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Définition de : GUERRE, politique

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Article publié par Encyclopaedia Universalis GUERRE, politique De Machiavel à Clausewitz, les théoriciens de la guerre ont souligné l'étroite relation de celle-ci avec la politique, puisqu'elle touche à la nature même de l'État en tant que détenteur de la souveraineté et du monopole de la violence. Si la distinction entre guerre d'agression et guerre de défense remonte à l'Antiquité, ce n'est qu'à l'époque des guerres de religion qu'apparaissent les premières formulations d'un droit moderne de la guerre, notamment grâce aux travaux du Hollandais Hugo Grotius (Droit de la guerre et de la paix, 1625) et de l'Allemand Samuel Pufendorf (Droit de la nature et des gens, 1672). En jetant les bases du Jus Publicum Europæum, ils adoptent une vision séculière de la guerre comme conflit interétatique et comme moyen de définition des relations internationales. Penser la guerre Inscrivant la guerre dans une théorie du droit naturel, cette nouvelle approche possède une forte connotation éthique qui pense les conflits entre les États non pas comme un but en soi mais comme un moyen pour réaliser la justice. Autrement dit, la guerre comme bellum justum visant une paix équitable. La guerre juste a ses règles que Grotius et Pufendorf partagent en deux catégories : le droit de faire la guerre (jus ad bellum) et le droit dans la guerre (jus in bello). D'une part, une guerre juste ne peut être déclarée que par une autorité légitime.
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GUERRE, politique

De Machiavel à Clausewitz, les théoriciens de la guerre ont souligné l'étroite relation de celle-ci avec la politique, puisqu'elle touche à la nature même de l'État en tant que détenteur de la souveraineté et du monopole de la violence. Si la distinction entre guerre d'agression et guerre de défense remonte à l'Antiquité, ce n'est qu'à l'époque des guerres de religion qu'apparaissent les premières formulations d'un droit moderne de la guerre, notamment grâce aux travaux du Hollandais Hugo Grotius (Droit de la guerre et de la paix, 1625) et de l'Allemand Samuel Pufendorf (Droit de la nature et des gens, 1672). En jetant les bases du Jus Publicum Europæum, ils adoptent une vision séculière de la guerre comme conflit interétatique et comme moyen de définition des relations internationales.

Penser la guerre

Inscrivant la guerre dans une théorie du droit naturel, cette nouvelle approche possède une forte connotation éthique qui pense les conflits entre les États non pas comme un but en soi mais comme un moyen pour réaliser la justice. Autrement dit, la guerre comme bellum justum visant une paix équitable. La guerre juste a ses règles que Grotius et Pufendorf partagent en deux catégories : le droit de faire la guerre (jus ad bellum) et le droit dans la guerre (jus in bello). D'une part, une guerre juste ne peut être déclarée que par une autorité légitime. Elle doit avoir une « juste cause » (par exemple la défense contre une agression) sans cacher des intentions contraires au droit naturel, et doit aussi être nécessaire (elle ne se justifie qu'après avoir épuisé tous les moyens pacifiques pour résoudre un conflit). D'autre part, une guerre juste implique des normes de conduite partagées par les belligérants. Ces derniers doivent respecter les droits des prisonniers et épargner les civils, en évitant de les transformer en cibles militaires. Ils doivent surtout faire un usage de la force proportionnel à l'injustice subie, sans quoi la guerre juste serait dénaturée par une intention illégitime de vengeance ou d'oppression.

Dépassant les limites du bellum justum, la pensée politique des Lumières a esquissé les traits d'un droit cosmopolitique visant à fixer un ordre international susceptible de bannir définitivement les guerres (Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle, 1795). Bien que, de Kant à Jürgen Habermas, ce projet ait toujours eu des fervents défenseurs, les théories réalistes de la guerre n'ont jamais été abandonnées. Elles semblent même prévaloir en ce début du xxie siècle, dans le désordre international créé par la fin de la guerre froide et du bipolarisme (Michael Walzer, Guerres justes et injustes, 1992).

Depuis Jean-Jacques Rousseau jusqu'à Carl Schmitt, la théorie de la « guerre juste » a fait l'objet de nombreuses critiques, différemment inspirées, visant à en dévoiler les ambiguïtés et le soubassement idéologique. Le corollaire implicite du Jus Publicum Europæum étant la vision du monde non européen comme espace colonisable, les guerres de conquête et même les massacres coloniaux ont été ipso facto transformés en « guerres justes » au nom du droit naturel (de commerce, de circulation et de propriété, c'est-à-dire d'appropriation de terres et de biens supposés n'appartenir à personne).

D'autres analystes ont souligné le caractère abstrait de la notion de « guerre juste », puisque ses principes universellement reconnus ont été, au fil des siècles, systématiquement transgressés. Les guerres totales du xxe siècle illustrent notamment le hiatus qui s'est creusé entre jus ad bellum et jus in bello. Une « guerre juste » peut être menée avec des méthodes illégitimes, comme le prouve l'exemple de la Seconde Guerre mondiale. En 1945, les Alliés ont bombardé massivement des villes allemandes et japonaises, jusqu'à détruire Hiroshima et Nagasaki en utilisant l'arme atomique. Ces pratiques, ainsi que l'expulsion planifiée des populations allemandes d'Europe centrale, à la fin du conflit, ne pouvaient pas être justifiées du point de vue du droit de la guerre, même si elles visaient des ennemis coupables de crimes encore plus abjectes.

On s'interroge enfin sur la pertinence de la notion de « guerre juste » à une époque dans laquelle la technologie militaire a créé des armes atomiques et chimiques dont l'usage rend impossible toute distinction entre civils et combattants. Si cela était vrai lors de la Seconde Guerre mondiale, un conflit dans lequel les civils ont constitué au moins la moitié des victimes, cela l'est a fortiori aujourd'hui. Pendant la Grande Guerre, on comptait une victime civile pour huit soldats tués au combat ; lors de la guerre américaine contre l'Afghanistan qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001, ce rapport s'était exactement inversé.

Les métamorphoses de la guerre moderne

Ces métamorphoses confèrent à la guerre moderne des traits qu'on avait jusqu'à présent réservés à la guerre civile. Cette dernière n'est pas un conflit interétatique mais une rupture de l'ordre interne à un État qui n'est plus en mesure de faire respecter son monopole de la violence. Les ennemis d'une guerre civile n'étant pas deux armées opposées l'une à l'autre mais deux factions au sein d'un même État, dont une seule dispose d'un statut légal, la distinction entre civils et combattants devient hautement problématique. Le droit de la guerre ne peut plus s'appliquer dans un conflit opposant deux ennemis pour lesquels il n'y a plus de loi commune. Par conséquent, la figure de l'« ennemi légitime » (justus hostis) disparaît. Or la Seconde Guerre mondiale a été qualifiée de « guerre civile européenne » aussi bien par des historiens conservateurs (Ernst Nolte) que par des historiens d'orientation marxiste (Eric J. Hobsbawm). Ce conflit, soulignent-ils, opposait des valeurs, des idéologies, des visions du monde et des modèles de société. La guerre civile espagnole en avait été la préfiguration et, dans plusieurs pays, le conflit armé entre les forces de la Résistance et celles de la collaboration en fut l'épilogue.

Plusieurs caractéristiques de la guerre civile sont réapparues aujourd'hui dans la guerre américaine contre le « terrorisme ». Dans cette « guerre globale », l'adversaire a perdu le statut d'ennemi légitime pour acquérir les traits du rebelle hors la loi. Les opérations militaires contre un tel ennemi se perpétuent indéfiniment, sans pouvoir se conclure par un traité de paix, et les prisonniers perdent leur statut de prisonniers de guerre. Ainsi, les talibans capturés lors de la guerre d'Afghanistan et internés depuis 2001 dans la base américaine de Guantanamo ne sont ni des prisonniers de guerre ni des prisonniers de droit commun mais de simples « détenus ».

Un autre symptôme des mutations connues au cours de la dernière décennie réside dans l'apparition du concept de « guerre humanitaire ». Les opérations d'intervention humanitaire ont d'abord été protégées par des dispositifs militaires. Elles ont débouché enfin sur de véritables guerres, comme au Kosovo et en Irak, dans lesquelles, selon l'avis de nombreux observateurs, la rhétorique humanitaire a été mise au service d'un but géopolitique (le contrôle militaire d'une région et éventuellement l'appropriation ou l'exploitation de ses ressources).

Auteur: Enzo TRAVERSO
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