servent moins à les définir qu'à en dégager les propriétés. Au total, un triple constat peut être fait. Premièrement, la remarquable résistance de la tripartition attribuée à Aristote, avec certains aménagements dus à l'évolution des formes littéraires. Deuxièmement, un effacement progressif de la dimension prescriptive attachée aux genres littéraires, effacement consacré par le triomphe du roman, genre libre par excellence. Troisièmement, une certaine promotion du texte, entendu non comme mélange, mais comme dépassement des genres, même si son existence reste assez marginale. Et cela d'autant plus qu'on observe, en réaction aux théories des années 1960-1970, un regain d'intérêt pour la rhétorique et, parallèlement, un certain retour aux formes littéraires codifiées. Décidément, les genres n'ont pas dit leur dernier mot.

Auteur: Guy BELZANE
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