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Définition de : INSTINCT

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Article publié par Encyclopaedia Universalis INSTINCT e Au xix siècle, les naturalistes comme Charles Darwin ou Jean-Henri Fabre ont utilisé abondamment le terme « instinct » – dont l'étymologie latine (instinctus) exprime la notion d'impulsion, de force qui pousse – pour désigner les comportements naturels, spontanés et non réfléchis des animaux et des humains. Ce n'est qu'à partir des années 1930, avec le développement de l'éthologie moderne, que les instincts animaux deviennent les objets d'une véritable exploration expérimentale. Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen, principaux initiateurs de cette biologie du comportement, posent d'emblée quelques restrictions et propositions nouvelles. Naturalistes et ornithologues, darwiniens convaincus, ils se démarquent de Fabre, peu intéressé par la théorie en général et par celle de l'évolution en particulier, et soulignent au contraire le caractère fonctionnel et spécifique des instincts. Toutes les espèces d'oiseaux présentent un comportement instinctif de reproduction, mais chacune assure cette fonction avec ses propres variantes. Caractéristique de l'espèce au même titre que la morphologie, le comportement instinctif, comme n'importe quel autre trait, se différencie au cours de la phylogenèse. On reconnaît une espèce d'oiseau à son nid ou à son chant aussi bien qu'à son plumage.
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INSTINCT

Au xixe siècle, les naturalistes comme Charles Darwin ou Jean-Henri Fabre ont utilisé abondamment le terme « instinct » – dont l'étymologie latine (instinctus) exprime la notion d'impulsion, de force qui pousse – pour désigner les comportements naturels, spontanés et non réfléchis des animaux et des humains. Ce n'est qu'à partir des années 1930, avec le développement de l'éthologie moderne, que les instincts animaux deviennent les objets d'une véritable exploration expérimentale. Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen, principaux initiateurs de cette biologie du comportement, posent d'emblée quelques restrictions et propositions nouvelles.

Naturalistes et ornithologues, darwiniens convaincus, ils se démarquent de Fabre, peu intéressé par la théorie en général et par celle de l'évolution en particulier, et soulignent au contraire le caractère fonctionnel et spécifique des instincts. Toutes les espèces d'oiseaux présentent un comportement instinctif de reproduction, mais chacune assure cette fonction avec ses propres variantes. Caractéristique de l'espèce au même titre que la morphologie, le comportement instinctif, comme n'importe quel autre trait, se différencie au cours de la phylogenèse. On reconnaît une espèce d'oiseau à son nid ou à son chant aussi bien qu'à son plumage.

Lorenz et Tinbergen s'écartent aussi du behaviorisme nord-américain qui, occupé par les réponses comportementales obtenues en situations contrôlées (conditionnements, apprentissages), néglige les comportements spontanés observés dans la nature.

Ils soulignent enfin la différence entre instincts et réflexes, ces autres comportements non volontaires étudiés par leurs collègues neurologues et physiologistes. Les instincts, plus complexes, sont organisés en séquences regroupant plusieurs activités et, surtout, ne sont pas constamment disponibles. Leur manifestation implique la présence d'états internes particuliers nommés motivations. Un premier modèle des motivations, dit énergétique, infère l'existence d'une énergie (une ou des hormones, par exemple) spécifique de chaque instinct. Selon ce modèle, la réalisation d'une activité instinctive donnée impliquerait la consommation de l'énergie correspondante et, enfin, l'épuisement de cette énergie expliquerait la fin du comportement. Le programme de recherche ainsi défini sera très vite discuté et amendé.

Analyse causale et développement individuel des instincts

Avec les années 1950, dans le contexte de la découverte de la structure de l'ADN, du développement de la biologie moléculaire et de la domination d'un réductionnisme biologique fort de ses succès, le caractère inné des instincts n'est pas simplement vu comme ce qui existe à la naissance, mais comme la manifestation d'un déterminisme interne, le reflet d'une programmation génétique excluant tout apprentissage. Le débat inné /acquis, où les apprentissages sont définis en simple opposition avec les instincts, s'engage.

Mais c'est surtout sur le plan de la méthode que cette conception innéiste et génétique est critiquée. En effet, si le déroulement de tout instinct implique la mise en jeu de conditions internes et externes et leurs interactions, alors toute conception innée amènera à une sorte de préformisme qui négligera l'analyse de ces interactions et leur dynamique. La mise en œuvre de cette approche critique, dite constructiviste, permet de démontrer rapidement que la motivation, maternelle par exemple, loin de s'épuiser, se stabilise et se renforce au contact des jeunes. Cela non seulement entraîne l'abandon du modèle énergétique initial, mais oblige aussi à penser la construction effective de la motivation maternelle comme un effet de la perception des jeunes (éléments du milieu extérieur) par la femelle sur ses conditions hormonales (conditions internes).

Dans les années 1960, l'éthologie causale se développe à partir de ces avancées théoriques et expérimentales. Tinbergen ralliera cette conception nouvelle, alimentée par certains de ces élèves, tandis que Lorenz essaiera de maintenir son point de vue initial avec quelques fidèles.

Évolution et adaptation du comportement

Alors que la majorité des éthologistes s'accordaient pour rendre compte du comportement instinctif en ces termes d'interactions entre composantes externes et internes et que, du même coup, le débat inné /acquis semblait s'épuiser, des évolutionnistes de plus en plus nombreux s'engageaient dans l'étude de l'adaptation évolutive du comportement, jusqu'ici délaissée.

Porteurs d'une définition de la sélection naturelle réduite au seul tri des gènes, ils s'emparent de la vision du comportement correspondant le mieux à leur projet. L'ouvrage d'Edward O. Wilson, Sociobiology (1975), marque l'entrée dans cette nouvelle période. Maynard Smith, un des plus importants contributeurs de ce courant, déclare en 1978 : « Les réponses déterminées génétiquement sont nécessairement soumises à la sélection naturelle : le comportement inné doit donc évoluer. » La prise en charge de l'évolution des comportements impliquait donc, pour le moins, un désintérêt pour l'étude du développement individuel. Elle eut pour conséquences la reprise des débats sur le déterminisme des comportements et, au passage, l'émergence salutaire d'une plus claire distinction entre l'idée d'un déterminisme purement génétique et celle de déterminants multiples (génétiques et externes) du comportement. Cela n'empêcha cependant pas l'éclatement de la communauté scientifique en deux courants, chacun se consacrant à son objectif prioritaire : le premier à l'ontogenèse et au développement, le second à l'évolution des comportements.

La tentative explicite de Wilson et de quelques autres pour appliquer les concepts de la sociobiologie à l'espèce humaine, c'est-à-dire à la culture, élargit la polémique. Durant plusieurs années, les enjeux philosophiques et idéologiques du débat prirent le pas sur l'examen critique des hypothèses. Assez vite, les biologistes abandonnèrent cette tentative de « biologisation » de la culture à une psychologie évolutionniste, principalement nord-américaine.

Le contexte scientifique de ce début de xxie siècle est bien différent. La génétique moléculaire, les difficultés théoriques aidant, semble sortir de sa phase réductionniste triomphante et réinvestit, depuis les années 1990, les questions du développement et de l'embryologie. La sociobiologie, qui s'était constituée autour de l'analyse des comportements des insectes sociaux, est vite devenue une écologie comportementale entièrement vouée à l'étude des animaux et excluant les humains. C'est enfin, ironiquement, à propos des comportements de ces mêmes insectes que l'approche dite auto-organisatrice renouvelle l'étude du développement, et démontre que des comportements instinctifs, comme la construction d'une ruche par les abeilles, ne nécessitent pas de programmation préalable et peuvent émerger de la coordination d'actes simples. L'espoir de rendre compte de la mise en place de ces comportements au cours de l'évolution par la seule sélection naturelle, identifiée à un simple tri de gènes, paraît s'éloigner à nouveau. La question du mécanisme par lequel ces comportements s'organisent et se différencient demeure entière. Et elle porte en elle l'interrogation, énoncée par Tinbergen dès les années 1960, concernant la coopération des approches évolutionniste et développementale des comportements instinctifs.

Auteur: Michel VANCASSEL
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