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Définition de : INTÉGRISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis INTÉGRISME Dans le langage courant, dans l'usage médiatique, dans l'opinion publique, intégrisme et fondamentalisme sont devenus interchangeables. On prend indifféremment l'un ou l'autre pour désigner une forme générale d'extrémisme religieux réactionnaire qui ne recule pas devant la violence poussée jusqu'au terrorisme, et qu'on retrouve principalement aussi bien dans les trois religions monothéistes – judaïsme, christianisme, islam – que dans l'hindouisme polythéiste. Cette confusion est récente. Historiquement, le fondamentalisme appartient à la culture protestante et l'intégrisme à la culture catholique. Le premier en appelle à la révélation de la Bible et aux « fondamentaux » de la foi chrétienne, le second se réfère à la tradition de l'Église et à « l'intégralité » de la doctrine catholique. Tous deux ont un adversaire commun : le libéralisme, synonyme de modernisme, en raison de son naturalisme, un monde clos sur lui-même, fermé à la transcendance. Dans le contexte français, l'intégrisme trouve son exact antipode dans le laïcisme, qui s'oppose aussi à cléricalisme. L'intégrisme catholique apparaît ainsi aux esprits laïques comme un cléricalisme intégral, aux yeux duquel seule une société chrétienne peut garantir l'intégrité de la foi. Le confessionnalisme – le « tout catholique », à commencer par l'État – accompagne ainsi l'intégrisme catholique comme son e ombre.
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INTÉGRISME

Dans le langage courant, dans l'usage médiatique, dans l'opinion publique, intégrisme et fondamentalisme sont devenus interchangeables. On prend indifféremment l'un ou l'autre pour désigner une forme générale d'extrémisme religieux réactionnaire qui ne recule pas devant la violence poussée jusqu'au terrorisme, et qu'on retrouve principalement aussi bien dans les trois religions monothéistes – judaïsme, christianisme, islam – que dans l'hindouisme polythéiste.

Cette confusion est récente. Historiquement, le fondamentalisme appartient à la culture protestante et l'intégrisme à la culture catholique. Le premier en appelle à la révélation de la Bible et aux « fondamentaux » de la foi chrétienne, le second se réfère à la tradition de l'Église et à « l'intégralité » de la doctrine catholique. Tous deux ont un adversaire commun : le libéralisme, synonyme de modernisme, en raison de son naturalisme, un monde clos sur lui-même, fermé à la transcendance. Dans le contexte français, l'intégrisme trouve son exact antipode dans le laïcisme, qui s'oppose aussi à cléricalisme. L'intégrisme catholique apparaît ainsi aux esprits laïques comme un cléricalisme intégral, aux yeux duquel seule une société chrétienne peut garantir l'intégrité de la foi. Le confessionnalisme – le « tout catholique », à commencer par l'État – accompagne ainsi l'intégrisme catholique comme son ombre. Stigmatisé par ses adversaires, l'intégrisme s'affirmera au IIe concile du Vatican (1962-1965) sous le nom de traditionalisme. Telle est la constellation lexicale dans laquelle s'inscrit le mot.

L'intégrisme dans l'histoire

Cet exercice de vocabulaire aide à comprendre l'histoire, mais ne se comprend que dans l'histoire. On trouve la première attestation du terme en Espagne à la fin du xixe siècle, sous une forme radicale et éphémère qui n'aura pas d'imitateurs : une dissidence du carlisme (le légitimisme espagnol), le Parti intégriste fondé par Ramón Nocedal, qui avait publié en 1902 un « Credo politico-religieux » inspiré du Syllabus (1864) du pape Pie IX. Il y dénonçait l'abomination des « libertés de perdition » à la fois modernes et lucifériennes, propos jugés excessifs et bientôt désavoués par le pape Pie X, suivi par les « intégristes » romains et français.

Ce parti intégriste se situait dans la ligne d'une contre-révolution catholique, trop souvent confondue avec la contre-révolution politique illustrée par Charles Maurras et l'Action française. L'une se réclamait de la « sainte foi » (on parlera en Italie de sanfedismo), de sa défense et des principes d'une authentique chrétienté ; l'autre s'en tenait au rétablissement de la monarchie opposée à la démocratie du nombre et premier moteur de la grandeur nationale.

Puissante en France, cette contre-révolution catholique coexistait avec une tradition modérée – souvent dite gallicane – où le gouvernement choisissait les évêques. Elle se sentira confortée par le Syllabus de 1864, « recueil renfermant les principales erreurs de notre temps ». Elle sera déconcertée, déstabilisée et même divisée à partir de 1890, quand Léon XIII appellera les catholiques français au « ralliement » à la République : une orientation nouvelle, mais sans le moindre abandon de principes, sans aucune concession aux idées modernes. L'intransigeance doctrinale demeurait la règle, mais elle devait s'investir dans l'action publique des catholiques, dans un esprit nouveau et sous des formes nouvelles.

Ainsi naîtra, en Europe, sous son égide et selon ses directives, le Mouvement catholique, dit aussi Mouvement social catholique, pour lequel la religion, loin d'être affaire privée ou pratique religieuse, est affaire de société à transformer. À la vie paroissiale traditionnelle s'ajoute désormais l'Action catholique ou, plus généralement, l'apostolat des laïcs. Apparaît l'aumônier qui les conseille et les accompagne, dont le rôle déborde celui de ministre du culte. Ce Mouvement est par définition confessionnel : presse, édition, éducation, enseignement, assistance, syndicats, partis, etc., tout y est catholique. Il aura deux devises : « Tout l'évangile dans toute la vie » et « Social parce que chrétien ».

Le catholicisme social entend être un catholicisme intégral, mais en un temps où a disparu la société chrétienne qu'il ambitionne de restaurer et dont a fait son deuil ce qu'on appelle le catholicisme libéral. Dès lors, le Mouvement catholique va se heurter à deux difficultés internes : une tension croissante entre « ralliés » et « réfractaires » ; une tendance forte à l'autonomie des laïcs et à la déconfessionnalisation des organisations. Ainsi apparaîtra le clivage de plus en plus aigu entre « sociaux » et « intégraux », que les premiers dénonceront comme intégristes, tandis que ceux-ci verront en eux des modernistes. Ce conflit s'exacerbera de 1909 à 1914, puis après la guerre, autour de Mgr Umberto Benigni, un prélat italien qui avait la faveur de Pie X.

Un phénomène difficile à analyser

Au-delà de ce mythe et de la peur qu'il a nourrie, l'histoire de l'intégrisme catholique en France et en Europe reste à écrire. Elle gît dans une masse épaisse de petites revues, particulièrement en Italie. Elle témoignera d'une mentalité catholique alors très répandue et aujourd'hui à peu près disparue. Elle est inséparable des conflits qui déchirèrent les catholiques confrontés aux problèmes de société que le cours des choses a engendrés depuis le séisme de la Révolution française ; mais aussi de l'intransigeance adoptée par les pontifes romains face à cette situation, et de leur ambition de « tout restaurer dans le Christ » (Pie X), reconnu « Roi des Nations » (Pie XI).

L'histoire de l'intégrisme catholique serait simple à écrire si elle devait se limiter aux intégristes, ses zelanti. Mais ceux-ci ne cessent d'invoquer leur fidélité aux enseignements et aux positions de l'Église romaine, « mère et maîtresse », gardienne de la foi dans son intégrité et son intégralité, d'où découle son intransigeance doctrinale sans cesse réaffirmée. C'est bien le nœud gordien, difficile à explorer, d'autant plus que l'Église romaine refuse tout fixisme, qu'elle n'hésite jamais à désavouer ses intégristes, et que, de ce fait, la figure historique de son intransigeance ne cesse de se modifier. Le IIe concile du Vatican en a été le dernier grand exemple en date : la minorité traditionaliste regroupée autour de Mgr Lefebvre en a fait la dure expérience.

Cette question renvoie à une autre, souvent méconnue ou mal comprise : l'existence éventuelle d'un fondamentalisme catholique, identifié non à telle ou telle position théologique, voire exégétique, mais à l'ensemble des non possumus auxquels la foi chrétienne ne peut échapper. On constate que l'intégrisme n'est pas un problème dont un croyant peut se décharger sur un bouc émissaire, et qu'il ne suffit pas de le combattre pour s'en croire affranchi. Sous peine d'être absorbée par le monde auquel elle se déclare « ouverte », l'Église catholique ne peut éviter de redéfinir son horizon historique et ce qui, dans son message ou sa mission, lui apparaît non négociable.

Au-delà commence l'intégrisme par extension, analogie ou métaphore. Rien n'interdit cette nouveauté de langage, mais rien ne justifie les facilités qu'elle s'accorde sans scrupule. Intégrisme musulman, hindouiste ou autre, à chaque fois il faut reprendre l'analyse esquissée ici à propos du catholicisme.

Auteur: Émile POULAT
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