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Définition de : LIBERTÉ

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Article publié par Encyclopaedia Universalis LIBERTÉ La philosophie grecque naissante hérite de deux représentations préexistantes de la liberté : l'une statutaire et collective, celle de l'homme libre parmi des hommes libres, par opposition au prisonnier de guerre devenu esclave ; l'autre individuelle, celle de l'homme qui, hors de toute contrainte extérieure, agit selon e l'impulsion de sa propre nature. L'une et l'autre remontent à Homère (viii siècle av. J.-C.), la dernière étant précisée et approfondie dans un sens éthique par Eschyle (env. 525-456 av. J.-C.) et Sophocle (495-406 av. J.-C.). La liberté politique et la liberté morale resteront deux dimensions fondamentales d'une notion que la philosophie développera tout au long de son histoire en adjoignant à la seconde la liberté métaphysique. LLaa qquueessttiioonn dduu lliibbrree aarrbbiittrree La liberté s'entend communément comme le pouvoir de faire ce que l'on veut, sans en être empêché. Les moralistes antiques relèvent l'ambiguïté d'une telle formule, sa fausseté lorsqu'elle dissimule la soumission à des contraintes intérieures (esclavage des passions, des caprices, de la déraison) : c'est en agissant en vue du bien que l'homme accomplit librement sa nature. Cela suppose, pour Socrate, la connaissance et le gouvernement de soi, en vue de la détermination du bien véritable. Le Bien, pour Platon (env. 428-347 av. J.-C.
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LIBERTÉ

La philosophie grecque naissante hérite de deux représentations préexistantes de la liberté : l'une statutaire et collective, celle de l'homme libre parmi des hommes libres, par opposition au prisonnier de guerre devenu esclave ; l'autre individuelle, celle de l'homme qui, hors de toute contrainte extérieure, agit selon l'impulsion de sa propre nature. L'une et l'autre remontent à Homère (viiie siècle av. J.-C.), la dernière étant précisée et approfondie dans un sens éthique par Eschyle (env. 525-456 av. J.-C.) et Sophocle (495-406 av. J.-C.). La liberté politique et la liberté morale resteront deux dimensions fondamentales d'une notion que la philosophie développera tout au long de son histoire en adjoignant à la seconde la liberté métaphysique.

La question du libre arbitre

La liberté s'entend communément comme le pouvoir de faire ce que l'on veut, sans en être empêché. Les moralistes antiques relèvent l'ambiguïté d'une telle formule, sa fausseté lorsqu'elle dissimule la soumission à des contraintes intérieures (esclavage des passions, des caprices, de la déraison) : c'est en agissant en vue du bien que l'homme accomplit librement sa nature. Cela suppose, pour Socrate, la connaissance et le gouvernement de soi, en vue de la détermination du bien véritable. Le Bien, pour Platon (env. 428-347 av. J.-C.), est dans son autarcie la liberté même qui consiste à vouloir ce que la nécessité intérieure nous prescrit. D'après le mythe d'Er (La République), cette nécessité fait l'objet d'un choix libre et responsable effectué dans une vie antérieure.

Pour Aristote (env. 385-322 av. J.-C.), au contraire, l'acte libre est celui qui procède d'un choix réfléchi, précédé d'une délibération portant sur les moyens, parmi différents possibles contingents, afin de réaliser ce qui doit être fait dans le domaine de ce qui est en notre pouvoir.

Avec la disparition des cités, la liberté s'intériorise et s'individualise. Le stoïcisme et l'épicurisme établissent une morale individuelle, et donc la liberté sur le fondement d'une conception rationnelle du monde. Pour les stoïciens, dieu lui-même, ou le destin, est libre et spontané. Il se donne à soi-même sa loi ; la liberté est autonomie. L'âme humaine est une partie de l'esprit divin ou âme du monde, la liberté consiste dans l'assentiment que le jugement, selon la raison, donne aux inclinations. Le sage ne consentira qu'à celles qu'il juge conformes à la nature. Il sera indifférent à ce qui ne dépend pas de lui. Pour Épicure (341-270 av. J.-C.), le sage est celui qui dit que « certaines choses sont produites par la nécessité, d'autres par le hasard, d'autres enfin par nous-mêmes », librement donc. La liberté consiste à vivre avec plaisir, sans trouble de l'âme et sans crainte, conformément à la nature, « comme un dieu parmi les hommes ».

Pour la philosophie moderne, la question de la liberté, centrée sur la notion de libre arbitre, fait largement écho aux débats théologiques qui accompagnent le développement du christianisme : liberté de Dieu et liberté de l'homme, liberté de l'homme face au Mal. Chez Thomas d'Aquin (1225-1274), le libre arbitre est marqué par la référence à la doctrine aristotélicienne du choix réfléchi. Toute la philosophie du libre arbitre est du reste orientée par la problématique de la liberté du Stagirite.

Luis de Molina (1536-1600) et Francisco Suarez (1548-1617) développent la doctrine de la liberté d'indifférence comme caractéristique du libre arbitre. Elle consiste dans la capacité de faire ou de ne pas faire une chose, de faire une chose ou son contraire, sans être déterminé par aucune cause. Souvent conçue comme l'expression même de la liberté, la liberté d'indifférence n'est pour René Descartes (1596-1650) que le « plus bas degré de la liberté ». La « puissance d'élire » est certes libre en tant qu'indifférente, mais elle se manifeste du même mouvement comme ignorance du meilleur. La liberté accomplie est éclairée, et une liberté qui serait toujours éclairée ne serait jamais indifférente. Et si elle ne l'est pas toujours, ce n'est pas en raison des limites de notre entendement, mais de notre manque d'attention dans l'usage que nous en faisons. Car si c'est par l'ampleur de la volonté que « je porte l'image et la ressemblance de Dieu », il m'appartient de ne pas « l'étendre aux choses que je ne connais pas ». L'erreur est proprement humaine, elle est l'envers de la liberté dans une créature nécessairement limitée.

Mais la doctrine du libre arbitre a aussi ses détracteurs. Pour Thomas Hobbes (1588-1679), la liberté « n'est autre chose que l'absence de tous les empêchements qui s'opposent à quelque mouvement », et la liberté civile, que Hobbes a principalement à l'esprit, consiste dans tous les mouvements qui ne sont pas empêchés par la volonté expresse des citoyens.

Pour Baruch Spinoza (1632-1677), le libre arbitre est une illusion due à l'ignorance des causes qui nous font agir. Ainsi, Dieu seul est libre, l'homme étant affecté par des causes extérieures. Ce dernier peut cependant œuvrer à la libération de son âme en substituant des idées adéquates aux idées confuses et en s'élevant à l'amour rationnel de Dieu parce que notre esprit, en tant qu'il perçoit les choses dans la vérité, est une partie de l'entendement infini de Dieu.

G. W. Leibniz (1646-1716) récuse lui aussi la liberté d'indifférence et le libre arbitre : « La liberté est une spontanéité jointe à l'intelligence. » Rien n'arrivant sans raison, toute action est déterminée. Mais plus on agit par raison, c'est-à-dire plus on est déterminé par soi-même, plus on est libre.

Liberté morale et liberté politique

Tout en réaffirmant le libre arbitre, Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est celui par qui la liberté devient l'attribut principal de l'homme, à la place qu'occupait jusqu'alors la raison ; il lui revient aussi d'affirmer le lien étroit entre la liberté « métaphysique » ou « morale » et la liberté politique. « La nature fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté. » Cette liberté première, ainsi que la perfectibilité de l'homme à l'état de nature, vont rendre possible un développement de l'espèce qui la conduit à sortir de l'état de nature, à former des sociétés organisées dont l'aménagement ne sera légitime qu'à la condition de remplacer la liberté naturelle par une liberté civile dans laquelle « chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant » (Du contrat social, 1762), et ce par le moyen de la volonté générale.

Emmanuel Kant (1724-1804) reprend à nouveaux frais le problème de la liberté auquel ont été confrontées avant lui les philosophies du rationalisme classique ; sa théorie de la liberté est la clé de voûte du système. L'homme n'est pas un « animal raisonnable », mais « un être raisonnable fini », marqué par sa nature sensible. À ce dernier titre, il est, en tant qu'être empirique, entièrement déterminé, et l'entendement l'amène à connaître la nécessité à laquelle il est dès lors soumis. Mais le devoir (la loi morale) est un « fait de la raison » qui implique le caractère pratique de la raison (c'est-à-dire le fait qu'elle a une causalité eu égard à ses objets), dont la loi peut être mise au principe de sa volonté. En tant qu'être rationnel, autant que nature intelligible, l'homme agit selon une loi qu'il se donne lui-même : c'est la liberté comme autonomie de la volonté. Il n'y a de devoir que pour un être libre. Il est impossible d'établir la réalité objective de la liberté, mais rationnellement nécessaire de reconnaître la liberté au point de vue pratique, et ce pour tout être raisonnable. Nécessités dans l'ordre des phénomènes, nous sommes libres dans celui des choses en soi.

L'idée de liberté éclaire pour Kant la destination morale de l'existence humaine. Elle devient chez Jean-Paul Sartre l'existence même, ce qui fait que vivre est pour l'homme se projeter vers des possibles. Elle est une condition : nous sommes « condamnés à être libres », par un choix premier de nous-mêmes antérieur à tout acte de volonté. L'angoisse est l'expérience qui nous révèle la liberté. Mais notre liberté n'est pas coupée du monde, elle nous fait au contraire être au monde, toujours en situation. Celle-ci est une facticité à laquelle nous sommes condamnés à donner un sens, aussi bien en agissant qu'en refusant d'agir. La conscience est transcendance, elle transforme l'état de fait en situation, elle s'engage. Les libertés se heurtent douloureusement, leur conflit est inévitable, la liberté est toujours à réapprendre.

Auteur: OLE HANSEN-LOVE
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