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Définition de : INDIVIDU, biologie

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Article publié par Encyclopaedia Universalis INDIVIDU, biologie La question centrale de la génétique est de comprendre pourquoi les individus se succèdent et se ressemblent. Mais cette question n'est difficile que parce qu'il est posé d'emblée, par définition, que les parents et les enfants sont des individus matériellement séparés.
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INDIVIDU, biologie

Malgré l'évidence qu'un individu est une entité indépendante et autonome – comme vous ou moi –, biologiquement la question est loin d'être simple. Mais essayons de relativiser le sens premier de ce terme qui s'applique à toute chose qui ne saurait être divisée sans être détruite. Dans le monde végétal, par exemple, les branches d'un arbre sont en compétition entre elles, et l'arbre doit être conçu non comme un individu, mais comme une colonie. À l'inverse, des plantes apparemment indépendantes peuvent être reliées par un réseau de racines souterraines. Dans ce cas, combien y a-t-il de plantes individuelles ? Autre question classique : la fourmi ouvrière est stérile et ne se reproduit pas. Seule la fourmilière dans son ensemble se reproduit. Dans ces conditions, de la fourmi ou de la fourmilière, laquelle est un individu à part entière ? Dans le cas des humains et des animaux qui leur ressemblent, le problème de découpage posé par les insectes sociaux ou les plantes peut paraître absurde. Personne ne se demande si un être humain (du moins après sa naissance) forme une partie, ou au contraire un ensemble d'individus. Cependant, comme les branches d'un arbre, nos cellules et nos organes font preuve d'une certaine indépendance les uns par rapport aux autres. De plus, l'idée d'une autonomie de notre organisme ne résiste pas à un examen même très superficiel. Pour la reproduction, l'individu humain est un couple. Pour la nutrition, il dépend des activités biochimiques des milliards de bactéries qui peuplent son intestin. Les bactéries digestives font-elles partie de l'individu humain ? Nous dépendons tout autant de la photosynthèse végétale, qui dépend à son tour de la lumière solaire. Si l'on prend en compte toutes ces connections vitales, l'entité réelle autonome ne serait-elle pas Gaia, notre planète, voire l'Univers dans son ensemble ? Dans un monde de connections, où placer les frontières de l'individu ? Un tel découpage repose nécessairement sur les choix de celui qui l'effectue, selon des critères qu'il doit sélectionner : séparation dans l'espace, existence de « points communs » (mais lesquels ?) ou d'échanges entre les parties, etc. Par exemple, la question de savoir à partir de quel instant précis l'embryon peut être considéré comme un individu à part entière soulève des controverses sans fin. L'instant va dépendre des critères choisis : battement du cœur, activité cérébrale, possibilité de survie autonome, taille, etc. Et, il n'existe aucun moyen de déterminer les bons critères dans l'absolu. L'individu apparaît ainsi comme une notion relative qui dépendra toujours des choix de l'observateur. L'histoire de la relativité en physique a montré les difficultés que les notions relatives peuvent poser à la science. Quoi qu'il en soit, les deux théories structurant la biologie moderne – la génétique et la théorie de l'évolution – reposent sur la notion d'individu.

La question centrale de la génétique est de comprendre pourquoi les individus se succèdent et se ressemblent. Mais cette question n'est difficile que parce qu'il est posé d'emblée, par définition, que les parents et les enfants sont des individus matériellement séparés. En effet, lorsque deux objets font partie de la même matière, le problème présente peu d'intérêt. Qui se demande vraiment pourquoi les vagues se ressemblent, pourquoi les bras d'une rivière ressemblent à la rivière dont ils naissent ou pourquoi la moitié d'un cheveu ressemble terriblement à un cheveu ? En revanche, si les générations sont indépendantes, il faut que quelque chose les connecte pour qu'elles se ressemblent. C'est le rôle du gène que d'établir cette connexion, cette continuité entre les générations. Le gène marque la frontière et le lien entre les individus. Finalement, les gènes sont le propre d'un individu. Ils le définissent, le construisent. Selon le critère du « point commun » génétique, les bactéries digestives ne font pas partie de notre individu, alors que le critère de continuité matérielle les y inclurait. Selon la théorie dite du « gène égoïste », les organismes ne sont que les véhicules qui permettent aux gènes de se propager : le gène est le seul individu qui compte vraiment. La génétique renforce ainsi notre sensation d'individualité. Mais ce renforcement résulte d'un raisonnement circulaire. Comme nous l'avons vu, c'est le découpage en individus qui a entraîné l'invention d'un concept – le gène – capable de les connecter. Le gène est cohérent avec le découpage en fonction duquel il a été conçu, mais ne peut être avancé pour démontrer le bien-fondé de ce même découpage.

L'autre fondement de la biologie, la théorie darwinienne de l'évolution, s'appuie aussi sur la notion d'individu : la sélection naturelle favorise les individus que les aléas de la transmission génétique ont dotés d'une meilleure capacité à se reproduire. Le problème est de savoir quel individu choisir dans l'enchevêtrement des parties et des sous-parties qui se reproduisent toutes d'une façon ou d'une autre. Un humain est un groupe d'organes. Un organe est un groupe de cellules. Une cellule est un groupe de molécules. Une molécule est un groupe d'atomes... Faut-il appliquer la théorie darwinienne à ce que l'on appelle un « individu » dans le langage courant (bactérie, plante, animal) ou à des structures d'ordre supérieur (population, espèce, écosystème) ou, même, à des structures d'ordre inférieur (gène, cellule) ? Malheureusement, le choix de « l'unité de sélection » influence de manière spectaculaire les prédictions de la théorie. De plus, ce choix conditionne aussi ce qui sera considéré comme « unité sélectionnée » et ce qui sera considéré comme « environnement sélectionnant ». Les éléments fondamentaux de la théorie darwinienne dépendent donc du point de vue de l'observateur. Ils ne peuvent être définis de manière absolue.

L'individu biologique, tout relatif qu'il est, reste une notion bien pratique : s'en dispenser consisterait à se plonger dans un monde biologique continu, sans découpage, bien difficile à étudier. L'individu le plus pertinent sera choisi en fonction de la question posée : l'individu évident, celui du langage courant est parfaitement adapté à l'étude des questions de physiologie comme la circulation sanguine, ou de pathologie (par exemple, les conséquences d'une infection virale). Dans d'autres cas, notamment en ce qui concerne la théorie de l'évolution, d'autres choix seront nécessaires. Quant à l'éthique, elle doit garder son indépendance des données scientifiques et faire ses propres choix.

Auteur: Pierre SONIGO
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