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Définition de : LANGUE /PAROLE, linguistique

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Article publié par Encyclopaedia Universalis LANGUE /PAROLE, linguistique La distinction entre la « langue » et la « parole » est due à Ferdinand de Saussure. Elle apparaît dès les chapitres iii-v de la partie introductive du Cours de linguistique générale (1916, rééd. 1995). Cherchant à définir l'objet propre de la linguistique, Saussure remarque que celui-ci n'est pas donné d'avance, mais qu'il est au contraire à construire : car, « bien loin que l'objet précède le point de vue, on dirait que c'est le point de vue qui crée l'objet ». Du langage à la langue Pour Saussure, l'objet de la linguistique ne saurait être le « langage ». Pris comme un tout, il constitue une réalité à la fois physique, physiologique et psychique, qui intéresse diverses disciplines comme, par exemple, la physiologie, la psychologie, l'anthropologie, ou la philologie. Par différence avec elles, la linguistique doit s'élaborer un objet d'étude délimité et homogène : c'est la langue. Définie comme « système de signes distincts correspondant à des idées distinctes », elle constitue « un tout en soi » ; à ce titre, elle peut être étudiée indépendamment des autres éléments du langage, qui relèvent de la parole.
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LANGUE /PAROLE, linguistique

La distinction entre la « langue » et la « parole » est due à Ferdinand de Saussure. Elle apparaît dès les chapitres iii-v de la partie introductive du Cours de linguistique générale (1916, rééd. 1995). Cherchant à définir l'objet propre de la linguistique, Saussure remarque que celui-ci n'est pas donné d'avance, mais qu'il est au contraire à construire : car, « bien loin que l'objet précède le point de vue, on dirait que c'est le point de vue qui crée l'objet ».

Du langage à la langue

Pour Saussure, l'objet de la linguistique ne saurait être le « langage ». Pris comme un tout, il constitue une réalité à la fois physique, physiologique et psychique, qui intéresse diverses disciplines comme, par exemple, la physiologie, la psychologie, l'anthropologie, ou la philologie. Par différence avec elles, la linguistique doit s'élaborer un objet d'étude délimité et homogène : c'est la langue. Définie comme « système de signes distincts correspondant à des idées distinctes », elle constitue « un tout en soi » ; à ce titre, elle peut être étudiée indépendamment des autres éléments du langage, qui relèvent de la parole.

On a coutume de présenter la distinction entre langue et parole comme une opposition entre, d'un côté, l'essentiel (le code, système autonome partagé par tous les sujets parlants), et de l'autre, l'accessoire, plus ou moins accidentel (l'utilisation du code par des sujets parlants dans des situations particulières). En fait, Saussure conçoit les deux notions comme interdépendantes. Au plan théorique, c'est effectivement la langue qui est première. Mais au plan historique, le fait de parole précède toujours le fait de langue. Pour Saussure, la langue résulte d'une sorte de cristallisation sociale : selon lui, la pratique du circuit de la parole déposerait dans le cerveau de tous les sujets des empreintes à peu près identiques, constituées par l'association de concepts et d'images acoustiques.

Une « linguistique de la langue »

En distinguant la langue de la parole, Saussure établit donc la légitimité d'une « linguistique de la langue », par différence avec des « linguistiques de la parole », qu'il considère comme des domaines radicalement distincts du premier. Pour lui, en effet, l'étude des phénomènes linguistiques « externes » (comme par exemple les relations qu'entretient la langue avec la civilisation, l'histoire politique, les institutions, la géographie, la littérature, etc.) ne touche pas aux éléments internes, car « la langue est un système qui ne connaît que son ordre propre ». Afin d'illustrer ce point, Saussure introduit une comparaison avec le jeu d'échecs : que ce jeu soit passé de Perse en Europe est d'ordre externe ; en revanche, diminuer ou augmenter le nombre de pièces est d'ordre interne, c'est-à-dire de nature à modifier le système même.

Selon Saussure, la langue participe de l'ensemble des systèmes de signes (écriture, rites symboliques, formes de politesse, etc.), dont l'étude relève d'une « sémiologie », c'est-à-dire d'une science générale de la vie des signes au sein de la vie sociale. La tâche du linguiste consistera donc à définir la spécificité de la langue parmi les différents types de faits sémiologiques. Totalement indépendante du développement contemporain de la théorie sémiotique de C. S. Peince (1839-1914), cette inscription de la linguistique dans le cadre de la sémiologie contribuera par la suite à faire émerger, au sein du courant structuraliste, une sémiologie d'inspiration linguistique ainsi qu'une réflexion générale sur la place de la langue au sein des autres systèmes de signes (voir, entre autres, les travaux de N. S. Troubetzkoy, Roman Jakobson et L. T. Hjelmslev).

Pour appréhender la langue, et la distinguer des faits de parole, Saussure propose la série de caractéristiques suivantes :

– la langue relève de l'ordre du social, alors que la parole constitue un acte individuel : la langue est extérieure à l'individu, qui ne peut ni la créer ni la modifier, qui doit se l'approprier par apprentissage, et qui peut la conserver même s'il est privé de l'usage de la parole (pour autant qu'il comprenne les signes qu'il entend) ;

– la langue est le produit que le sujet parlant enregistre passivement, tandis que la parole est un acte volontaire par lequel le sujet parlant utilise la langue pour exprimer sa pensée personnelle en mettant en œuvre un mécanisme psycho-physique ;

– la langue est un objet que l'on peut étudier séparément, en dehors de tout fait de parole : à preuve le fait que l'on peut étudier les langues mortes et en assimiler les règles de fonctionnement, bien qu'on ne les parle plus ;

– la langue est un système homogène de signes, dont les deux faces – sens et image acoustique – sont de nature psychique ;

– la langue est concrète : c'est un ensemble d'associations entre les sons et les sens, ratifiées par le consentement collectif et ayant leur siège dans le cerveau ; elle peut être représentée adéquatement par un dictionnaire et une grammaire.

À travers le structuralisme européen notamment, la distinction saussurienne entre langue et parole a incontestablement permis l'émergence des approches proprement linguistiques du langage. Par la suite, si la nécessité d'une distinction de ce type a continué à être reconnue, en revanche d'importants désaccords théoriques se sont fait jour parmi les linguistes, concernant la caractérisation même de ces deux notions. C'est pourquoi diverses autres distinctions, s'inscrivant dans des cadres théoriques différents bien que jouant un rôle méthodologique assez comparable, ont été proposées : « compétence /performance » chez Noam Chomsky, « schéma /usage » chez Hjelmslev, ou encore « langue /discours » chez Guillaume. Toutes ont ceci de commun qu'elles visent à épingler le « noyau dur » de la linguistique, et à isoler les règles du système en amont de toute actualisation effective, mais en recourant à d'autres caractérisations, dans des cadres théoriques renouvelés. Ainsi, pour Chomsky, l'objet d'étude du linguiste n'est plus la « langue » entendue comme un ensemble d'associations statiques entre sons et sens, mais un système de règles « génératives » combinant les formes et combinant les sens ; en outre, ce n'est plus un objet social partiellement partagé par les locuteurs, mais un objet mental strictement individuel dont la connaissance est interne à l'esprit humain, physiquement représenté dans le cerveau et faisant partie de l'équipement biologique de l'espèce. Par ailleurs, le développement de la socio-linguistique et de l'ethno-linguistique conduit certains auteurs, sensibles à la variabilité des associations sons-sens selon les sujets et les situations, à réfuter la conception d'une langue homogène socialement partagée.

Auteur: Catherine FUCHS